Le chant lyrique
Frémisse au toucher de ses doigts, Ou soit qu'un peuple entier dans la pompe des féîes,
S'émeuve et réponde à sa voix, Sur les aîles du chant sitôt que le poète,
Dans son essor harmonieux, Aux esprits sous le charme impose sa conquête
Par ses accents mélodieux, Le verbe du génie, ainsi que (lût la foudre,
Électrise tout sous les cieux; Et tandis que l'envie a le front dans la poudre,
Le chantre monte au vad^ des dieux !
KK CHANT LYItlOrK.
Ainsi quand du Siîia dans réclair et la llanimo
I/Élu du Diou vengeur descend, Tout Israël s'endjrase au l'eu de sti jurande âme
Lasse d'un joug avilissant.
La mer entend sa voix et s'enfuit sous le sal)le;
L'eau du l'oclier coule au désert; Un pain miraculeux j)ar sa main secourable
Aux Juifs chaque jour est olï'ert.
Le prix de ces bienfaits furent l'ingratitude,
Le doute, un murmure olïensant; Mais le sage, à sa mort, l'este un sujet d'étude
Tour l'avenir reconnaissant!
Et tel, quand assemblée aux plaines olymi)iques,
La Grèce devant les Neuf-Sœurs Décernait dans le stade, ouvert aux jeux pythiques,
La palme aux athlètes vainqueurs, Et que, sur son luth d'or, où dactyles, spondées
En riches cadences chantaient, Pindare de splendeur revêtant ses idées,
Thèbc, Athènc et Sparte écoutaient Le langage divin, les promesses de gloire
De sa muse aux triomi)haleurs.
Seul, des parvis du temple où survit sa mémoire
Pindare atteignait les hauteurs!
Mais si l'art s'éternise en sa forme accomplie,
L'élan de l'esprit créateur Peut aux splîères du beau, pareil au char d'Élie,
Ravir une âme de chanteur.
Non, ce sol fortuné, cette terre sacrée
Où l'art fit un peuple de Dieux, Où la lyre évoquait sur la lèvre inspirée
Du rhapsode errant sous les cieux.
Tout un monde héroïque; en un mot cette Grèce
Vieille et jeune comme le temps, Et toujours belle aux yeux de grâce enchanteresse
Et de souveairs éclatants!
Cette Grèce au génie orné de dons si rares,
Ne resta pas dans l'univers Sans rivaux dignes d'elle, et des peuples barbares
Connurent la gloire des vers! Val de la Clyde, Érin ! grèves, caps d'Armorique !
Vos fils amis de l'Océan, Ont II ses grondements mêlé le chant cymrique,
Et le bardit vaut le péan!
0 tragique destin de Bangor envahie!
Lh, grands comme Léonldas, Les bardes sont tombés léguant à la patrie
Leur dernier liymne des combats.
Et l'esprit de ce chant, de tous les chants celtiques
Fut désormais l'inspirateur, Quand la harpe galloise aux éclairs prophétiques
Annonçait le libérateur!
Car, d'un détroit à l'autre, une voix d'âge en âge.
Écho d'un vieux monde perdu, Dans le peuple breton ranima le courage
Au nom de ce chef attendu.
Ce guerrier qui devait, de l'ombre séculaire
De sa retraite d'Avalon, Revenir vers les siens comme rentre dans l'aire
L'aigle qui va sauver l'aiglon !
Il ne se leva point le jour de délivrance ,
Au soleil de la liberté, Mais le chant prolongea la sublime espérance
D'une race au cœur indompté !
Pendant quinze cents ans elle attendit l'aurore
De l'astre aux réveils solennels!
Les bardes ne sont plus, et leur esprit encore
Vit dans les chants des ménestrels; Et souvent, dans Arvor, quand luit l'aube indécise,
L'œil du pâtre, sondant l'azur.
Croit voir sur la montagne et dans la brume grise
Chevaucher les lances d'Arthur.
Alors dans la vallée un souvenir d'enfance
A ce témoin qui vague seul, Fait entonner le chant de guerre et d'espérance
Qu'il ouït jadis de l'aïeul; Et Liwarcli, Aneurin, chantres des grands désastres.
