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Le chapelet de virginité. Précédé d'une introd de Louis Veuillot

E Chapelet de rirriinité, qu'un libraire, amoureux des bons et beaux livres d'autrefois, réimprime avec bonneur, est un petit in-quarto de vingt feuillets, en larges caractères gothiques de la fin du quinzième siècle. 11 commence par une lettre ornée figurant un visage très-grotesque et peu en rapport avec l'ouvrage. Cette faute de goût se voit souvent dans les livres de l'époque et dans les superbes manuscrits des siècles antérieurs. L'exemplaire que nous avons sous les yeux est probablement unique. Ce livre manque à la Bibliothèque

b INTRODUCTION.

impériale, et on ne le signale point ailleurs. La réimpression actuelle reproduit l'original avec une minutieuse exactitude; on s'est seulement permis, pour la commodité des lecteurs ordinaires, d'établir une accentuation et une ponctuation que le premier imprimeur avait totalement négligées.

Une Ame dévote veut se rendre obéissante à l'appel de l'Epoux céleste, qui lui dit : « Viens dans mon jardin, ma sœur et mon épouse. > Dans ce jardin, elle cueille de belles fleurettes dont elle forme un chapelet, c'est-à-dire une couronne, un petit chapcl ou chapeau, pour le présenter à l'Époux. Le chapelet est composé de cinq fleurs : lis, violette de mars, rose vermeille, soussie et muguet. Chacune de ces fleurs est symbolique. La fleur de lis signifie virginité, la violette de mars humilité, la rose vermeille charité, la • noble

soussie • (le tournesol) patience; h « joli muguet « est emblème de vraie foi.

Après avoir indiqué comment ces fleurs doivent être arrangées et assorties sur l'esclicelte, et agréablement détaillé leurs significations diverses, l'auteur termine en souhaitant que l'Ame dévote observe toute sa vie le chapelet de vertus en la manière qu'il a développée : ainsi elle parviendra sûrement à l'Époux, qui si doucement l'appelle • sa sœur et son épouse » ; et l'Epoux, la prenant par la main, la mènera en sa gloire éternelle.

Ce petit livre parait être du quinzième siècle. Il ne porte aucune indication précise. L'auteur est plus caché que celui de V Imitation; on ne peut absolument l'entrevoir ; la date n'est assignable que d'une manière très-approximative (1). On penche

(1) Uu bibliographe mentionne le Chapelet de virginité

pour la seconde plutôt que pour la première moitié du quinzième siècle. En effet, le volume présente peu d'expressions tout à fait archaïques, sauf les mots enoicnœ, pour ennuyeux; escondissement , refus; escousser, au lieu d'esconser, se cacher, en parlant du soleil; espanir, épanouir; esparser, disperser, répandre; peulettes, fleurettes; mierre, la myrrhe; oniiir, unir; ouliroijer, octroyer; pcrdoner, pardonner. Le reste est déjà dans la langue du seizième siècle.

Il y a quelques mots empruntés directement au latin : ajfinilc , innumérable, admoîiester, sub-

corame portant un titre moins simple , avec le nom de l'auteur supposé , qui serait maislre Pèlerin de Vermandois. Évidemment, il s'agirait du livre arrangé après coup, selon l'usage, et de l'existence de ce volume on ne saurait tirer une sûre induction, fl est d'ailleurs impossible de le trouver.

vertir, inrlolcc , fmgilUc, adversaire, trihulat'iôn. Ce sont là des calques du latin dans la manière savante, qui a prévalu depuis la renaissance. Auparavant, les mois forg'és du latin étaient assimilés à l'idiome qui empruntait ; ils recevaient la marque populaire. Nous en voyons un remarquable exemple, dans ce mémo traité, au mot suussle, héliotrope ou tournesol, qui fut d'ahord soidsie , du latin solsequinm.

On ne saurait non plus établir de conjectures certaines sur la province de l'auteur. Il n'y a pas ici de dialecte bien prononcé : un petit nombre d'expressions rares et peu régulières , comme fleulettes pour fleureHes, concalquées pour conciilquces, perdoner pour pardonner, pertir pour partir, ou pour un, escoi(sser])OUY esconser, trahissent l'habitant d'une province éloignée de l'Ile-de-France.

