‹ Le chant des veuves; contesChapitre 2 sur 2 · CT · texte numérisé non relu

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A M. WOODROW WILSON, qui apporta aux hommes la Loi nouvelle, gravée sur l'armet de Mambrin.

Il y avait quinze jours que l'on se battait près du village. Un soir, les troupes belges durent l'évacuer, et, une heure plus tard, les Prussiens s'y ruèrent en hurlant. Bientôt, des maisons flambèrent. Un paysan ayant frappé un soldat qui rudoyait sa femme, vingt hommes furent entraînés dans la campagne, où on les abattit, après les avoir lâchés un à un sur la route.

Quelques tireurs réussirent à coucher leurs victimes d'une seule balle ; d'autres les laissèrent courir plus de cent mètres avant d'épauler leur fusil ; mais il y en eut de maladroits qui durent les achever à coups de baïonnette, après avoir brûlé plusieurs cartouches. Quant à l'officier, qui s'était réservé le dernier des campagnards, il fit mouche d'emblée. Ce fut le bouquet. Il y eut de nombreux hourras, et les compagnons, rentrant au village après cette récréation, constatèrent que leurs camarades s'étaient, comme eux, donné du divertissement, afin de se délasser des fatigues de la journée, qui avait été très rude.

Le cadavre du curé gisait devant le seuil de l'église. On avait décidé que le corps resterait exposé sur le trottoir, afin que chacun sût ce qu'il en coûtait de ne pas piétiner le drapeau national, quand un Prussien

ivre le commandait. On découvrit aussi quelques vieilles gens tuées dans leur maison, et, quand le boucher Pauwels rentra chez lui, il trouva sa femme sanglotant devant le corps de leur fillette, dont on avait écrasé la tête d'un coup de crosse.

Le père s'affaissa au pied de la couche. On crut d'abord que l'apoplexie l'avait foudroyé, mais il eut le délire toute la nuit, et, au matin, comme sa femme se penchait sur son lit pour constater s'il respirait encore, elle lui vit les yeux grands ouverts et le regard si terrible, qu'elle recula, effrayée.

Au milieu de la journée, il se leva et alla s'asseoir près de la petite morte. Il ne la quitta pas qu'on ne l'eût couchée dans le cercueil ; puis il l'accompagna à l'égliseet au cimetière, sans verser une larme. Ensuite il reprit ses occupations, et tout fut dans sa vie comme s'il ne s'y était rien passé.

On s'étonna de le trouver si calme dans la douleur, car sa violence égalait sa force, qui était redoutable, et personne ne doutait qu'il ne souffrît d'une peine profonde. Cette fillette lui était venue quinze ans après le dernier de ses autres enfants, et tout de suite il l'avait chérie d'un amour idolâtre. On le voyait jouer avec elle dans les intervalles de sa besogne et l'attendre chaque jour à la sortie du couvent, où elle allait à l'école. Et dire que cet homme, qui portait son enfant sur l'épaule avec de grands rires et la laissait fourrager sa crinière de lion, était le même qu'on apercevait dans son atelier, assommant les bœufs et saignant les porcs ! Voilà ce que les gosses du village avaient peine à comprendre !

Ils venaient parfois le voir travailler par la porte ouverte de son petit abattoir, qui joignait sa maison,

au coin d'un sentier donnant sur la campagne. Sa taille gigantesque et ses gestes farouches les effrayaient autart que les cris des bêtes et le jaillissement du sang dans les seaux. Quand il avait fini sa besogne, il s'essuyait le visage avec son grand mouchoir rouge, puis il venait prendre le frais devant le seuil. Ils le considéraient comme une sorte de Hans Krouff , formidable et sanguinaire. Pourtant, il les regardait toujours avec une douceur caressante, et parfois, soulevant l'un d'eux au bout de ses bras, il lui chatouillait la figure de ses grosses moustaches.

Pendant une semaine, les combats continuèrent de l'autre côté du village, en s'en éloignant peu à peu. Il y avait dans les rues de continuels mouvements de troupes.

Bien loin de témoigner de la haine aux Prussiens, Pauwels s'efforçait d'être aimable avec eux. Il prenait pour leur parler son sourire des bons jours, et il poussa même la gentillesse jusqu'à leur offrir des tournées dans le seul cabaret qui fût encore ouvert, devant le cimetière. C'est ainsi qu'il finit par connaître le nom de l'officier qui commandait le détachement entré dans la localité, le premier soir. Il réussit même à le voir, un matin qu'il sortait de l'église, où il était allé faire ses dévotions, C'était un homme encore jeune, avec le visage rasé et la bouche pincée sous un nez pointu. Il avait dans l'œil cette expression dure, tranchante, inexorable, que l'on observe chez certains criminels et la plupart des fous. Le boucher le regarda s'éloigner, et, dodelinant de la tête avec un sourire paterne :

- Il a l'air d'un bien brave homme, dit-il au soldat qui le lui avait montré.

Le lendemain, il acheta une grosse corde, la même dont il se servait pour attacher à l'anneau de fer, scellé dans la dalle, les bêtes qu'il allait égorger. Il l'accrocha dans l'armoire aux outils, et, chaque soir, après le souper, se rendit dans son atelier.

La clarté de la lune y entrait par un grand lanterneau, où l'on voyait le feuillage d'un arbre frissonner sous le ciel plein d'étoiles. Il y régnait une odeur forte et fade qui donnait la nausée. L'humidité suintait du pavé en toute saison et avait envahi le bas des murs, où il y avait des taches de sang, et dont le crépi à la chaux s'écaillait par endroits.

Le boucher s'asseyait contre l'écartement de la porte, l'oreille tendue et l'œil aux aguets. Sa silhouette se découpait dans l'ombre, immobile comme une statue. Derrière lui, la lune déroulait sur le sol une nappe de clarté et éclairait faiblement les coins de l'atelier.

Une nuit qu'il était à l'affût, la vue d'un officier s'avançant seul au bord du chemin lui coupa la respiration dans la gorge. Il retira les pieds de ses pantoufles, et, au moment où le Prussien passait devant le seuil, il se ramassa soudain et bondit sur lui comme un fauve sur une proie. Il y eut un court piétinement ; — puis Pauwels rentra dans l'atelier comme il en était sorti, sans un bruit, mais en emportant l'homme contre sa poitrine.

C'était bien lui ! Une de ses énormes mains l'avait ■saisi à la gorge, pour l'empêcher de crier, et son autre bras le ceinturait en lui paralysant les coudes.

Il repoussa la porte du talon et le loquet du genou ; puis il étendit l'Allemand sous la lueur du lanterneau» et, s'étant couché sur lui sans le lâcher, il commença à l'étrangler.

Il l'étrangla doucement, à loisir, afin de jouir longtemps de son agonie.

Les deux hommes se regardaient jusqu'au fond des yeux. Comme le Prussien se débattait, la bouche ouverte et résistant de tous ses muscles, l'autre resserra son étreinte. On entendit les os craquer, en même temps que la face de l'officier devenait d'un bleu sombre, qui fit paraître blanche la clarté où elle se découpait. Les yeux lui sortaient des orbites avec une telle expression d'épouvante que le paysan se mit à pleurer de bonheur, comme un enfant. Mais, craignant que le misérable ne mourût trop vite, il entr'ouvrit la main jusqu'à ce qu'un râle eût amené un peu d'écume sanglante au bord de ses lèvres...

Pendant une minute qui lui parut indéfiniment prolongée, le moribond revint peu à peu à la vie ; de brusques mouvements agitèrent ses membres, ses prunelles s'arrêtèrent de rouler, et une plainte sourde, des sons étouffés sortirent de sa bouche :

— Ach ! meine kinder '

Alors, secoué d'une joie frénétique, Pauwels lui enfonça de nouveau les doigts dans le cou, dont la peau finit par rouler sur une bouillie chaude, où les cartilages écrasés semblaient fondre à mesure.

Mais, déjà, le corps s'était affaissé ; les mains s'ouvrirent et se fermèrent comme pour saisir quelque chose ; il se fit un bruit étrange dans la poitrine, et il ne bougea plus.

On entendait un rat ronger une planche dans l'armoire aux outils.

Le colosse se releva, en poussant un soupir, s'essuya le front avec son mouchoir rouge, puis il alla prendre

le frais sur le pas de la porte, ainsi qu'il faisait d'habitude, après avoir abattu et équarri une bête.

De frais parfums embaumaient l'air nocturne ; au loin, le canon mugissait.

Dès qu'un nuage eut caché la lune, le paysan ramassa le képi du mort, puis, s'étant passé au cou la corde qu'il avait achetée quelques jours auparavant, il chargea le cadavre sur ses épaules et disparut dans le sentier longeant l'atelier.

La semaine suivante, on découvrit un officier prussien pendu à un arbre, dans un petit bois, à proximité du village. Il fut enterré sans cérémonie, et, lorsque le boucher eut été de maison en maison assurer que cetofficier était celui-là même qui avait commandé les massacres, le premier jour, on vit la joie briller dans bien des yeux flétris par les larmes.

A quelque temps de là, une femme en grand deuil descendit du tramway vicinal et se rendit au bureau du Kreischef. Elle en sortit peu après avec un jeune lieutenant qui la mena au cimetière, où il la quitta, après lui avoir montré la tombe du suicidé. C'était la veuve, sans doute ?

Aussitôt, la nouvelle s'en répandit au village, et Pauwels, allant de porte en porte, entraîna dans le cabaret, en face du cimetière, la plupart des paysannes dont le mari avait été fusillé. Quelques-unes y vinrent avec leurs enfants.

Le boucher leur paya tournée sur tournée, et toutes observèrent l'étrangère agenouillée devant le tertre, sous le ciel brûlant.

Elle pleurait, le visage dans les mains, avec de rapides mouvements du cou et des épaules, et sa tète lentement

se pencha vers la terre où son voile se répandit. Alors, le boucher fut soudain secoué d'une gaîté éperdue et entonna à pleine voix une chanson du pays, joyeuse et narquoise. Battant la mesure, il allait et venait dans la chambre que le soleil emplissait de rayons par les fenêtres ouvertes, et ce délire féroce, où il y avait autant de désespoir que de jouissance, finit par se communiquer aux veuves, qui se mirent à chanter avec lui.

Cependant, l'Allemande s'était relevée et revenait vers la route d'un pas accablé. Deux bandeaux de cheveux blonds, sous la coiffure noire, se serraient contre ses joues, et ses yeux semblaient se réveiller d'un cauchemar.

Le boucher s'avança vers elle, tandis que les paysannes continuaient leur chant :

— Savez-vous, madame, que votre mari s'est pendu ? Elle fit signe que oui.

— Savez-vous pourquoi ?

— Non, monsieur.

— En arrivant dans ce village, il a fait massacrer vingt hommes, tous innocents ! A cause de lui, il y a ici seize veuves et plus de quarante orphelins. Un de ses soldats a tué ma petite..., ma pauvre petite...

De grosses larmes jaillirent des yeux du paysan, et ses épaules se mirent à trembler. Il reprit :

— Votre mari a dû se tuer de remords... Vous entendez ces chants ? Ce sont les veuves qui chantent de joie, parce que vous souffrez comme elles.

L'homme et la femme pleuraient l'un devant l'autre, au milieu du chemin, tellement perdus de douleur qu'ils purent se regarder un moment sans pitié ni haine.

Le cou gonflé, la poitrine haletante, la veuve sanglota dans ses doigts croisés :

— Oh ! pourquoi me dire cela ? Pourquoi me torturer ? Et le père répondit :

— Parce que cela me fait du bien...

Chaque année ramenait Jean Gossart dans les Ardennes, dont il battait les vallées et les plateaux où l'on venait en villégiature. Tous les touristes connaissaient sa roulotte, qu'il amarrait près de l'hôtel principal ou sur la place du village. Dès qu'elle paraissait, les gamins se mettaient à rôder à l'entour, et l'inspectaient des yeux par l'écartement de la porte comme une chose étrange et pleine de mystère. Ils regardaient la mère Gossart, épluchant des légumes ou reprisant un maillot devant le seuil, Bataille, le vieux cheval, couché dans l'herbe du fossé, et Turc, le caniche, à qui le père ou le fils apprenait des exercices nouveaux.

Gossart était rempailleur et gymnaste. Sa femme faisait le tour des maisons, en quête de vieux fonds de chaise, qu'il raccommodait au bord du chemin. C'était un grand gaillard, taillé en force, avec un visage anguleux où les yeux s'embusquaient très haut à la racine du nez, sous des arcades sourcilières proéminentes. Il inspirait aux enfants autant de crainte que d'admiration. Ils avaient peine à reconnaître dans cet ouvrier, vêtu d'habits grossiers, l'athlète élégant qui les émerveillait par son agilité.

Chaque soir, en erïet, quand il faisait beau, on le

l6 LE NOMADE

voyait dresser sur la place deux barres fixes, sous lesquelles il étalait un matelas recouvert d'un tapis. Il alignait ensuite tout autour des planches étroites, portées par des bâtons, et qui servaient de bancs ; puis pendant qu'il allait s'habiller, sa compagne, assise sur l'escalier de la guimbarde, battait le tambour pour annoncer le spectacle aux populations.

Peu à peu, le public quittait les hôtelleries et entourait la petite arène, dans la lueur des torches de résine brûlant aux quatre coins. Bientôt les sous et les pièces blanches tombaient sur le matelas et dans la sébille que Turc promenait entre ses dents, devant la première rangée de curieux. Dès que le gymnaste jugeait la recette suffisante, il commençait ses exercices.

Moulé dans un maillot rouge, où ses muscles se dessinaient avec vigueur, il s'enlevait sur un des appareils à la force des poignets. On le voyait tournoyer autour de la barre, s'}' suspendre du bout des pieds, s'y redresser les jambes en l'air et les reins cambrés ; puis, il bondissait sur le sol pour s'élancer sur le second « rek * , ou bien il volait de l'un à l'autre avec la légèreté d'un oiseau, comme s'il eût été suspendu à un fil invisible. Dans le silence attentif, on n'entendait que le grésillement des flambeaux, dont les lueurs enflammaient les paillettes de son caleçon, et la plainte du bois que ses paumes étreignaient.

Les applaudissements éclataient, de nouvelles pièces de monnaie tombaient sur le tapis, et, après quelques minutes de repos, le nomade reprenait ses exercices avec son fils, vêtu comme lui d'un maillot rouge.

L'enfant, un gosse d'une dizaine d'années, multipliait les sauts périlleux, en avant, en arrière, dans umnouve-

ment de plus en plus rapide ; il appuyait ensuite un de ses pieds dans les mains jointes de son père, qui le lançait en l'air où il tournait sur lui-même avec une souplesse élastique. Chaque fois qu'il retombait sur ses jambes, sa chevelure frémissait comme le feuillage d'un arbre dont on secoue le tronc.

Des chauves-souris voltigeaient autour des torches, projetant leurs ombres rapides et inquiètes sur les façades des maisons qu'éclairaient des moires rougeâtres, et, par-dessus la ligne des toits dorés par la lune, régnait la grande obscurité de l'espace, fourmillant de grains de feu.

Pendant plus d'une heure, le père et l'enfant alternaient les tours de force et d'adresse, et Turc, le caniche, avait, lui aussi, sa part de succès en jouant au soldat, le képi sur l'oreille.

Le public s'écoulait ensuite, et les époux Gossart remisaient les bancs et les barres fixes sous la « maringotte », dans une sorte de bac suspendu à des chaînes, et où le chien se couchait pour la nuit.

Ainsi vivaient ces trois êtres, seuls au monde, entre ces cloisons de planches, sous des cieux toujours nouveaux. La solitude avait fini par les rendre taciturnes et méfiants. Le père était rude et parfois même brutal, mais il avait pour sa compagne et son fils une tendresse jalouse, un attachement farouche, l'attachement du mâle pour sa femelle et ses petits.

Il venait de s'établir sur la place d'un village, dans le pays Gaumais, quand il vit des paysans aller de porte en porte d'un air effaré, puis s'assembler autour de l'un d'eux qui lisait un journal. C'était en juillet 1914. Le bateleur s'approcha.

l8 LE NOMADE

Les villageois parlaient de menaces de guerre qui venaient de provoquer la mobilisation.

Quelques jours plus tard, les Allemands envahissaient la Belgique. Les trois hôtels de la localité achevèrent de se vider, et une stupeur s'abattit sur la contrée.

Gossart se gara à l'entrée de la commune, entre la première maison et un bois de sapins qui bordait la chaussée. Il attendit les événements, atterré et furieux, ne sachant où aller ni que faire.

Un soir, les Français apparurent. Des combats terribles ravagèrent la campagne : il y eut de nombreux incendies qui, la nuit, éclairaient l'horizon. Les routes charriaient un flot de fuyards, et, partout, on entendait les bêtes mugir d'angoisse et de détresse.

L'armée française ensuite se replia et les Prussiens se mirent à défiler.

Ils défilèrent interminablement, tout poudreux de la bataille. Par-dessus le battement lourd et rythmé des bottes, la rumeur des voix, le vacarme des canons et de l'immense charroi, des appels gutturaux couraient le long de la route que le soleil brûlait de sa flamme implacable et directe. Sur l'autre coteau, au ras du ciel, une deuxième armée déroulait son long ruban gris dans un nuage de poussière, et, par moments, des chants graves et puissants, entonnés par des milliers de voix, se répondaient d'un chemin à l'autre, dans l'épaisse chaleur.

Cette multitude s'écoula comme un torrent qui roule, et il ne resta plus dans la commune qu'un poste d'occupation qui s'établit à l'école.

Le lendemain, deux soldats vinrent perquisitionner dans la roulotte. Ils n'y trouvèrent rien, Gossart ayant

enterré son fusil et ses cartouches dans le bois. On le conduisit néanmoins chez le Kreischef, qui lui réclama ses pièces d'identité, le questionna sur ses moyens d'existence et lui interdit de quitter le village jusqu'à nouvel ordre.

Le rempailleur regagna sa guimbarde, en se demandant comment il parviendrait à nourrir les siens, si on le bloquait longtemps dans cette solitude. Aussi, le jour même, se mit-il à pêcher à la ligne, comme il en avait l'habitude chaque fois qu'il était sans ressources, et, le soir, il alla placer des lacets dans le bois.

Ayant aperçu dans un fourré les cadavres de deux Allemands, il enleva les souliers à l'un d'eux, des souliers tout neufs, en beau cuir, et les chaussa prestement, après avoir jeté ses espadrilles dans une mare. Puis, il coupa à travers les taillis, afin de rentrer chez lui par le plus court chemin.

Il allait débusquer sur une route vicinale, bordée d'un côté par la forêt et de l'autre par des labours, quand un bruit de pas et de voix frappa soudain son oreille. Il s'arrêta par prudence et se blottit derrière un buisson.

C'était une troupe de paysans, accompagnés d'un prêtre, qui précédaient un chariot où des cadavres de soldats prussiens étaient entassés jusqu'aux ridelles. Les corps vacillaient les uns contre les autres aux cahots du véhicule, et il s'en exhalait une odeur corrompue, un souffle de charogne, dans une nuée de grosses mouches.

Le nomade n'était pas encore remis de son effarement quand il vit le tombereau se ranger le long du bois et la plupart des villageois descendre dans le fossé, du côté des champs. En même temps, il perçut une rumeur sur la route et des ordres criés en allemand. Alors, craignant

qu'on ne reconnût ses souliers, il se glissa derrière un gros arbre et se hissa sur une des branches basses avec la souplesse d'un chat. Puis il se mit à observer le chemin par un trou du feuillage.

Il vit que les paysans s'étaient garés devant une troupe de soldats, arrivant dans l'autre sens, avec trois canons et plusieurs mitrailleuses.

Au moment où les deux groupes se croisaient, un coup de feu retentit au loin, dans la direction du village ; aussitôt après, les détonations se multiplièrent comme si l'on s'était battu au fond de la vallée.

Saisi de terreur, l'officier qui commandait le détachement se précipita vers le prêtre, le revolver au poing, et lui demanda en français ce que signifiait cette fusillade.

— Je l'ignore comme vous, monsieur, répondit l'ecclésiastique d'un ton calme et ferme.

— Encore des francs-tireurs, sans doute ! répondit l'Allemand.

Et, considérant les villageois de son petit œil injecté :

— Et ces hommes sont aussi, sans doute, des francstireurs ? Pourquoi sont-ils si nombreux pour accompagner cette charrette ?

— Nous sommes en service commandé, monsieur. J'ai été réquisitionné avec mes paroissiens pour procéder à l'enlèvement de ces morts, ainsi que l'établit la pièce que voici.

Comme le prêtre entr'ouvrait sa soutane pour en retirer le document, un des soldats, sur un mot de l'officier, lui asséna à toute volée un coup de crosse sur la tête, d'où le sang jaillit avec la cervelle.

Un affolement s'empara des paysans, quand ils virent leur pasteur rouler dans la poussière. L'un d'eux ayant

bondi vers la campagne, les autres aussitôt l'imitèrent, et ce fut une fuite éperdue à travers champs. Mais les malheureux n'y avaient pas fait vingt pas, qu'une fusillade crépitait. Les Prussiens avaient épaulé leurs armes et tiraient.

Trop effaré pour rien comprendre encore, Gossart regardait les hommes trébucher parmi les labours, s'abattre, se relever, puis tomber de nouveau. Quel ques-uns ne bougèrent plus ; d'autres s'agitaient encore ; il en vit un qui grattait la terre de ses mains et de ses genoux, comme s'il eût voulu fuir à quatre pattes ; un vieillard hurlait de douleur en se tordant dans un sillon. Ils furent achevés l'un après l'autre, et leurs corps bosselèrent le sol de petits tas inégaux, pareils à des paquets de hardes jetés là.

Puis la troupe s'éloigna, et le chariot resta abandonné contre le talus, dont les deux chevaux broutaient l'herbe.

Dès qu'il se trouva seul devant cet horizon muet, avec ce tombereau de cadavres empestant sous le soleil et ces morts épars dans les champs, Gossart fut pris d'un spasme de la pensée et du cœur. Il sentait autour de lui comme la menace d'un danger et ne songea plus qu'à s'éloigner au plus vite.

Quand le dernier bruit se fut éteint, il se laissa glisser sur l'herbe, allongea la tête entre deux buissons pour voir si la route était déserte ; puis, poussé par une curiosité terrible, il courut jusqu'au premier des paysans, tombé dans le fossé. Il avait encore les cheveux dressés sur le front, et ses yeux grands ouverts exprimaient une épouvante abominable.

Mais., voilà qu'en se retournant, le nomade aperçut des fumées noires dans le ciel, au-dessus du bois. Il se

rappela alors les coups de feu qui avaient retenti au fond de la vallée, et, appréhendant quelque malheur, ému d'un pressentiment sinistre, il détala dans la direction du village.

Il fila d'abord le long de la lisière, sans réfléchir, la gorge sèche et la poitrine crispée d'angoisse ; puis la crainte de rencontrer d'autres soldats le fit rentrer dans le taillis. La sueur lui coulait sur la peau, son cœur battait à coups pressés, et, chaque fois qu'il s'arrêtait pour tendre l'oreille, il lui semblait que le sol oscillait sous ses pieds.

Bientôt une odeur de brûlé se mêla aux parfums végétaux qui circulaient sous le feuillage, et, au loin, la chaussée brilla entre les arbres. Alors, il se jeta à plat ventre et continua à avancer en rampant.

Mais, soudain, il se rasa sous une ronce, le visage tendu et les épaules secouées d'un tremblement convulsif : il venait d'apercevoir, comme dans l'angoisse d'un rêve, les débris de sa roulotte fumant au bord du chemin. A peine se fut-il relevé qu'il dut se retenir à un arbuste pour ne pas s'abattre à la renverse.

Le cadavre de sa femme était étendu sur le sol, au pied de l'escalier de bois ; un flot de sang avait jailli de sa bouche et formait une tache brune dans la poussière. Auprès d'elle gisait le corps de son fils, la face en bouillie et le cou carbonisé par une planche enflammée, tombée du brasier.

Le père regardait cela, perclus d'horreur et haletant. Puis, il se jeta sur la poitrine de son enfant et, les doigts crispés dans l'herbe, sanglota d'une voix déchirante :

— Mi fi ! Mi p'tit Françoè ! Mi pauv' pitit !

Et il l'étreignit à pleins bras, les entrailles déchirées par un désespoir atroce.

Il se traîna ensuite jusqu'au corps de sa femme, saisit une des mains entre les siennes et, traversé par une grande secousse de souvenirs, la considéra longuement dans le silence brûlant que déchiquetait le cri des sauterelles.

Son cheval et son chien avaient disparu ; dans le village, des maisons flambaient ; rien ne bougeait par la campagne déserte.

Alors le nomade comprit que pour lui tout était fini. On lui avait pris sa compagne, son enfant, ses bêtes, le toit qui abritait sa vie errante, et il restait seul, sans parents, sans amis, sans foyer, sans ressources, étranger partout et suspect à tous, dans un pays ravagé par la guerre...

La nuit recouvrait les champs qu'il était toujours accroupi entre les deux cadavres, vidé de toute pensée et de toute volonté, pareil à ces pauvres chiens qui viennent mourir dans les ruines de la maison où leurs maîtres ont péri.

Le notaire Gillardin était un petit homme grassouillet, qui portait en toute saison une ample redingote et des pantalons à carreaux blancs et noirs, dont ses cuisses emplissaient les canons. Il avait le visage rose, complètement rasé, avec le nez fureteur et la bouche sensuelle. Ses yeux pétillaient de malice, sous un grand front encadré de cheveux gris, qui se tordaient en une houppe rebelle au sommet du crâne. Tous les aprèsdîners, quand le temps s'y prêtait, il faisait une promenade autour du village dont il était le bourgmestre, appuyé d'une main sur une canne à pomme d'ivoire et tenant dans l'autre une belle tabatière en argent du siècle dix-huitième, avec un couvercle ciselé où l'on voyait une scène mythologique qui eût scandalisé ime dévote, si elle en eût compris le sens.

On ne lui connaissait pas un ennemi. Il eût d'ailleurs été navré d'en avoir. Les uns l'aimaient pour sa charité inépuisable, les autres pour sa grande honnêteté, tous pour sa bonne humeur. Il pratiquait la vertu sans y croire, ce qui est peut-être la seule façon de la rendre agréable et de se la faire pardonner.

Bien que la politique eût dû les séparer, il était l'ami du curé, comme du médecin, qui se proclamait socia-

liste et passait pour franc-maçon. Il est vrai qu'ils avaient tous trois la passion des vieux crus de Bourgogne, lesquels rendent les hommes tolérants et sociables, quand ils en usent avec modération.

Comme notaire, il s'était acquis une réputation de prudence et de sagacité. Il se mouvait avec la même aisance dans le labyrinthe des lois que dans les sentiers de son jardin. Les pires difficultés s'aplanissaient devant sa douce obstination. Il lui arrivait souvent d'apaiser d'un bon mot, placé à propos, de ces querelles sordides qui naissent facilement des discussions d'intérêt. On assurait même qu'il avait fait quelques mariages, tous heureux, naturellement.

Il habitait une vaste maison, jouant le château, d'où l'on apercevait une étendue de pays verdoyant, coupé de fraîches vallées et couvert de grands bois. Elle était située au milieu d'un parc contenant deux étangs, une roseraie et une serre qu'une vigne tapissait chaque année de raisins magnifiques.

Bref, M. Gillardin était parfaitement heureux. On n'en doutait pas, quand on le voyait promenant un regard paisible sur ses parterres fleuris, ou bien contemplant, à travers le vitrage de la serre, sous les feuilles qui les cachaient à demi, les grappes massives et dorées, qui, disait-il, emplissent la main comme la gorge d'une belle fille.

On en doutait moins encore, quand on le voyait à table savourant une bouteille de vieux bourgogne. Il avait un geste d'une gravité sacerdotale pour soulever son verre, dont il commençait par respirer le bouquet avec un voluptueux frétillement des narines, et, lorsqu'il le déposait sur la nappe, tout en roulant la langue dans

sa bouche, ses paupières se baissaient lentement sur ses prunelles noyées d'extase, à croire qu'il allait tomber en syncope.

Il était aussi un gourmet que dégustateur expert, et il assaisonnait ses propos d'un grain de sel gaulois, juste ce qu'il en faut pour réjouir les hommes, sans que les femmes se croient obligées de comprendre. Il n'avait pas son pareil pour trousser un toast aux dîners de noces ou de fiançailles, et il était l'auteur de quelques chansons à boire, en dialecte wallon, auxquelles le vieil Horace eût souri de complaisance.

Une des originalités de cet original, c'est qu'on ne le voyait jamais s'étonner de rien. Depuis trente ans qu'il était notaire, il avait recueilli tant de confidences, rencontré tant de bonté chez les uns et de vilenie chez les autres, qu'il s'était composé une philosophie de la vie, bienveillante, pitoyable, un peu désabusée, dont il ne se départissait plus. Ce qui faisait dire au vétérinaire, qui avait contracté dans les écuries un langage vigou reux, mais déshonnête : « Il ne s'épate de rien, cet animal-là ! ■>

En juillet 1914, quand son cadet revint de l'Université de Bruxelles, il trouva tout naturel qu'il eût réussi son premier examen avec grande distinction. Il lui tapota l'épaule en souriant :

— Je suis content, lui dit-il. La prochaine fois que j'irai à Liège, et ce sera bientôt, tu m'y accompagneras. Je t'achèterai un beau hammerless. La saison s'annonce bonne. Nous aurons surtout beaucoup de lièvres et de lapins.

C'était un plus gros gibier que le jeune homme devait chasser, cette année-là.

