XLI1 INTRODUCTION
Horodlo, sur la frontière commune des deux pays, une foule immense, composée de Polonais et de Lithuaniens, avait célébré l'anniversaire de leur longue union.
Les Polonais réfugiés en France ne permettaient pas à l'opinion publique d'oublier ce qui se passait là-bas. Et, parmi eux, il y avait un homme qui dépassait de beaucoup les autres par son génie poétique : c'était Mickiewicz. De 1840 à 1844, il professa un cours au Collège de France sur la littérature polonaise. Les revues lui consacrèrent des articles. Ses œuvres furent traduites en français, et l'un de ses traducteurs fut le prince Napoléon lui-même.
Un ouvrage important consacré à la littérature polonaise et publié en français parut à cette époque ; c'est la Pologne captive et ses trois poètes : Mickiewicz, Krasinski, $lowakih . L'ouvrage est anonyme, mais l'auteur est connu : c'est un certain Ghoiecki, réfugié polonais, qui, sous le pseudonyme de Charles Edmond, a signé plusieurs pièces en collaboration avec Adolphe d'Ennery.
Cet ouvrage, Mérimée l'a connu, puisqu'il le cite dans une note de Lokis. Mais il est loin d'avoir indiqué tout ce qu'il lui doit : en fait, c'est toute la couleur locale de la nouvelle.
Quoique littéraire, le livre de Charles Edmond se rattache nettement à l'agitation politique de l'époque et commémore les grands événements de 1831. Les premières phrases sont caractéristiques à ce sujet :
« Trente-trois ans se sont écoulés depuis les funestes
l. 1864. Leipzig, F. A. Brockhaus; Londres, Trubner and Gomp. ; Paris, chez tous les libraires.
INTMOItl CTION XI. III
événement! qui ont dispersé sur la terre la partie d<- la nation polonaise qui courut aui armes pour défendre sa liberté... La France accueillit généreusement les exilée Nul doute que si aujourd'hui la nationalité polonaise I saille et s'agite sons la main qui l'opprime, l'influence des écrivains polonais établis sur le sol français n'ait beaucoup contribué au mouvement. »
Charles Edmond, examinant l'œuvre et la personnalité
de Miekiew iez, est amené à s'occuper de la Lithuanie :
« Les éléments dont se compose le génie de Mickie a iez sont divers, quelquefois très difficiles à saisir; un des plus importants et des plus manifestes esl l'influence du sol natal. La Lithuanie, sa patrie, est un pays bizarre, généralement peu connu. »
L'auteur traite d'abord des anciens habitants et de leur religion. Voici, par exemple, quelques-uns des détails qu'il donne, et dont Mérimée s'est manifestement souvenu ' :
« Dans la religion des Lithuaniens... chaque source était remplie de nymphes et d'ondines... Un Dieu terrible, l'impitoyable Perkounas, déchaînait les orages, lançait la foudre... Quand un Lithuanien mourait, on lui élevait un haut bûcher, on parait le cadavre de ses habitude fêtes, de ses armes les plus prérieuses... Le Lithuanien nourrissait des serpents apprivoisés qui souvent, à l'heure de ses repas, rampaient tranquillement sur la table et, enlaçant les coupes, s'abreuvaient de miel et de lait. »
On comprend combien Mérimée devait être séduit par ces détails pittoresques, qui intéressaient en lui «à la fois l'érudit et le conteur. Il a su d'ailleurs les élaborer et les
1. On trouvera plus loin, dans les notes, les rapprochements de détail les plus nets.