Quand k Chapelet de virginité a été écrit, l'on était déjà loin de la belle époque de la langue romane, et ce qui devait être la langue moderne et définitive recevait à peine un premier dégrossissement. L'expression est souvent incorrecte, la construction irrégulière. Cependant on rencontre de belles pensées bien rendues; ce passage, par exemple, dans le chapitre de la Noble Soiissie :

• Geste fleur a la couleur d'or, lequel entre tous

> les aultres metaulx peult plus souffrir de coulx

> de marteaulx sans rompre. Ainçois tant plus est » battu et plus sesclarsist. Aussi tant plus le met » on en la fournaise et tant plus est precieulx et » resplendissant et mieulx vault : ainsi est il de la » personne patiente, car de tant plus quelle souffre

• le, feu de tribulation, de tant plus est clere et » précieuse devant Dieu ; et de tant que Dieu frappe

• plus de coulx sur elle en la laissant persecuterpar

• les pèches , de tant se esclarsist plus en l'amour de » Dieu et de ceulx qui luy font persécution. » Saint François de Sales n'aurait pas mieux dit. L'auteur de nutroduction à la vie dévote n'aurait pas non plus désavoué cette pensée : • Ainsi que le muguet » est toujours vert et de plus longue durée que

• les aultres fleurs, ainsi doit estre la foy en tout » loyal chrestien vive et verte par bonne opération. •

Le Chapelet de virginité offre plusieurs de ces jolis mots dont la perte a tant appauvri la langue, comme resplendissement : « La charité qui fait

• avoir vigueur et resplendissement à toutes les » vertus. • Ordonneement, suivant l'ordre, convenablement : • Geste fleur est bien ordonneement » assise après la rose, et patience après charité. » Jaiineur, qui n'était guère moins nécessaire que

hlancheur; fîalreur, synonyme gracieux d'odeur et de senteur : • Quérir ses plaisances en odeurs » et flaireurs.' Trihulc, qui est dans la tribulation : -Je suis, dit-il, avec la personne /r/^H/^V. » Je regretterais ce mot moins que les autres.

Des fadeurs, des recherches mignardes, des assonances puériles et peu musicales gâtent certains endroits. Ainsi celte phrase farcie de diminutifs affectés: «Filles de Jherusalem, garnisses • moy de fleurettes, environnés moy de pommettes, » car je languis d'amourettes.» L'auteur en a sans doute été plus content que nous, car il l'a répétée.

D'ailleurs tout le livret appartient pleinement à un genre de litlérature dévote qui était fort cultivé au moyen âge. Du treizième au seizième siècle, ont vit naître toute une série d'ouvrages mystiques sur les fleurs. Il y avait, en outre, des Bestiaires,

tels que le Desliaire d'amour de Richard de Fournival, et le Bestiaire divin, de Guillaume; des Volucraircs, des Lapidaires, qui étaient des recueils de tradiiions constituant une sorte d'histoire naturelle légendaire, et devenue, pour l'esprit de cette époque, la source d'une multitude d'instructions morales, ou d'applications plus ou moins ingénieuses aux mystères de la religion. L'auteur du Chapelet de virfjinité est tout à fait dans les idées et dans la manière de Richard de Fournival et de Guillaume; il parle de la noble soussie qui « a une » odeur vertueuse telle que nulles bestes veni- » meuses ne l'osent approcher par especial quand » la fleur est ou (au) soussier. »

Ce symbolisme tiré des fleurs et des animaux, cette histoire naturelle légendaire, qui cherchait dans la création non- seulement le Créateur, mais

14 l.NÏRODLCTIOX.

encore toute l'Eglise et toute la religion, étaient nés en grande partie de l'inspiration de l'aimable saint François d'Assise; ils ont trouvé leur dernier et plus suave interprète dans saint François de Sales.

Louis Veuillot.

LE

eni in oiium memn, soror mea , sponsa.

(Cantiquorum quinto.) Vieil en mon jardin, ma doulce seur, ma chiére espouse. Geste doulce voix, ceste chansonnette amoureuse récite Salomon en la personne de Jhesucrist ou livre des cantiques, en appellant doulcement l'ame dévote sa seur et son espouse : sa seur, par humanité qu'il a prise; son espouse, par affinité

de grâce. Or sus, ame dévote, esveille toy et te prépare de aler à ton amy, qui si amoureusement te appelle. Mais garde toy que en sa présence les mains vuides tu ne compares; car ainsi le commende il par ^loyse ou livre d'Exode : Non appanbis in conspectii meo racuus.

Et se tu veulx sçavoir quelle chose tu luy pourroyes présenter, escoute qu'il dit ou premier chapitre du dit livre des cantiques : FiUe Hieiiisaïem, fuleite me florihus, stipate me malïs , quia amorelangueo. Filles de Jherusalem, filles de paix! garnissez moy de florettes, avironnez moy de pommettes, car je languis d'amourettes. 0 gratieuse requeste! Hélas! trop seroit le cuour félon et despiteux, qui tel don ne présenteroit à ce loyal amoureux, qui pour aymer est langoureux !

Mais tu me pourroyes demander où tu prandras ces fleurettes. Je te dis : on jardin où ton amy t'appelle et où il fait sa demeure.