2fc LA VIGNE

Le soir du 4 août, M. Gillardin mit plus d'empressement que d'habitude à déplier son journal, que la bonne lui apporta, comme il se levait de table.

L'Allemagne venait d'adresser à la Belgique un ultimatum insultant. Le gouvernement lui avait répondu dans des termes dont la fierté sans jactance devait étonner le monde, le notaire excepté. A peine eut-il ouvert la gazette qu'il annonça d'une voix assourdie :

— Mes enfants, c'est la guerre ! Les Allemands ont envahi le pays...

— Alors, je m'engage ! fit l'aîné des fils, qui, depuis six ans, dirigeait l'étude, que le père lui destinait.

— Moi aussi ! dit le cadet. Quoique je n'aie que dixhuit ans, sans doute m'acceptera-t-on ?

— Voilà ce que j'attendais de vous, fit le notaire. Vous êtes des braves. Je n'en avais jamais douté...

Sa femme, devenue toute pâle, pencha la tête sur sa poitrine et se mit à pleurer :

— Tous les deux ! Mon Dieu ! c'est trop..., mes stuls enfants...

Alors, d'un même élan, les jeunes gens se jetèrent n son cou :

— Sois sans crainte, maman ; nous reviendrons !...

— Parbleu ! ils tirent comme des cow-boys, dit le père. Vont-ils en abattre, des Prussiens !

Et, comme il avait l'habitude de monter de sa cave quelques flacons poudreux dans toutes les grandes circonstances de la vie, il alla en chercher deux, qu'ils vidèrent gaîment en massacrant en paroles un nombre prodigieux d'Allemands.

— J'ai eu de l'estime pour eux, expliqua-t-il, jusqu'au jour où je dus me rendre en Allemagne pour une affaire

qui me donna bien du mal. Je les ai vus de près alors, et je m'aperçus, à mon grand étonnement, qu'ils manquaient pour la plupart d'élégance morale

— A ton grand étonnement ! s'exclama son fils aîné. Tu ne nous avais jamais dit, cachottier, que les Allemands avaient réussi à t'étonner.

— Eh bien ! oui, je le confesse ; mais c'était au delà des frontières : ça ne comptait pas... D'ailleurs, il y a prescription.

Le lendemain, il accompagna les jeunes gens à la gare. Quand il ne vit plus leurs mouchoirs s'agiter à la po:tière du wagon, il reprit le chemin de sa maison, en donnant le bras à sa femme qui étouffait de sanglots.

Il lui prit doucement la main :

— Ne pleure pas, ma chère vieille ! Ils font leur devoir, nos garçons ! Hier soir, quand ils m'ont dit qu'ils voulaient s'engager, je fus heureux d'un bonheur que je n'avais jamais éprouvé jusqu'alors... Je sentis que leurs paroles nous grandissaient tous.

Et, montrant le village blotti le long de la grand'route, avec son cimetière où dormaient les aïeux et la place du marché où jouaient les enfants, il ajouta :

— Vois-tu, c'est tout cela qu'ils vont défendre ! Ce sont ces pauvres gens, à qui leur lopin de terre a coûté une vie de labeurs obstinés ; ce sont nos foyers, nos lois, nos vieilles traditions. Xe pleure pas ! Les malheurs qui affligeront le pays feront nos fils meilleurs et plus intelligents que nous. La vie sera plus douce après cette guerre, qui pourrait bien nous ouvrir un monde nouveau.

Quand les journaux lui apprirent que les Allemands occupaient Bruxelles, il ne douta plus qu'ils passeraient avant peu par son village. Il invita aussitôt les habitants

à venir déposer leurs armes à la maison communale ; puis, il alla prêcher le calme de porte en porte.

Le soir du second jour, il dressa avec son secrétaire la liste des armes qu'on lui avait remises, et il constata que trois braconniers avaient conservé leurs fusils. Que l'un d'eux vînt à tirer sur les Prussiens, et le village, comme tant d'autres, ne formerait plus qu'un amas de décombres.

Il ne dormit pas de toute la nuit, soucieux des dangers qui menaçaient ses administrés. Pourtant, le matin, il se leva de bonne humeur et, ayant expédié son déjeuner, se rendit successivement chez les trois paysans dont il redoutait une imprudence.

Prenant un air confidentiel et important, il expliqua à chacun d'eux qu'il comptait sur son courage et son sang-froid pour assurer la police des routes, avec le garde champêtre. A cette fin, il lui remettrait un brassard comme signe de son autorité et lui allouerait un salaire pour le rémunérer de ses services. Chacun accepta^ flatté dans son amour-propre, et fut fort surpris de rencontrer ses camarades d'affût à la maison communale, quand il y vint déposer son fusil.

Le notaire ne s'était pas trompé dans son calcul. Il savait que les braconniers deviennent à l'occasion de féroces soutiens de l'ordre, et il s'amusa à l'idée qu'il donnait ainsi aux Allemands des repris de justice comme gardes du corps.

Lorsque l'armée ennemie arriva, les trois hommes et leur chef étaient postés de loin en loin devant les maisons.

M. Gillardin montra autant de prudence que de fermeté et ne regagna sa demeure que le village ne fût endormi.

Le lendemain, les troupes s'éloignèrent, et il ne resta dans la localité que trois cents hommes, sous le commandement d'un major qui s'installa chez le notaire avec deux lieutenants et vingt soldats.

Le major était un gros gaillard portant les cheveux ras, la moustache retroussée du bout et la barbe séparée par une raie au milieu du menton. Il la peignait sans cesse avec ses doigts, en soufflant dans ses joues d'un air majestueux. Il avait de petits yeux, que ses pommettes cramoisies remontaient vers les tempes ; dès qu'il élevait la voix — ce qui lui arrivait souvent — on eût dit qu'il se gargarisait avec des cailloux. Il semblait plein de son grade et de ses prérogatives et tapait le poing sur la table pour peu qu'on discutât ses volontés. Mais M, Gillardin se faisait plus gracieux à mesure que son interlocuteur s'irritait, et se tirait toujours avec avantage des démêlés qu'il avait avec lui.

Il éprouvait un plaisir narquois à le voir se promener dans le parc en compagnie de ses officiers, dont la servilité envers les chefs et la morgue avec les subalternes étaient pour lui un sujet d'observations plus plaisantes les unes que les autres.

Le major parlait toujours de haut, en redressant la tête d'un geste impérieux qui faisait saillir sa nuque en un bourrelet de chair rouge au-dessus du collet de sa tunique. De temps à autre, il soulignait ses paroles en cinglant l'air oie sa cravache ; puis, tirant quelques bouffées de son cigare, il restait le visage perdu dans la fumée du tabac, comme une divinité de l'Iliade dans son nuage.

Le notaire avait dû céder son salon aux officiers, qui y prenaient leurs repas. Réclamaient-ils du vin, on leur

servait de ce bordeaux médiocre, destiné aux paysans qui venaient signer un acte à l'étude, mais dont les bouteilles, garnies d'une étiquette dorée et d'une capsule rouge, produisaient une forte impression sur l'esprit des Prussiens. Aussi le trouvaient-ils délicieux.

Le soir, ils faisaient de la musique. M. Gillardin, dans la chambre voisine, souriait de les entendre chanter faux en s' accompagnant au piano.

— Et l'on dit, confiait-il à sa femme, que les Allemands aiment la musique. Ils brutalisent même leurs compositeurs ! Décidément, c'est une vocation chez eux !

L'automobile du bourgmestre dormait dans le garage depuis que la mobilisation lui avait enlevé son chauffeur. Dès le quatrième jour, le major la requit et ordonna à son hôte de la conduire, en attendant qu'on lui eût trouvé quelqu'un pour le remplacer. M. Gillardin protesta avec vivacité ; mais, comme on menaçait de l'arrêter, il se prêta aux exigences de l'officier et s'installa près de lui, sur le siège de la voiture, avec un clignement des paupières dont un de ses amis se fût méfié.

Il fit d'abord la conversation de l'air le plus détaché qu'il put feindre, et risqua même quelques traits badins, dont l'autre s'esclaffa sans les comprendre ; puis, quand il eut amadoué sa confiance, il lui dit :

— Vous me faites bavarder à perdre haleine ! Mon médecin me gronderait, s'il était ici...

— Pourquoi ?

— Parce qu'en parlant beaucoup, je me fatigue le cœur.

Et il avoua qu'il souffrait d'une affection cardiaque dont les accès lui donnaient des syncopes. Aussi évitait-il de conduire lui-même sa machine, depuis qu'une

défaillance l'avait surpris au volant et jeté dans un fossé, d'où on l'avait retiré sain et sauf par miracle. Comme il accélérait à mesure la vitesse de l'auto, le major insinua d'un ton poli :

— Vous pourriez ralentir... je ne suis pas pressé... j'aime la nature...

Il ne lui demanda jamais plus de l'accompagner.

Un soir, en rentrant chez lui après sa promenade, le bourgmestre constata que l'on avait enlevé tous les raisins de sa serre :

— Les maladroits ! fit-il, ils les ont mal coupés ! Je les reconnais bien là !

Ensuite, baissant les yeux, il vit que le pied de la vigne avait été scié à ras du sol :

— Oh ! la pauvre ! gémit-il. Qu'a-t-elle bien pu leur faire ?

Il resta un moment à contempler la plante mutilée, puis alla frapper à la porte du salon, où il trouva le major étendu sur le canapé, une grosse pipe à la bouche.

— Monsieur, lui dit-il, je viens vous signaler que l'on a pillé ma serre, ce qui n'est qu'un petit mal, mais qu'on a tué ma vigne en lui sciant le pied Je n'ai eu à me plaindre jusqu'ici d'aucun de vos hommes, et ils n'ont pas eu, que je sache, à se plaindre de moi. C'est pourquoi je m'étonne de cet acte de mauvais gré. Sans doute trouverez- vous comme moi qu'il était parfaitement inutile. J'aime à croire qu'il m'aura suffi de vous le signaler pour que vous empêchiez le retour de pareils méfaits.

L'officier s'était levé d'un bond :

— Montrez-moi cela !

Arrivé dans la serre, il regarda la vigne, d'abord de

bas en haut, puis de haut en bas, en avançant les lèvres d'un air indigné :

— C'est une honte ! s'écria-t-il enfin, une honte t Monsieur le bourgmestre, je vous promets qu'une enquête sera faite et que les coupables seront sévèrement punis

— Je n'en demande pas tant ! répondit M. Gillardin. Quelle que soit la punition infligée aux coupables, elle ne me rendra point ma vigne.

— Il y a délit, proféra le major avec une solennité saisissante. 11 faut que justice soit faite !

Deux jours après, il se fit annoncer :

— Monsieur le bourgmestre, prononça-t-ii, les coupables sont découverts. Ils ont avoué, et je vous les amène, car je désire que vous assistiez à leur châtiment.

Le notaire eut un geste pcli pour l'engager à n'en rien faire ; mais l'Allemand, hérissé de courroux, fit entrer trois soldats qui s'alignèrent devant lui en position.

— Les voilà, les misérables ! s'écria-t-il.

Et il se mit à les cravacher l'un après l'autre en pleine figure. La cravache cinglait les visages, frappant le^ crânes avec un bruit mat et arrachant la peau des joues. Les soldats restaient immobiles, sans un tressaillement, sans une plainte ; mais tous étaient devenus livides, et M. Gillardin en vit un qui fermait les yeux en serrant les mâchoires, tandis que le sang découlait de sa pommette déchirée.

Le notaire saisit le bras de l'officier :

— Monsieur, lui dit-il, je vous fais de nouveau observer que je ne vous ai pas demandé de punir ces hommes. Si j'avais pu supposer que tel eût été leur châtiment, je ne vous aurais pas signalé leur méfait.

— Monsieur, répondit le major, c'est moi qui punis., ce n'est pas vous... La discipline avant tout !

— -Je n'insiste pas, fit le bourgmestre.

Et, tournant les talons, il s'éloigna.

Il ne put dormir, cette nuit-là. Il revoyait le visage du jeune homme qui fermait les yeux, en serrant les mâchoires, pendant que la cravache s'abattait sur sa tête. Il lui semblait qu'il s'était dégradé en assistant à cette scène, et il conçut alors pour la première fois comment des peuples voisins, paraissant vivre de la même vie, pouvaient être aussi étrangers l'un à l'autre que s'ils eussent appartenu à des humanités différentes,

Trois jours plus tard, une automobile s'arrêta de bonne heure devant la maison. Le major et les deux lieutenants y montèrent d'un air dépité, après avoir •dit adieu à leur hôte Celui-ci, craignant que les trois soldats n'usassent de représailles en l'absence de leurs chefs, se posta dans son étude afin de les surveiller avant leur départ.

Il regardait la petite troupe se rassembler sur le chemin, quand on frappa à la porte. Il vit entrer le jeune homme dont l'expression l'avait navré, pendant qu'on le cravachait.

— Monsieur le bourgmestre, dit-il en excellent français, je tiens à vous remercier des bons soins que j'ai trouvés chez vous.

Un flot de sang lui courut sous la peau jusqu'à la racine des cheveux, bleuissant la cicatrice qui lui balafrait le visage.

— Voici mon nom et mon adresse, poursuivit-il en tendant sa carte. J'habite Cologne. Après la guerre, si vous passez un jour par cette ville et que je puisse vous

être utile, vous me trouverez à votre entière disposition. Ne me croyez pas responsable de l'acte stupide dont vous avez eu raison de vous plaindre. Je m'en excuse, pourtant, car c'est bien moi et mes camarades qui l'avons commis. Mais nous l'avons commis par ordre... Il s'interrompit un moment, puis ajouta : — ...par ordre du major, qui nous a ensuite cravachés. Vous connaissez maintenant les beautés de notre discipline...

Ce jour-là, le notaire Gillardin se déclara vaincu : pour la deuxième lois, les Allemands l'avaient étonné. Il reconnut même qu'il l'eût été à moins.

La petite Laurette eut bien peur, quand elle vit les officiers français entrer avec son père dans le jardin. Elle saisit sa poupée, qui reposait sur la pelouse dans sa robe de soie groseille, et se hâta vers la maison, d'où ses frères contemplaient le général et son aide de camp avec des yeux émerveillés Mais quelqu'un la rejoignit en courant et l'enleva dans ses bras ; deux prunelles grises pétillèrent sous la visière d'un képi galonné d'or, tandis qu'une voix douce lui disait :

— Comment ? C'est nous qui t'effrayons ? Nous n'avons pas l'air méchant, pourtant ! Pour te punir d'avoir eu peur, je vais t 'embrasser ! Tu veux bien, n'est-ce pas, que je t'embrasse ?

Mi-riante, mi-craintive, l'enfant fit signe qj'elle consentait, et elle sentit aussitôt de fines moustaches lui caresser les joues

— Ah ! tu crois que je ne sais pas embrasser les fillettes ? Mais, j'en ai eu trois, jadis... pas si jolies que toi, j'en conviens. Aujourd'hui, elles sont devenues grandes et, à leur tour, elles ont des petites filles, que je fais danser sur mes genoux, comme je te ferai danser tout à l'heure.

Le général avait un si bon regard que Laurette fut

tout de suite conquise. Après le souper, il la fit sauter sur ses genoux, comme il le lui avait promis, au trot, au galop, avec des sauts de haies, de fossés et de rivières. Il y eut des haltes devant des auberges, où l'on buvait un coup sans descendre de cheval, et, tout le long du chemin, on tua des loups en abondance, quand on ne chargeait pas les Prussiens sous la mitraille.

Les deux garçons, cependant, restaient en extase devant les officiers. Ce qu'ils enviaient leur sœur d'être assise sur les genoux d'un général, qui s'était battu en 1870 contre les Allemands, puis en Afrique contre les Arabes !

L'idée qu'il dormait dans la grande chambre, juste en face de la leur, les tint éveillés une partie de la nuit ; et, au matin, ils secouèrent Laurette, afin de lui montrer les officiers descendant vers la grille du jardin, en compagnie de leurs parents. Les Français s'inclinèrent avec un sourire, quand on leur offrit des roses, dont ils garnirent la peignée de leur sabre ; puis ils disparurent, après avoir fait de beaux saluts.

Il y eut ensuite sur la route un défilé de soldats, de joyeux soldat?, comme Laurette en avait déjà vu dans ses livres d'images, avec des pantalons aussi rouges que les coquelicots dont elle se composait de gros bouquets, lorsqu'elle se rendait avec son père au haut de la montagne, chez un vieux curé qui la régalait chaque fois de fruits et de confitures. De partout, s'élevaient les cris : Vive la France ! Les troupiers répondaient : Vive la Belgique ! On voyait leurs dents briller dans leur visage brun, et, comme certains d'entre eux saluaient en agitant leur képi, Laurette leur montra sa poupée en signe d'amitié. Mon Dieu, que c'était gai, la guerre !

La nuit suivante, elle fut réveillée par un bruit sourd, pareil à celui du tonnerre. Aucun éclair, pourtant, ne déchirait le ciel... Bientôt, les roulements se suivirent avec tant de rapidité qu'ils parurent n'en plus former qu'un seul. Elle appela ses frères, qui dormaient dans un grand lit près du sien.

— C'est le canon ! On se bat ! dirent-ils.

Puis, ils firent un nombre incalculable de culbutes sur leur matelas et se lancèrent leurs oreillers à la tête en criant : « A bas l?s Boches ! »

Le lendemain, elle vit les pantalons rouges repasser devant la grille du jardin. Les pauvres soldats étaient couverts de poussière, et il y en avait dont le visage était noir comme celui de Hans Kroutï, lorsqu'il descend dans les cheminées pour y déposer les jouets, la nuit qu'il accompagne Saint Nicolas et son âne sur les toits. Tous semblaient si fatigués que la petite sentit son cœur se serrer et des larmes lui venir aux yeux.

Ses parents, eux aussi, parurent tristes pendant le dîner, et son père déclara qu'il ne pourrait sans doute pas visiter ses malades, après-midi. Plus tard, elle aperçut au loin des fumées noires dans le ciel ; puis le chemin fut couvert de troupeaux et de carrioles, où des paysannes tenaient de petits enfants sur leurs genoux. Les hommes, portant des paquets sur l'épaule, suivaient les accotements de la route et se retournaient souvent pour regarder derrière eux. Peu après, Laurette entendit des coups de fusil sur la colline, cemme au temps de la chasse, quand des messieurs de Bruxelles et de Namur venaient loger à la maison, avec leurs chiens. Puis, ce fut son papa qui cria dans le vestibule : « Non, non, mon devoir est de rester ici ! *

Au même instant, sa mère apparut. Elle avait le visage aussi blanc que du lait, et ses mains tremblaient comme celles de la vieille mendiante, qu'on voyait, le dimanche, dans le porche de l'église. L'enfant en fut si effrayée qu'elle laissa tomber sa poupée ; puis elle la ramassa, et on la conduisit dans la cave, où ses deux frères, Nestor, le cocher, et leur servante Maria vinrent les rejoindre peu après, avec le vieux Piret; le fermier.

Elle pleura d'abord, parce que son père ne voulait pas rester auprès d'elle. Leur bonne, cependant, agenouillée sous le soupirail, se frappait la poitrine en récitant son chapelet. Mais, il se fit du bruit dans le jardin, puis au-dessus de leurs têtes Elle crut que des chevaux marchaient dans la maison, et déjà se demandait comment ils étaient parvenus à monter le perron, quand la porte de la cave s'ouvrit soudain, et elle aperçut son père entouré de soldats, dont les faces luisaient de sueur sous des casques gris.

Il y eut un grand cri d'épouvante, et, pendant qu'on regagnait le rez-de-chaussée, la fillette vit un des soldats passer son revolver sous le nez de Nestor, en montrant les dents comme un chien qui veut mordre. L'instant d'après, ils se trouvaient tous dans le jardin. Et alors.

Alors, on traîna son papa, le cocher et Piret sur la route, tandis qu'on la poussait avec les autres contre la grille, en criant :

— Regardez ! Regardez !

Son père était si pâle qu'elle le reconnaissait à peine. Il leva la main et dit :

— Adieu ! ma chère femme ! Adieu ! mes petits enfants ! Aimez-vous bien !

Puis il se redressa de toute sa taille et, avec un regard terrible qu'elle ne lui avait jamais vu, il cria aux soldats alignés devant lui :

— Tas de bandits !

Tous les fusils partirent à la fois, et il s'abattit au pied d'un arbre, entre ses compagnons.

Laurette s'accrocha à sa mère, qui s'était affalée sur les genoux, et dont les bras tremblaient si fort qu'il»? secouaient les barres de la grille où ses doigts s'étaient crispés. Puis, les Prussiens rentrèrent dans le jardin :

— Retournez-vous ! commanda- t-on La maison brûlait.

— Voilà ! la représentation est finie ! ajouta l'officier. Cela vous apprendra à loger des Français.

C'est alors seulement que la petite pensa à regarder ses frères. Us pleuraient tous deux, mais Georges, l'aîné, enfonçait les dents dans sori mouchoir, et un souffle saccadé agitait ses narines. Avisant la poupée sur le gravier du chemin, il la ramassa et la tendit à sa sœur :

— Tiens ! dit-il, au moins ils ne l'auront pas !

Le soir, ils arrivèrent dans le village, dont le curé était l'ami de leur papa.

C'était un vieux prêtre, avec de longs cheveux blancs, et qui riait toujours en renversant la tête. Il tint la main sur sa bouche tout le temps que la jeune femme lui parla, tandis que sa servante, debout près de lui, pleurait dans son tablier bleu :

— Ils ont dévalisé mon église, expliqua-t-il. Ils ont tout emporté : le vin destiné à l'autel, les flambeaux d'argent, les calices et jusqu'à l'ostensoir avec les hosties consacrées. Ils ont tué deux de mes paroissiens, mutilé la petite Lenoir... Quant à la mère...

Il n'acheva point ; mais il se mit à marcher à grands pas de la porte à la fenêtre ; ensuite, il s'arrêta et, secouant les poings au-dessus des boucles blanches de son front, il s'écria d'une voi* déchirante :

— Non ! non ! il n'est pas possible que Dieu pardonne de pareils crimes !

Son menton s'abaissa sur sa poitrine, et il éclata en sanglots, ce qui causa à Laurette un brusque saisissement, car il ne lui était jamais venu à l'esprit qu'un prêtre pût pleurer à grosses larmes comme les autres hommes.

Elle dormit mal, cette nuit-là. On l'avait couchée sur un matelas, au pied du lit où sa mère s'était étendue sans se déshabiller. Elle l'entendit pleurer chaque fois qu'elle se réveilla.

Pendant trois jours, ils vécurent dans la maison de ce vieux prêtre. Il avait donné aux enfants plusieurs livres illustrés de gravures ; mais la petite se lassait vite de les feuilleter. Elle se promenait alors dans le jardin, avec Maria et la servante du curé, et c'est un matin, comme les deux femmes parlaient à voix basse de cercueil et de cimetière, qu'elle pensa pour la première fois que son papa était à présent couché dans la terre et qu'elle ne le reverrait jamais plus. Elle s'affaissa au pied d'un arbre et, devant l'immense horizon de collines grises, dont les cimes se pressaient jusqu'au bord du ciel, elle se prit à sangloter, secouée d'une telle crise de détresse que ses frères, accourus vers elle, ne purent d'abord saisir ses paroles, coupées de hoquets. Quand ils connurent le motif de scn chagrin, Georges, l'aîné, dont l'instituteur disait qu'il était aussi fort qu'un Turc, gronda entre ses dents, tandis que la colère contractait ses prunelles ■

— Ne pleure plus, petite sœur ! Plus tard, nous vengerons notre père !

Le lendemain, de bonne heure, on la hissa dans une carriole, avec d'autres personnes qui, comme sa maman, avaient les yeux rouges d'avoir pleuré.

Le long de la route, elle vit des fermes incendiées, des maisons qui avaient de grands trous dans leurs façades, et dont le vent agitait les rideaux, derrière leurs vitres brisées. Au moment où ils passaient devant un amas de moellons calcinés, au carrefour de quatre chemins, une vieille paysanne, qui tenait sur ses genoux une cage avec un canari, murmura en montrant un chat couché parmi les ruines :

— Les bêtes ont plus de cœur que ces gens-là !

Il y avait une autre femme, assise sur la banquette, en face de l'enfant. Ses paupières se gonflaient de larmes, chaque fois qu'elle la regardait ; puis, on la voyait appuyer son front sur l'épaule de son mari et sangloter, en se tordant les bras :

— Ma petite ! Ma petite ! Qu'on me rende ma petite !

Mais des soldats allemands s'approchaient de la voiture, en fumant de grosses pipes. Alors, tout le monde se taisait, les regards devenaient mauvais, et Laurette cachait ses mains sous sa poupée, de peur qu'on ne les lui coupât, comme à la petite fille dont le vieux prêtre leur avait parlé.

Elle éprouva encore un gros chagrin, quand leur bonne les quitta. Au sommet d'une colline, d'où l'on découvrait deux villages couchés sur les berges d'une rivière qu'enjambait un vieux pont, Maria se leva pour voir si la maison de ses parents avait été brûlée avec plusieurs autres, dont les toits défoncés se détachaient

sur le ciel, au delà d'un bouquet d'arbres. Elle soupira d'abord, une main étendue au-dessus de ses sourcils, et l'autre appuyée sur son cœur ; puis, elle les frappa l'une contre l'autre :

— Papa est sur le seuil ! Que je suis contente !

Pendant qu'elle embrassait Laurette, des larmes coulèrent sur ses joues, mais c'étaient des larmes de bonheur auxquelles il se mêla des éclats de rire, quand elle perdit une de ses pantoufles en sautant sur le chemin. Elle expliqua, en manière d'excuse, car elle était fière :

— Que voulez-vous ? Mes bottines ont flambé avec tous mes effets !

Laurette pleurait aussi ; mais, bientôt après, elle s'endormit, étourdie par la chaleur et les cahots de la voiture. Lorsqu'elle se réveilla, ils arrivaient à Gembloux. Le lendemain, on les débarquait à Bruxelles.

La gamine y était déjà venue plusieurs fois. Son premier mouvement fut de se réjouir, en songeant qu'elle logerait de nouveau au grand hôtel, où l'on était porté vers sa chambre dans une cage de verre qui s'élevait d'elle-même, dès qu'on poussait sur un bouton. Aussi fut-elle navrée de voir sa mère s'arrêter devant une maison beaucoup plus petite, dont l'escalier l'essouffla, tant il avait de degrés.

La maison où on la mena, deux jours plus tard, était plus petite encore. C'est là qu'ils devaient vivre, en attendant que tante Mathilde fût revenue à Anvers, dont les Allemands préparaient le siège.

Chaque fois qu'on parlait à Laurette de sa tante Mathilde, elle voyait une belle femme, vive et joveuse. qui montrait en riant deux dents en or sur le côté de sa

bouche. Tante Mathilde, en effet, était fort riche. Les premiers jours, la petite s'était perdue dans sa maison, à cause des deux escaliers qui se touchaient par endroits, puis s'écartaient l'un de l'autre pour se rejoindre de nouveau, comme s'ils avaient joué à cache-cache. La faute en était aussi aux nombreux corridors, où l'on rencontrait des statues de marbre, dont l'une sans tête et qui avait des ailes, et une autre avec un visage sérieux, mais à qui l'on avait coupé les bras. Lanrette ne parvenait pas à comprendre pourquoi on tardait tant à les réparer.

La tante n'avait pas d'enfant, mais elle avait un chien, qui sautait au-dessus des chaises, fermait les portes avec son derrière et faisait le beau pour avoir un morceau de sucre. Et le tarin ! Sa cage restait ouverte toute la journée, entre deux fenêtres, et il venait se poser pendant les repas sur le crâne de l'oncle, qui était rouge et luisant comme une pomme de belle-fleur après qu'on l'a frottée avec sa manche. Mais tout cela n'était rien comparé au jardin zoologique, où un éléphant pro menait les enfants sur son dos, en balançant sa trompe comme la queue d'un gros serpent dont il aurait avalé l'autre moitié.

Qu'elle était impatiente de revoir toutes ces belles choses ! Et que leur appartement lui parut triste, avec ses pauvres meubles et son plancher nu aux planches disjointes, entre lesquelles ses perles et ses aiguilles ne manquaient pas de se perdre, pour peu qu'elles lui échappassent des doigts !

Tl est vrai que, les premiers jours, elle n'y resta que fort peu de temps. Elle se rendit dans plusieurs maisons, où elle entendit sa mère parler d'argent avec des

messieurs qui les considéraient, elle et ses frères, d'un air plein de tristesse. Puis leur vie s'organisa.

Quand il faisait beau, ils se promenaient à l'Avenue Louise, au bois de la Cambre, et même plus loin, dans la campagne. Mais, dès qu'il pleuvait, ils devaient s'enfermer dans la plus petite des deux pièces, où leur maman préparait les repas sur un réchaud à gaz, près d'un évier ébréché. Des fenêtres, on apercevait une étendue de sable, que des enfants s'amusaient à creuser de tranchées et à hérisser de fortins ; puis, au delà d'une haute muraille, un jardin planté d'arbres montait vers un bâtiment aussi vaste qu'une usine.

— Qu'est-ce que c'est que cela ? demanda un jour la fillette à sa mère.

— C'est l'hôpital militaire, mon enfant. On y soigne les malheureux qui ont été blessés à la guerre.

A quelque temps de là, Laurette, observant le jardin, y aperçut des soldats couchés sur la pelouse, en plein soleil. Les uns portaient un pantalon rouge, comme ceux qui étaient passés devant leur maison après le départ du général français ; mais d'autres avaient un costume gris, et tous semblaient se parler amicalement. L'enfant les considéra un instant, puis parut réfléchir :

— Avant, ils ne s'aimaient pas, et maintenant ils sont amis... Pourquoi, dis, petite mère ?

