OBSERVATION VI
Chancre simple du corps de l'utérus.
Vers la fin de 1840, la nommée J... B..., âgée de vingt-deux ans, fut visitée par le professeur Lallemand, et cela par tous les moyens d'investigation connus. Rien ne décela chez elle aucun symptôme syphilitique. Cependant celte visite avait été faite sur l'invitation d’un officier qui se plaignait d’avoir été infecté par cette femme. Plusieurs plaintes analogues ayant été portées, cette personne fut dirigée sur le dépôt de police, et, en présence d’un assez . grand nombre d'élèves, M. Delmas la soumit à un examen trèsexact... Le col parut sain; mais, en le pressant avec le spéculum, il en sortit un liquide muco-purulent avec lequel on pratiqua quatre tnoculations sur la cuisse droite de la malade, inoculalions qui rez vélirent la forme de quatre chancres bien caractérisés (1).
Chancres extra-génitauxæ.— Pour étudier les chancres extra-génitaux, nous n’aurons pas besoin de les considérer successivement chez l’homme et chez la femme, puisqu'ils se rencontrent, sur les mêmes parties dans les deux sexes. Nous les étudierons donc en même temps.
Et d’abord, constatons d’une manière générale qu’ils sont bien plus fréquents chez la femme que chez l’homme. En nous appuyant, en effet, sur les chiffres cités plus haut, nous
(4) Journal de la Soc. de méd. prat. de Montpellier, 1845.
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“voyons que sur 3,193 chancres simples observéschez l’homme,
59 seulement étaient extra-génitaux, tandis que sur 206 chancres observés chez la femme, on en comptait 40 extra-génitaux !
Après les organes génitaux, c’est sur la région anale qu’a été constaté le plus grand nombre de chancres simples. Les traités spéciaux et les recueils périodiques en renferment une cinquantaine d'observations. Les trois stalis tiques de Ricord, Fournier et Debauge, citées plus haut, en comptent à elles seules 28. M. Clerc, de son côté, déclare en avoir rencontré environ cinquante, tant à Saint-Lazare qu’à son dispensaire et à sa consultation particulière.
Les chancres de lanus s’observent bien plus souvent chez la femme que chez l’homme, puisque, d'après les statistiques précédentes, nous voyons que sur les 28 chancres observés dans cette région, 95 l’ont été chez des femmes, et 3 seulement chez l’homme.
Cette fréquence tient à plusieurs raisons : d’abord à la structure anatomique de la femme. Chez elle, en effet, les organes génitaux sont très-voisins de la région anale, et le pus des chancres vulvaires et vaginaux peut ainsi se répandre très-facilement sur le périnée et les environs de l’anus. De plus, surtout chez les femmes grasses, l'anus est souvent le siége d’érosions, que le pus des chancres génitaux, lorsqu'il s’y dépose, transforme en chancres consécutifs, produits par auto-inoculation. Enfin, il faut bien avoir le courage de l'avouer, la principale cause de la fréquence du chancre simple de l’anus, chez la femme, c’est le peu de moralité qui règne souvent dans les rapports sexuels, et le développement assez grand des rapports a venere præpostera, chez les filles publiques.
Cette dernière raison ne peut être invoquée pour l’homme; car, c’est par exception qu’il se soumet au rôle passif dans ces actes d’odieux lhibertinage ; généralement il joue un rôle actif qui exclut chez lui les chances d’infection anale.
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A propos du chancre de l'anus, notre savant maître, le professeur Tardieu, a noté une particularité importante au point de vue médico-légal. « Ces ulcérations étant presque toujours la conséquence des rapports contre nature, dit l’éminent médecin-légiste, il n’est pas rare de les voir siéger du même côté sur l'organe passif et sur l'organe actif; ce qui est le contraire de ce que l’on observe dans les cas de rapprochements naturels entre les deux sexes, el ce qu’explique suffisamment la différence de position. J'ai noté plus d’un exemple de ce genre, dans lequel la vérité jaillissait, pour ainsi dire, de: la simple comparaison des deux individus soumis à l'examen. » (1).
Les chancres simples de la région anale occupent soit la marge de l’anus, soit l’orifice anal, et plus particulièrement la ligne médiane, en avant et en arrière. Rarement on les voit siéger au-dessus du sphincter. Ts passent inàaperçus lorsqu'ils sont pelits, cachés qu'ils sont par les replis de la membrane muqueuse ; mais, dans le plus grand nombre des cas, ils s'étendent jusque sur la paroi qui entoure l'anus.