Ce jardin est religion bien ordonnée, du quel

est gardien Nostre Seigneur Jhcsucrist, qui se délite et esbanoie à regarder le bon vouloir et le désir du dévost religieux et religieuse. Et en ce jardin trouveras innumérables fleurettes des glorieuses vertus. Mais aprésent souffise toy d'en cueillir de cinq manières, pour faire ung chapellet pour présenter à ton espoux. C'est assavoir la fleur de liz, la violette de mars, la rose, la soussic et le joli muguet.

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E)e la i'icur ht Ci;

u chapellet d'amours spirituelles doibt estre premièrement myse la fleur de liz, qui signifie virginité pour quatre choses qui sont ou lis : c'est assavoir la blancheur, la jauneur, l'odeur et la grandeur. Le liz est blanc dedans et dehors. Aussi doibt estre virginité pure et nette de cueur et de corps. Car, comme dit sainct Augustin, virginité ne vault riens quand la volonté est corrompue.

La jauneur signifie mortification de la chair par discrète pénitance, qui ne pert pou ou néant par dehors, ainsi que la jaune couleur est par dedans.

Car autrement ne se peut garder la blancheur de virginité, ne longuement durer, se la jauneur et aspreté de pénitance n'y est, qui occit l'ennemy de chasteté. Et, comme dit sainct Augustin, quant l'ennemy d'aucun est mort, il ne luy peut plus nuyre. Ainsy, quant la chair est bien mortifiée, elle ne peut troubler l'ame. Adonc est l'ame troublée, quant de la chair est molestée.

L'oudeur du Hz signifie la bonne opinion et renommée de ceulx qui gardent virginité et chasteté ; car de toutes gens ils sont amez et louez.

La hauteur du liz signifie que les vierges et chastes doivent avoir tousjours le cueur en hault, comme nous amonneste tous les jours le prestre en la préface, quant il dit : Siirsum corda! Le cueur en hault, par vraye amour et grant désir de parvenir en la compagnie de Dieu et des angelz ! Et, pour ce que ceste fleur est plus haute des autres, nature y a sagement ouvré; car, celle estoit aussi bas que plusieurs aultres, elle seroit de légier

maculée, soulliée et dessirée pour sa blancheur et tendreté. Ainsi est il de se virginité. Selle se met en bas, c'est assavoir à aymer les choses terriennes et créatures humaines par amour charnel , elle est en péril d'estre tantost soulliée ou dessirée.

Virginité en homme ou en femme si est comme l'oiseau en la cage, qui ne cesse de quérir trous pour issir. La cage est le corps ; les trous sont les cinq sens, Doncques qui veult ce bel oyseau de virginité garder qu'il ne s'en fuye, garde songneusement les cinq sens : que par péchié il ne euvre aucun de ces trous, par le quel le diable puisse bouter sa main , et embler ce bel oysel qui si doulcement chante es oreilles du Dieu d'amours.

Premièrement, fault garder les yeulx, car ce sont les premiers dars qui peuvent corrumpre virginité : Prima tela adultère est oculiis. Hz sont les fenestres par lesquelles la mort entre en l'aine, comme dit Ysaïe : Mors intrat per fenestras nostras.

Pour ce doivent ilz estre songneusement gardez en ce monde que quelque chose qu'il puist faire ne lace muer le chant à ce bel oyseau, c'est adiré son amour changer. Or, non licet intueri qtiod non licet concupisci : on ne doit pas regarder ce qui n'est permis à convoiter.

Après, fault garder les orelles et faire, comme dit Ysaïe, une haye d'espines, que riens ne puisse entrer dedans qui puist nuire ; car à ce qu'on escoute volentiers, le cueur s'encline. Les espiues sont les refus et escondissemens de non vouloir ouïr parler parolles désonnestes et charnelles. Car, comme dit sainct Pol, corriimpiint honos mores colloquia prava : Mauvaises parolles corrumpent les bonnes meurs ; et, comme dit Ysidore, ainsi comme le corps est infet par recevoir souvent mauvais air, est corrompu.

Après, fault bien. garder la bouche, c'est assavoir la langue et le goust, qui est chose moût fort à faire, comme dit sainct Jaques : Nejno enhn ho-

minum linguam domare potest : Oncques homme ne peut du tout refreguer la langue. Néantmoins il en fault faire sa puissance, par espal soy garder de parolles ordes et désonnestes et de nul prouffit ; car les parolles monstrent quel est le cueur. comme dit Nostreseigneur : Ex ahundantia cordis os loquitiir ; De l'abundance du cueur la bouche parle.