— Parce qu'ils sont blessés, ma chérie ! On devient meilleur, vois-tu, quand on a souffert...

La gamine resta pensive une minute, puis demanda :

— Alors, tu as beaucoup souffert, toi, maman, que tu es si bonne ?

— Cher petit cœur, va ! Je ne sais pas si la souffrance m'a rendue meilleure, mais il est bien dur de pardonner. . .

Pendant leurs promenades, ils rencontraient souvent des voitures d'ambulance où l'on voyait des Prussiens étendus. Chaque fois, les deux garçons se regardaient en riant :

— Ne riez pas, mes petits ! observa leur mère. Ce sont des malheureux. Il y a parmi eux de braves gens, ayant femme et enfants, et qui n'ont pas demandé à se battre. Il faut en avoir pitié !

Alors, Georges se fâcha :

— Pitié ! Est-ce qu'ils ont eu pitié de notre père f1

— Soyons meilleurs qu'eux ! Rendons-leur le bien peur le mal !

L'enfant devint livide et ses traits se convulsèrent :

— Ce sont des brutes ! s'écria-t-il. Qu'ils crèvent tous ! Voilà ce que je leur souhaite !

— Tais-toi, Georges ! Je te défends de parler ainsi ! La haine est un vilain sentiment,

L'enfant détourna la tête et ne dit plus mot. Son frère était resté calme, mais ses sourcils contractés creusaient un pli au-dessus de son nez :

— Certainement, ce sont des brutes, fit-il, d'un ton sérieux et posé. Papa les a traités de bandits. Plus tard,, je me ferai officier pour en tuer le plus possible.

Et, de toute la journée, les deux garçons n'adressèrent plus la parole à leur mère. La pauvre femme, qui était de caractère tendre et encline à la clémence, en pleura dans son lit. La guerre ne lui avait donc pas seulement tué son mari ; elle risquait de lui aliéner ses fils, en allumant dans leur cœur des sentiments de haine et de violence, dont elle pâtissait la première, parce qu'elle ne les partageait pas.

Quand le mauvais temps les empêchait de sortir,

Laurette jouait avec sa poupée. Après l'avoir lavée, elle l'enveloppait dans un napperon, la berçait contre sa poitrine, en lui faisant mille recommandations, puis elle chantait pour l'endormir. C'était tout ce qui lui restait de son bonheur passé !

Pourtant, il y avait des jours où elle s'ennuyait à en avoir le cœur gros, surtout lorsque sa mère restait des heures entières immobile dans le fauteuil. Elle l'eût crue endormie, si elle ne s'était de temps à autre essuyé les yeux avec son mouchoir, mais non pas assez vite pour qu'on ne vît une larme arrêtée dans ses cils. Autour d'eux, c'était le silence. On entendait seulement trembler la suspension aux grondements du canon, qui tonnait du matin jusqu'au soir, et parfois même pendant toute la nuit. Puis un jour, plus rien...

Le lendemain, comme les enfants s'attablaient pour dîner, leur mère raconta que les Allemands étaient entrés à Anvers, après avoir bombardé la ville, dont beaucoup de maisons avaient été incendiées.

— On aurait dû lâche: sur eux tous les fauves du jardin zoologique, dit Georges

— Ils nous rendront la ville, quand on les aura vaincus, ajouta André.

— Et l'éléphant, il vit toujours ? demanda Laurette.

— Espérons-le ! répondit la jeune femme. Souhaitons surtout que l'hôtel de tante Mathilde n'ait pas été démoli ! Quand on songe à toutes les œuvres d'art qui s'y trouvent...

Cette inquiétude dura tout un mois. Un matin, enfin, on apporta une lettre à la veuve.

— Mes petits, fit-elle d'un air heureux, nous parti-

rons bientôt pour Anvers. L'oncle et la tante viennent d'y rentrer. Leur maison est intacte.

— Et le chien et l'oiseau ? demanda Laurette.

— Je suppose qu'ils vont bien également, répondit la mère avec un sourire.

La semaine suivante, ils prirent le train pour Anvers.

Lorsqu'ils en descendirent, des soldats dirigèrent les hommes vers une porte et les femmes vers une autre, devant laquelle ils durent attendre pendant quelques minutes. Ensuite, on leur fit signe d'entrer, et Laurette, qui tenait sa poupée sur son bras, se trouva soudain en présence d'une femme, dont la la'deur l'effraya tellement qu'elle saisit la main de sa mère en se serrant contre elle. Elle avait une tête énorme, avec les cheveux tirés sur le front, un menton carré et un nez crochu, chaussé de grosses lunettes. De longs poils, pareils à des pattes d'araignée, tombaient de sa lèvre supérieure sur les coins de sa bouche, où l'or voyait saillir des dents jaunes. L'enfant songea aux méchantes fées, dont les portraits se trouvaient dans ses livres d'images. Son cœur se contracta d'angoisse, quand elle la vit passer ses grandes mains sur la poitrine et le dos de sa mère, gratter dans son sac et son porte-monnaie, puis répandre sur une table le contenu de sa valise. Elle fouilla ensuite ses deux frères, et, comme elle se penchait enfin vers elle, la fillette détourna la tête pour éviter son haleine, qui puait comme celle de Nestor, le cocher, les jours où il avait bu un coup de trop.

Mais, soudain, la petite tressaillit. Les yeux de l'Allemande s'étaient arrêtés sur sa poupée :

— Vous cachez quelque chose là-dedans ! fit-elle d'une voix rauque.

— Voyons ! Ce n'est pas sérieux ! Comment voudriezvous ? protesta la veuve.

— Je vous dis que vous cachez quelque chose làdedans !

L'enfant alors se mit à trembler et étreignit de toute sa force la poupée dans ses petits bras ; mais la matrone la lui enleva d'un geste brutal, examina comment la tête s'adaptait au corps, puis, les arrachant l'un de l'autre, alla observer les morceaux à la lueur de la fenêtre.

Laurette pleurait par grands sanglots. Elle avait senti comme un écroulement dans son cœur. Elle ne voyait plus rien autour d'elle que les débris de son jouet sur la table, et c'est à peine si elle entendit sa mère qui disait :

— Ne te chagrine pas, ma chérie ! Je t'achèterai une autre poupée, une plus belle, et comme nous vivrons chez de braves gens, on ne te la cassera plus.

L'Allemande, à présent, souriait à la fillette, ne soupçonnant rien de la peine profonde dont elle venait de déchirer sa petite âme. Elle ne devina pas davantage pourquoi les deux garçons étaient devenus pâles tout à coup. Les poings serrés et les j arrêts tendus, ils épiaient tous ses mouvements ; — et leurs yeux brûlaient d'une haine implacable, de la haine de toute une race, d'une haine qui ne mourrait qu'avec eux, et qui revivrait dans leurs enfants.

Leur mère rangea dans sa valise les effets qu'on en avait arrachés ; puis elle s'éloigna en pensant :

— Non seulement les vieillards, les femmes et les gosses, mais même les poupées...

Depuis que sa fille était morte, Florent Liefdael, le jardinier du château, avait fort vieilli. En quelques mois, on vit ses cheveux blanchir et sa grande taille s'affaisser. La mort de sa femme, survenue cinq ans plus tôt, l'avait moins accablé, parce qu'elle était plus conforme à l'ordre des choses. Mais sa fille, son unique enfant ! Et si bonne, si vaillante ! Elle n'avait pas quinze ans qu'elle tenait le ménage aussi bien que sa mère. Levée dès l'aube, elle travaillait jusqu'au soir, sans relâche. Quant à la propreté, sa cuisine faisait l'admiration des Bruxellois, que les trains débarquaient, le dimanche, pendant la belle saison, et qui s'arrêtaient volontiers devant la fenêtre pour regarder les casseroles polies, accrochées aux murs, et les plats d'étain, luisant comme des lunes, de chaque côté d'une image de la Vierge, sur la cheminée à volant de cretonne. La tablette de la croisée supportait toujours une rangée de pots de fleurs aux teintes éclatantes, et, souvent, on apercevait la jeune fille derrière, le visage penché sur son travail de couture.

Quand elle épousa le chauffeur du châtelain, le jeune ménage s'installa chez le jardinier, qui se réjouit d'entendre bientôt des marmots rire et galoper dans sa

maison. Et voilà que la mère mourait du premier qu'elle mettait au monde ! Un superbe garçon, qu'elle eût été si fière d'allaiter ! Non, le bon Dieu n'était pas juste, et, quoiqu'il fût pieux, Florent Liefdael murmurait contre ses rigueurs.

Les deux hommes placèrent l'enfant en nourrice chez la femme du forgeron et le reprirent, quand il put courir seul. Avec lui, ce fut le bonheur qui rentra au logis.

L'été, pendant que les maîtres habitaient le château, Jean voyait son père chaque jour ; mais, l'hiver, il lui arrivait d'en être séparé pendant une semaine et parfois même davantage, lorsque le patron et sa famille rentraient à Bruxelles ou se rendaient dans le Midi.

Le jardinier et son petit-fils, comme retirés du reste du monde, vivaient alors bien au chaud dans leur joli pavillon de briques roses, situé à l'angle du parc, qui leur appartenait tout entier. La chambre, où ils se tenaient d'habitude, était éclairée par deux fenêtres s'ouvrant sur une terrasse recouverte d'un auvent d'ardoises, et d'où l'on apercevait une des rues du village dans toute sa longueur. On eût pu difficilement imaginer village plus joyeux, plus propret. Les maisons se bousculaient gaiment le long de quatre routes, entre lesquelles leurs toits apparaissaient de loin, enfouis sous de grands arbres. On n'y connaissait guère d'indigents, et tout le monde y vivait en bonne intelligence.

L'été, après avoir soupe, le vieux Florent s'asseyait sur la terrasse et, fumant la pipe, y reposait ses membres fatigués. Car c'était un rude travailleur. On ne concevait pas qu'il pût à lui seul entretenir une si vaste propriété.

Elle comprenait d'abord deux immenses pelouses, ornées de parterres de fleurs et séparées par un étang.

où il y avait un jet d'eau. Derrière l'habitation, on rencontrait d'autres pelouses, plantées d'acacias et de saules pleureurs, une roseraie et un jeu de tennis. Ensuite, venaient le potager et une prairie menant à un roncier épais et profond, qu'une haie séparait des champs.

Un des plaisirs de l'enfant était d'aider son grandpère dans les travaux de jardinage. Le vieux, de son côté, lui apprenait les noms des plantes, lui expliquait comment on les soigne, selon les saisons, et pourquoi elles se réveillent au printemps, après le long sommeil de l'hiver. Le petit l'écoutait d'un air sérieux. C'était un magnifique bambin, mince et svelte comme un jeune bouleau, avec un visage rose et des cheveux bruns, si crépus qu'on avait toutes les peines du monde à les démêler. Le vieillard, qui avait amassé quelques économies, faisait pour lui mille projets d'avenir. Il le soignait comme une mère et s'inquiétait de ses moindres bobos. Le dimanche, après la messe, il l'emmenait boire un verre de cassis au cabaret, heureux et fier de le montrer à tout le village. Et, quand les bonnes gens les voyaient retourner à leur maisonnette, en se tenant par la main, ils se disaient : « Ce pauvre Liefdael a été fort éprouvé, mais son petit Jean lui donne bien du plaisir ! »

Lorsqu'il eut dix ans, on lui acheta une bicyclette pour le récompenser de ses succès scolaires, si bien que le gamin fut bientôt connu à cinq lieues à la ronde. Il rentrait le soir, la culotte déchirée, le genou meurtri, mais le teint vermeil et sentant la campagne, qu'il avait parcourue en tous sens.

Et soudain, la guerre éclata. Dans tout le pays, ce fut un sursaut de colère et de haine.

Le père du petit Jean rejoignit son régiment. Pour

l'accompagner à la ville voisine, où il devait prendre le train, le vieux Liefdael et l'enfant revêtirent leurs habits de dimanche.

La gare fourmillait de miliciens rappelés sous les drapeaux ; la plupart étaient joyeux, mais on voyait des mères pleurer silencieusement, et, dans un coin, une jeune femme appuyait le front sur la poitrine de son mari, qui lui caressait l'épaule, secouée de sanglots. Tout le monde portait la cocarde tricolore ; la Brabançonne alternait avec la Marseillaise, et, quand le convoi se mit en marche, le cri « Vive la Belgique » éclata parmi des ovations, qui continuèrent tout le long de la route où le peuple était venu saluer ses enfants allant défendre la patrie.

Les événements se précipitèrent. La résistance des troupes belges avait déchaîné une joie frémissante dans le pays. Tous les soirs, le jardinier lisait le journal à son petit-fils, dont le père, versé dans le 9e régiment de ligne, combattait devant Liège. Ses mains tressaillaient, et, parfois, il devait soulever ses lunettes pour s'essuyer les paupières, à l'idée que son gendre était au nombre des braves dont l'héroïsme étonnait le monde.

L'enfant l'écoutait, l'œil en feu, avec un tremblement convulsif du menton, puis, tous deux tournaient les yeux vers le portrait du général Léman, qu'ils avaient découpé dans un journal et épingle sur le papier du mur, et le vieux disait :

— Ça, c'est un homme, mon petit ! Ton père peut être fier de servir sous un tel soldat ! Il nous parlera de lui quand il reviendra de la guerre.

Il ne devait pas en revenir.

La prise de Liège avait frappé le pays de stupeur. On

apprit que le 9e de ligne avait rallié le gros de l'armée près de Louvain ; puis, plus rien...

Huit jours passèrent, et pas de nouvelles. Un soir, enfin, un inconnu apporta une lettre. Le pauvre vieux, en la lisant, se mit à vaciller sur sa chaise ; son visage devint terreux, et un frisson lui secoua les épaules.

L'enfant s'était levé, tout pâle :

— Papa est mort ?

Son grand-père ne répondit pas. Il le regarda avec des yeux de tendresse et de douleur, tandis que de grosses larmes roulaient dans sa barbe ; puis, le serrant dans ses bras, il éclata en sanglots :

— Mon petit ! Mon cher petit !

Le chagrin de Jean fut désordonné. Il se sentait le cœur déchiré par cette séparation sans fin, et, songeant à sa mère, dont une photographie pendait au mur de sa chambrette, il éprouva alors, pour la première fois, un immense regret de l'avoir perdue. Par moments, sa souffrance semblait se calmer ; mais il suffisait d'un mot, du regard apitoyé d'un voisin pour qu'il fût repris d'une crise de désespoir.

Quant à l'aïeul, il fut très brave Pendant la journée, il retenait sa douleur, mais, le soir, tout courage l'abandonnant, il pleurait dans son lit. Il ne pouvait s'habituer à l'idée que le corps de son gendre avait été jeté avec d'autres cadavres pêle-mêle dans une tranchée, puis recouvert de chaux vive et de terre. Si on avait pu l'enterrer dans leur petit cimetière, auprès de sa femme, sa tombe du moins eût été fleurie en toute saison !

Ces images funèbres lui inspiraient d'autres pensées. Il se disait que, lui aussi, s'en irait bientôt, ayant soixantecinq ans, et, comme les grands-parents paternels de

son petit étaient morts, il s'agenouillait, tout défaillant d'angoisse, afin de recommander à Dieu ce qu'il chérissait le plus.

Il se serrait étroitement à l'amour de cet enfant, à mesure qu'il était plus seul dans la vie. N'était-ce pas tout ce qu'elle lui avait laissé ? Ses maîtres eux-mêmes semblaient l'abandonner. Dès les premiers bruits de guerre, ils étaient repartis pour Bruxelles, lui confiant les clefs du château, et cette vaste habitation qui, les autres étés, était pleine de bruits et de gaîté, lui donnait l'impression d'un immense tombeau au milieu de la verdure et des fleurs.

Mais, bientôt, d'autres événements vinrent le distraire.

L'armée prussienne avançait de jour en jour, et l'on commençait à redouter qu'elle ne passât par le village. Déjà on entendait le canon de la ville voisine, si bien que le bourgmestre, dans une affiche, et le curé, dans un sermon, recommandèrent le calme aux habitants, qui furent invités à déposer leurs armes à la maison communale.

Le lendemain, une compagnie de soldats belges traversa le village, où ils furent acclamés et bourrés de friandises. Ils s'étaient battus, la veille, contre un parti de uhlans qu'ils avaient mis en pièces. Débraillés, poudreux et le visage hâlé, ils portaient l'héroïsme dans leurs yeux, et, quand ils furent disparus, les paysans, de leur seuil, contemplèrent un moment la route retombée au silence, comme on regarde le ciel d'où le soleil a fui

« Les braves cœurs ! pensa Liefdael. Puissent-ils retourner bientôt dans leur famille ! »

Et il observa son petit Jean, vêtu d'une bretelle et d'un

pantalon de toile, qui enfourchait son vélo pour se rendre chez le boulanger, lequel, depuis quelques jours, ne portait plus le pain à ses clients, par crainte des Allemands. « Il préfère le feu de ses fours à celui de l'ennemi », avait insinué le notaire, qui passait pour un bel esprit, et le jardinier souriait, en se rappelant ce mot, quand une fusillade crépita soudain à l'autre bout de la chaussée.

Accourant sur la terrasse, il aperçut une troupe de cavaliers prussiens qui entrait dans le village. Ils s'avançaient sur deux rangs, le fusil sous l'aisselle, et tiraient sur les façades, où pourtant rien ne se montrait. Puis, peu à peu, les détonations cessèrent, et il se fit im grand silence ; on n'entendit plus que des commandements et les chevaux piaffer sur la route.

Cependant, les soldats, ayant mis pied à terre, pénétraient dans les maisons, d'où sortirent des cris d'épouvante ; ils reparurent bientôt après, avec quelques hommes qu'ils chassèrent devant eux à coups de crosse, tout en repoussant les femmes qui se traînaient à leurs genoux. C'est à ce moment que le petit Jean s'élança d'une ruelle, penché sur son vélo, un gros pain sous le bras. Un cavalier l'aperçut et abaissa son fusil : le grand-père se prit la tête dans les mains, en se précipitant vers la grille ; mais, au coup de feu, le bambin s'abattit sur le guidon de sa machine, d'un mouvement brusque, comme ime planche qu'on casse en deux, et il tomba sur le chemin, la face dans la poussière.

La fusillade reprit plus pressée, pendant que le vieillard ramassait l'enfant ; et, comme il l'emportait, le uhlan le rejoignit et se mit à l'injurier, en le menaçant de son arme. Ah ! jamais il n'oublierait cette face de

brute, avec ses yeux féroces sous la visière du casque, ses mâchoires de carnassier et son teint de sang.

Le médecin vint une heure plus tard. La balle avait fracassé l'omoplate et s'était logée dans le poumon.

— Il ne va pas mourir, n'est-ce pas ? demanda le jardinier, dont les traits parurent soudain se décomposer.

— C'est fort grave !

Alors, il s'affaissa au pied du lit, pleurant, éperdu, avec des hoquets qui le secouèrent jusqu'aux talons.

Pendant deux jours et deux nuits, il veilla le petit, passant des heures entières à observer son visage, où les paupières s'entr'ouvaient par moments sur les prunelles bleues qui déjà semblaient ne plus voir. Ou bien il lui tenait la main dans les siennes, comme pour faire passer dans sa chair un peu de la chaleur de son sang. Que lui importait que deux cents soldats, cavaliers et fantassins, se fussent établis au château, dont ils avaient réclamé les clefs ! D'avance, il était résigné à tout. Plus rien ne le touchait, hors la vie de l'enfant. C'est à peine si la colère le pâlit, quand le médecin lui raconta la mort des paysans qui avaient été arrêtés dans le village. Les Prussiens les avaient d'abord lâchés au milieu de la campagne, en leur assurant qu'ils étaient libres, puis, dès qu'ils furent à bonne portée, ils les abattirent à coups de fusil, s'amusant à les voir trébucher dans les labours, où ils durent en achever deux qui se tordaient en hurlant.

Depuis, la terreur régnait dans les maisons. Eux, se reposaient au château, dont ils vidaient la cave. Par les fenêtres ouvertes, on entendait sauter les bouchons des bouteilles de Champagne.

Le lendemain, le uhlan qui avait blessé le petit Jean vint offrir au jardinier une montre en or, qu'il avait

volée avec d'autres bijoux dans une horlogerie de Louvain. Fut-il pris de remords ? Ou bien, fidèle aux traditions de son pays, où tout se règle à coups de pourboires, pensa-t-il réparer son crime avec cette indemnité ? On ne sait, mais, lorsqu'il vit le vieillard lancer la montre contre les pavés de la cour, ses yeux s'injectèrent et il s'éloigna en vociférant.

Le troisième jour, l'enfant vomit du sang en abondance et mourut dans les bras de son grand-père.

Le vieux Liefdael, dont les lèvres grelottaient de fièvre, resta tout un temps devant le cadavre, immobile, l'oeil hagard, ne pouvant croire que tout fût fini.

Après avoir enseveli le corps, il fit lui-même les démarches à l'église, à la maison communale et chez le menuisier. Les deux jours suivants, il se montra stoïque, mais ses forces l'abandonnèrent et on dut le soutenir au moment où le cercueil, couvert de roses, sortit du pavillon devant lequel tout le village se pressait. A la vue de la bière, des hommes, la face pâle, les dents serrées, fixèrent des yeux de haine sur le château, defemmes et des enfants se mirent à pleurer, et, au-dessus des têtes découvertes, dans le silence où montaient des sanglots, semblait planer quelque chose de tragique, une âme épandue, l'âme innocente d'un petit garçon qu'un soldat allemand avait assassiné.

Après l'enterrement, lorsque la foule sortit du cimetière, les Prussiens étaient tous partis. Un avion survolant la région, avait fait des signaux, et, sur-le-champ, les troupes s'étaient éloignées en bon ordre.

Des voisins accompagnèrent Liefdael jusqu'à sa maison, où il leur prépara une tasse de café ; puis, un à un, ils le quittèrent, et il demeura seul, au coin de la

6o LE VIEUX JARDINIER

cheminée, d'où son regard, par la fenêtre ouverte, erra sur les parterres dévastés. Alors, pour la première fois, il comprit véritablement qu'il était seul et qu'il ne lui restait rien des êtres qu'il avait aimés. Désormais, pour lui, plus de joies ni d'espérances ! Un tremblement fébrile agita sa barbe blanche ; il laissa tomber la tête sur sa poitrine, et ses doigts écrasèrent machinalement les miettes de pain éparses çà et là sur la table. Puis, essuyant les larmes qui coulaient sur ses joues, il se leva et, repris par son honnêteté professionnelle, se dirigea vers le château afin d'en refermer les portes.

Tous les meubles avaient été défoncés, les lustres démolis, les rideaux lacérés. Dans le grand salon, empli de paille, on avait découpé les tapis pour en faire des couvertures, et, sur le parquet, écorché par les clous des grosses bottes, du vin coulait encore en ruisseaux, parmi des débris de vases, des bouteilles vides et des restes de victuailles.

Au premier étage, deux pièces étaient inondées par l'eau de la baignoire dont on avait ouvert le robinet, et, dans la chambre à coucher de son maître, où l'on avait fouillé tous les coins et vidé tous les tiroirs, une chemise et un pantalon de femme, traînant sur le lit défait, dénonçaient pour le moins une curiosité obscène.

Le vieux erra longtemps par les chambres, bouleversé, anéanti, comme s'il eût découvert un crime contre nature. Il ne comprenait plus rien ; il avait l'impression de vivre dans un songe ; son existence antérieure lui paraissait perdue dans un monde lointain auquel il était devenu étranger. Il lui semblait commencer une vie nouvelle, où rien ne subsistait de tout ce qu'on lui avait appris à craindre et à respecter, où il n'y avait plus ni

LE VIEUX JARDINIER 6l

bien ni mal, où l'on pouvait impunément saccager, voler, et tuer les petits enfants. Et, soudain, il fut soulevé par la haine des Allemands, par une haine furieuse, frénétique, qui alluma des pensées incendiaires dans son cerveau et des désirs de meurtre dans ses mains. Et il se révolta contre Dieu qui permettait ces crimes.

La nuit, il ne dormit pas ; deux fois même, croyant devenir fou, il se jeta à bas de son Ut et vida sa carafe, comme pour éteindre le feu intérieur qui lui brûlait la poitrine et troublait ses idées.

Le canon continuait à gronder, dans le bruit caressant de la pluie qui tombait depuis le début de la soirée.

Le lendemain, elle continua à se répandre sur la terre crevassée et la verdure flétrie par six semaines de sèche resse ; puis il y eut une éclaircie : le soleil reparut, un soleil étincelant, qui semblait, comme le feuillage, lavé de toutes les poussières de l'été.

Alors, le vieux jardinier, par habitude et sentiment du devoir, se remit à la besogne.

Il se rendit derrière le château, où les Allemands avaient jeté les bouteilles vides, plus de deux mille, toute la cave.

Il y avait une heure qu'il les rangeait, quand il crut remarquer que le bruit du canon se rapprochait. Bientôt, la route se couvrit de soldats se repliant en désordre, et, peu après, il aperçut dans les champs une troupe de cavaliers^ prussiens qui se ruaient vers le fond du parc. Les uns étaient sans casque, d'autres avaient le visage noirci et l'uniforme en lambeaux ; on en voyait qui faisaient des gestes de déments; et la ligne de leurs têtes, montant et descendant selon la cadence du galop, avançait comme une énorme vague submergeant la campagne.

La haie de clôture s'abattit d'un seul coup sous les poitrails des chevaux, et le jardinier, qui s'était réfugié dans la remise, les vit traverser le roncier et se répandre dans le parc. Des montures sans cavalier suivaient, les flancs battus par les étriers, et la même expression d'épouvante et de folie qui crispait la face des soldats dilatait les yeux injectés des bêtes, couvertes de sueur et d'écume.

Mais le vieillard ne les regardait plus. La prunelle fixe, le cou tendu, il observait le taillis, où un des uhlans venait de rouler à bas de son cheval. Il l'avait reconnu, bien qu'il eût du sang plein le visage : c'était lui, le meurtrier de son petit-fils ! Les buissons, hauts et épais, s'étaient refermés sur son corps, et plus rien ne bougeait sur toute l'étendue du fourré

Alors, une joie féroce lui brûla la poitrine comme un souffle de fournaise, et un espoir vague, indéfini, remua dans son cœur toute la haine qui s'y était accumulée. Il le tenait, le misérable ! Il le tenait ! Il allait, donc se venger !... Mais, était-ce bien lui ? Ses yeux ne Tavaient-ils pas trompé ? D'ailleurs, le blessé pouvait encore se relever, appeler au secours, être emporté par ses compagnons...

Personne, heureusement, ne s'inquiéta de lui. Déjà on criait des ordres ; il y eut un affairement, puis tous les cavaliers remontèrent en selle d'un air furieux et s'éloignèrent dans un sentier, en pleins champs.

Lorsqu'ils eurent disparu à l'horizon, le vieux Liefdael, qui n'avait pas quitté la remise, se dirigea lentement vers le fond du jardin, où il avait vu tomber le uhlan. Et, soudain, il passa comme un torrent de lumière à travers tout son être...

Il était là, l'assassin, étendu sur le dos, la tête dans un buisson. Un éclat d'obus lui avait fracassé le menton et enlevé la lèvre inférieure ; la bouche formait un trou béant sous la moustache, et l'on voyait la langue remuer entre les mâchoires déchaussées, dans un mélange de salive et de sang.

Au bruit des pas dans le taillis, le blessé ouvrit les yeux, des yeux clairs, affolés d'épouvante. Reconnaissant le vieillard, il essaya de lever le bras pour se protéger, mais sa main retomba sans force sur le sol, où du sang dégouttait de sa tunique déchirée.

Les deux hommes se regardaient fixement. Une gaîté terrible enflammait les prunelles du vieux, et des frissons de bonheur lui secouaient tout le corps.

— Ah ! c'est toi, ricana-t-il, c'est toi qui as tué mon petit Jean ! Mais je te tiens maintenant ; tu crèveras ici comme un chien. Et ta montre, cochon ! La montre que tu voulais me donner ! Elle était toute neuve ! Tu l'avais volée, sans doute ?... Ah ! Ah ! Ah ! Et dire que je pourrais te couper en deux avec ma bêche, comme un ver.

Il le veilla, de même que son petit-fils, pendant deux jours et deux nuits. A tout instant, il interrompait sa besogne pour aller le voir ; puis, après avoir joui de ses souffrances et s'être repu de son agonie, il reprenait son travail avec un entrain joyeux qui lui rappelait ses jeunes années. Dans son âme tendre et généreuse, la haine avait éveillé des instincts de tortionnaire.

Le premier jour, la chaleur fut torride. Une lumière pure, aveuglante, emplissait les champs, où le canon grondait par intervalles, et, dès dix heures, le soleil brûla de ses rayons la tête du blessé, que la sueur inonda

bientôt des cheveux jusqu'au cou. Un énorme caillot de sang s'était formé sous l'entaille de la bouche et se soulevait lentement aux mouvements de sa poitrine. On voyait les mouches courir le long des joues, dans le creux des orbites et se rassembler sur les bords de la plaie en petites plaques noires et remuantes. Par moments, le soldat entr'ouvrait les yeux en gémissant, et le vieux lui parlait alors, cherchant à déchirer avec des mots cruels le cœur qui continuait à battre dans sa chair pantelante :

— Tu as une femme et des petits, sans doute, et c'est à eux que tu penses ? Hein ! dis, c'est à eux ? Eh bien ! tu ne les re verras plus, et ils ne sauront jamais ce que tu es devenu, et pendant des années et des années, ils attendront ton retour... Entends-tu, cochon ?