Et Gwenclan et Taliésin, Réveillés dans la tombe écoutent près des astres
Retentir ce vœu de Merzin :
« Comme le jour naissant envahit les campagnes,
« Le sauveur breton surgira!
« Il étendra son sceptre au delà des Espagnes ,
« Et le Maure tremblant fuira ! »
Et le Maure et l'Arabe ont aux sables d'Afrique
Remporté le joug d'Almanzor!
Mais qui fut le vainqueur ? Toi î toi ! race Ibérique
Avec ton Cid Campéador!
Le Cid! palladium d'un peuple et son idole!
Vassal plus noble que son roi î Le Cid, type d'honneur et glorieux symbole
De la grandeur qu'on puise en soi !
Le Cid cher à la muse aussi bien qu'à l'histoire.
Cher surtout à la liberté.
Et deux fois immortel, d'abord par la victoire
Puis par les voix qui l'ont chanté!
LE CHANT MRIQUK. 13
Ses gestes glorieux redits par la romance
Fixèrent l'empreinte des mœurs, Et l'héroïsme encore, aux lieux où fut Numance,
Brilla de toutes ses grandeurs.
L'àme du Cid passa dans les âmes vaillantes,
Et l'Espagne eut pour ses ébats, Deux siècles de bravoure et de luttes sanglantes
Après trois cents ans de combats.
Alors, comme autrefois aux accords de la lyre
Thèbes naquit sous Amphion, De Pelage plus grand, se releva l'empire
Aux accents de la nation!
Ainsi toujours le chant, voix du patriotisme
Mêle, avec les nombres du vers.
Ses magiques effets aux actes d'héroïsme
Qui surmontent les grands revers.
Et l'Espagne au zénith vit monter sa fortune !
Mais elle régna par l'effroi.
Le monde eut peur de choir sous sa règle commune :
Un sceptre, une épée, une foi ! La raison conspira. L'àme humaine outragée,
De son côté mit le destin, Et Dieu pour renverser l'empire à l'apogée.
Prit un pauvre moine Augustin.
« La conscience est libre et libre est la pensée.
y) L'esprit n'obéit qu'à sa loi.
<c L'âme est inexpugnable , et la force abusée
« Veut en vain contraindre la foi !
« Dans tout cœur vertueux le Seigneur voit un temple:
« Tout homme est prêtre s'il fait bien ! « La parole est d'argent ; mais l'or pur c'est l'exemple,
« Sans qui les discours ne sont rien ! » Ainsi sous le cilice et dans la solitude
Une grande voix a parlé.
Le monde l'entendit cette voix docte et rude,
Et le monde en fut ébranlé.
La parole nouvelle a des aîles de flamme.
L'esprit du Christ ressuscité Enfante les martyrs qu'à toute heure réclame
La cause de l'humanité.
En vain l'intolérance invente des supplices :
Des nouveaux chrétiens torturés, Chaque goutte de sang engendre des complices
Contre elle en tous lieux conjurés !
Du fond de la Bohême au vieux pays des Cauques
Résonnent les chants protestants, Et comme l'Océan déchaîne ses flots glauques.
S'entrechoquent les combattants.
Au cri libérateur d'un Marnix, d'un Guillaume,
Quand tout tremble sous l'Espagnol, La Néeiiande tressaille, et le texte d'un psaume
Devient l'hymne vengeur du sol!
D*Albe, Torquemada, les édits, les sentences,
Les épreuves du fer, du feu.
Du fanatisme armé, toutes les violences
Commises au Saint nom de Dieu, Rien ne domptera plus l'héroïsme batave
Tour à tour prudent ou fougueux, Et l'histoire en exemple offre à tout peuple esclave
L'immortelle grandeur des Gueux!
Ohl quand l'esprit en lutte invoque sa puissance
Contre la force et ses complots.
Le chant du peuple alors devient la voix immense :
C'est la tempête sur les flots!
La vague humaine roule et va frapper la voûte
Des cieux du bruit de sa clameur; L'idée en armes vole entraînant sur sa route
Le progrès qui marche vainqueur!
La liberté surgit du milieu des ruines;
L'homme fête des temps nouveaux.
Et le joug qui pesait sur toutes les poitrines.
Se brise au pied des échafauds!