Les chancres simples peuvent encore se développer sur les différentes parties des membres et du tronc. C'est ainsi qu’on en a observé à la partie interne des cuisses, à la face antérieure de la jambe, ainsi que nous en avons rapporté un exemple personnel au chapitre consacré à l’étiologice ; à la face dorsale du pied, aux orteils, aux mains et aux doigts. Clerc en a observé un entre les seins, chez une femme galante, dont les réponses embarrassées à ses questions, sur Son mode de formation, lui firent assez comprendre qu'elle ne l'avait pas contracté en se grattant. On en a rencontré encore au éhorax, à l'abdomen, sur le nombril, et enfin dans la région inguinale: Presque toujours les chancres qui siégent sur les diverses parties que nous venons d’énumérer, sont des chancres con-
(1) Tardieu. Etude médico-légale sur les attentats aux mœurs, 5e édit., 1867.
sécutifs produits par des inoculations de voisinage, ou par des auto-inoculations.
Jusqu'à présent nous n’avons pas parlé de la ééfe comme pouvant être le siége du chancre simple. Nous avons réservé ce point, important pour la fin du chapitre, et nous allons lui consacrer un paragraphe spécial.
Du chancre céphalique. — Pendant longtemps, et jusqu’à ces dernières années, la presque unanimité des syphiliographes a cru que la tête était à l’abri de la contagion du chancre siuple.
« Durant vingt-cinq ans de pratique, disait Ricord en 1856, il ne m’a pas été donné de rencontrer un seul cas bien authentique de chancre mou développé à la face ou sur le crâne. Et pourtant, c’est par centaines qu’il me faudrait compter les exemples de chancres céphaliques qui se sont présentés à mon observation. J’en ai rencontré sur toutes les régions de la tête, soit aux lèvres, soit à la langue, soit aux paupières, soit au front, soit aux narines, soit enfin sur des points où leur présence paraît le plus inexplicable, comme au milieu du cuir chevelu, comme au sinciput. Eh bien! tous ces chancres appartenaient toujours, et comme fatalement, à une seule et même espèce de chancre, à l'espèce indurée. Ils s'accompagnèrent tous de symptômes propres à la vérole constitutionnelle. Pas un ne resta exempt d’induration, pas un ne se borna aux limites d’une lésion locale, sans retentissement sur l’économie, sans phénomène d’infection générale. »
Cullerier, alors collègue de Ricord au Midi, affirmait aussi qu'il ne lui était jamais arrivé de rencontrer un seul chancre mou, non infectant, de la région céphalique.
De son côté, Puche, faisant le relevé de 30 observations de chancres céphaliques, déclarait n’en avoir pas rencontré une seule de chancre simple.
Surpris de la singularité de ce fait, M. Fournier institua une
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sorte d'enquête pour en vérifier l'exactitude. [1 s’occupa, en 1836 et 1857, de réunir sur cet intéressant sujet une série de documents, puisés à différentes sources, et fut assez heureux pour rassembler 426 observations, soit empruntées à plusieurs de ses maitres et de ses collègues, soit personnelles. Dans tous ces faits, il ne trouva aucun exemple de chancre simple développé sur la région céphalique (1).
Cette immunité apparente de la tête contre le chancre simple piqua vivement la curiosité des savants, et la question du chancre céphalique devint une queslion capitale.
Deux moyens se présentèrent pour l'élucider : les faits chiniques et les faits fournis par l'expérimentation. Nous les passerons successivement en revue.
Fairs cLiNIQUES. — En relisant attentivement un ouvrage publié par Ricord, en 1838 (2), nous voyons dans le premier tableau des inoculations pratiquées dans le service des hommes, de 1831 à 1837, quatre observations de chancres céphaliques à la période de progrès, 3 siégeant sur les lèvres et 1 sur la gorge, dont le pus inoculé a produit la pustule caractéristique. Nous voyons dans le second tableau des inoculations pratiquées dans le service des femmes, de 1831 à 1836, six observations de chancres céphaliques à la période de progrès, 4 siégeant sur les lèvres et 2 sur la gorge, dont le pus inoculé a produit la pustule caractéristique.
Voilà donc déjà 10 observations de chancres simples céphaliques bien caractéristiques, puisque nous savons aujourd’hui que le chancre infectant n’est jamais inoculable au malade qui le porte.
Nous trouvons, dans un mémoire publié en 1845, par Boys de Loury et Costilles (3), 2 observations de chancres simples céphaliques, que nous reproduisons ici.
(1) Fournier. Etude sur le chancre céphalique, 1858.
(2) Ricord. Traité des inoculations, 1833.
(3) Boys de Loury et Costilles. Mém. sur les chancres chez les femmes, dans la Gazette médicale de Paris, 20 mai 1845.