Bien qu'il eût redressé tant bien que mal la haie de clôture, renversée par les chevaux, il redoutait que quelqu'un ne vînt à entrer dans le parc et à y découvrir son blessé. Cette crainte le faisait sursauter au moindre bruit et, la nuit, l'empêchait de dormir. Sans cesse, il croyait entendre des pas dans le jardin ; alors, il se soulevait sur son matelas pour mieux tendre l'oreille ; puis il s'approchait de la fenêtre et, les yeux entre ses mains, restait debout en face de l'ombre illimitée, la poitrine tellement secouée par son cœur qu'il devait ouvrir la bouche pour respirer.

La campagne ondulait doucement sous le ciel criblé d'étoiles, et une vapeur blanche, argentée par la lune, restait suspendue au-dessus des ruisseaux que bordait çà et là une rangée de peupliers. De grandes lueurs éclairaient l'horizon : quelque ferme incendiée, sans doute, ou peut-être tout un village en flammes... Mais, dans le taillis et les champs d'alentour, rien ne bougeait.

Ce silence et cette immobilité augmentaient son inquiétude au lieu de la calmer. N'y tenant plus, il se levait.

Ayant refermé sans bruit la porte de la maison, il se dirigeait vers le parc avec une lanterne sourde, dont il entr'ouvrait le volet, quand il était parvenu dans le roncier.

Au bout de la traînée de lumière, la tête du Prussien apparaissait, pâle à présent, la bouche et les orbites pleins d'ombre. Les paupières, frappées par la clarté, s'écartaient faiblement, et les yeux éteints, sans pensée, brillaient entre les cils.

Le soir du second jour, des nuages sulfureux s'amoncelèrent à l'horizon, où des roulements de tonnerre se confondirent avec les derniers échos de la canonnade, qui s'éloignait depuis la veille. Puis un souffle furieux de vent passa sur la campagne, secouant les arbres, d'où s'envolèrent des nuées de feuilles, et soulevant la poussière des routes jusqu'aux faîtes des maisons. Enfin, la pluie se mit à tomber, drue et maussade. Pendant toute la nuit, des rafales la chassèrent contre les vitres, qu'elle inondait de nappes ruisselantes, et contre les pignons où elle tourbillonnait en se pulvérisant.

Le jardinier dormit un peu, certain qu'on ne viendrait pas lui enlever son Prussien sous ces averses torrentielles. Au petit jour, quand il alla le voir, le corps, sous l'uniforme détrempé, n'était plus qu'une chose inerte, molle et sinistre. La pluie avait dilué le sang caillé sur le visage et sous le menton, et les gouttes rejaillissaient sur l'eau rougie, emplissant le trou béant de la bouche.

Le vieux tendit la main. Le front était froid, glacé,

de ce froid terrible qui fait l'impression d'une brûlure. Alors, il s'en alla, léger, souriant, et, rentré dans sa cuisine, il se mit à chanter, en tournant le moulin à café.

Il continua à pleuvoir tout le jour et la nuit d'après. Puis, le soleil reparut, et il en jaillit une flamme verticale qui sécha les routes et les labours, d'où s'éleva une chaleur humide et oppressante.

Comme le jardinier allait faire une nouvelle visite à son uhlan, il crut saisir dans l'air un souffle corrompu, et, s'étant penché sur le corps, il aperçut des vers grouillant dans le coin de la bouche. Alors seulement, il se décida à enterrer le cadavre.

Il attendit qu'il n'y eût plus de lumière aux fenêtres des maisons, et, dans le silence de la campagne qu'un oiseau emplissait de ses roulades éperdues, il creusa une fosse, entre deux buissons, et y poussa le corps du soldat.

Il dormit à poings fermés, cette nuit-là. Le soleil était déjà haut quand il s'éveilla.

Pendant la journée, on le vit entrer au cimetière, puis à l'église, où il ne resta que quelques minutes. Il s'attarda ensuite dans des cabarets, ce qui ne lui arrivait jamais en semaine. Lorsqu'il reprit le chemin de son logis, il n'avait pas mangé depuis le matin.

S'affaissant sur une chaise, il rêva douloureusement. Tout son courage, toute son énergie l'avaient abandonné : il les avait enterrés avec le cadavre du uhlan . Il s'était soutenu pendant trois jours en le haïssant, et ses dernières forces en étaient consumées. Et il demeurait seul, vieux, désemparé, sans parents, sans affection, devant le néant d'une vie toute de débris et de larmes...

Il promena un regard perdu sur les murs de la chambre. Apercevant dans un coin la casquette et le

tablier de son petit Jean, il eut une crispation violente de tous ses traits et murmura, parmi des sanglots, en renversant la tête :

— Non... Non... c'est trop dur, c'est trop dur !

Deux jours plus tard, quand ses maîtres arrivèrent au château, ils le trouvèrent pendu à une poutrelle du grenier.

Après la mort de son mari, Mme Tricot, née Virginie Pasteger, alla vivre à Floris, près de Bruxelles, où son fils Eugène venait d'être nommé garde général des Eaux et Forêts. Depuis cinq mois qu'il y était établi, le jeune homme occupait un appartement de deux pièces à l'Hôtel Saint- Joseph, dont la cave avait de l'âge et la cuisine de la réputation. Ayant l'âme sylvestre, il avait préféré l'arboriculture à l'enregistrement, où son père avait pourtant fourni une carrière honorable, et, après avoir pris son diplôme d'ingénieur agricole et le goût des bières nationales à l'Université de Louvain, il était entré dans l'administration, avec le ferme espoir d'y atteindre aux plus hauts emplois.

Sa mère loua donc une jolie maison, entre cour et jardin, dans la rue principale du village, et y installa le mobilier qui, depuis trente ans, faisait son orgueil et sa gloire. On ne pouvait, en effet, imaginer de meubles plus brillants : on s'y mirait comme dans des glaces. Tout, d'ailleurs, dans le ménage, depuis le bouton de la porte d'entrée jusqu'à la plus humble des casseroles, étincelait pareillement. Dès que le soleil luisait aux fenêtres, les cuivres, les vitres des cadres pendus aux murs, les bibe-

JO EN MÉNAOE

lots innombrables et les garnitures nickelées des deux poêles emplissaient les chambres d'une danse de reflets, d'une furie de rayons se croisant en tous sens au-dessus des linoléums, dont les surfaces polies ressemblaient à des eaux dormantes, moirées et perfides. Car Mme Tricot avait la religion des linoléums. Elle les cirait, les frottait sans cesse avec une piété farouche. On la voyait se redresser à la façon d'un chien de fusil, pour peu qu'un intrus les foulât de ses bottes sans les avoir décrottées au paillasson du vestibule, dont l'inscription Essuyez vos pieds, s.v.ft. rendait toute distraction inexcusable. Aussi, quand son fils revenait d'une de ses tournées, devait-il contourner la maison par le jardin et chausser ses pantoufles dans la cuisine, avant de franchir le seuil du salon ou de la salle à manger.

Cet amour de l'ordre et de la propreté, qu'on ne pourrait assez encourager dans les familles, avait peu à peu développé chez Mme Tricot une sorte de despotisme domestique, de tyrannie ancillaire, dont son mari avait gémi pendant des années, avant de s'y résigner. Ce fut le fils qui dut les subir, après la mort du père. Qu'Eugène reposât les allumettes dans le coin droit de la cheminée au lieu de les remettre à gauche, où leur place avait été fixée ne varietur ; que de la cendre de cigare vînt à traîner sur le plancher ou un bout de cigarette sur la tablette d'une fenêtre, il n'en fallait pas davantage pour que le jeune homme essuyât des réclamations violentes. Mais, aux premiers mots, il empoignait son chapeau et se rendait à l'Hôtel Saint- Joseph, où on le trouvait tous les soirs en contemplation devant Mlle Piret, la fille du patron, avec qui il avait de longues causeries que la malignité publique les accusait de poursuivre à Bruxelles,

dans un discret pied-à-terre. Si bien que la veuve en était réduite à exercer son autocratie sur la servante, une grosse fille dont l'heureuse stupidité s'accommodait de ce régime oppressif.

Comme on le voit, Mme Tricot était une femme d'autorité. Sa vue seule déjà imposait le respect. Grande et aride, elle portait en toute saison, depuis son veuvage, une robe de drap noir dont le collet exagérait la longueur de son cou. Sa bouche, froncée comme une fraise, son nez impérieux et ses yeux scrutateurs lui composaient une mine triste et fière. Elle parlait de haut, en frisant le bouquet de poils qui se hérissait au bas de son menton. Pourtant, en dépit de ses allures tranchantes, elle avait l'âme tendre et pitoyable, et les pauvres de la commune apprirent vite à l'aimer.

La guerre devait bouleverser sa paisible existence. Dès le 22 août, les Prussiens occupèrent le village, et, le lendemain, Mme Tricot eut un officier à loger. C'était un homme de taille moyenne, tout en jambes, avec une tête poivre et sel, d'où se détachaient une moustache saumâtre, un nez carré du bout et le verre d'un binocle.

Le premier mouvement de la veuve, lorsqu'il se présenta avec son ordonnance, fut de trembler pour ses linoléums. Elle leur demanda de les respecter. Ils promirent d'en avoir grand soin et tinrent parole en toute loyauté. L'ordonnance se contentait, d'ailleurs, de faire la chambre de l'officier et ne reparaissait plus de la journée. Le style de la maison semblait l'intimider. Parvenu devant le seuil, il retirait sa chique de la bouche, la glissait sous la housse de son casque, lançait à terre un long jet de salive, et alors seulement se permettait de sonner. Comme Mme Tricot le suivait du regard

jusqu'à ce qu'il eût tourné le palier, il montait l'escalier sur la pointe des bottes, afin de prouver du savoir-vivre, et l'attention qu'il avait à ne point fouler le tapis lui donnait les allures d'un gros chien en détresse sur l'asphalte d'un boulevard, chauffé à blanc par la canicule.

Son maître était cérémonieux, débonnaire et myope. Il s'appelait Joachim Schmitz. Il était lieutenant de la landwehr et s'occupait des réquisitions à la Kommandantur .

Les premiers jours, la veuve lui marqua une grande froideur : un salut, lorsqu'elle le croisait dans le vestibule, et c'était tout. Mais Justine, la bonne, faisait avec lui un bout de causette, en lui servant ses repas dans le salon.

— Il mange proprement, concédait Mme Tricot. On ne trouve jamais une miette de pain à terre ni une tache de sauce sur la nappe. C'est un homme qui a de l'éducation.

Le lieutenant Schmitz, en tout cas, était fort serviable. Eugène s'en aperçut, lorsqu'il se rendit à la Kommandantur, afin d'y demander un passe-port qui lui fut accordé sur-le-champ. Grâce à son intercession, il obtint aussi que le père Piret,le patron de l'Hôtel Saint- Joseph, pût garder ses deux chevaux, menacés par la réquisition.

La bonne dame commençait à s'habituer à cette existence nouvelle, quand sa servante lui montra une lettre qu'un paysan venait de lui apporter dans la doublure de sa casquette. C'était un billet où son père lui annonçait que sa fille aînée, chez qui il vivait depuis la maladie de sa femme, était partie pour la France avec son mari, qui avait trouvé de l'ouvrage dans une fabrique d'obus. Il l'invitait à revenir d'urgence, pour tenir son ménage.

Le coup fut rude pour la veuve. Mais elle avait le caractère bien trempé ; elle permit à Justine de la quitter dès le lendemain.

Comme la jeune fille, au moment des adieux, lui demandait un certificat de bons et loyaux services, elle lui rédigea de sa plus belle main le billet suivant :

« Je soussignée, veuve Tricot, née Virginie Pasteger, certifie que Mademoiselle Justine Midrolet a été dé bonne conduite et de mœurs irréprochables, pendant les cinq années qu'elle demeura chez moi, et qu'elle eut toujours dans le ménage autant d'ordre que de propreté. »

N'ayant pas déniché dans le pays une servante à sa convenance, la veuve se contenta d'une femme de peine, qui vint chaque matin faire les gros ouvrages.

Dans l'entre-temps, elle s'était peu à peu départie de sa réserve vis-à-vis de l'officier. Après le déjeuner, il leur arrivait d'échanger quelques paroles ; et, un soir que le lieutenant pleurait en lui annonçant la mort d'un de ses neveux, tué devant Reims, elle eut des larmes dans les yeux, qui redoublèrent les sanglots du Prussien.

Le lendemain, comme il se disposait à sortir, elle lui demanda d'un ton aimable :

— Dites donc, lieutenant, puisque vous passez devant la boutique de mon boucher, ne voudriez-vous pas lui remettre ce petit mot ?

— Très volontiers, madame !

Deux jours plus tard, elle lui donna une commande pour le droguiste, et peu à peu elle prit l'habitude de lui faire faire toutes ses commissions. Chaque fois qu'il allait à Bruxelles, elle le chargeait d'achats de comestibles, et il déploya dans l'exercice de ce ministère un génie

ménager dont la bonne dame se serait à coup sûr étonnée, s'il ne lui avait confié qu'il tenait à Cologne un grand restaurant, où il traitait lui-même tous les marchés, depuis la mort de sa femme.

Quand l'hiver fut venu, il insinua qu'il lui serait agréable d'avoir du feu dans sa chambre. La veuve lui représenta que le tirage de la cheminée y était défectueux ; mais elle ne voyait pas d'inconvénient à ce qu'il entrât un moment dans la salle à manger, en revenant du Casino, où il prenait à présent tous ses repas.

Eugène s'absorbant de plus en plus à l'Hôtel Saint- Joseph, le Prussien, pendant la première quinzaine, s'établit seul au coin du feu, où Mme Tricot, de sa cuisine, l'entendait soupirer et bâiller, dès qu'il avait lu la Kolnische Zeitung. A vrai dire, la solitude leur pesait à tous deux, si bien que l'officier imagina bientôt mille prétextes, afin d'amorcer la causerie par la porte entr' ouverte.

Ils discutèrent d'abord les nouvelles les plus récentes ; puis la veuve lui parla de son mari et de son fils, dont les assiduités auprès de Mlle Piret commençaient à lui donner de l'inquiétude. Le lieutenant, de son côté, l'entretint de sa famille, de ses affaires, et bientôt ils achevèrent la soirée, assis devant le poêle dont la bonne chaleur les inclinait aux confidences.

Cependant, à mesure que le commerce ordinaire de la vie les rapprochait chaque jour davantage, Mme Tricot, cédant à son naturel, profitait de toutes les occasions pour opprimer l'officier. Elle se reprenait à exercer la souveraineté domestique dans toutes ses prérogatives. Elle redevint brusque et autoritaire. Elle en usa bientôt avec son hôte, comme jadis avec son mari. Après avoir

parlé des Allemands en termes sévères mais modérés, elle s'exprima sur eux avec une véhémence vengeresse. Elle leur reprocha les atrocités commises dans le pays et glissa sous le nez du Prussien la lettre du cardinal Mercier et d'autres brochures, circulant sous le manteau, et où la culture germanique était fort malmenée.

Le lieutenant hochait la tête, soupirant avec des regards navrés :

— Triste ! Triste !

— Ah ! oui, reprenait-elle, de fameux cocos, vos officiers ! Et votre kaiser, avouez-le. vous a fourrés dans un joli pétrin !

— Ah ! la guerre ! la guerre ! murmurait-il. Sans ces maudits Anglais...

— Les Anglais ! Ah ! Ah ! Vous n'avez pas encore fini avec eux ! Ils ont les dents longues et ne vous lâcheront pas. Ah ! vous aviez cru les mettre bien tranquillement dans votre poche ! Patience, mon ami ! Vous avez déjà reçu une maîtresse raclée sur la Marne et l'Yser, vous en attraperez encore d'autres.

L'officier souriait d'un air gêné :

— Vous êtes une femme terrible, fit-il.

Et, avisant un jeu de dominos dans un des bahuts, d'où la veuve tirait une bouteille de cognac, il observa, afin de détourner l'entretien :

— Tiens ! Vous jouez aux dominos ?

— - Oui, et j'y suis même d'une belle force.

— Moi aussi...

— Dites tout d'un coup que vous êtes plus fort que moi !

— Eh ! eh ! on ne sait pas !

Le défi était lancé. Aussitôt, les joueurs s'affrontèrent;

l'Allemand fut battu à plein double-six. Il demanda sa revanche ; on fut enchanté de la lui accorder, et, chaque soir, les deux veufs, avant de monter à leurs chambres, jouèrent quelques centaines de points, en sirotant des petits verres. Comme ils étaient impatients d'entamer la partie, Mme Tricot, afin de gagner du temps, passait la vaisselle à l'officier, à mesure qu'elle était lavée, et il la rangeait dans le bahut avec une dextérité professionnelle. Ils s'installaient ensuite de chaque côté de la table, et leurs têtes grises s'inclinaient doucement dans la clarté dorée tombant de la suspension sur la nappe à carreaux blancs et rouges, où leurs mains se touchaient parfois en posant les dominos.

L'Allemand devait-il pêcher, la veuve lui disait :

— Lieutenant, faites avancer la landwehr !

Et, si l'un d'eux se débarrassait du double zéro :

— Ah ! le kronprinz, faisait-elle.

La partie terminée, tandis qu'elle serrait le jeu dans sa boîte et qu'elle allait à la cuisine chercher les deux bougeoirs, le Prussien arrangeait le feu pour la nuit. Le matin, en descendant de sa chambre, son premier soin était de le ranimer.

Il rendit beaucoup d'autres services à sa logeuse. Il avait fini par la craindre et se prêtait à ses exigences sans murmurer. Elle l'employait à toutes les besognes ménagères, comme elle l'eût fait d'un mari ou d'une bonne. Il inscrivait le linge sous sa dictée, et, quand elle tricotait des chaussettes pour les soldats belges, elle réquisitionnait les bras de son compagnon pour dévider les écheveaux de laine.

Elle l'intéressa aussi au grand nettoyage. Depuis des temps immémoriaux, le grand nettoyage était un événe-

ment dans la famille Pasteger. Il se faisait, chaque année, aux approches du printemps. C'était une sorte de rite, associé au mouvement des saisons, et qui présentait aussi le caractère d'un symbole. Car il avait lieu environ la semaine sainte, et, sans doute, en remontant le cours des âges, lui eût-on découvert des rapports avec la confession générale préparant aux Pâques, et où les fidèles se nettoient de tous leurs péchés.

Mme Tricot amena l'officier allemand à l'aider dans ce travail. Il négligea la Kommandantur pour pouvoir s'y livrer. Comme la vieille femme était prise de vertiges, dès qu'elle grimpait sur une échelle, ce fut lui qui dépendit les cadres des murs, où il les remit en place quand elle les eut nettoyés. Ce fut lui aussi qui décrocha les tentures qu'ils allèrent battre, le soir, dans la cour, et il épousseta les innombrables bibelots hérissant les cheminées, le piano et les étagères.

Mrae Tricot trouva bientôt que le gouvernement de sa maison ne lui donnait pas plus d'ouvrage qu'autrefois et s'applaudit de l'économie que le départ de sa bonne lui permettait de réaliser. Mais elle vivait dans des temps troublés, où les jours heureux n'ont pas de lendemain.

Un soir, le lieutenant Schmitz lui annonça qu'on le changeait de service. Il était envoyé à Jette-Saint- Pierre. Cette décision le rendait furieux. Il proféra à l'adresse de ses chefs des injures que la bonne darne ne trouva pas exagérées ; puis, ayant froissé la Kolnische Zettung, il la jeta dans le « bac à charbon », assurant que cette feuille, comme tous les journaux de son pays, d'ailleurs, trompait le public sur les opérations militaires. Respectueuse de la vérité, son interlocutrice inclina la tête en signe d'approbation.

Quand il lui fit ses adieux, l'émotion brouillait ses yeux et altérait sa voix. Deux jours plus tard, il lui écrivit une longue lettre, pleine d'effusions, pour lui renouveler ses remerciements.

Le dimanche d'après, en revenant de la grand'messe, Mme Tricot fut fort étonnée d'apercevoir l'officier assis dans le salon, l'œil morne, le front soucieux.

Il lui exposa combien la vie lui était pénible chez les personnes qui l'hébergeaient. Toutes les portes de la maison se fermaient, dès qu'il ouvrait la sienne ; les enfants chuchotaient dans son dos, quand il passait près d'eux, et c'est à peine si les parents lui rendaient son salut. Cette hostilité l'affligeait. Sans doute le prenait-on pour un soldat grossier, pour un malhonnête homme, un voleur ? Et il venait demander à Mme Tricot de lui remettre un petit mot, assurant qu'il était de bonne compagnie et qu'elle n'avait jamais eu à se plaindre de lui.

— Très volontiers, répondit-elle.

Et, tout en ouvrant son secrétaire :

— Mon Dieu, je comprends la méfiance de ces gens ! Moi-même, au début, j'aimais mieux voir vos talons que votre figure. Malgré tout, vous restez nos ennemis, et après ce que vos compatriotes ont fait dans le pays, on ne sait jamais, quand on a affaire à l'un d'eux, si on se trouve en présence d'un honnête homme ou d'un bandit! Avec vous, heureusement, on est vite rassuré, parce qu'on voit tout de suite que vous n'avez rien d'un soldat...

Elle s'interrompit pour griffonner quelques lignes, glissa le papier dans une enveloppe sur laquelle elle écrivit le nom du destinataire, et celui-ci put lire, le

lendemain, lorsque le lieutenant Schmitz lui remit ie pli avec une solennité satisfaite :

« Je soussignée, veuve Tricot, née Virginie Pasteger, certifie que l'officier Joachim Schmitz a été de bonne conduite et de mœurs irréprochables pendant les six mois qu'il demeura chez moi, et qu'il eut toujours dans le ménage autant d'ordre que de propreté. »

Après avoir dissipé à Paris une partie de sa fortune, le prince de Clamagiran se retira à Bruxelles dans l'hôtel natal que lui gardaient de vieux domestiques, et où il s'était contenté jusqu'alors de séjourner quelques semaines, au printemps et à l'automne. Il y transporta les plus belles des tapisseries et des toiles de maîtres qui décoraient son hôtel des Champs-Elysées et en envoya tout un lot à son château de Beauvoir, sa résidence d'été. Il vendit les écuries, qui lui avaient valu une célébrité éphémère sur le turf belge et français, et ne conserva à Paris qu'un entresol luxueux., dont il confia l'entretien à un valet de pied et à sa femme. Resté célibataire à cinquante ans, il aurait cru faire une sottise en se mariant, et il s'arrangea une existence ordonnée et douillette, une existence de diable qui serait devenu ermite, sans rien perdre de cet esprit dont l'effronterie élégante amusait fort ses amis, quand il ne l'exerçait pas à leurs dépens.

Après avoir connu la passion des chevaux, qui lui avait coûté cher, et la tyrannie des femmes, dont l'âge commençait à le détacher, il lui était venu le goût du bibelot rare et des vieux meubles, des porcelaines anciennes et des miniatures, et ce goût, comme il arrive

souvent, n'avait point tardé à devenir despotique et à écarter de sa vie l'ennui qui menaçait de s'y glisser.

Presque chaque matin, on le rencontrait au bois de la Cambre, toujours droit et fringant sur de grands chevaux anglais. On l'apercevait aussi à la Monnaie et aux concerts, où sa haute silhouette se découpait avec une prestance seigneuriale sur le fond rouge de sa loge. Son visage aux traits fins et réguliers s'encadrait de favoris poivre et sel. Essuyait-il son monocle, il fallait craindre une de ces pointes dont l'éducation du monde lui avait appris à doser l'impertinence avec un art si subtil que sa piqûre, pour cuisante qu'elle fût parfois, ne faisait jamais faire la grimace à celui qu'elle atteignait.

L'hiver, il organisait dans ses salons des séances de musique de chambre, auxquelles il invitait quelques amis, lorsqu'il n'y assistait pas seul. Comme il jouait agréablement du violon, son grand plaisir était de tenir la seconde partie dans les quintettes et les quatuors à cordes.

L'été, il se rendait sur sa terre de Beauvoir, une immense propriété composée de huit fermes, de bois et d'un château magnifique se développant au delà de deux bassins, où sa façade de pierre sculptée se reflétait jusqu'au toit. Le parc était arrangé dans le goût français, avec des charmilles, des quinconces, des bosquets allégoriques et des statues de marbre, dont les blancheurs s'enlevaient avec grâce sur des massifs de verdure.

Le prince avait l'âme d'un poète forestier. Il aimait à errer seul dans ses bois pendant des journées entières. Il avait l'habitude de se reposer chez les paysans en buvant une tasse de lait, et il les entretenait avec tant de bonhomie que ces braves gens se sentaient plus à

l'aise avec lui qu'avec le notaire ou le juge: le premier, solennel comme un suisse de cathédrale ; le second, d'une sévérité implacable, depuis que son épouse s '/tait enfuie avec un médecin.

Il ne croyait ni à Dieu, ni au diable, mais il respectait l'Eglise par politesse autant que par politique. Lei encyclopédistes du dix-huitième siècle, dont il avait à la fois le culte et la connaissance, l'inclinaient à une indulgence philosophique que l'on eût taxée de cynisme révoltant, s'il n'avait eu le bon goût de n'exprimer jamais qu'une partie de sa pensée.

Tous les dimanches, le curé du village venait dire la messe dans la chapelle du château. Le prince y assistait avec son domestique et les paysans d'un hameau voisin; puis il retenait l'abbé à dîner et, la plupart du temps, l'effarouchait par sa liberté de propos sur les hommes et les choses.

— Ah! monseigneur! monseigneur! gémissait l'ecclésiastique, je crains fort que le bon Dieu ne fasse des difficultés pour vous recevoir au paradis.

Ce qui le scandalisait davantage, c'était une collection de pipes, qui toutes montraient un nom de femme gravé sur leur bague. Il y en avait plus de cinquante, répandues sur une table de marbre, dans la chambre où le prince se tenait d'habitude. Les unes portaient simplement un prénom. C'était le menu fretin. Mais il y en avait dont l'inscription, composée d'un titre et d'initiales, rappelait que le châtelain avait aussi aimé dans son monde.

Quand l'abbé le voyait choisir une pipe, après avoir hésité un moment entre plusieurs, puis fumer lentement, enfoncé dans son grand fauteuil, il songeait avec épou-

vante que le malheureux, bien loin de se repentir de ses égarements charnels, s'y complaisait par le souvenir, et que les nuages de tabac, dont son œil embrassait les contours voluptueux, devaient sans doute lui évoquer des formes évanouies qui l'avaient induit en péché, et auxquelles il souriait encore avec regret.

Mais le curé lui pardonnait volontiers, eu égard à sa grande charité et. un peu aussi à cause de la table et du magnifique fauteuil Louis XIV qu'il lui avait donnés, et où il s'asseyait pour jouer aux cartes avec sa servante, dont la claudication et les moustaches canoniques autorisaient cette familiarité.

Lorsque l'Allemagne déclara la guerre au pays, le prince était à Bruxelles, où des affaires d'intérêt le retenaient depuis quinze jours. Du moment que la ville connut les souillures de l'occupation, il résolut de regagner sa terre, espérant s'y rendre utile aux pa}7sans et y rencontrer moins de Prussiens, dont le type de galérien gracié lui causait des révoltes nerveuses. Mais la Kommandantnr lui refusa un passeport, des combats menaçant encore la région qu'il devait traverser.

Etant allé, à quelque temps de là, dans un hôtel où il comptait rencontrer un ami qu'il n'y trouva point, il fut abordé sur le seuil par le patron de l'établissement :

— Monseigneur, lui dit l'hôtelier, j'ai un service à vous demander. Le Roi de Wurtemberg est descendu ici avec, son état-major.

— Je gage qu'il dépensa royalement...

— Oui, mais il ne m'a point payé.

— C'est bien ce que je voulais dire...

— Il m'a laissé un bon de guerre, qu'on se refuse à me rembourser. Toutefois, voulant donner un pour-

boire aux gens de service, il a fait remettra ;>ar un de ses officiers une théière en argent au garçon qui l'avait servi et une montre en or à la fille de quartier. La théière et la montre portent des armoiries, et mes domestiques ont pensé que leur propriétaire serait heureux de les retrouver. Mais, encore, faudrait-il le connaître !

— Montrez- moi ces objets !

Le prince n'hésita pas un instant :

— Ce sont là, lit-il, les armes du comte de Prume d'Elcour. Le pauvre ami a donc été pillé !

— A ce que m'assurent mes domestiques, ajouta l'hôtelier, les officiers du Roi avaient plusieurs malles pleines de pièces d'argenterie, de bibelots et de fourrures.

— Cela ne m'étonne pas. L'Allemagne est le pays des fortes traditions : il est naturel que les têtes couronnées s'y conforment les premières. En 1870, le prince de Saxe s'illustra en France par le pillage de tant de châteaux, que ses propres soldats le baptisèrent « le voleur ». 11 est paradoxal que les blasons de ces gens-là ne portent pas encore une pince-monseigneur...

Rendu inquiet par ce qu'il venait d'apprendre, le prince de Clamagiran résolut de se rendre à son château, sans passeport, par des moyens de fortune.

Avant même d'y parvenir, il apprit que les Allemands l'avaient occupé, et que la plupart de ses meubles s'en étaient allés vers une destination inconnue, dans des voitures de déménagement, où des mains expertes les avaient emballés avec soin.

En réalité, on ne lui avait presque rien laissé. Ses collections de tableaux, de vieilles porcelaines, son argenterie, ses papiers de famille et les plus beaux de ses meubles : tout avait disparu.

Rentré à Bruxelles, il demanda un entretien au maréchal von der Goltz.