La strophe ardente éclose au feu de la fournaise
Où du peuple bout le courroux, C'est la Victoire aux vents hurlant la Marseillaise,
Broyant un trône, et sous ses coups, Aux sublimes accents de la France guerrière
Libre pour la première fois.
D'un pur rayon de gloire embrasant la carrière
Où l'homme promulgue ses droits; Tous ces droits qu'écrasaient les abus séculaires
Du poids de leur iniquité Et qui resplendissant aux foudres populaires
Ouvrent les temps d'égalité!
0 sainte égalité! fraternité plus sainte!
Attribut divin, liberté!
Quand la France apparut belle et la tête ceinte
De votre triple majesté, L'univers ébloui crut voir l'apothéose
D'un peuple civilisateur !
Mais que d'hommes trompés moururent pour la cause
D'un despote conspirateur!
Il vint gonflé d'orgueil d'une île aux mœurs farouches,
Et voulant le commandement.
Transfuge de la gloire il bâillonna les bouches
Et se fit un jeu du serment !
Alors les nations tombèrent égorgées
Sous le héros aux pas sanglants, Qui marchait au milieu d'un bruit d'armes forgées ^
Sur le corps des peuples tremblants.
Et du Memel au Rhin, de la Vistule au Tibre
Les bruits du canon , du tambour, Couvrirent dans les airs les chanta de l'homme libre
Et les douces voix de l'amour.
Mais sur le sol germain l'esprit des grandes ombres
Criait : « vengeance! )> dans les cœurs Et comme aux anciens jours du sein des Ibrêts sombres
Sortirent les bardes vainqueurs!
Et du luth, sous leurs doigts, comme un tocsin de guerre
Sonnèrent les cordes d'airain; La voix de la patrie eut l'éclat du tonnerre;
La foudre gronda sur le Rhin; Le Danube en son lit sentit frémir son onde,
Et de Rugcn jusqu'à l'Lsar, La lyre fulmina les vindictes du monde
Contre les crimes de César.
La Justice eut son jour! L'Allemagne guerrière.
Ce jour là, sortit du repos, Ft César devant lui vit debout tout eiilièrt;
l'ne nation de héros.
Tout homme fut soldat. L'enfant voulut des armes,
Et jusqu'aux femmes, pour trésor, Au lieu de demander i'or qui pare leurs charmes ,
Préférèrent le fer à l'or!
Ah! bénit soit le sort qui garde au peuple esclave
L'espoir du fer libérateur.
Du fer, qui sait du trône, aux mains sûres du brave.
Faire choir le dominateur!
Le despote tomba. Ce fils de la victoire,
Par la victoire renversé.
Vit son astre vainqueur arrêté dans sa gloire
Et dans la déftiite éclipsé.
Par le glaive et le soc les hommes restenx libres :
Avis à tout peuple dompté!
Quand la force du fer passe en toutes ses fibres,
C'est l'ère de la liberté.
Oh! quand alors les voix d'invincibles tyrtées
Font vibrer leurs appels brûlants.
Par un souffle divin les âmes emportées
Ont d'irrésistibles élans; Et la sainte patrie, en ces crises sublimes,
Aux bras nerveux de ses enfants, Vers les plus fiers sommets en sortant des abîmes
Monte au sein des cris triomphants î
Vous! Arnt, Rùckert, Koeriier, ce l'ut là votre tâche!
Par vous, au souvenir si cher, La valeur du lion gagna le cœur du lâche,
Et Lutzow, Scharnhorst et Blucher, Dans leur chasse au Nemrod, traqueur d'hommes lui-môme,
De chute en chute dans le sang, Virent de l'orgueilleux rouler le diadème
Sous rire de tous bondissant!
Et ce torrent vengeur, ainsi que l'incendie
Maître de la sape et de l'eau.
Toujours plus menaçant dans sa course agrandie
Ne s'arrêta qu'à Waterloo!
Waterloo! Waterloo! juste retour des choses!
Sombre désastre ! ô châtiment !
Le coupable et son jeu, les effets et les causes,
Dieu jugea tout dans ce moment!
Et le géant déchu de la toute puissance,
N'ayant plus ni trône, ni camp, Loin du roc où la gloire attendit sa naissance
Alla mourir sur un volcan.
