‹ Le chambard socialisteChapitre 399 sur 412 · AUX CHAMPS · texte numérisé non relu

AUX CHAMPS

C’est un matin de printemps. Le côteau boisé dont le pied trempe dans le cours d’eau sinueux commence à reverdir; les frênes, les hêtres, les saules se pointiUent de petites fouilles tendres, et les bourgeons gonflés des bouleaux et des coudriers éclatent sous la poussée de sève. Les bords du ruisseau se tapissent de géraniums sauvages, de violettes, de reines-després, et la fauvette à tête noire, la mésange à tête bleue, le petit tarin joyeux et le rouge-gorge élastique s’accrochant aux brindilles, se mirent timidement dans l’onde murmurante.

La nature sort de son affaissement, fait sa toilette.se parc pour la célébration de ses relevaillos, et le ciel, purgé de nuages, donne tout son soleil réconfortant à la prodigieuse germination. C’est une nouvelle vie qui jaillit, le flot de puberté qui grève la terre, le ruissellement de lumière qui inonde les êtres... Dans la vallée, la neige des pommiers parsème les herbes follettes, et, tout là-haut, sur le mamelon, d'une chaumière écrasée, s'échappe un filet de fumée, qui monte doucement, se tortille, puis se perd dans le bleu...

l.a rosée s’élève lentement au-dessus du gazon qu'efie balaye de sa longue traîne de gaze; la tourterelle, sous le lierre, commence son roucoulement: une chouette, attardée dans une lointaine promenade, regagne au plus vite le creux de son

Audorrière. — N. D. L. 1t.

pommier; uu cochon, bas sur pattes, la queue tirebouchonnée, gras comme un petit moine, fait, à coups de groin, sa cour à une grosse truie barbouillée de fumier, et, de la chaumière, làhaut, sort un pensionnat de poules noires, jaunes, blanches, dorées, qui s'éparpillent dans le champ, courant, caquetant, , picotant, allant à la maraude, sous la surveillance d'un coq grisâtre, poilu jusqu’aux ergots, au col chiné, à la crête violette, aux bajoues flasques : un type de vieux pion...

Nous sommes en été. Dès l’aube, une nuée de travailleurs s’abat sur la campagne, tondant le champ, rasant la plaine. A chaque coup de reins, les faucheurs couvrent le sillon d’épis que les releveuses emportent aussitôt à quelques pas, où les ondineurs binottent le blé. Et, durant toute la journée, de trois heures du matin jusqu’à la nuit tombée, les travailleurs de la glèbe se courbent encore et toujours sur la terre du maître, couvant de regards avides cet océan de blé. Et ces meurt de faim, ces paysans déguenillés, ces femmes en haillons, qui souvent vivent de la charité publique, se sentent émus devant cet amas de richesses et respirent délicieusement ce froment dont ils n’auront même pas la criblure.

Parfois, la senteur forte de la -glèbe les empoigne après le repas de midi, au milieu de la méridienne. D’un coup de coude, le mâle réveille la femelle qui se trouve à ses côtés, et le couple s’en va, en catimini, glissant doucement, de peur d’éveiller les camarades... Par là-dêssus, on pousse un nouveau somme, et lorsque le chef d’atelier, le maître faucheur — celui qui a recruté les travailleurs, soit dans le même village, soit sur le marché de la ville, et qui, la samedi, touche et distribue la

e — donne le signal de la reprise, chacun se remet à la gne avec autant d’ardeur que s’il s’agissait de ramasser le grain potlr son Compte personnel !...

Nous voilà en automne. Il est tard ; les champs sont ernbra* sés par les derniers rayons de soleil. A l’occident, le ciel se teint de pourpre et de ce flamboiement s'échappent de petits nuages blaucliàtres, tandis que de la terre en sueur monte une tiède vapeur qui, lentement, enveloppe d’un voile d’or le sol dépouille.

Les pavsaus ramènent les chevaux du labour ; les vachères rentrent les bestiaux : les charrettes, chargées d’herbes sèches et de betteraves, se dirigent vers les étables ; une bande de dindons gloussant, conduite par une gamine, file majestueusement du côté de la grande ferme, et, sur le penchant du coteau, un troupeau de moutons, précédé d’un long berger, descend l’étroit sentier qui mène à la rivière.

Et, de cette vie grouillante, de cette terre féconde, Se dégage une senteur douce, qui, en traîtresse, pénèlre l’être tout entier, l’amollit subitement, lui emplit le crâne do rêves vagues, lui noie le cœur en un flot de bonté... Au loin, une petite Cloche tintinnabule... Puis, tout se tait : la terre dort... .

Page 1