Il fut reçu par un colonel, le baron von Oyenburg, qui commença par excuser son chef de n'avoir pu le recevoir, comme il se l'était proposé. Le gouverneur général avait dû partir pour Namur, le matin même, et le priait d'agréer ses hommages respectueux.

L'officier allemand était un bel homme, blanc de cheveux et rose de teint, avec de fines moustaches moussant sur une lèvre d'une ligne énergique, des yeux noirs pleins de douceur et le menton frappé d'un méplat.

Clamagiran s'était assis en face de lui, à l'autre bord d'un large bureau d'acajou, dont le tapis vert portait quelques dossiers.

— Monsieur, lui dit-il, vous savez sans doute que l'on a pillé mon château de Beauvoir ? Je ne pousserai pas l'indiscrétion jusqu'à demander ce qui m'a valu ce traitement, auquel j'aurais dû m'attendre, mais...

— Pardon ! monseigneur, interrompit le colonel, votre nom seul aurait suffi à assurer l'intégrité de vos biens, si vous ne les aviez laissés à la garde de domestiques maladroits. C'est à l'un d'eux que vous devriez réclamer les explications que vous venez chercher ici : il est le grand coupable !

— C'est donc lui qui m'a volé ? s'exclama le prince en feignant la surprise.

— Non, répondit l'officier, dont une brusque rougeur envahit le visage, mais il injuria les soldats logeant au château, et ce sont ses injures qui déterminèrent les représailles dont vous vous plaignez.

— Y a-t-il quelque indiscrétion à vous demander quelles injures mon domestique adressa à vos hommes ?

— Aucunement : il les traita de cochons.

— C'est tout ?

— Oui.

— Mais, monsieur, je partage tout à fait son sentiment, car je ne vois pas qu'on puisse traiter autrement des gens qui, en souvenir de l'hospitalité qu'ils se sont offerte dans une maison, y laissent ce que j'ai vu dans la mienne, non seulement sur les parquets de la plupart des chambres, mais sur les tentures et le marbre des cheminées. Que voulez-vous ? Ces habitudes ne sont pas encore entrées dans nos mœurs, et même les hommes du peuple s'en indignent chez nous.

L'Allemand avait écouté jusqu'alors, les yeux baissés, en appuyant sur le bureau ses coudes écartés et son menton sur ses mains jointes.

— Mon Dieu ! interrompit-il en se passant les doigts sur le front, la guerre a ses usages ; elle a aussi ses excès. Des soldats, ignorant les uns, en arrivent facilement à commettre les autres. Et puis, les circonstances excusent bien des choses. Il faut savoir faire la part du feu...

— Celle qu'on me laissa, en tout cas, est bien maigre, et c'est à froid, pourtant, que je fus opéré... Vous parlez de circonstances atténuantes ; il en est aussi d'aggravantes ! Tenez ! l'officier qui présida à mon déménagement était venu chasser sur mes terres ; j'avais dîné avec lui chez des amis communs et à la table du Roi, son parent. Qu'un Hohenzollern...

— Monseigneur ! abrégeons, je vous en prie, coupa le colonel d'un ton sec. Et surtout, ne mêlons pas à cette histoire des personnes qui doivent lui rester étrangères. Je conçois votre ennui et votre irritation, mais les dures lois de la guerre...

— Pardon ï interrompit le prince avec vivacité, je connais des pays où les gentilshommes ne se retrancheront jamais derrière ces lois pour cambrioler les châteaux où ils furent invités. En France et en Belgique, notamment.

Mais, craignant que sa riposte ne compromît la réussite de sa démarche, il ajouta aussitôt, avec une grâce de diplomate et un sourire déférent, que son regard eût démenti si ses paupières n'avaient pris soin d'en voiler l'expression :

— Votre embarras visible, depuis le début de cet entretien, m'autorise à penser, monsieur, qu'en Allemagne aussi il s'en rencontre encore.

L'officier eut un gonflement de plaisir, qu'il ne parvint pas à dissimuler en fronçant les sourcils :

— Vous pensez bien, fit-il, que je ferai tout mon possible pour vous être agréable dans cette affaire.

— Je n'en ai jamais douté.

— Traitons-la donc entre gentilshommes.

— C'est bien ainsi que je l'entends. Voici. Au nombre des objets qu'on m'enleva, se trouvent mon arbre généalogique, avec toutes les pièces authentiques s'y rapportant, ainsi que l'épitaphier de ma famille. Vous concevez si leur perte m'est sensible. J'ai constaté aussi la disparition de mon argenterie, une argenterie ancienne à mes armes, d'im beau travail et d'un grand poids, deux qualités qui devaient séduire un amateur. Il me serait particulièrement agréable de rentrer en possession de ces objets.

— Monseigneur, je prends bonne note de votre demande. Je tiendrai la main à ce qu'elle soit instruite sans retard, et croyez bien que je ferai tout mon possible pour qu'on lui réserve bon accueil.

Les deux hommes échangèrent encore quelques politesses, puis se quittèrent avec un sourire courtois.

Trois jours plus tard, Clamagiran trouva dans le porche de son hôtel deux caisses contenant son arbre généalogique, son épitaphier et une argenterie dont la vue le fit pouffer de rire, ce qui lui arrivait rarement.

Il demanda aussitôt une nouvelle audience au gouverneur général, et fut reçu, comme la première fois, par le baron von Oyenburg.

— Monsieur, lui dit-il, je viens vous remercier de la promptitude que vous avez apportée à tenir vos promesses. J'ai été très heureux de retrouver mes souvenirs de famille. A mon âge, on commence à s'y attacher. L'arbre généalogique et l'épitaphier sont intacts. Quant à l'argenterie... je me sais permis de la renvoyer à son propriétaire.

— A son propriétaire ?...

— Mon Dieu ! oui, il y a eu erreur... Oh ! elle est légère et s'explique facilement. L'argenterie que l'on m'a remise n'est pas la mienne : elle appartient à mon cousin Philippe, qui ne croyait plus la revoir. C'est vous dire qu'il fut enchanté de la retrouver. Si le même flair, qui vous en a fait découvrir une, pouvait vous mettre sur la piste de l'autre, je vous serais très obligé.

Le colonel prussien tenait les yeux baissés et tapotait le bureau du bout de son coupe-papier :

— C'est à tort que vous me prêtez un flair particulier en ces sortes d'affaires, répondit-il. Je me suis contenté d'ordonner une enquête, comme je vous l'avais promis ; mais vous pensez bien que je suis resté étranger aux recherches.

— L'essentiel est qu'elles aient abouti, conclut son

go ENTRE GENTILSHOMMES

interlocuteur, et je souhaite que vos limiers aient de nouveau la main heureuse.

— Je le souhaite aussi, répliqua l'officier, mais sans trop l'espérer. Ces hommes ne sont pas familiarisés comme nous avec la science héraldique : ils pourraient se tromper encore. Aussi je crois préférable que vous vous rendiez avec un de mes officiers à la gare du Nord, où vous pourriez reconnaître votre argenterie, qui vous serait portée aussitôt. J'ai une automobile dans la cour...

— J'accepte bien volontiers votre proposition, mais, comme je suis un flâneur impénitent, je me rendrai seul et à pied à la gare du Nord.

— Mais prenez donc mon auto !

— Merci !

— Dans dix minutes, l'affaire serait terminée...

Le prince considéra le colonel allemand d'un air étonné, puis répondit en souriant :

— Il pourrait déplaire à mon compagnon d'être aperçu en automobile avec un civil belge.

— Soit !

Le baron von Oyenburg poussa un bouton électrique ; un officier parut, à qui il donna à voix basse quelques instructions, puis :

— Dans un quart d'heure, le capitaine Diedrich vous attendra à la gare, dans la salle des pas perdus...

Quand le prince arriva au rendez-vous, le capitaine l'introduisit dans une pièce où des paquets de toute dimension, des caisses et des valises étaient empilés le long des murs. Un sous-officier se présenta pour les aider dans leurs recherches et commença par ouvrir un coffre, d'où une cafetière en argent et de grands plats émergèrent d'un Ht de fibres de bois.

— Non, fit Clamagiran, qui avait soulevé la cafetière dans la lueur de la fenêtre, cette argenterie est aux armes du comte de Pierremont.

Passant à une malle emplie de vaisselle plate, il murmura, après avoir examiné un magnifique samovar qu'on avait dégagé d'une étole d'hermine :

— Je ne connais pas ces armoiries.

Enfin, avisant des couverts dans une troisième caisse dont on venait de lever le couvercle :

— Ah ! voici mon lot !

Le capitaine parut aussi satisfait que le prince de l'heureuse issue de cette affaire délicate et le reconduisit jusqu'au seuil de la gare.

Là, Clamagiran ajusta son monocle avec un sourire dont un de ses amis se fût méfié ; puis, regardant l'officier prussien, il lui dit du ton le plus agréable qu'il put feindre :

— Monsieur, je vous ai détourné de votre travail pour une besogne qui ne doit pas vous être familière. Vous m'avez prêté vos bons offices avec obligeance, et, grâce à eux, je suis rentré en possession d'un souvenir de famille auquel je tenais beaucoup, et dont un accident m'avait séparé. Permettez-moi de vous remercier !

Et il lui tendit un billet de cent francs, que l'autre empocha d'un geste agile, avec un sourire de larbin ; puis il s'éloigna d'un pas paisible, en se contentant de toucher le bord de son chapeau, car il n'avait pas l'habitude de se découvrir devant les gens à qui il donnait des pourboires.

Les époux Halleux exploitaient près de l'église une petite métairie dont ils étaient propriétaires, et qui leur rapportait, bon an mal an, une couple de milliers de francs. Comme ils n'avaient pas d'enfant, ce revenu leur assurait une modeste aisance et leur permettait même de faire des économies.

Depuis que le curé avait fondé une laiterie coopérative, le lait de leurs deux vaches se vendait à bon prix toute l'année. Le potager profitait aussi au ménage, et ce qui lui laissait le plus de bénéfices, c'était l'élevage des porcs. Non que les époux Halleux en eussent un nombreux troupeau ; mais ils possédaient une maîtresse truie, d'une fécondité phénoménale, qui était pour eux une source de gains et de considération. On la connaissait à dix lieues à la ronde ; elle avait remporté les plus hautes récompenses aux expositions agricoles. Flora était son nom.

Les paysans l'admiraient sans réserve. Elle est plus grosse qu'un veau, disaient-ils, pour exprimer la forte impression qu'elle faisait sur leur esprit. Ils n'exagéraient guère. C'était une des rares curiosités du pays, avec le tibia de Saint Eustache, conservé à l'église, dans

un reliquaire magnifique, et les ruines du château de Montbavoir, d'où l'on embrassait un panorama immense et verdoyant.

Les citadins, qui passaient leurs vacances dans les villages d'alentour, ne manquaient pas de venir voir Flora. Elle était un but de promenade. Chacun, en l'apercevant, avait un mouvement de recul, car sa laideur était grande et terrible et inspirait dès l'abord une sombre admiration.

Haute sur pattes, elle offrait aux regards un dos d'une plénitude prodigieuse, un dos large comme une table, gras, rose, onduleux, hérissé de soies souples et brillantes. Par endroits, il luisait au soleil avec des reflets pâles, comme si on l'eût frotté d'argent. Ce râble se prolongeait dans les plis d'un cou musculeux et couvrait les flancs féconds, amples comme une futaille, d'où les mamelles pendaient presque jusqu'au sol. Cette truie dégageait par tous ses pores comme une sueur d ' engendrement .

Mais si ses dimensions étaient imposantes, que dire de son groin ? Long, tourmenté, agité de tics bizarres et d'étranges frissons, il se retroussait du bout, brusquement, comme si on l'eût plié en deux, si bien que Flora semblait regarder par les narines, toujours en mouvements, plutôt que par les yeux, qui étaient tout petits, comme vrillés dans la graisse, sous d'énormes oreilles frangées sur les bords.

Pourtant, pour apprécier tout le génie de cette bête, il fallait l'entendre crier. C'était une clameur sauvage où l'éclat agressif d'une trompette guerrière se mêlait à des appels féroces, à des renâclements furieux, à des râles d'enfant qu'on égorge. Quand cette rafale de cris

déferlait sur le village, on voyait les chiens sursauter soudain et dresser l'oreille, tandis que les poules restaient immobiles sur leur fumier, une patte en l'air, comme frappées de stupeur.

En dépit de ses apparences, Flora était une excellente bête, humaine et sociable. On ne pouvait même pas lui reprocher d'avoir jamais dévoré un de ses petits. Elle justifiait donc les soins maternels que lui prodiguaient ses maîtres, qui y tenaient comme à la prunelle de leurs yeux.

Elle fut leur grande inquiétude, quand la guerre éclata. Justement, elle était pleine. Qu'on la mît en réquisition, ou qu'elle mourût sous les balles prussiennes, la perte était irréparable. Dès ce moment, les époux Halleux eurent pour elle des attentions plus tendres encore et augmentèrent sa ration, comme pour adoucir l'amertume de ses derniers jours.

Tous les soirs, après le souper, ils allaient aux nouvelles chez M. Francart, l'instituteur, dont la maison se dressait à l'autre bout de leur jardin. Le bonhomme leur montrait, sur une carte pendue au mur, les positions des deux armées et leurs mouvements respectifs. Si les gazettes le terrifiaient par le récit des crimes dont les Prussiens ensanglantaient les villages avant de les incendier, elles l'entretenaient aussi dans l'espoir que le centre de la Belgique ne serait pas envahi. Pourtant, M. Francart ne s'expliquait pas que les troupes belges se repliassent, chaque fois que l'état-major leur attribuait un nouveau succès. Il fut profondément troublé, lorsqu'il apprit que les Allemands occupaient la capitale. Bien qu'ignorant des choses de la stratégie, il était homme de raison, et il ne concevait pas une guerre

où l'un des adversaires recule de victoire en victoire. Mais, étant fort modeste, il se contentait de hausser les épaules, et il disait aux Halleux qui l'écoutaient, bouche bée :

— Voilà ! Tout cela fait sans doute partie d'un plan d'ensemble. Attendons ! Ces messieurs du ministère ne livrent aux journaux que ce qu'ils veulent. Vous pensez bien qu'ils en savent plus long sur ce sujet qu'un simple instituteur.

Les époux Halleux restaient debout devant la carte, les yeux fixés sur les centaines de grand'routes et les lignes de chemin de fer qui couvraient le pays d'un réseau inflexible. Ils ne parvenaient pas à comprendre pourquoi les Prussiens devaient nécessairement passer devant leur maison pour gagner la frontière française.

— Somme toute, objectait le paysan, qu'est-ce qui les force à venir par ici ?

— Certes, ce n'est pas nous qui les y invitons, répondit malicieusement le bonhomme, mais ils suivent la voie la plus directe.

— Et ils n'en prennent jamais d'autres ?

— C'est peu probable...

Alors, Halleux considérait sa femme d'un œil inquiet ; puis il hochait la tête en soupirant :

— Nom di Dio ! Pauvre Flora !

La femme et la fille de l'instituteur ne pouvaient s'empêcher de sourire, bien que l'inquiétude les pâlit. Elles étaient assises à une petite table, qu'éclairait une lampe au pétrole, sous un abat-jour de carton vert, où des papillons et des roses se découpaient par transparence.

La mère avait constamment les lunettes sur son front,

un beau front poli par l'âge et qu'encadraient des bandeaux de cheveux gris. Elle regardait son mari d'un air sérieux, les mains jointes sur le tapis. La jeune fille était presque toujours penchée sur un ouvrage au crochet et, par moments, elle relevait la tête en plissant les paupières pour suivre sur la carte les lignes que son père y traçait du bout des doigts. Et, quand il flétrissait la cruauté de l'envahisseur, qui achevait par l'incendie ce que les canons avaient épargné, on voyait les deux femmes resserrer peureusement leurs épaules, tandis que l'épouvante dilatait leurs prunelles.

— Expliquez-moi cela ! disait le vieil instituteur, en se prenant la tête dans la main. Voilà un peuple instruit, plus instruit que le nôtre, qui a des universités admirables, avec des savants, des juristes, des théologiens ! Et voilà ce qu'il fait ! Les Cosaques sont moins barbares. Moi, je ne comprends plus... L'instruction, pourtant, devrait empêcher...

Il n'achevait pas, et une profonde tristesse passait dans ses yeux, car ses alarmes s'aggravaient d'une inquiétude intellectuelle. Toute sa vie, il avait eu le culte de l'instruction et de la science, et il se prenait à douter de leur influence sur les sentiments et les mœurs.

Les époux Halleux ne poursuivaient pas de si hautes spéculations. Ils songeaient surtout à Flora, et leurs transes augmentaient de jour en jour.

Un matin, ils aperçurent de leur fenêtre des paysans qui poussaient devant eux plusieurs troupeaux de vaches et de moutons ; puis, peu après, défila le haras d'un éleveur, avec de nombreux chariots chargés de meubles et d'instruments de travail. C'était tout un village qui fuyait l'armée allemande. Il disparut au loin, dans un

nuage de poussière dorée, où l'on voyait se cabrer des étalons et leurs crinières s'envoler au vent.

A midi, quelques familles passèrent encore, dans des carrioles. On les interrogea : les Prussiens n'étaient plus qu'à trois lieues de la localité; ils s'avançaient par deux routes à peu près parallèles, brûlant les étapes, sans molester les habitants.

Après s'être concertés, les époux Halleux résolurent de ne pas quitter leur métairie et de descendre Flora dans la cave, dont ils fermèrent le soupirail avec des planches et de vieux sacs.

A la vesprée, des uhlans débusquèrent devant l'église; peu après, toute l'armée arriva.

Il y avait une heure qu'elle défilait, quand un avion ronfla soudain dans les hauteurs du ciel ; il survola la route avec un sifflement aigu, et disparut à l'horizon en lançant des fusées.

Les troupes s'étaient arrêtées ; il y eut un moment d'attente ; puis des ordres claquèrent en coup de fouet, et, tandis que le gros de l'armée s'ébranlait lourdement, toute une colonne de fantassins demeurait dans le village dont on réclama le bourgmestre.

Des officiers allèrent ensuite de maison en maison parlementer avec les habitants, qui durent inscrire leur nom sur leur seuil. L'instituteur eut plus de cent soldats à loger dans son école, et dix dans son habitation ; les époux Halleux se mirent à trembler, lorsqu'ils apprirent que vingt hommes coucheraient dans leur métairie. Quant aux officiers, les uns s'étaient installés chez le bourgmestre, le docteur et le curé, d'autres chez le notaire et le juge, qui avaient déguerpi depuis la veille. Les portes de leurs villas avaient été défoncées à

coups de hache, et, comme les caves se recommandaient par des crus vénérables, elles furent vidées avec un entrain qui n'exclut point la méthode. On voyait les hommes sortir en bon ordre, une bouteille sous chaque bras, et se répandre dans les rues, d'où leurs camarades accouraient aussitôt pour prendre leur part de butin.

Ulrich Hoffmann logeait avec quelques compagnons dans un petit cabaret, en face du cimetière. C'était un beau garçon dont le visage s'éclairait de gros yeux à fleur de tête, d'un bleu si pâle qu'il semblait avoir été décoloré par le soleil, auquel ses joues devaient leur rondeur dorée. Le décret de mobilisation avait éteint sa gaîté, car il laissait au pays une femme malade et trois enfants. Il ne lui montait plus jamais du cœur aux lèvres de ces chansons joyeuses dont son petit moulin bourdonnait jadis du matin jusqu'au soir. Depuis des semaines, on le traînait de ville en ville, morne, dégoûté de tout et de lui-même, songeant sans cesse aux siens et maudissant son empereur.

L'entrée des soldats jeta d'abord la panique dans le cabaret ; les gosses grimpèrent aux étages, pendant que le chien se réfugiait sous le poêle, en poussant des cris d'alarme.

La première chose que Hoffmann remarqua, fut un poupon dans une barcelonnette, contre la cheminée. Comme il s'en approchait, la mère, qui le suivait du regard, se précipita vers le berceau, les bras étendus pour protéger son petit. Le Prussien la considéra d'un air surpris et navré :

— Och ! madame, fit-il, vous pas peur... moi, pas méchant... moi, trois enfants...

Il avait des yeux pleins de douceur, qui rassurèrent

la paysanne. S'étant penché sur le marmot, il commença par l'agacer du doigt, en lui parlant à la façon des nourrices ; puis il l'enleva de sa couche et se mit à le promener devant le comptoir. Il le regardait avec tendresse, tandis que des larmes rougissaient ses paupières, et, comme l'enfant riait de toutes ses gencives, en tendant les menottes vers son front, le soldat enleva son casque et le lui donna pour jouer.

Le chien, cependant, était sorti de sa retraite. Assis sur son derrière contre un des pieds de la table, il observait les Prussiens faisant des libations. Son œil restait méfiant, et il se repliait sous le bord du tapis, dès que les clous d'une botte criaient sur le pavé.

— Hei ! Hoffmann ! il est temps !

— Bon, j'arrive...

Mais le meunier, attendri par la chaleur du petit corps qui lui pénétrait la poitrine, songeait à ses enfants et à sa femme malade. Il la revoyait, avec ses yeux fiévreux et ses joues pâles, lui tendant son dernier-né au bout de ses bras maigris, tandis qu'il s'efforçait de sourire, au moment des adieux. Ces pensées, qui l'assaillaient constamment, détournaient son esprit des choses du service.

Il fit remplir sa chope par la cabaretière et alla déposer le bébé dans le berceau. Mais le marmot ne voulut pas lui rendre son casque ; il en mordillait la visière de ses gencives sans dents, pendant qu'un filet de salive pure découlait de sa lèvre sur sa petite collerette. Il fallut que sa mère le lui enlevât des mains. Ce fut un désespoir bruyant, noyé de larmes, qui fit sursauter le chien sous la table, d'où il s'élança, tout le poil rebroussé, dès que le soldat eut quitté la maison.

LA TRUIE IOI

Les troupes étaient déjà rassemblées sur la place de l'église, quand Hoffmann y déboucha. Sitôt que son lieutenant l'aperçut, il marcha droit sur lui, les traits contractés de colère, et, lui plantant dans les yeux les pointes ardentes de ses prunelles :

— Voilà deux fois sur huit jours que vous arrivez trop tard... Vous ferez tantôt trois heures de poteau...

Le meunier pâlit et baissa la tête.

L'officier donna quelques instructions à ses hommes, après avoir inspecté leurs armes ; puis Hoffmann fut lié à un des arbres de la place au moyen de deux cordes, dont l'une lui entoura la poitrine et l'autre les chevilles.

Il faisait nuit, les ténèbres étaient épaisses ; pas une étoile ne brillait au ciel. Les soldats avaient regagné leurs logements. On voyait parfois une sentinelle passer devant les fenêtres éclairées, dont la lueur enflammait l'acier des baïonnettes.

Après une dernière visite à Flora, les époux Halleux s'étaient retirés dans leur chambre, abandonnant la cuisine aux Prussiens, qui s'accommodèrent des omelettes au jambon ; puis ils continuèrent à boire en fumant, les uns assis autour de la table, d'autres couchés à terre, la nuque sur leur sac. Un caporal se balançait sur un tabouret d'étable, et il y avait un jeune homme étendu sur un coffre de bois peint, dans l'angle gauche de la cheminée.

C'était un garçon pâle et mince, avec les mains fines et les yeux profonds. Il grillait des cigarettes, la tête contre le mur, les bras croisés sur la poitrine, et tout, la place qu'il avait choisie, son attitude, son silence et jusqu'à l'expression de son regard indiquaient chez lui un désir d'isolement.

Ses compagnons chantèrent d'abord le Deutschland ûber ailes à deux voix, puis des chansons d'écurie et des lieds de leur pays, traînants et désolés. Le caporal raconta des histoires de guerre, que les autres interrompaient sans cesse en proposant des santés. Aussi, tous commençaient à être ivres. Seul, le jeune homme, assis sur le coffre, restait étranger à leur morne gaîté et se contentait d'avaler une gorgée de vin, chaque fois qu'on l'invitait à boire. Une sorte de lassitude funèbre paraissait sur toute sa personne. Les yeux au plafond, il étouffait des soupirs, ou bien, appuyant les coudes à ses genoux, il se prenait la tête dans les mains.

— Eh bien ! Steenbourg, on a sommeil ?

— Il songe à sa fiancée, bien sûr ?

— Dis plutôt à sa maîtresse !

— Et voyez ! il ne boit pas... Est-ce par ordre du médecin ? Quelque accident, sans doute ?

Des plaisanteries obscènes assaillirent l'étudiant, qui se contenta de regarder ses interlocuteurs avec un sourire amer, où ils eussent démêlé une pointe de mépris si l'ivresse ne leur eût déjà troublé la vue.

— Je ne suis pas capable de vous tenir tête, fit-il. Manque d'entraînement !

— C'est que tu n'as pas comme nous un solide estomac germain.

— C'est probable, répondit-il.

Et il se rencogna contre la cheminée, en s'enveloppant d'un nuage de tabac.

Il avait interrompu ses études pour se rendre sous les drapeaux. Il était parti, heureux, confiant, tout imbu de cette science officielle qui subordonne la philosophie et l'histoire à l'exaltation de l'esprit germanique, dont

cette guerre devait assurer le triomphe sur le monde. Et, depuis un mois, on le traînait, au milieu d'une horde d'ivrognes, des crimes les plus cyniques aux pillages les plus honteux.

Il avait vu flamber la bibliothèque de l'Université de Louvain, les soldats voler de pauvres gens, les officiers cambrioler hôtels et châteaux. Des femmes et des vieillards avaient été assassinés sous ses yeux, et il se sentait transi d'horreur chaque fois qu'il se rappelait le supplice du petit garçon, dont le corps, criblé de blessures, s'était abattu à ses pieds, sur le trottoir où sa cervelle en jaillissant lui avait éclaboussé les bottes. Il avait honte et dégoût ; son uniforme lui pesait ; il aurait voulu fuir, déserter. Et, songeant à ses parents, si bons et si honnêtes, il cheminait comme une épave parmi de riantes campagnes, où il ne restait que des cadavres dans des ruines, quand les armées y avaient passé. De cette guerre, qui devait être une nouvelle croisade, il ne percevait plus que l'oblique et sanglante stupidité.

Il considéra ses compagnons qui se racontaient leurs prouesses avec de grands rires, en se balançant sur leur chaise. La petite chambre était bleue de tabac ; un des hommes dormait, le front sur la table.

— Hei ! Et ce pauvre Hoffmann qui n'a encore rien bu ! observa quelqu'un. Il doit faire frais dehors ! Portons-lui sa part !

Un des troupiers sortit en titubant, avec une bouteille et un verre. Il lui fallut quelque temps pour découvrir le meunier, qui était affaissé de tout le corps sur la corde passée sous ses aisselles. Un camarade était venu desserrer l'autre entrave, afin qu'il pût écarter ses pieds de l'arbre et y reposer les reins. Ce n'était pas la première

fois qu'on lui apportait à boire, si bien que l'ivresse commençait à lui chauffer le cerveau. Le menton sur la poitrine, il fredonnait entre les dents une chanson de nourrice, que sa femme avait l'habitude de chanter aux enfants afin de les endormir. Bientôt, ce fut à qui lui verserait une rasade. Il fut d'abord heureux de sentir l'alcool répandre dans ses veines sa force et sa chaleur, puis il eut des nausées, et la tête lui brûla sur les épaules. Comme il refusait de boire davantage, on lui pinça le nez pour pouvoir enfoncer dans sa bouche le goulot d'une bouteille, d'où le vin coula dans sa gorge et se répandit sur ses joues et son uniforme.

Cependant, un soldat, qui était sorti de la maison afin de se faire vomir, venait d'y rentrer en riant aux éclats :

— Ah! Ah! Ah! vous entendez... dans la maison voisine ? Devinez ce que c'est ? Ah ! Ah ! Ah ! Des camarades ont lié l'instituteur et sa femme sur des chaises, et ils s'en donnent avec leur fille, mais ils s'en donnent... Allons-y ! Nous aurons notre tour !

Tous se levèrent en tumulte, comme si on leur eût crié un ordre, à l'exception de l'étudiant, dont le visage devint terreux. Mais le caporal étendit le bras :

— Halte ! Moi, d'abord !

Personne n'osa lui disputer la préséance.

En entrant dans la maison de l'instituteur, il trébucha contre deux soldats ivres, couchés en travers du vestibule. Il étendit les mains devant lui, en jurant, puis la tache de braise que le trou de la serrure arrondissait dans les ténèbres le guida vers la salle à manger.

Une surprise mêlée d'effroi l'arrêta un moment au seuil de la chambre.

Le vieux Francart, ligoté sur son fauteuil, penchait

la tête en fermant les yeux, et l'on entendait le dossier du siège craquer sous les saccades de ses épaules, que des râles secouaient. Il avait une plaie au sommet du crâne, un homme l'ayant frappé d'un coup de crosse, comme il cherchait à défendre sa fille à qui l'on arrachait ses habits. Sa femme était assise près de lui, et des cordes l'attachaient aussi à sa chaise. Elle se balançait de droite et de gauche d'un mouvement machinal, la bouche ouverte, en allongeant le cou. Ses cheveux gris tombaient le long de son visage comme des haillons déchirés ; elle regardait devant elle d'un œil vague, hébété, sans paraître voir sa fille, renversée à ses pieds. Et, par moments, elle poussait une clameur aiguë et déchirante, une clameur de bête mutilée, qui redoublait les sanglots de son mari. Elle était devenue folle.

Mais, soudain, un bruit 'terrible traversa le silence de la nuit. C'était un cri étrange qui semblait sortir du sol, un cri tendu de souffrance et d'agonie, où des râles de bête égorgée se mêlaient à des hurlements humains. Une épouvante passa comme un souffle de glace sur les cerveaux enflammés par l'ivresse. Les Prussiens empoignèrent leur fusil et sortirent en titubant.