La légende dès lors au héros d'aventure
Mit l'auréole du malheur, Et le siècle trompé sur le soldat parjure
Voua son culte à l'Empereur!
âO LE CHANT LYRIQUE.
Mais en dehors des lois du juste, quoi qu'on fasse,
Rien n'est durable, rien n'est grand!
Et ce que la fortune abandonne à l'audace,
La fortune un jour le reprend.
Ah! durant cinquante ans, complaisante victime
Du fatal prestige d'un nom, La France à son insu fut conduite à l'abîme
Par celui de Napoléon!
Elle sait maintenant le prix de la pensée
De ce rude et fier conquérant :
C'en est fait de son rêve et sa gloire est passée ,
Et ce qu'il en reste est navrant!
Tandis que tes regards, séduits par un mirage,
Convoitaient la terre d'autrui.
Un gouffre s'est creusé sous tes pieds, où l'orage
Te tient palpitante aujourd'hui, 0 France! et te voilà livrée à la torture
De cette ombre qui dans l'enfer A la chair de ses tlls dem.andait la pâture
Que dévorait sa dent de fer!
Car ton sort est semblable en ta douleur suprême.
Après la guerre et ses grands maux, C'est le feu des partis qui ronge à l'heure mêiue
Ton sol tout jonché de tombeaux!
LE CHANT lAJUQlK. 21
Quels morues leudemains aux jours de folle ivresse,
Ces jours de jactance et d'orgueil, Où tu croyais, ô France! être déjà maîtresse
Du Rhin, qui te causa ce deuil, Quand de son lit profond, terrible sur la rive
Il appela pour les combats L'Allemagne soudain mise sur le qui -vive
A l'approche de tes soldats !
Car ce Rhin disputé c'est la barrière sainte
Que garde la foi du serment Qui scella des germains la fraternelle étreinte
D'où sortit l'Empire Allemand.
0 Rhin! fleuve sacré! dans tes flots d'émeraude
Étincelant sous le ciel bleu , Dieu mit un talisman destructeur de la fraude.
Plus fort que le fer et le feu, Tout puissant sur les cœurs, surexcitant les Ames
Dans leur constance et leur tierté, Et trempant pour la lutte en d'invincibles flammes
Les armes de la liberté!
C'est l'esprit de la muse enchantant le rivage,
Aux sons de ce cor merveilleux Qui te lend cher h tous, par ses chants d'un autre Age,
0 Rhin! tleuvo aimé des aïeux!
Oui! ces chants que la mère à son enfant répète,
Font de l'enfant un citoyen. Ils sont l'âme du peuple et la voix du poète :
La muse à tout sert de lien!
Le passé, le présent, l'avenir font ensemble
Un concert de force et d'amour, Par qui dans le péril pour un homme qui tremble
Mille courages se font jour.
Aussi ton nom magique, ô Rhin, pour ta défense
Unit à l'heure du danger.
Tous ces groupes épars qu'une dernière offense
Rallia devant l'étranerer!
Voix du peuple et de Dieu ce sont là tes miracles!
Toujours où la lyre a vibré, Le monde a contemplé le plus beau des spectacles :
Le triomphe d'un droit sacré!
Car la lyre est l'écho des grands instincts de l'âme,
Et le chant l'aîle au vol certain Qui porte la parole ainsi qu'un trait de flamme
Au but marqué par le destin :
C'est-à-dire au progrès, où de tout son génie.
Dans sa riche diversité,
Son amour, sa foi libre, et sa vaste harmonie
Tend l'infaiUible humanité!
LofC.
LE CHANT LYHIOUE. 23
Gloire donc, gloire h vous, chantres, soldats du verbe,
Bardes, charmeurs, élus des Dieux!
Fils du luth, gloire h vous! soit qu'un élan superbe
Ravisse votre esprit aux cieux Semant par l'univers l'éclatante lumière
D'un rayon d'immortalité.
Soit que seuls l'artisan, l'enfant de la chaumière
Fassent votre célébrité!
Fussent même oubliés vos noms, votre mémoire.
Si votre œuvre vit dans les cœurs, Il suffit! vous aurez votre jour de victoire.
Puisque le chant fait les vainqueurs!