‹ Le chambard socialisteChapitre 45 sur 412 · LE FEU GRISOU · texte numérisé non relu

LE FEU GRISOU

La mine ouvre sa gueule immense.

Le travail des mineurs commence :

C’est leur fosse qu’ils creusent-hï !

lit pendant que la pioche fouille Les veines noires de la houille,

Le feu grisou dit : — Me voilà !

Comme là-haut vous fauchez l’herbe,

Ici je me fais une gerbe A travers la moisson des morts ; lit dans l'obscurité muette,

Invisible, jaloux, je guette,

Quand on me vole mes trésors !

Car le gouffre est à moi, les gouttes D'eau qui scintillent à ces voûtes Sont les é.oiles de mes cieux ;

J’ai des fleurs au calice étrange,

Kl je roule à travers la fange Des soleils qu’ignorent vos yeux !

Vaste abîme, j’ai ton murmure !

J’ai des palais dont la nature Change sans cesse lés décors.

De quel droit, ô pâles fantômes !

Me réveillez-vous sousles dômes De diamants, où je m’endors l

Pourquoi du bruit sourd de vos pioches Venez-vous ébranler ces roches Sur leurs fondements éternels ?

Pourquoi venez-vous de la sorte Sous le sol sacré qui vous porte Paire serpenter vos tunnels !

Kst-oo une chose sainte et juste Qu'on aille sous la terre auguste Insulter à l’éternité !

Et les pierres, aux dieux semblable.-,

Ne sont-elles plus vénérables Dans leur sombre immobilité !

Assez de siècles dans l'espace Nous avons cherché notre place Dans la lutte des éléments,

Sans, qu'au jourd’luii la race humaine Dans le ventre du globe amène De nouveaux bouleversements !

Il est, sous le ciel où vous êtes,

-De çe'tentissantes charrettes,

Où,.les épis sont entassés ;

Des campagnes toujours fleuries,

Des monts, des Lois et des prairies, N’êtes-vous pas riches assez ?

N’est-ce pas pour vous que les sources Arrosent dans leurs folles courses Les, l.arges sillons entrouverts • Que. le grand soleil sur les plaines Se lève et que les brebis pleines Paissent au creux des vallons verts !

Mais non : C’est pour d’autres qu’aboutie La richesse dans votre monde,

Et ce n’est pas même pour vous,

Pour vous, ô multitude sombre !

Que vous me dérobez dansT’ombie Les trésors dont je suis jaloux !

O noirs accablés delà mine !

Que vous sert de tendre l’échine Dans un perpétuel effort !

Le travail humain agonise Et le Capital, quoi qu’on dise,

Kst le frère aîné de la Mort !

TL faut que la vapeur s’avive Aux flancs de la locomotive Et que ce grand coursier de feu Laisse son haleiue enflammée Kt sa crinière de fumée S’éparpiller dans le ciel bleu !

11 faut que l’énorme navire Tourne sur lui-même et déchire Les flots écumants de la mer !

Il faut, dans les sourdes usines,

Que les gigantesques machines Grincent avec leurs dents de fer !

O Lens ! Anzin ! Ricamarie !

C’est en vain que le foule crie Et veut sa part des cieux sereins ;

J’ai vu tout un peuple qui souffre Descendre dans l’horrible gouffre,

La crosse des fusils aux reins !

Mais, que m'importe la misère Qui vous tient dans sa sombre serre l Je n’en suis plus à m’étonner

D’entendre au-dessus de ma tête,

Quand votre noir travail s’arrête,

Un autre feu grisou tonner !

Est-cs à moi de vous faire grâce,

Si nous nous trouvons face à face Un jour dans le même chemin,

Lorsque vos maîtres de la veille,

Sans qu’en eux la pitié s’éveille,

Vous remplacent le lendemain ?

Je soutiens le monde sans jieine Et ma royauté souterraine Vaut bien une autre royauté;

Les éléments sont mes ancêtres ;

Mon ordre et ma propriété !

Clovis Hugues

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