Les uns crurent que des paysans massacraient leurs camarades, d'autres qu'ils étaient surpris par l'ennemi. En effet, des hommes armés s'avançaient dans l'obscurité ; on tira un coup de feu, puis deux, puis trois, et bientôt une fusillade crépita d'un bout à l'autre du village. Comme les officiers se précipitaient en ajustant leur tunique, un soldat, dissimulé derrière un arbre, mit en joue son capitaine qui, la veille, lui avait craché au visage pour une peccadille, et l'abattit sur le seuil du presbytère.

lOÔ LA TRUIE

Ensuite, on cria des ordres ; les hommes se rassemblèrent, et, déjà les détonations cessaient, quand on entendit des vitres voler en éclats.

On incendiait le village, sous le prétexte que des civils avaient attaqué les sentinelles.

Des lueurs coururent dans un tumulte de voix et de pas ; puis de grandes clartés trouèrent les ténèbres, et, soudain, une flamme énorme creva le toit d'une grange, d'où des gerbes d'étincelles jaillirent parmi des tourbillons de fumée.

Sur le chemin tout rouge, des ombres noires fuyaient éperdues. Devant la façade de l'école, on avait aligné une trentaine de paysans, avec le bourgmestre et le curé. Ils se tenaient immobiles, les bras en l'air, et les reflets de la fournaise éclairaient leurs visages, plus blancs que le crépi du mur auquel ils étaient adossés. Les femmes et les enfants étaient gardés à quelque distance ; ils se pressaient les uns contre les autres, coude à coude, la tête en avant, et une angoisse indicible convulsait leurs traits.

Il s'éleva de leur troupe des hurlements d'horreur, quand on commanda le feu. A la première décharge, la plupart des hommes tombèrent ; une seconde fusillade acheva les blessés, et ceux qui se tordaient encore sur le sol, on les larda à coups de baïonnettes. D'autres cadavres déjà jonchaient le chemin, sous une pluie de cendres et d'étincelles ; on en ramassa quelques-uns pour les lancer dans les flammes, en manière de récréation.

Un ronflement de bête monstrueuse montait des bâtiments incendiés, dont la chaleur devint si forte que tout le monde dut reculer dans les champs. Des clameurs sauvages retentissaient par endroits ; on entendait les chevaux ruer dans les écuries ; par les portes des

granges, les grains de blé étaient lancés sur la route comme des volées de plomb.

Aux premiers coups de feu, les époux Halleux s'étaient réfugiés dans leur cave, auprès de Flora, dont les cris avaient déchaîné la panique. Mais, la fumée les étouffant, ils voulurent regagner le rez-de-chaussée. Un souffle de fournaise leur grilla la face dès le seuil du vestibule, et les flammes les happèrent en mugissant. Peut-être seraient-ils parvenus à s'échapper, si la truie ne les avait renversés en fonçant d'un trait entre leurs jambes. Elle bondit vers le jardin avec des cris terrifiés, les oreilles collées au groin ; puis on la vit traverser la grand'route, où des moires ondulaient sur les reflets du brasier.

Bientôt, toute une partie du village flamba comme une immense torche.

Quand les troupes se rassemblèrent pour le départ, le jour se levait.

D'abord, ce fut une bande mauve qui se déroula derrière la colline, dont la crête boisée portait les ruines de Montbavoir ; puis une lueur indécise s'épandit sur les champs, où les prairies, les labours et les étendues de taillis commencèrent à dessiner leurs contours. Le chant du coq éveilla mille bruits dans la pâleur de l'aube ; un hibou, qui se tenait immobile sur un poteau, s'envola lourdement vers le bois le plus proche.

C'est alors que le soleil parut, éclatant et joyeux, entre les tourelles du vieux château, dont les murailles déchiquetèrent l'horizon. Aussitôt, les alouettes s'élancèrent vers le ciel, et l'on vit un brouillard s'étirer mollement le long d'une sapinière, où il semblait s'être couché pour la nuit, comme un voyageur fatigué. Tout devint frais,

allègre et cristallin. La rosée brillait sur l'herbe et le filigrane des fougères ; des gouttes tremblaient comme des mouches de diamant sur les toiles d'araignée tendues dans les haies d'épines. Une grande douceur flottait dans l'air, mais les fumées, montant encore du village et que le vent rabattait par moments sur la terre, mêlaient leur acre odeur aux parfums de la campagne.

Sur la place de l'église, Hoffmann, le meunier, était toujours attaché à son arbre. Une contraction tirait le coin de sa bouche, où les dents apparaissaient, jaunes et luisantes, et, entre les paupières entr'ouvertes, les yeux avaient une fixité vitreuse. Il était mort d'une congestion.

Un autre cadavre allongeait sa masse grise dans le jardin des époux Halleux. On l'apercevait de la .route par les fenêtres de la métairie, dont il ne restait que les murailles. C'était celui du jeune étudiant, qui s'était pendu à un des degrés de l'échelle, dressée contre un pommier. La langue, noire et tuméfiée, lui sortait de la bouche ; les pointes de ses bottes touchaient le sol, près de son sac, qu'il avait dû repousser du pied, après être monté dessus.

Les deux cadavres furent transportés à l'école par les soldats qui y avaient établi un poste d'occupation.

Au milieu de ce paysage de désolation et de mort, Flora, la belle truie, avait mis bas dans un fossé. Aussi indifférente que la nature aux œuvres des hommes, elle contemplait avec un grognement de béatitude les dix petits grouillant contre ses mamelles. Le soleil dorait l'épanouissement splendide de sa chair, et, par instants, son ventre énorme, répandu sur l'herbe, frémissait d'un court frisson, comme une nappe de blé mûr sous un souffle de vent.

Parmi les dieux, le principal objet de leur culte est Mercure, auquel ils croient devoir, à certains jours, immoler des victimes humaines.

Tacite. Mœurs des Germains, IX

Le château, dénommé Zonnehuis, dresse ses deux tourelles au fond d'une vallée découverte, où coule un ruisseau peuplé de grenouilles. Devant le perron s'étend une terrasse dont le mur de soutènement plonge à pic dans un large étang et supporte une balustrade en granit, envahie par un lierre. A gauche et à droite, des parterres de roses, d'œillets, d'héliotropes et de fuschias descendent en pente douce vers l'eau ; sur l'autre berge, de belles pelouses remontent vers le parc qui ondule lentement jusqu'à la grille de clôture, longeant la chaussée de Bruxelles. On y rencontre de place en place des îlots d'arbres, des saules solitaires, dont le feuillage se répand jusqu'au sol comme des chevelures dénouées, des buis taillés, des charmilles, avec quelques statues de marbre dans leur gaine. Au delà, s'ouvrent des perspectives sur la campagne.

La propriété est isolée, presque à égale distance de

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deux villages et à trois heures seulement de la capitale. Mais on s'y croit transporté à cent lieues de toute habitation. Pas de bruit : à peine si l'on entend parfois la plainte d'un essieu de charrette dans un chemin ensablé, un de ces cris gutturaux avec lesquels on conduit les bêtes, les claquements d'ailes des cygnes sur l'étang... Tout semble y reposer dans une paix bienfaisante, dans une sécurité heureuse. Et, sans doute, les hauts peupliers, qui entourent le parc d'un rideau verdoyant, dispersent-ils dans l'air, en balançant leurs cimes, tout ce qui pourrait être un rappel de la vie laide et brutale pour ceux qui viennent l'oublier dans ce paysage fertile et muet.

Quand l'Allemagne envahit le pays, le banquier Becquevort, qui était installé à Zonnehuis avec sa famille, résolut d'abord d'y rester. Mais, dès qu'il apprit que les armées de l'empereur confondaient la guerre avec le meurtre et le pillage collectifs, il jugea prudent de rentrer à Bruxelles, où il fit transporter son argenterie, ses automobiles, ses chevaux et les plus précieux des meubles et des toiles qui décoraient ses salons. La pratique des affaires lui ayant appris qu'il faut en toute chose faire la part du feu, il décida de ne pas emporter les vins. Il espérait que la joie de les découvrir détournerait peutêtre les Prussiens de saccager le château, s'ils venaient à l'occuper.

Un mois plus tard, ils l'occupaient. Trois officiers et un médecin, appartenant à la Kommandantur du bourg voisin, s'y étaient établis avec leurs ordonnances.

Le capitaine commandant était le baron Hugo von Ermel. On le rencontrait si fréquemment avec le lieutenant Joachim Hildebrandt que la malignité publique,

dans une grande ville, n'eût pas manqué de sourire de cette intimité touchante, en risquant quelques-unes de ces plaisanteries comme il s'en colporte dans les milieux où l'on feint d'ignorer que l'Allemagne est le pays du monde qui honore le plus la vertu.

Le baron von Ermel était un pesant personnage chauve sur le front, avec de fines moustaches coupées au ras de la lèvre, et deux petits yeux dont l'un était écarquillé par le monocle qui ne parvenait à se maintenir dans l'orbite qu'en refoulant une paupière sous l'arcade sourcilière et l'autre vers la pommette. Au saut du lit, il avait l'aspect d'un paysan poméranien ; mais l'uniforme lui prêtait fière allure. Il professait, d'ailleurs, qu'un beau visage est une marque d'effémination pour un officier prussien, lequel doit surtout s'imposer par la force et l'autorité. Aussi était-il vain de ses larges épaules, de son teint cramoisi et des dimensions de son bassin.

Un soir qu'ils étaient en galante compagnie, le lieutenant Hildebrandt lui avait assuré que sa croupe ferait la gloire d'un haras. Les gloussements sentimentaux des jeunes femmes auraient flatté son orgueil, si son ami n'avait souligné le compliment de cette moue pincée qui hfi tordait le coin de la bouche, chaque fois qu'il décochait un trait. Car le lieutenant était homme d'esprit ; il en avait autant qu'on en peut avoir en Allemagne, et du plus fin, de cet esprit léger, juste et gracieux, qui évoque le sourire de Platon et même celui de Henri Heine, quand cet infortuné poète ne gaspillait pas son talent en vains persiflages contre sa noble patrie.

Le baron, lui, brillait par d'autres talents Si son collègue le surpassait en atticisme, par contre il le domi-

nait par la capacité bachique et par la corpulence. Car Hildebrandt était svelte. Son visage, tout en méplats, paraissait contracté au-dessus du menton pointu ; des cheveux noirs se tordaient en mèches rebelles autour de son front, sous lequel les yeux dardaient leurs regards sombres et aigus.

On conçoit déjà qu'il devait exister des motifs de rivalité entre les deux hommes. Le lieutenant ne pardonnait pas ses quartiers au baron, qui lui enviait sa grosse fortune, dont il était prodigue. Il faut dire, d'autre part, que le capitaine avait été avantagé dans son avancement pour des raisons étrangères au service. Enfin, il y avait entre eux de certaines histoires de femmes qui, à elles seules, eussent suffi à brouiller des camarades moins tendrement unis. Von Ermel, notamment, ne parvenait pas à oublier que Hildebrandt l'avait supplanté près de l'épouse de leur colonel, une robuste Berlinoise, qui avait payé avec l'argent de l'un les dettes qu'elle avait contractées afin de permettre à l'autre de faire figure dans le monde distingué où ils étaient reçus. Néanmoins, ils continuaient à se fréquenter, car il en est de l'amitié comme des vieux habits, auxquels on s'attache d'autant plus qu'ils sont usés et ne réchauffent plus.

Arrivé le premier au château, le lieutenant s'était empressé de choisir une chambre. Par respect de la hiérarchie, il n'arrêta ni la plus grande, ni la plus luxueuse, mais il fit déposer son portemanteau dans une pièce de coin, fort coquettement garnie, et que le soleil éclairait pendant toute la matinée. Quand il y remonta quelques heures plus tard, il constata que le capitaine s'y était établi et avait fait transporter ses effets dans l'apparte-

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ment voisin, qui était incommode. Il ne souffla mot, mais, après le souper, il refusa poliment de jouer aux cartes, lorsqu'on l'y invita, et, sachant que son chef ne goûtait que la musique légère, il se mit au piano et, pendant une heure, exécuta des œuvres de Brahms et de Max Reger, sans interruption.

Le partage du butin provoqua entre eux d'autres dissentiments.

Le baron avait choisi la collection de médailles, les plus belles des faïences anciennes, tous les tapis d'Orient, deux pendules et quelques meubles, bref, tout ce qu'il lui était le plus facile d'écouler chez les antiquaires et les rabatteurs allemands à Bruxelles. Un piano Pleyel, la bibliothèque, un imperméable et de nombreux bibelots échurent au lieutenant ; les autres officiers se contentèrent de parts moins glorieuses, et l'on donna une machine à coudre au cuisinier, dont on appréciait les talents.

Déjà, Hildebrandt avait écrit à sa sœur et à sa maîtresse pour leur annoncer l'envoi prochain de ses cadeaux, quand von Ermel se ravisa et exigea les bibelots en échange de deux carpettes. Il y eut des récriminations, presque des injures ; mais les deux amis finirent néanmoins par s'accorder, et, le soir, au souper, une cordialité toute germanique régna entre les convives.

Aussi bien, le capitaine devenait-il d'une humeur charmante, dès qu'il s'asseyait devant une table abondamment servie. Il trouvait que l'air brabançon lui creusait l'estomac. De fait, il avait un appétit magnifique, et le cuisinier faisait merveille pour le satisfaire. Dès le premier plat, la sueur lui perlait au front, et

bientôt il renonçait à porter son monocle, qui lui glissait de l'œil dans son assiette. Personne ne faisait honneur comme lui aux vins de l'hôte absent. Il ne tarissait pas d'éloges sur leur excellence. On continuait à les déguster après le repas, devant les fenêtres ouvertes d'où le baron admirait la nature entre deux hoquets.

Parfois, les officiers faisaient une promenade sur l'étang, dans le canot amarré sous un saule, et où l'on transportait au préalable quelques bouteilles de Champagne. Les bouchons, en sautant, effrayaient les cygnes qui fuyaient à tire-d'aile sur l'eau moirée par les rayons de la lune, et, quand les armées allemandes avaient remporté un avantage ou s'étaient victorieusement repliées pour des raisons stratégiques ou humanitaires, tous entonnaient d'une voix poétique : Nun danket aile Gott ! Maintenant, remerciez tous Dieu !

On rentrait ensuite au salon et l'on continuait à boire.

Chaque soir, von Ermel invitait le lieutenant à faire quelques parties d'écarté. Il était rare qu'il le quittât sans lui avoir gagné une cinquantaine de marks. Hildebrandt abattait ses cartes d'un air impassible et perdait sans sourciller. Par moments, toutefois, un éclair sardonique glissait dans l'ombre de ses orbites, et il considérait son partenaire, puis ses voisins, en se caressant la moustache

Invariablement, le capitaine était ivre lorsqu'il regagnait sa chambre, où il avait fait descendre un tub découvert sous les combles, afin de s'y soulager l'estomac, selon les traditions de son pays.

Mais voilà qu'à plusieurs reprises, le baron ne parut pas au souper. On apprit qu'il passait ses soirées à Bruxelles. Bientôt, ses absences se multiplièrent, et

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Hildebrandt, agacé de n'en point connaître les motifs, observa devant les autres que leur chef réalisait ce tour de force de se montrer encore plus satisfait de lui-même qu'il n'était d'habitude. On le surprenait, en effet à siffloter d'un air gaillard et à se contempler dans les glaces, se lustrant les moustaches du bout des doigts et les cheveux du plat de la main.

Une nuit que le lieutenant venait d'écrire à sa sœur, qui, en le remerciant de ses cadeaux, lui avait rappelé sa promesse de lui envoyer aussi des bijoux français, il entendit une automobile ronfler sur la route, puis s'arrêter à quelque distance du château. S'étant penché à la fenêtre, il vit s'ouvrir une petite porte dans le mur de clôture, au fond du potager, et les silhouettes d'un officier et d'une femme se découper sur le sentier bleu de lune. C'était le capitaine ! Mais, avec qui ?

Intrigué par cette aventure, dont son ami ne lui avait dit mot, le lieutenant se leva de bonne heure, le lendemain, et, après avoir déjeuné, alla s'asseoir dans le hall où s'amorçait l'escalier.

Il vit l'ordonnance de son chef passer d'un air goguenard, avec un plateau chargé de petits pains, d'œufs et de confitures ; et, une heure plus tard, quand le commandant descendit, les reins cambrés et le jarret tendu, il feignit la surprise, en s'empressant vers la jeune femme qu'on lui présentait :

— Une compatriote, mon cher... Mademoiselle Frida Sturm...

C'était une fille au visage avenant avec des yeux ingénus, une poitrine de Walkyrie et le bassin aussi large que celui de son amant. Elle accueillit d'un sourire les compliments que le jeune officier lui adressa ; puis,

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tandis que von Ermel lisait les lettres qu'on venait de lui remettre, tous deux admirèrent le parc où l'on voyait les cygnes nager sur le reflet d'un nuage doré, qui, glissant avec eux, paraissait les porter dans sa rondeur concave. Pour traduire l'émotion que lui inspirait la poésie du paysage, Frida eut quelques soupirs qui soulevèrent sa gorge avec un tumulte parfait ; puis, plongeant la main dans son réticule d'argent, elle en tira un mouchoir parfumé, dont elle se tapota les lèvres.

Mais, à la vue de l'automobile qui attendait au bas du perron, Hildebrandt prit congé du baron et de sa compagne, et, avisant le chauffeur sur le seuil de la cuisine, lui glissa un billet de vingt marks dans les doigts :

— Vous reconduisez cette personne à Bruxelles ? Vous me direz ce soir son adresse !

Bientôt, on le vit s'absenter à son tour, sous divers prétextes, auxquels le capitaine parut croire tout d'abord. On finit, pourtant, par lui faire des observations. Il les écouta de cet air impassible dont il savait recouvrir ses sentiments les plus vifs, et, comme von Ermel, dont le caractère s'était aigri brusquement lui refusait une nouvelle permission en termes grossiers, il déclina, après le souper, l'invitation à jouer aux cartes.

Deux soirs de suite, il se retira dans son appartement, en alléguant une migraine violente ; mais, en même temps, il allumait un cigare, et, à minuit, quand le baron montait se coucher, il entendait le lieutenant chantonner dans sa chambre. Le troisième jour, il obtint la faveur qu'on lui avait d'abord refusée.

Les parties d'écarté reprirent donc. De nouveau, le commandant gagna, presque chaque soir, de petites sommes à son partenaire.

Cette chance persistante, bien loin d'adoucir son humeur, semblait la rendre à mesure plus acariâtre. Il devint dur, cassant, féroce sur la discipline. De rencontrer Hildebrandt dans le parc ou le vestibule, il lui passait dans les yeux des lueurs sinistres.

On se demandait quelle mouche avait pu le piquer, quand son caractère s'assombrit encore. Presque en même temps, comme s'il eût été touché par la contagion, Hildebrandt, lui aussi, se montra morose et taciturne. Les deux hommes avaient cessé leurs voyages à Bruxelles, et chacun constata que l'autre buvait et fumait moins qu'auparavant et s'échappait, après chaque repas, pour s'enfermer dans sa chambre pendant quelques minutes.

Un soir, en se déshabillant, le lieutenant crut remarquer qu'on avait fouillé les tiroirs de son lavabo. Au même instant, on frappa à sa porte. C'était le capitaine. Il lui demanda son cuir à aiguiser les rasoirs. Comme Hildebrandt le lui présentait, il observa, en le considérant d'un œil scrutateur :

— On dirait que vous êtes malade, depuis quelque temps ?

— Oui et non... je souffre un peu de l'estomac... Nous nous traitons trop bien ici...

— Peut-être... Moi aussi, j'ai l'estomac patraque... La vie de bureau ne me convient guère... Espérons que cela passera vite !... Bonne nuit !

Le lieutenant serra la main que son chef lui tendit ; puis il le regarda se diriger vers la porte, dont il ne put détacher les yeux aussi longtemps qu'il entendit son pas dans le couloir. Alors seulement, il brandit le poing en grommelant :

— Cochon ! C'est à toi sans doute que je dois cela !

Et, songeant à sa santé compromise, aux accidents lointains qui pourraient l'atteindre aux sources mêmes de la vie, il s'affaissa dans son fauteuil, accablé d'une tristesse rageuse, que la pensée du professeur Ehrlich ne parvint pas à adoucir.

Ayant regagné sa chambre, le capitaine fut assailli des mêmes sentiments. Lui aussi, dans son for intérieur, accusait son compagnon de l'avoir contaminé par le canal gracieux de leur maîtresse commune, et, si les murs qui les séparaient s'étaient soudain écroulés, les deux officiers se seraient apparus, les traits contractés de colère, un flacon de pilules à la main.

Ils continuèrent à se soigner en secret ; mais ils s'observaient réciproquement, afin de se surprendre quelque symptôme du mal dont ils étaient infectés. Et chacun se rassurait sur la bonne mine de l'autre, en y voyant la promesse de sa propre guérison.

Cependant, une haine sourde allait grandissant entre eux. Elle s'avivait sans cesse des mille tracasseries du service, d'un mot, d'un simple froncement de sourcil. Parfois, rien qu'à se dévisager, à se frôler du coude, les deux hommes sentaient monter en eux l'envie de s'égorger.

C'était le soir surtout, lorsqu'ils jouaient aux cartes, que leur ressentiment menaçait d'éclater. Ces parties d'écarté semblaient être devenues une nécessité dans la vie du commandant. Il aurait cru perdre le bénéfice le plus clair de sa journée si, en quittant la table de jeu, il n'avait pu empocher les quelques billets de banque qu'il parvenait presque toujours à gagner à son partenaire. Celui-ci continuait à jouer de son air impénétrable,

et seul le médecin, qui fumait la pipe en les regardant, observait que les mains du jeune officier étaient parfois agitées d'un léger tressaillement, quand le baron ramassait l'enjeu.

Tous deux s'étaient remis à boire, et il n'était pas rare que von Ermel trébuchât sur l'escalier, en montant à sa chambre, où le tub, un moment délaissé, avait repris la place d'honneur.

Une nuit que le commandant gagnait avec une veine insolente, il proposa de doubler, puis de tripler la mise. L'autre accepta.

Il se fit un silence. Le second lieutenant, qui passait ses soirées à lire, déposa son livre sur l'appui de la fenêtre et s'approcha de la table, où le docteur se pencha pour mieux voir. On eût dit les apprêts d'un duel.

Hildebrandt était devenu pâle ; mais il gardait tout son sang-froid. Ses paupières baissées voilaient le sombre éclat de ses yeux.

Il y avait quelque chose d'égaré dans les prunelles du capitaine, dont l'ivresse brûlait déjà le cerveau. Son cou rouge paraissait gonflé de sang extravasé ; une moiteur mouillait son front et ses tempes, où l'on voyait saillir des veines sous un faisceau de petites rides qui donnaient au visage une expression de ruse. Il serrait un cigare entre les dents, et sa bouche était pleine d'une respiration véhémente, pareille au souffle d'un fauve qui digère.

Il venait de ramasser l'enjeu pour la quatrième fois, quand le lieutenant tordit ses lèvres et, d'une voix qui s'étranglait un peu, lui décocha tout à coup :

— Voilà, vraiment, une veine de cocu, comme disent les Français.

Le baron releva la tête, et une rougeur irritée lui enflamma les yeux :

— Que voulez-vous dire ?

— Quelle question ! ricana Hildebrandt. Mais l'adage est connu...

— Sans doute... Seulement, il peut y avoir quelque insolence à le prononcer dans de certaines occasions !

— Par exemple, ajouta le lieutenant, quand la personne à qui on l'applique le justifie en tout point.

Le capitaine retira le cigare de sa bouche et le déposa dans le cendrier ; une crispation agita les muscles de ses joues. Il était si décontenancé par ce coup droit qu'il ne sut d'abord que répondre. Puis, il feignit un gros rire, et, tout en mêlant les cartes :

— En effet, fit-il, c'est juste... c'est parfaitement juste ! Car on peut gagner au jeu sans pour cela porter des cornes.

— En en faisant aux cartes, notamment, riposta l'autre, qui ne quittait pas des yeux les doigts de son interlocuteur.

Et, lui ayant arraché le jeu des mains :

— En trichant, comme vous venez de le faire, comme vous le faites depuis deux mois...

Le capitaine vacilla sur sa chaise, et l'on vit ses poings battre l'air, puis sa poitrine, tandis qu'un flot de sang lui empourprait la face :

— Moi, tricher ? Moi, un baron allemand ?

— Je répète, fit le lieutenant, que depuis deux mois vous trichez ici, tous les soirs, en cornant des cartes et en en faisant sauter. En voici deux que vous venez de marquer à l'instant ! Ces messieurs ont été témoins ! S'ils sont sincères, ils n'oseront me contredire !

— Allons, du calme ! prononça le médecin, qui ne tenait pas à se compromettre.

— Vous savez comment se règlent ces sortes d'affaires ! ajouta le jeune officier.

Les traits convulsés, les prunelles flamboyantes, von Ermel avait empoigné sa chaise. Il la brandit tout à coup au-dessus de sa tête et vociféra, en contournant la table :

; — Canaille ! Ivrogne ! Voulez-vous retirer ce que vous venez de dire !

— Pas un mot ! répondit l'autre, en portant la main à son revolver.

Les autres officiers voulurent s'interposer. Le baron les repoussa et fonça sur son adversaire. Il fit tournoyer sa chaise comme une massue ; mais l'ivresse l'aveuglait autant que la colère ; il accrocha le lustre à acétylène, dont les flammes s'éteignirent brusquement dans un bruit de verres brisés.

La lutte, alors, se poursuivit dans l'obscurité. Il y eut des hurlements, des injures, puis une furieuse bousculade au milieu des meubles renversés.

Soudain, un coup de feu éclata, puis deux, puis trois... Le plus jeune des officiers sauta par la fenêtre dans le jardin, pendant que le médecin se blottissait derrière le billard. Il ne se redressa qu'après avoir entendu les deux corps s'abattre sur le parquet ; et, quand les ordonnances accoururent sur le seuil de la salle, avec des bougies dont la lueur éclairait leurs faces blêmes d'épouvante, on aperçut le capitaine et le lieutenant râlant sur le sol.

— Les lumières ! les lumières ! éteignez les lumières ! cria le médecin. L'acétylène se répand dans la chambre !

Les tuyaux sont crevés ! Ouvrez les fenêtres ! Courez à l'appareil !

Et, comme des soldats se précipitaient pour ramasser les blessés :

— Ne les touchez pas, si vous avez des écorchures aux mains !

Les deux hommes moururent dans la nuit. Le commandant avait eu la poitrine traversée par une balle, Hildebrandt, l'intestin perforé en trois endroits. Ils furent enterrés avec les honneurs dus à leur grade.

Quelques jours plus tard, la commune fut frappée d'une amende de vingt mille marks, parce que des paysans, qui avaient réussi à s'enfuir, mais dont la culpabilité était établie par des preuves accablantes, avaient lâchement tué deux officiers allemands, en tirant sur eux par les fenêtres du château.

La jeune femme venait de s'asseoir sur son lit pour allaiter son enfant, quand le canon tonna au loin, par brusques saccades. Un frisson la parcourut, et, d'un geste instinctif, elle couvrit le petit de sa poitrine. L'ayant ensuite recouché, elle s'approcha de la fenêtre.

Au delà des champs, étendus le long de la route, le feuillage d'un bois tremblait dans la clarté matinale ; plus loin, la campagne ondulait sous le ciel frileux, où le soleil, se levant au-dessus de la vallée de la Meuse, dorait quelques nuages diaphanes.

Françoise resta un moment immobile le front contre la vitre. Elle songeait à son mari, dont la classe avait été rappelée, le mois précédent, et qu'elle avait accompagné à Dinant, où il s'était embarqué avec ses camarades. Comme il avait été brave jusqu'au bout ! Pourtant, en longeant une sapinière qui lui remémorait leurs premiers rendez-vous d'amour, il s'était détourné pour s'essuyer les yeux du revers de la main, et elle avait pleuré, le bras passé à son cou. Puis, tous deux avaient embrassé leur enfant, qui souriait aux arbres et aux oiseaux, en les montrant de son petit doigt.

A la gare, son chagrin se dissipa un moment aux chansons des soldats qui rejoignaient leur régiment. Mais,

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déjà, il fallait se quitter ! Elle vit un mouchoir s'agiter à la portière d'un wagon, et elle reprit le chemin de sa demeure en étouffant des sanglots.

Parvenue au sommet de la côte, devant la chapelle de la Vierge, elle recommanda son époux à Marie, et, lui présentant le poupon de ses mains défaillantes, le mit sous sa protection.

Les premiers jours, elle reçut des nouvelles de son mari, quelques mots hâtifs, mais pleins de gaîté et d'espoir. Il lui faisait même des recommandations au sujet d'ouvrages que son ouvrier pouvait achever.

L'arrivée des Français l'avait ensuite distraite de sa peine. Il y eut sur la route de continuels mouvements de troupes ; puis les combats s'engagèrent le long de la vallée de la Meuse.

La jeune femme vécut des heures d'épouvante dans la cave de sa maison et dans celle du vieux Martin, le fermier, dont l'habitation se trouvait à cent mètres de la sienne. Les obus déchiraient l'air et éclataient par la campagne avec un fracas furieux ; on entendait au loin la fusillade, et, quand on s'aventurait sur le chemin, on voyait d'immenses incendies à l'horizon.

Les Français s'étaient ensuite repliés : le gros des détachements d'abord, puis des officiers blessés, des soldats en désordre et sans armes... Et les Allemands étaient venus, noyant les routes comme un fleuve débordé.

Ce qu'elle avait pleuré, cette nuit-là, en songeant à son homme !

Lorsqu'elle fut habillée, elle lava son petit, et, comme elle achevait de déjeuner, le vieux Martin, sa femme et ses deux filles entrèrent tout à coup dans la chambre, pâles et haletants :

— Vite ! Venez avec nous, Françoise ! Les Prussiens tuent tout le monde dans la vallée ! Il y a des cadavres plein les rues de Dinant ! Si nous restons chez nous, nous serons massacrés ! Prenez de quoi vivre pendant quelques jours ! Nous connaissons une cachette !

La jeune mère saisit le bord de la table, où le café se mit à osciller dans sa tasse, puis elle regarda son enfant avec des yeux de somnambule, tandis que les ailes de soi. nez devenaient blanches.

— Dépêchez-vous ! Nous n'avons pas de temps à perdre !

Alors, elle se leva en chancelant, enfouit des vivres dans un cabas, avec son livret de caisse d'épargne, et, ayant enveloppé son fils dans un châle, elle suivit la famille du fermier, que deux servantes attendaient devant la porte.

Ils coupèrent à travers champs pour gagner le bois, dont un chemin contournait la lisière. Ils venaient de s'y engager, quand des bruits de pas frappèrent leurs oreilles. Ils se tapirent dans l'herbe, derrière les buissons qui étendaient un rideau vert entre les arbres, et ils aperçurent par les trous du feuillage trois uhlans chevauchant botte à botte dans un nuage de tabac.

Dès qu'ils eurent disparu, la petite troupe reprit sa course, comme des bêtes fuyant sous les broussailles.

Bientôt, un grand espace se découvrit, où des fumées estompaient le sommet d'une pente boisée, que des rochers dépassaient çà et là. C'était la vallée de la Meuse.

— Par ici ! fit le vieux Martin.

Les femmes le suivirent, rampant l'une derrière l'autre sous la futaie. Au bout de quelques pas, tous s'arrêtèrent, de nouveau inquiets... Non, rien ! Ils s'enhar-

dirent donc jusqu'à avancer encore d'une trentaine de mètres, et, comme ils quittaient le bois, en se dirigeant vers une roche dont l'ombre recouvrait une étendue de bruyères et de mousses, le fermier étouffa un cri, une main levée au-dessus de sa tête.

Françoise ferma les yeux, de crainte de s'évanouir ; mais, presque aussitôt, la voix de leur guide les rassura :

— N'ayez pas peur ! Ce sont des amis !

Et ils pénétrèrent dans une grotte, dont l'entrée s'ouvrait sur la crête du versant qui dominait la Meuse.

La première personne qu'ils y aperçurent fut le grand Hubert, un marchand de chevaux connu de tout le pays, où sa force, ses frasques et sa générosité inspiraient de la sympathie aux hommes et de la méfiance aux femmes. Il tenait un couteau de chasse dans la main :

— Vous nous avez donné une de ces frousses ! fit-il. Nous avons cru que c'étaient les Prussiens...

Il ajouta, avec un rire nerveux qui découvrit ses dents de fauve :

— Le premier qui se serait présenté, je lui aurais crevé la sous-ventrière...

D'autres villageois étaient assis avec leurs enfants dans la caverne, que le soleil éclairait de biais, laissant le fond dans une ombre poudreuse, où les visages découpaient des taches pâles sur la pierre. Françoise les reconnut tous, à l'exception d'un vieillard aveugle, dont les mains étaient agitées d'un tremblement continu.

Le grand Hubert était le seul qui restât debout. Ses cheveux roussâtres s'emmêlaient autour de son front, qu'une cicatrice balafrait dans la largeur. De longues moustaches se recourbaient sous son nez en bec d'aigle, et, tandis qu'il racontait comment il s'était échappé du

cabaret où deux autres clients avaient été tués avec le patron et sa femme, ses petits yeux noirs brûlaient comme deux pointes de feu dans sa face contractée. Son coutelas au poing, il montait la garde au seuil de la grotte.

Des buissons épais en masquaient l'entrée jusqu'à hauteur d'homme, de sorte qu'on ne pouvait pas l'apercevoir de la vallée. Car le coteau dévalait par pans brusques, presque verticaux, semés d'éboulis de roches et panachés d'arbustes.

A peine les paysans furent-ils remis de cette fausse alerte, qu'une rumeur monta soudain des berges de la Meuse, avec un roulement sourd où perçaient des cris déchirants. Ces bruits s'enflèrent d'abord ; puis il y eut des coups de feu.

Tous les visages s'étaient crispés de terreur. C'est alors que Hubert, s' allongeant sur le ventre devant la grotte, avança la tête entre deux buissons jusqu'à ce que son regard pût plonger dans la vallée.

— Prenez garde qu'on ne vous aperçoive ! lui recommanda-t-on. Vous nous feriez tous prendre !

Poussés par la curiosité, trois paysans le rejoignirent, et, s'étant assis le long de ses jambes, lui demandèrent ce qu'il voyait.

D'abord, il ne leur répondit pas ; puis, tournant la tête à demi, il leur jeta par-dessus son épaule, avec des intervalles entre ses phrases :

— Ce qu'ils en ont fait ! Les bandits !... Que de maisons incendiées ! Celles des Chabot, du vieux Remacle, des Beaufays, des Borsu, et un tas d'autres... Il y en a plusieurs qui flambent encore... Et, partout, des soldats... dans les rues, le long de l'eau... Que mijotent-ils ?

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En voilà qui courent... d'autres portent des bidons et entourent des cuisines de campagne... d'autres encore entrent avec des charrettes dans le parc du château... Tous les meubles sont alignés dans la cour, au milieu d'un tas de choses qu'on ne distingue pas... Et regardezmoi cela ! N'est-ce pas pitié ?

— Qu'est-ce que c'est ?

— Quoi ? Quoi ? Qu'y a-t-il ?

Tous les villageois s'étaient rapprochés du grand Hubert. Accroupis ou allongés sur l'herbe, ils s'efforçaient de saisir ses paroles, en se faisant un cornet de leurs mains. Seuls, le vieillard aveugle et Françoise avec son bébé étaient restés au fond de la grotte.

— Qu'est-ce que c'est ? répéta-t-on.

— Quatre petits garçons qui emportent sur deux bâtons un enfant dans un berceau... Les pauvres gosses ! Ils s'arrêtent à présent pour s'essuyer les yeux...

— Et les soldats ?

— Ils les laissent faire... ils ne les regardent même pas... Mais qu'est-ce que je vois ?

— Quoi ? Quoi ?

— Là-bas, près de la fontaine... oui, ce sont des cadavres, je ne me trompe pas... Ils forment un tas, en face du café Journez... et des cochons tournent tout autour... Et, vous savez, les Trois Tilleuls, devant l'église? Je croirais bien que deux femmes sont pendues à leurs branches.

— Les reconnaît-on ?

— Non, leurs têtes sont cachées par les feuilles. D'ailleurs, la distance est trop grande... on voit seulement leurs jupes qui dépassent... Un peu plus loin, un enfant est étendu, la face dans la poussière... et un gros chien

aussi... tous les deux morts, bien sûr !... Bon ! encore une maison qui flambe !

— Laquelle ?

— Je ne pourrais dire. On aperçoit les flammes qui crèvent le toit... Ce serait peut-être bien chez Jamollet ? Nom de Dieu, s'ils brûlent la mienne, ils me le payeront, les saligauds !... Ah ! Ah !

— Quoi ? Quoi ?

— Deux hommes avec une civière ! Ils sortent du jardin du docteur... ce sont ses fils, ses deux aînés, je crois... Les voilà qui ramassent le corps du petit garçon étendu près de la fontaine... leur jeune frère, sans doute? Ils pleurent si fort que leur tête remue comme si on frappait dessus...

— Les malheureux ! les malheureux ! gémit une vieille femme, en se prenant le visage dans les mains. Pourvu que leur mère ne soit pas là ! Comment vivre, avec de tels souvenirs !

— On ne voit pas le père, poursuivit le marchand de chevaux. Un si brave homme, et une bonne pratique...

— C'est lui qui soignait mes yeux, dit l'aveugle, qui avait entendu. Que Dieu le préserve !

— Les deux fils reviennent vers la maison avec la civière... Mais un officier accourt... il les arrête... Que leur veut-il ? Se démène-t-il, le possédé !... Ah ! par exemple ! Voilà qu'il les force à rejeter le corps de leur frère sur le pavé, et c'est le cadavre du chien qu'ils doivent emporter... Chien, lui-même ! Faut-il qu'ils soient morveux pour faire des choses pareilles !

Mais, soudain, le corps du grand Hubert se trémoussa sur l'herbe :

— Ah ! Ah ! Bravo ! Celui-là, du moins, ne se laisse

pas faire !... Mais, c'est Louis, vous savez, Louis le forgeron ! Oui, c'est lui, je le reconnais !... Deux soldats l'entraînent vers l'église... mais ce qu'il les secoue ! Bon ! voilà qu'il cogne à présent... Vlan ! un Prussien par terre... l'autre aussi... Quelle danse ! Bravo, Louis !

— Plus bas, Hubert ! Parlez plus bas !

— Aïe ! Aïe ! le premier s'est relevé... il fonce avec son fusil... Malheur ! Louis a son compte, la baïonnette lui est entrée dans le ventre... Il se tord sur le pavé comme un ver... on le ramasse...

Le paysan demeura quelques secondes immobile et muet, dressé sur ses poings, la nuque agitée d'un frisson ; puis il se retira soudain d'un mouvement brusque, et tous, derrière lui, se rejetèrent dans la grotte, s'imaginant qu'on l'avait aperçu et mis en joue :

— Je ne peux plus regarder... je ne peux plus... ça me retourne le cœur ! Les bandits ! Savez- vous ce qu'ils ont fait ? Ils ont lancé Louis dans une maison en flammes !... Dans une maison en flammes ! Est-ce qu'on imagine des choses pareilles ! Les démons !

— Malheur à nous, s'ils nous découvrent ! murmura un villageois. Heureusement que les gens du pays connaissent seuls cette cachette !

— Que le bon Dieu nous ait en sa garde ! gémit une vieille femme.

— Le bon Dieu ! Le voilà, mon bon Dieu ! répondit le grand Hubert, en brandissant son coutelas. Ils ne m'auront pas vivant. J'en crèverai quelques-uns avant d'être descendu !

— Faudra pourtant que nous sortions d'ici ! fit le vieux Martin. Moi, je n'ai des vivres que pour trois jours.,.

— Moi, je n'en ai pas ! dit Hubert, en promenant un

l'enfant 131

regard d'épervier sur les paquets de victuailles répandus sur le sol.

— Ni moi ! ajoutèrent plusieurs voix.

— On s'arrangera, fit le fermier. D'ailleurs, d'ici là, il se passera peut-être beaucoup de choses... Les Français peuvent revenir en force...

Alors, sa femme se prit à sangloter :

— Nous vivions si heureux ! Personne de nous ne demandait la guerre ! Elle m'a déjà pris mes deux fils ! Reviendront-ils jamais ? Et maintenant, on va détruire notre maison et nos bêtes qui nous ont coûté tant de peines !... Comment tout cela finira-t-il ? Les maudits ! Les maudits !

— Ne vous plaignez pas ! dit l'aveugle. Au moins, vous en avez vu tomber par centaines dans les champs ! Moi, je mourrai sans avoir vu la charogne de l'un d'eux... Si seulement je pouvais en sentir un se refroidir dans mes mains !

Mais, de grands cris s' élevant soudain de la vallée, Hubert retourna s'embusquer à plat ventre entre les buissons, et quelques-uns de ses compagnons se tapirent derrière lui.

— Qui donc crie ainsi ?

— Ce sont les hommes du village qui sortent de l'église... Ils sont bien cent... cent cinquante... deux cents, me semble-t-il. Le curé est avec eux... oui, c'est le curé Pirard... Il parle à un officier qui le menace de son revolver... Où les conduit-on ? Déjà, on les arrête... voilà qu'on les aligne le long de l'eau... Ecoutez comme ils supplient ! Les soldats les poussent sur deux rangs... Mais... on dirait que les bougres préparent un mauvais coup... car ils amènent deux mitrailleuses, et leur aumônier a l'air de dire des prières...

Des femmes, dans la grotte, éclatèrent en sanglots :

— Les malheureux ! Les malheureux ! Non, n'est-ce pas, on ne va pas les tuer ?

— Si... si... il va se passer quelque ch^se... les soldats courent, car des hommes veulent se sauver... Il y en a qui se traînent sur les genoux, en se tordant les bras... On s'apprête à tirer !

Hubert se prit la tête entre les poings et l'enfouit dans l'herbe, en même temps que les mitrailleuses déchiquetaient l'air de leurs claquements répercutés. Quand il se retourna, les paysans lui virent une face livide, où coulaient de grosses gouttes de sueur.

Tous se serraient les uns contre les autres ; il y en avait qui grelottaient d'épouvante ; l'aveugle avait la bouche grande ouverte, et ses mains tremblaient si fort que tout son corps en était secoué Françoise crut qu'il allait s'évanouir et leva un bras pour éviter qu'il ne tombât sur son petit. Mais le vieillard renversa la tête contre la roche ; un hoquet agita sa gorge, et il se mit à tousser dans son mouchoir qui se couvrit de sang.

Alors, la jeune femme ferma les yeux, et, songeant à son mari, livré aux hasards de la guerre, à son enfant, qu'on lui tuerait peut-être, à sa maison dont elle ne retrouverait sans doute plus que les ruines, elle s'abandonna au désespoir.

— C'est fini ! prononça Hubert, comme les détonations cessaient tout à coup.

Et, ne résistant pas à l'envie d'embrasser toute l'horreur du massacre, il retourna à son poste d'observation.

— Tués ! Tous tués ! fit-il. Plus un ne bouge ! Quel carnage ! Est-il Dieu possible ? Il y en a qui sont tombés

les uns sur les autres... ils forment des tas sur la route ! Et les femmes, à présent, qui sortent de l'église !

— Les malheureuses ! Les malheureuses ! Va-t-on aussi les tuer ?

— Ecoutez comme elles hurlent à la vue des cadavres ! On en voit qui tombent évanouies... d'autres se jettent comme des furies sur les soldats... Eux, les repoussent à coups de pied... En voilà qui courent jusqu'au rivage pour se pencher sur les morts !

Des sanglots, des soupirs convulsifs montaient sous la voûte de la caverne. Au même instant, le silence fut traversé par des cris terribles, des cris de souffrance et d'agonie, qui coururent par tout l'horizon.

Les paysans se regardaient avec des yeux de terreur, sortis des orbites, quand d'autres cris s'élevèrent derrière eux. Le petit de Françoise s'était mis à hurler, en se tordant sur les bras de sa mère.

Ayant dégrafé son corsage d'un geste fiévreux, la jeune femme lui présenta le sein. Mais l'enfant, après avoir bu avec avidité, recommença de crier, en vomissant une partie du lait qu'il venait d'absorber.

— Faites-le donc taire ! gronda le marchand de chevaux. Si on l'entend, on viendra nous massacrer !

— Mais que voulez- vous que je fasse ? implora Françoise, dont le visage était devenu si pâle qu'il semblait s'être vidé de tout son sang.

— C'est à vous de savoir !

— Votre lait aura tourné, rapport aux émotions, assura une vieille. Ça arrive...

La mère couchait le poupon dans tous les sens, et ses mains tremblaient si fort qu'elle faillit plusieurs fois le laisser tomber.

— Il faut qu'il se taise, pourtant ! reprit Hubert. Il va tous nous perdre ! Ma peau vaut bien celle d'un enfant.

— La mienne aussi, ajouta l'aveugle, qui venait de se lever.

Se tenant debout contre la roche, il dardait devant lui ses grandes prunelles vides :

— Mettez-lui la main sur la bouche ! Moi non plus, je ne veux pas mourir !

— Mais, je F étoufferais ! râla la pauvre femme, dont la poitrine hoquetait de sanglots.

— Eh bien ! qu'il étouffe ! répondit un gros homme, à qui deux fillettes s'accrochaient en pleurant. Nous sommes plus de trente ici ! Nous avons des familles à élever, nous ! Si on vous tue, votre petit mourra quand même, Dieu sait dans quelles souffrances !

Tous à présent s'agitaient autour de Françoise avec des gestes de reproche et de menace. Elle les considérait d'un regard hébété, le visage convulsé par une angoisse indicible, et les larmes j aillissant de ses yeux tombaient sur l'enfant couché dans son giron.

Seuls, les époux Martin et leurs filles se tenaient à l'écart. Sans doute, le fermier eût intercédé pour sa voisine, s'il n'avait été effrayé par l'expression terrible du grand Hubert, qui se promenait de droite et de gauche, levait les bras et tournait sur lui-même en se mordant les lèvres. Il le vit ensuite s'arrêter au seuil de la grotte, tendre l'oreille derrière les buissons, puis disparaître sans rien dire. Peut-être était-il parti à la recherche d'un nouveau gîte, trouvant celui-ci dangereux ?

Mais il rentra aussitôt après, son couteau à la main, avec l'air effaré d'une bête traquée :

l'enfant 135

— Les Prussiens montent dans le bois ! On les aperçoit d'ici ! Ils vont entendre et accourir ! Nous serons tous tués ! Faites donc taire votre petit... de force, s'il le faut ! Il mourra quand même sans souffrance...

Alors, Françoise couvrit l'enfant de son corps, et une plainte sourde lui échappa :

— Je ne pourrais pas ! Je ne pourrais pas ! Pardon, pitié pour lui !

Hubert trépignait d'impatience et de colère :

— Si vous ne pouvez pas, un autre le fera ! Il le faut ! Et, comme la mère continuait à le regarder de ses

yeux hagards, d'où coulaient deux ruisseaux de larmes :

— Il le faut ! Il le faut ! répéta-t-il.

La jeune femme recula, béante d'horreur; mais, avant qu'elle eût pu prévenir son geste, le marchand lui enleva l'enfant. Elle eut une clameur de bête mutilée, se laboura la face avec ses ongles, puis roula sur le sol en poussant des cris aigus :

— Grâce!... Grâce!... Mon petit... rendez-moi mon petit !

Ensuite, ses plaintes cessèrent, et elle sanglota, le visage dans la poussière, les poings fermés sur les oreilles. Son corps, secoué de convulsions, palpitait contre le sol, où elle étouffait un râle bas et continu ; puis elle se mit à creuser la terre de ses doigts, comme pour y faire un trou et s'y cacher.

Mais, soudain, elle se redressa. Ses cheveux répandus lui tombèrent sur les joues, où du sang suintait des écorchures que ses ongles y avaient faites. Quelqu'un venait de lui toucher l'épaule.

Le grand Hubert était devant elle, livide et chancelant. Il tenait le bébé sur ses bras. N'ayant pas eu la

136 l'enfant

cruauté de le tuer, il l'avait remis à son voisin, qui, pour la même raison, s'en était déchargé sur un autre, et le poupon lui était revenu, après avoir passé par toutes les mains :

— Tenez ! le voilà, votre enfant ! Moi, je ne pourrais pas ! J'aime mieux mourir que de faire du mal à un pauvre innocent.

La mère se jeta sur son fils, en suffoquant de bonheur, et le couvrit de baisers.

Au même moment, il se fit un bruit de pas, et deux soldats allemands, surgissant devant la grotte, parurent soudain emplir tout le ciel.

M. Gabriel Saglieri, prince des mandolinistes, avait l'habitude d'entrer chez l'éditeur Schreiber chaque fois qu'il passait devant sa boutique, dont les deux vitrines s'alignaient, proche le Conservatoire de musique, sous une enseigne sculptée représentant Sainte Cécile. Il y entrait pour différentes raisons, qu'il n'avait jamais déduites avec précision.

M. Schreiber ayant édité ses œuvres, il était naturel que le musicien s'intéressât avec zèle à sa santé et à la vente des compositions qui constituait pour tous deux une source de profits. Il s'arrêtait aussi dans ce magasin, parce qu'il était certain d'y rencontrer des élèves du Conservatoire, qui venaient y fumer une cigarette entre deux cours, en médisant du préfet des études, qui était leur bête noire, et de certains de leurs maîtres, qu'ils traitaient de vieilles bêtes. Or, M. Saglieri aimait la jeunesse.

Des jeunes femmes fréquentaient aussi la maison Sainte-Cécile. C'étaient des artistes lyriques, des professeurs de chant et de piano, autour de qui les apprentis

sorciers se multipliaient avec un empressement que l'on eût pris pour un hommage au talent, si l'on n'eût remarqué qu'ils négligeaient les laides pour les jolies et que ni l'âge ni la vertu n'avaient d'attrait pour eux.

Enfin, la boutique était-elle vide, M. Saglieri avait encore la ressource de faire un bout de causette avec le gérant, M. Jacques Pierret, un garçon glabre et hirsute qu'on eût dit échappé d'un conte d'Hoffmann. Il avait de longues dents, que le rire découvrait jusqu'aux gencives, et des yeux énormes, qui paraissaient grossis par le verre des lunettes.

Bien plus que la Sainte Cécile en pierre ornant la façade, M. Jacques Pierret était la véritable enseigne de la maison. On eût difficilement trouvé dans tout Bruxelles un musicien qui ne le connût pas. Presque tous le tutoyaient et l'appelaient Fafner, parce qu'il veillait avec un soin jaloux aux intérêts de son patron.

Son type étrange, qui tenait du compositeur méconnu et de l'anarchiste russe, ses manières débraillées et son éloquence pittoresque contrastaient avec la physionomie de l'éditeur.

Tandis que Fafner grimpait sur les échelles avec des gestes envolés et pulvérisait d'un mot des gloires consacrées au profit d'artistes obscurs, M. Schreiber, menu, bonasse et circonspect, restait enfoui toute la journée derrière ses partitions et ses livres de comptabilité. Il parlait peu et ne souriait jamais que du bout des lèvres, comme s'il eût craint de les user. Ses regards semblaient s'égoutter un à un de ses petits yeux, des yeux de Japonais, dont il avait la moustache maigre et courbée aux coins de la bouche. Quand on le voyait, penchant sur ses registres sa tête brune où se posaient les mouches,

il faisait penser à une taupe absorbée par ses travaux ténébreux.

M. Saglieri, prince des mandolinistes, serrait la main aux deux hommes et, de sa voix chantante où l'accent italien ajoutait à la douceur française, échangeait avec eux des souhaits de bonne santé et de contentement.

Fafner, qui était romantique, le questionnait sur ses folles maîtresses ; mais M. Schreiber, qui n'était que Prussien, se contentait de lui demander des nouvelles de ses enfants. Et M. Saglieri répondait en souriant qu'ils allaient tous fort bien.

En réalité, M. Saglieri était un époux modèle et ne vivait que pour sa nombreuse famille, qu'il élevait dignement.

S'étant avisé un jour qu'il ne ferait jamais qu'un violoniste médiocre, l'ingénieux Italien, qui grattait élégamment de la mandoline, se donna tout entier à cet instrument. Il en joua bientôt avec une virtuosité vertigineuse, grâce à son assiduité et à un don des dieux qui jadis favorisèrent Orphée. Il ne tarda point à former des élèves, puis un orchestre à plectres, qui exécuta des transcriptions d' œuvres classiques avec la verve stridente d'une nuée de sauterelles saccageant un champ de notes.

Des femmes du monde s'initièrent sous sa direction à cet art délicat ; il fut invité dans les salons, où son urbanité, sa chevelure bouclée et sa maîtrise lui valurent les succès les plus flatteurs. Mais la gloire ne l'avait pas grisé. Resté modeste et gracieux, plein d'un tact et d'une décence que l'on s'étonnait de rencontrer chez un Napolitain, il était estimé de tous ses confrères, même de ceux qui lui enviaient sa fortune.

La bienveillance lui était si naturelle qu'il continua à fréquenter chez Schreiber, après que le pays eut connu les horreurs de la guerre et les souillures de l'occupation. Il aimait pourtant la Belgique comme une seconde patrie, mais il eût craint de peiner l'éditeur en ne se montrant plus dans sa boutique ou en espaçant ses visites.

Les premiers temps, il est vrai, les deux hommes restèrent sur une prudente réserve. Cette réserve était dans les habitudes de l'Italien, et plus encore de l'Allemand. Mais, au heu que le musicien 1a tempérait par un sourire aimable, M. Schreiber en exagéra l'expression par des regards ombrageux et par un bégaiement que personne ne lui avait connu jusqu'alors. Heureusement, Fafner dissipait vite cette gêne, en proférant sur des personnes étrangères au conflit quelques aphorismes vigoureux qui en faisaient de sublimes génies ou des crétins exemplaires.

Un soir, pourtant, on vit le mandoliniste entrer dans le magasin d'un air irrité. Contenant avec peine l'indignation qui soulevait son cœur de père, il flétrit les atrocités que les Prussiens avaient commises d'un bout à l'autre du pays. Ne venait-on pas d'exhumer, dans un village du Hainaut, une petite fille dont les mains avaient été coupées ? Sentant que le terrain devenait de cendres brûlantes, Fafner, diplomate à ses heures, s'enleva sur l'échelle avec une précipitation qui ne semblait pas indispensable, et sa tête disparut dans un casier vide, sous un buste de Brahms, dont la barbe s'était fleurie d'une poussière classique.

M. Schreiber émit des doutes, d'une voix blanche, sur la véracité de ce récit ; mais l'Italien soutint qu'il

le tenait d'une personne digne de foi. L'Allemand, alors, battit des paupières, se passa la main sur le front en poussant un soupir, puis enfouit son visage dans un livre de comptabilité, en même temps que Fafner sortait le sien d'entre les rayons, dont la crasse avait souillé ses joues. Il détourna aussitôt l'entretien, en demandant à M. Saglieri si ses amours se ressentaient de la dureté des temps.

Deux jours plus tard, M. Saglieri était arrêté et conduit à la Kommandantur.

Un major allemand s' étant présenté à la maison Sainte-Cécile pour acheter une partition, M. Schreiber lui avait demandé s'il était vrai que leurs soldats eussent coupé les mains à des enfants. L'officier se récria, puis promit de se renseigner, et, le lendemain, vint réclamer le nom de la personne qui colportait cette histoire. Et le marchand avait dénoncé son ami.

Le musicien se montra stoïque et fier dans l'infortune. Il ne s'indigna point quand l'éditeur déposa devant le juge, en sa présence. Soupçonnant qu'il avait manqué de loyauté et de noblesse, M. Schreiber essaya de s'excuser, en protestant qu'il n'eût point trahi son client s'il avait su lui causer d'aussi graves ennuis.

— Qu'est-ce à dire ? interrompit le magistrat. Ce sont là des regrets superflus ! Vous avez agi comme un Allemand devait le faire.

— C'est aussi mon avis, déclara l'Italien avec un sourire méprisant.

Il fut condamné à trois ans de forteresse, pour diffamation de l'armée allemande, et reconduit à la Kommandantur, pendant que M. Schreiber allait vider quelques chopes, afin d'apaiser sa conscience.

Trois ans de forteresse ! Le musicien vit sa femme et ses enfants dans la misère, lorsqu'ils auraient épuisé leurs économies, si péniblement amassées. Il connut des heures de morne désespoir sur le sac de paille hachée qui lui servait de couchette, et où les puces grouillaient, lui rappelant son pays natal.

Ils étaient quinze dans la même chambre, de tout âge, de toute condition, mais fraternisant dans la haine de l'ennemi commun. Il y avait là, notamment, deux marchands de journaux prohibés, qui jouaient au sautemouton pour se distraire, un auditeur militaire et un cocher de fiacre, un vannier nomade, un banquier juif et un ventriloque qui amusait la compagnie par mille facéties du tour le plus fin. C'est ainsi qu'il imitait Bethman-Hollweg, dialoguant avec le chiffon de papier qu'il ne parvenait pas à digérer ; le kronprinz Usant un ordre du jour à son état-major de déménageurs, dans une cave qu'ils venaient de vider de haute lutte ; Guillaume II haranguant ses troupes du fond de la tranchée qu'il avait dans le ventre. Il terminait son intermède par le duo de Manon : « Nous irons à Paris ! », chanté par le kaiser et von Kluck.

Le mandoliniste avait comme voisin de grabat un père capucin, sur qui l'on avait découvert quelques numéros de la Libre Belgique, et un vieux jockey anglais, retiré du turf, qui, s'étant cassé la jambe au saut du lit, n'avait pu se présenter au Meldeamt dans les délais prescrits.

Les journées paraissaient longues aux malheureux détenus. L'Italien s'efforçait d'en rompre la monotonie en jouant aux cartes avec un professeur, qui employait aussi ses loisirs à repasser mentalement son traité de

trigonométrie. On le voyait, les yeux au plafond, remuant les lèvres avec une jouissance mathématique, tandis que le capucin, le regard en terre, marmottait des prières dans sa barbe roussâtre, où il se plaignait d'éprouver des démangeaisons suspectes.

Un soir que M. Saglieri venait d'avaler son souper, composé d'un rollmops et d'une tasse de cacao, un soldat le réclama et le conduisit dans une salle brillamment éclairée, où plusieurs officiers étaient assis autour d'une table. L'un d'eux lui demanda s'il était exact qu'il jouât de la mandoline avec une maîtrise incomparable. Le musicien répondit qu'il croyait en jouer avec quelque habileté. Alors l'officier lui annonça qu'il était autorisé à faire prendre son instrument, qu'on lui remit, en effet, le lendemain, dans la matinée.

M. Saglieri commença par régaler ses compagnons de quelques airs, dont le succès parut contrarier le ventriloque, qui avait été jusqu'alors la vedette de la troupe.

A la nuit tombante., on vint de nouveau le chercher, et, quand il arriva dans la salle où il avait été reçu la veille, les officiers l'accueillirent d'un sourire, et l'un d'eux, s'étant levé, lui confia qu'ils seraient heureux d'entendre un artiste dont on leur avait dit merveille. Ils le laissaient libre d'apprécier si la faveur qu'on lui avait accordée méritait celle qu'on espérait de lui.

— Donnant donnant ! répondit l'Italien.

Et on lui apporta sa mandoline.

Par amour-propre et par un point d'honneur national, M. Saglieri s'efforça de se surpasser. Il se surpassa. Il improvisa en songeant à son pays natal.

Les notes s'échappèrent d'abord avec un bourdonnement léger, comme des abeilles d'une ruche. Mais, les

souvenirs se colorant soudain dans sa mémoire, le Napolitain revit le quartier où il avait passé son enfance. Il revit ses ruelles débraillées, roulant pêle-mêle, sous une bande de ciel bleu, tout un peuple agile et bavard, des mendiants en guenilles, des chanteuses ambulantes, des ânes dont le sabot glisse sur des écorces de pastèques, des moines aux visages réjouis. .. Alors du soleil lui passa dans les doigts, et des trilles de plus en plus fringants lancèrent dans la salle des volées de perles sonores. On les entendit rouler sur une tenue de notes graves, puis rebondir aux premiers accords d'un refrain populaire qui éclata tout à coup avec une verve canaille. Ensuite, il se fit une accalmie, et un chant plaintif s'éleva par ondes successives, comme le murmure des flots contre un rivage creux. A chaque pause, les cordes frémissaient avec douceur, pour exprimer le fourmillement lumineux de l'eau sous l'azur. Mais, de nouveau, l'air s'ébouriffa d'arpèges dans un crescendo endiablé que scanda un rythme de marche militaire : toute la gaîté d'une école gambadant autour d'un régiment, sous des balcons où s'accoudent des jeunes filles aux beaux cheveux.

Les Allemands écoutaient, conquis par cette musique de félicité expansive et de soleil. L'un d'eux, qui avait la face hérissée de poils roux, souriait en ouvrant une bouche humide ; un autre penchait sur la mandoline son profil busqué, où les paupières ne battaient plus ; un troisième s'était renversé dans son fauteuil, les deux pieds sur la table, et une légère rougeur, comme un

fard, colorait ses joues.

Tous finirent par se rapprocher de. l'Italien, et, sur leurs rudes visages, couturés de balafres, se jouait une douceur bienveillante, qui, bien mieux que leurs

cris, exprimait l'enchantement où ils s'étaient laissés prendre.

Plusieurs soirs de suite, ils firent revenir M. Saglieri. Après l'avoir entendu, ils l'entretinrent de son art, de son pays, de sa famille, et ils parurent s'attendrir lorsqu'ils apprirent qu'il avait quatre enfants ?

Cependant, l'Italien s'étonnait qu'on ne l'envoyât pas en Allemagne. Sans doute attendait-on d'avoir d'autres condamnés pour les expédier en une seule fournée ?

Mais voilà qu'un matin, il fut appelé chez le juge. Celui-ci, aussi aimable soudain qu'il avait été rogue jusqu'alors, lui annonça qu'il venait d'être gracié. Il le complimenta de cette faveur et du talent qu'il avait sur la mandoline.

M. Saglieri n'en demanda pas davantage. Dès qu'on eut signé la levée d'écrou, il se précipita dans la rue, où la joie de la liberté reconquise, la surprise du grand air, le plaisir de marcher dans le soleil, lui donnèrent un étourdissement. Il reprit le chemin de sa maison, plus léger que la musique dont le charme l'avait libéré.

Huit jours plus tard, Fafner, toujours soucieux d'harmonie, réussit à le réconcilier avec le marchand de musique. Rien d'étonnant ! Ils étaient tous trois intéressés à cette réconciliation, et, dans les affaires humaines, l'intérêt finit toujours par primer le sentiment. M. Schreiber croyait s'assurer par là le pardon de sa faute et rattrapait un client qui, en lui échappant, lui en aurait fait perdre d'autres. Le musicien retrouvait un éditeur dont il avait toujours eu à se louer, et Fafner, en rendant service à son patron, se poussait dans sa faveur et s'établissait plus solidement dans la maison. Ce n'est donc pas pour sa moralité que l'on pourra

jamais reprendre ce récit. Mais il faut craindre que des savants, travaillés de cette vaine curiosité, qu'il serait opportun de réprimer, ne le soumettent quelque jour à ce qu'ils appellent la critique des sources. On connaît leur obstination à nier le merveilleux et à vouloir en toutes choses découvrir la vérité, laquelle, étant aride et désolante, devrait être bannie des rapports sociaux. On ne s'étonnera donc pas s'ils se risquent à prétendre que M. Saglieri ne dut pas son élargissement au charme de sa musique, mais aux démarches que M. Schreiber multiplia dans les bureaux de la Kommandantur , par crainte de représailles, dont la moindre eût été la désertion de son magasin.

Personne, heureusement, ne les croira. Les lecteurs intelligents se souviendront que les fables trouvèrent toujours plus de crédit que la réalité auprès des esprits fermes et clairvoyants. Ils savent que seule la légende, qui créa les héros et les dieux, enseigne la vérité générale, au lieu que l'histoire se contente de consigner des faits, en les représentant, d'ailleurs, fort différents de ce qu'ils furent. Ils n'admettront pas que M. Saglieri, prince des mandolinistes, ne soit pas venu sur la terre pour y renouveler le mythe d'Orphée, qui, comme chacun sait, charmait les animaux.

Lorsque Marie Clairvaux quitta le pensionnat, où les bonnes sœurs lui avaient orné l'esprit selon les fortes traditions de la maison, elle savait chanter des cantiques, préparer des confitures et faire d'innombrables travaux à l'aiguille, compliqués, coûteux et ne servant à rien. Quant à ses autres connaissances, elles lui permettaient tout juste de constater que son père en manquait totalement.

Devenu veuf vers la cinquantaine, M. Clairvaux ne vivait que pour cette unique enfant qu'il destinait à un beau mariage. La ferme Sainte-Barbe, qu'il avait acquise avec cinq maisons, situées près de l'église, et le bois d'Àmercceur tapissant la colline où s'abritait le village; ses fonctions de bourgmestre ; la sympathie dont il jouissait dans le pays et le sentiment exagéré qu'il avait de sa surface sociale ; tout cela l'autorisait à briguer pour gendre un notaire ou un médecin. Il professait qu'une grosse dot détermine les inclinations les plus durables, et, comme Marie était par surcroît une superbe fille, il ne doutait pas qu'elle s'établirait tôt ou tard avantageusement.

Au vrai, l'amour paternel ne l'aveuglait pas. Mlle Clairvaux avait la poitrine magnifique, le teint vermeil, avec

de grands yeux dont aucune inquiétude ne troublait jamais la limpidité. Pendant les deux années qui suivirent sa sortie du couvent, elle s'épanouit comme une plante riche de suc et de couleurs, mais, par contre, elle parut oublier les manières distinguées qu'elle avait apprises des bonnes sœurs. Bien loin de devenir une demoiselle accomplie, elle contracta les allures et les goûts d'une fermière.

Elle n'était heureuse qu'à la ferme, en caraco de coutil, dont elle retroussait les manches sur de beaux bras qu'un duvet blond lustrait à la lumière. Les travaux des champs lui étaient aussi familiers que les besognes du ménage, et sa grande passion, c'était les animaux. Elle les soignait avec des tendresses maternelles et leur prodiguait mille noms d'amitié. Elle éprouvait autant de plaisir à traire une vache qu'à surveiller la portée d'un lapin. Longeait-elle la prairie, les chevaux qui y pâturaient venaient tendre la tête à ses caresses pardessus la haie de clôture, et, lorsqu'elle s'approchait de la porcherie, on entendait les cochons frotter leurs flancs contre la porte et pousser le groin dans son ouverture, avec des reniflements joyeux. Quant au chien Fidèle, il s'était fait son garde du corps. Elle ne pouvait quitter la maison sans qu'il fût à ses trousses, et ses gros yeux avaient des douceurs mouillées, pour peu qu'elle le grondât. Elle régnait vraiment sur le peuple des écuries et de la basse-cour comme une divinité champêtre, dont elle avait la santé éclatante, les grandes prunelles vides et le front borné.

C'était sans comparaison la plus belle censière du pays, et secourable aux pauvres, et toujours le cœur à rire et la langue à plaisanter. Voilà ce que pensaient

d'elle tous les garçons du village. Aucun d'eux, toutefois, n'en paraissait aussi féru que Constant Riga, le maître valet du père Clairvaux.

Engagé voilà bientôt cinq ans, il avait pris peu à peu la direction de la ferme, s'imposant à tous par son intelligence et son labeur obstiné. Il réglait le travail des gens de peine, les marchés et les ventes, surveillait le fourrage du bétail et les coupes de bois, se montrant aussi économe de l'argent de son patron que si les biens lui eussent appartenu.

Les autres domestiques l'aimaient, tout en le craignant. S'il les commandait avec rudesse, lorsque la besogne n'allait pas à son gré, il était aussi le meilleur des camarades, généreux, boute-en-train, et toujours le dernier à danser aux ducasses. Il plaisait aux filles par sa faconde et sa prestance de beau garçon. Car il était grand, bien découplé, avec les cheveux noirs, aussi drus qu'une mousse, et les yeux malicieux et hardis.

Tout le monde le recherchait pour sa gaîté et son répertoire de farces et de sornettes, plus divertissantes les unes que les autres, et qu'on avait plaisir à entendre plusieurs fois, tant elles bravaient l'honnêteté. Aussi, l'invitait-on à toutes les veillées mortuaires. Le curé luimême était sensible aux agréments de son esprit, bien qu'il ne vît jamais le jeune homme à l'église. Il le lui reprochait parfois, quand il venait déguster quelques bouteilles de vieux bourgogne chez son ami le fermier ; mais le maître valet le désarmait par des facéties qui terminaient l'entretien dans un éclat de rire, et l'abbé Pasquin, humant une prise avec ce beau geste arrondi qui semblait embrasser le contour de son ventre, confiait au bourgmestre, en le regardant de ses petits yeux futés :

i5o LE VIOL

— Ce Constant, quelle pratique ! Il fera noir où il

se perdra !

— S'il est malin ! répondait le fermier. Mais c'est un rude travailleur, et honnête comme pas un...

Un matin que le jeune homme croisait Marie devant le poulailler, d'où elle sortait, le tablier plein d'œufs, il lui fit compliment de sa beauté, dont le printemps multipliait les séductions. Elle se contenta de rire en montrant de larges dents blanches, qui brillèrent entre ses lèvres avec la fraîcheur de l'eau, mais il vit à son regard que sa flatterie la touchait. Aussi prit-il l'habitude de lui dire quelque galanterie chaque fois qu'il la rencontrait. Elle s'arrêtait un moment pour répondre ; puis ils s'oubliaient à parler des récoltes, des bêtes, des voisins, des notables de la commune, de tout le petit monde' où leur vie s'écoulait. Il l'entretint aussi de ses parents, dont la fortune avait été engloutie dans des spéculations maladroites, et qui étaient morts àBruxelles, minés par le chagrin et regrettant leur métairie, qu'ils avaient vendue afin de payer leurs dettes.

Ainsi s'établit à mesure entre les jeunes gens, à l'insu du fermier, une intimité où leurs cœurs se prirent peu

à peu.

Un soir qu'ils entraient dans le fournil, déjà envahi par l'ombre, Constant saisit Marie dans ses bras et lui donna un baiser, auquel elle répondit par une gifle ; mais elle eut en même temps un rire si heureux que le coupable comprit qu'on lui pardonnait sa faute et qu'on l'invitait même à la renouveler, ce qu'il fit aussitôt.

Cependant, leurs tête-à-tête n'avaient pas échappé aux autres domestiques. On en parla dans le village, si bien qu'un soir le fermier avertit sa fille que Constant

serait impitoyablement congédié, si elle se commettait encore avec lui dans des conversations pouvant prêter aux commérages.

— Qu'a-t-on à lui reprocher ? demanda-t-elle, devenue aussi rouge que sa blouse de coutil, dont le col s'échancrait sur sa gorge toute haletante des battements de son cœur.

D'abord, son père la considéra, les yeux écarquillés, la mâchoire pendante, pouvant à peine parler, tant la surprise le suffoquait ; puis il éclata soudain, et, abattant le poing sur la table :

— Qu'a-t-on à lui reprocher ?... Ce que je lui reproche, c'est d'être un domestique ! Aurais-tu perdu la tête ? Songerais-tu à lui comme mari ? Ce n'est pas pour te voir ramasser un de mes valets que j'ai travaillé toute ma vie comme un nègre et que je t'ai envoyée en pension!

— C'est bien ! répondit-elle.

Dès le lendemain, elle conseilla à Constant de ne plus lui parler que devant témoins. Il la regarda un moment sans rien dire, puis il lui prit la main, qu'elle lui abandonna en fermant les paupières, et, comme il lui passait le bras sous la taille, elle laissa tomber la tête sur son épaule, tandis que des larmes brillaient entre ses cils.

Pendant un mois, le père Clairvaux monta la garde autour des jeunes gens. Il surgissait à l'improviste au fond des cours, quand il savait que son maître valet y était occupé, ou bien on voyait sa grosse tête se pencher à une des fenêtres de la maison et ses yeux fureter les recoins de la ferme, dès que Marie se rendait à l'étable ou au poulailler.

Il hésitait à se débarrasser d'un domestique qui assurait la prospérité de ses affaires, mais il craignait que ses

entreprises, en se renouvelant, ne compromissent le bonheur de sa fille. Ne les ayant pas surpris ensemble une seule fois, il se tranquillisa peu à peu et se relâcha de sa surveillance.

L'été, cette année-là, fut magnifique, et les champs promirent des moissons superbes. Le fermier en rayonnait de plaisir. Puis, soudain, sa joie se changea en inquiétude. L'Allemagne menaçant le pays, l'armée venait d'être mobilisée et plusieurs garçons de la ferme durent rejoindre leur régiment.

— De quelle classe es-tu ? demanda le père Clairvaux à Constant.

— Je n'ai jamais été soldat, j'ai tiré un bon numéro, répondit le jeune homme, mais si nous avons la guerre, je m'engagerai.

— Pourquoi ?

— C'est mon idée ! Je suis jeune, je dois me battre comme tout le monde.

— Tu ne t'en iras pas ! répondit le vieillard avec autorité. Tu connais la ferme mieux que moi. Comme bourgmestre, il peut m'arriver malheur. Ce serait mal de m 'abandonner dans un moment pareil, seul avec ma fille, quand la plupart des travailleurs sont partis.

Le jeune homme demeura.

Cependant, les Prussiens avaient envahi la Belgique, incendiant les villages et les villes, massacrant les habitants avec une ciuauté méthodique qui propagea la terreur jusque dans les hameaux les plus reculés.

Dès que leur avant-garde eut été signalée, Constant conduisit le bétail de la ferme dans le bois d'Amercœur et le confia aux soins de deux domestiques, pourvus de vivres pour plusieurs jours. Il revint au village comme

les Allemands y incendiaient trois maisons, afin sans doute d'y voir plus clair dans la nuit qui était fort sombre. Pour le surplus, ils se j contentèrent de tuer un enfant sur les bras de sa mère et un paralytique dans son fauteuil. Quelques habitations, il est vrai, avaient été pillées de fond en comble, mais les villageois furent étonnés de la bénignité de ces déprédations et se demandèrent ce qui avait bien pu leur valoir ce traitement de faveur.

Le père Clairvaux s'étonna plus encore du sang-froid et de la fermeté de Constant, qui régla avec lui les réquisitions de fourrage et ne s'en laissa point imposer par les officiers logeant à la ferme. Il faut reconnaître, d'ailleurs, qu'ils ne se départirent point d'une correction parfaite, et que s'ils n'avaient pas emporté trois paniers de vin et six couverts en argent, on n'aurait pas eu le moindre reproche à leur faire.

Quand l'armée eut défilé, le maître valet, par une nuit sans lune, ramena le bétail dans les écuries, sans éveiller l'attention de la petite troupe qui occupait la commune. C'étaient des Bavarois, débonnaires et pieux. On les voyait fréquemment à l'église. Leur politesse seule eût suffi à désarmer l'ennemi le plus farouche. Ils s'efforçaient d'apprivoiser les enfants en leur donnant des sucreries. Désireux de se rendre utiles aux paysans, ils s'offrirent à soigner leurs jardins et poussèrent la complaisance jusqu'à dévorer une prodigieuse quantité de fruits, pour qu'ils ne pourrissent pas sur l'arbre. Le soir, ils s'étendaient au clair de lune, afin de chanter des cantiques, que l'un d'eux accompagnait sur l'ocarina, et, sous les regards infinis des étoiles, ils élevaient leur âme vers Dieu, en vidant force flacons de genièvre.

Leur capitaine, qui logeait à la ferme, était un archéologue très savant d'une urbanité exquise. Il parlait sans cesse de sa femme et de ses enfants, dont les photographies s'étalaient sur sa table de nuit. Il déplorait que Dieu eût chargé la vertueuse Allemagne de punir par cette guerre la Belgique et la France de leurs mœurs dépravées.

Il mourut malheureusement d'une indigestion, après avoir passé une soirée tête à tête avec une poule faisane, dont on ne retrouva que les os sur son assiette, près de deux bouteilles de bourgogne, vidées jusqu'à la lie, et d'une livraison de la revue Zeitschrijt fur bildende kunst.

Dans le premier moment, le fermier craignit que cette mort subite ne lui valût quelque ennui ; mais le médecin militaire le rassura et fit même, devant le cadavre, quelques plaisanteries pleines de finesse et de bon goût, dont il fut seul à rire, ce qui le mit ensuite de fort méchante humeur.

Après les obsèques, qui furent solennelles comme il convenait, on prononça un discours sur la tombe de l'officier, dont la croix porta une inscription rappelant qu'il était mort au champ d'honneur.

Les villageois avaient repris leurs occupations et tout semblait rentré dans l'ordre, quand Constant annonça qu'une jeune fille avait été violée dans un hameau voisin. De nouveau, la terreur se propagea de maison en maison, où les femmes se verrouillèrent, qui étaient en âge d'être outragées; les vieilles filles elles-mêmes témoignèrent d'inquiétudes que personne ne trouva exagérées, tant il est vrai que la guerre restitue leur vraie valeur à tous les sentiments.

Presque chaque soir, en revenant de sa besogne,

Constant rapportait quelque sinistre nouvelle. A l'en croire, les viols se multipliaient dans le pays avec une régularité inflexible. C'était comme une épidémie qui gagnait de proche en proche. Les misérables ne reculaient devant aucune violence pour assouvir leur passion infâme. On ne parvenait pas à connaître les noms des victimes, mais le maître valet donnait des détails si précis sur les supplices qu'on leur avait infligés, que chacun prévoyait déjà, pour l'année suivante, toute une génération de petits Bavarois, dont la naissance déshonorerait les familles.

Marie Clairvaux tremblait plus que toute autre, Constant lui ayant représenté que sa jeunesse et ses charmes ne manqueraient pas tôt ou tard de tenter les bandits. Il lui persuada qu'elle succomberait, hélas ! comme beaucoup d'autres, si bien qu'elle se résigna d'avance au sacrifice de sa vertu, qui lui paraissait tout de même moins précieuse que la vie.

Quand le jeune homme la sentit pénétrée de cette idée, il lui suggéra qu'elle pourrait peut-être anticiper sur les événements, en lui accordant de bon gré ce qu'elle était condamnée à céder de force aux ennemis de la patrie. Il se fit pressant et insinuatif ; il lui dépeignit sous des traits si noirs l'outrage subi par les vierges plaintives, et qui eût été un plaisir si elles s'étaient livrées au bourreau de leur choix, que Marie se laissa prendre à son éloquence. Il avait soin, d'ailleurs, d'en entretenir la chaleur par des artifices étrangers à l'art oratoire, et qui s'adressaient aux sens bien plus qu'à la raison.

Voilà pourquoi, une nuit de pleine lune, Fidèle, le chien de garde, fut fort étonné de voir Constant dresser

une échelle contre la muraille, entrer dans la maison par une fenêtre et n'en redescendre qu'à l'heure où les coqs commencent à chanter.

Dans le temps que le jeune homme empêchait l'envahisseur d'accroître le nombre de ses forfaits, les Bavarois avaient été remplacés par des Prussiens, et ceux-ci à leur tour par des Saxons, sans que les paysans s'en fussent à peine aperçus. Car, en dépit de quelques traits distinctifs, peu apparents d'ailleurs, tous prouvaient par leurs penchants communs l'indéfectibilité du génie germain. Catholiques et protestants, jeunes et vieux, gras et maigres se montraient également fourbes, mélomanes et ivrognes, depuis le Herr doctor, qui lisait le Faust de Gcethe entre deux réquisitions, jusqu'au modeste artisan qui se mouchait dans ses doigts.

Tout cela, naturellement, n'empêcha point que Marie ne devînt enceinte. Elle crut d'abord à une fausse alerte ; puis elle dut bien se rendre à l'évidence. Alors, elle maudit son amant, appela le bon Dieu et voulut mourir. Mais Constant, que les événements avaient rendu industrieux et subtil, apaisa ses angoisses en lui exposant un plan de campagne dont elle admira la maîtrise, après avoir vaincu certains scrupules.

S'étant assise un matin pour déjeuner en face de son père, elle se prit tout à coup le visage dans les .mains et éclata en sanglots.

— Qu'est-ce que tu as ? demanda-t-il.

— Je... je... je suis enceinte !

— Tu... ?

— J'ai été violée !

Le vieux devint si pâle que tous ses traits parurent s'amincir.

— Par qui ? articula-t-il.

— Par l'officier allemand qui est mort d'indigestion.

— Pourquoi ne m'en as-tu rien dit ?

— Je n'osais pas... j'étais trop honteuse !

— Et pourquoi ne t'es-tu pas défendue ?

— Il m'aurait tuée !

Le fermier vacilla sur sa chaise et pencha la tête sur sa poitrine :

— Le cochon ! Le misérable !

— Qui voudra encore de moi ? gémit-elle. Avec un enfant... l'enfant d'un Allemand...

Le vieillard s'était appuyé le front dans les mains, qu'il écarta ensuite pour regarder sa fille ; puis, ses yeux s'agrandirent d'horreur et il se mit à sangloter, pendant que Marie, émue de tant de douleur et craignant de se trahir, fuyait vers sa chambre, comme si un incendie eût éclaté derrière elle. S'étant jetée sur son lit, elle supplia le bon Dieu de lui pardonner ce nouveau péché.

Le fermier se rendit, le matin même, au cimetière et cracha sur la tombe de l'officier allemand ; puis il rôda jusqu'au soir par le pays, à la façon d'un vagabond.

La journée du lendemain fut plus lugubre encore. Il resta assis jusqu'à la nuit au coin de la cheminée, les poings aux genoux, le regard fixe, avec de grands soupirs qui finissaient en gémissements. Comme il se disposait à aller se coucher, Constant frappa à la porte et, ayant retiré sa casquette, il lui dit d'une voix compatissante :

— Vous avez du chagrin, notre maître, je sais pourquoi...

— Comment le sais-tu ? s'écria le bourgmestre, dont les prunelles flamboyèrent.

— Votre demoiselle me l'a dit.

Le père Clairvaux se leva d'un bond et saisit son valet à la gorge :

— Tu n'en as parlé à personne, au moins ?

— Voyons, notre maître, pour qui me prenez-vous ?

— Et alors... ?

— Alors, voilà... Vous savez que j'aime Marie... et qu'elle m'aime aussi... Alors, voilà... je veux bien réparer.

— Que dis-tu ? Réparer ? Réparer quoi ?

— Je veux bien épouser Marie et reconnaître l'enfant. Comme cela, personne ne saura jamais qu'elle a été violée par un Allemand.

— Tu ferais cela ? demanda le vieillard, en se passant les mains sur son veston, comme si elles avaient été mouillées de sueur.

— Oui, notre maître !

— Et Marie ?

— Je lui ai dit un petit mot de l'affaire. Elle a répondu qu'elle ne demandait pas mieux.

— C'est bien ! Va-t'en ! Laisse-moi réfléchir !

Le fermier saisit son chapeau et se dirigea vers le presbytère ; mais, parvenu devant la porte, il se ravisa et reprit le chemin de sa maison.

L'humiliation de donner son enfant à un domestique, après avoir rêvé pour elle un brillant mariage, pesait à son orgueil de paysan enrichi. Il se demandait aussi si c'était par amour ou par cupidité que Constant acceptait de sauver l'honneur de sa fille ; mais, entre deux hontes, il choisit la moindre, et, le lendemain, il consentit au mariage des jeunes gens.

Afin de désarmer la malignité paysanne, il annonça partout qu'il avait voulu récompenser son « régisseur »

de son inaltérable dévouement, dont les circonstances présentes lui avaient permis d'apprécier tout le prix.

La jeune fille, cependant, à qui le chagrin de son père inspirait des remords, avait confié au curé par quelle supercherie elle lui avait arraché son consentement. Son récit scandalisa le prêtre, qui ne lui ménagea point les reproches ; puis un sourire plissa ses lèvres, et ses narines se mirent à frétiller comme s'il eût retenu une grosse envie de rire :

— Sacré Constant ! s'écria-t-il soudain. Je le reconnais bien là ! J'avais toujours prédit qu'il ferait noir où il se perdrait. Ah ! le vaurien ! N'importe ! c'est très mal ce que vous avez fait là ! Mais, enfin, du moment que tout finit bien, passons l'éponge et n'en parlons plus ! Pourtant, il faudra détromper votre papa. Il pourrait garder un doute sur la sincérité de Constant et ne pas aimer le petit... le petit Allemand. Ah ! le gaillard ! En a-t-il des tours dans son sac ! Si vous le voulez, je mettrai moi-même votre papa au courant de la situation.

— Oh ! vous seriez bien aimable, monsieur le curé... mais après la noce seulement.

— Bien entendu ! Pour votre pénitence, vous allez me promettre d'amener tous les dimanches votre mari à l'église. Il serait scandaleux que le gendre du maïeur ne donnât pas le bon exemple.

— Soyez sans crainte, répondit Marie, Constant fera tout ce que je voudrai.

Et le curé reconduisit la jeune fille en admirant l'infinie sagesse du Très-Haut, qui s'était servi des Allemands pour donner à Marie un époux selon son cœur, à Constant une femme dont la beauté se rehaussait d'une grosse dot et à l'Eglise un fidèle de plus.

Vu les circonstances, la noce fut simple. On ne découvrit pour la mariée qu'un bouquet d'oranger en fleurs artificielles.

Quand le cortège nuptial sortit de l'église, les braves Saxons, voulant fêter le mariage de la fille du bourgmestre, tirèrent un feu de salve qui fit rougir le fermier jusqu'aux bourrelets des oreilles. Les villageois trouvèrent que 1' ennemi se conduisait fort honnêtement.

Pendant la première partie du repas, auquel le curé, quelques parents et les amis intimes avaient été invités, le père Clairvaux s'efforça de partager la gaîté générale. Mais il avait l'ivresse triste, et, comme il s'était mis à boire pour noyer sa peine secrète, on le vit bientôt devenir morose et taciturne. Puis, ses gros sourcils se contractèrent, et, appuyant sur la nappe ses poings armés du couteau et de la fourchette, il roula des prunelles furieuses, la tête enfoncée dans les épaules.

Les figures, néanmoins, s'animaient autour de la table; on racontait des gaudrioles, et. déjà les farceurs adressaient aux femmes des compliments gaillards, quand le fermier se mit à mugir d'un air terrible :

— Ah ! les cochons ! Les cochons d'Allemands ! Ensuite une grimace lui crispa tous les traits, et il

larmoya dans son assiette :

— Les cochons, nom di Dio ! Faut que j'en crève un avant qu'ils s'en aillent !

Craignant quelque parole maladroite, le curé jugea prudent d'entraîner le bonhomme dans sa chambre, où les convives, étonnés et inquiets, entendirent le murmure onctueux de sa voix alterner avec les cris du vieillard :

— Les cochons ! Les cochons ! Oui, j'en crèverai un. nom di Dio !

LE VIOL loi

Puis, peu à peu, le silence se fit, et, quand l'abbé Pasquin reparut, tous les visages se tournèrent vers lui :

— Ce ne sera rien : il repose, expliqua-t-il. Auriezvous cru que notre maïeur fût si enragé contre les Allemands ? Ah ! il faut le reconnaître, c'est un fameux patriote ! Il a administré la commune avec une rare fermeté, malgré les difficultés de l'heure présente. Mais il souffrait sans rien dire, et tout à coup sa peine a éclaté. Mes amis, buvons à sa santé ! Buvons aussi à notre Roi, dont le courage a fait l'admiration du monde entier ! Buvons à notre vaillante armée et à la revanche finale, et, tout en envoyant un salut attendri à ceux de nos compatriotes qui sont tombés au champ d'honneur, réjouissons-nous en songeant que d'autres Belges s'apprêtent à faire leur devoir, afin de rendre au pays les enfants que cette guerre lui aura coûtés.

- Vous pouvez y compter, monsieur le curé, s'écria Constant.

Et, comme le prêtre achevait son toast en faisant l'éloge des jeunes époux, la porte de la chambre s'ouvrit, et le père Clairvaux, le visage éclairé d'un de ses rires des bons jours, vint embrasser sa fille et son gendre en bredouillant :

- Ah ! je suis content, nom di Dio ! C'est pas pour dire, mais je suis content. Vivent les petits Belges, nom di Dio !

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