Il fault aussi garder le goust de boire et manger trop abondamment, ou viandes délicieuses. Car c'est le plus graut ennemy que virginité ait que le goust. De ce dit sainct Jef ome : Venter mero estuans cito despumat in libidinem; Le ventre emflambé et ramply de vin et de viandes tantost escume mauvaises et luxurieuses dures. Et avons que après que les enfans de Israël eurent fait ung veau d'or et adoré comme Dieu . et qu'ilz eurent beu et meugé, ilz se levèrent et s'en alèrent jouer, c'est adiré, comme dit la glose, qu'ilz alèrent exercer le péchié de fornication. Sedit populus manducare et bibere, et snrexerunf hidere. Et nous le véons à l'œil

que, de puis que le ventre est plain. il ne demande que dormir ou jouer ou faire choses désounestes.

Après, fault garder l'odeur et le flair, que on ne quiert ses plaisances en odeurs et flaireurs. Car, comme dit sainct Grégoire, de tant plus s'esloigne la créature de Dieu , de tant qu'elle quiert plus ses plaisances en ce monde : Tanto enim ab amore d'ivïno anima disiirgit qiianto inferius delectatiir.

Le derrenier trou de lîi cage est l'attouchement, le quel sur toutes choses il te convient songneusement garder, en évitant tous attouchements cliarnelz sur toy et sur autruy. par espécial es lieulx honteulx ; car de telz attouchemens peuvent venir moult de iuconvéniens. Et comme nous véons que l'oyseau privé, qui est souvent touché, n'a pas ses plumettes si joinctes ensemble comme le sauvage, qui ne se seuffre toucher; tout ainsi est il de virginité : car le plus sauvage est le plus plaisant à

Dieu, pour ce. qu'il est plus gent et a les plumettes plus joinctes et plus belles, c'est adiré les pensées. Et combien que le liz par attouchemens ne soit pas tantost rompu , néantmoins il en pert de sa belle blancheur. Et ainsi est il de virginité : car combien que par attouchemens elle ne soit pas rompue, toute fois elle en est moins plaisante à Dieu ; et pourroient estre telz les attouchemens , que corruption se ensuivroit.

On pourroit dire plusieurs aultres dignités qui à ceste noble fleur appartiennent. Mais, à cause de brièveté, nous les passerons.

Ame dévote, se tu veulx avoir et garder bien ceste noble fleur, il t'est besoing de recourir à ton amy, en luy priant avec le Sage, qui disoit : Scio quod non possum esse continens , nisi tu dederis : Je scay bien. Sire, que je ne puis avoir et garder ceste vertu de chasteté , se tu ne me donne la grâce. Et, combien que en toutes vertus l'aide de Dieu soit nécessaire, toute fois elle est plus requise

eu ceste vertu de virginité, pour ce qu'il y a plus de larrons qui la quièrent à embler que les aultres, pour sa noblesse et dignité. Car c'est la première vertu que Dieu donne à homme, ne il n'aporte autre vertu du ventre de sa mère sans espalle grâce. Et aussi, pour ce qu'elle est comme le Hz entre les espines, si a graut mestier d'avoir aide ; ou elle seroit de legier dessirée.

De ceste noble tleur dist sainct Bernard : 0 virginité blanche comme le liz, tendre et délicative fleurette ! plusieurs incrédules sont qui ne quièrent que à toy subvertir. lesquieulx habitent avec toy. Doucques regarde comment tu chemineras cautement et saigement entre tant d'espines. Le monde en est tout plain : en l'air sont les ennemis ; en terre, hommes et femmes vivaus charnellement. Et mesmes ta propre chair si en est toute plaine, comme Dieu dist à Adam : Spinas et tribiilos genninabit t'ibi. Cheminer entre ces espines et non estre aucunement bléciée est plus espécial privilège et don de

Dieu que ce n'est de vertu humaine ; car, comme dit Fulgencius, depuis le ciecle de la lune jusques au centre , au milieu de la terre , n'a point de seurté ; pour ce qui veult estre seur, il fault aler par dessus la lune : c'est avoir tousjours le cueur à Dieu, comme dit sainct Pol : Nostra convcrsalio in celis est.

0 doncques, ame dévote, se tu veulx bien garder ceste noble fleur inviolée, voy et considère tant de périlz, et la fragilité du vaissiau oîi elle est, certe plus fèble que n'est le voirre ovi le pot de terre , comme dit sainct Pol : Habemus thesaurum istum in vasis fidUïbus. Tu as mestier de retourner humblement à la dame et royne de ceste fleur (c'est la vierge Marie, qui en monstra le chemin , car elle lust la première qui la voua) et luy prier que de sa grâce elle te veulle defl'endre contre tant de adversaires , si que tu puisse garder ce beau trésor, pour le présenter à son fîlz, ton loyal amy, qui si doulcement t'apelle en disant : Venï in ortiim

meum, Vieil en mon jardin, ma doulce seur, ma chière espouse !

A brief parler et à faire conclusion, virginité, comme dit sainct Cyprien, est l'onueur, l'ornement et parement de toute saincte église. Virginité est comparée au voirre, le quel, s'il est une fois brisé, jamais ne se peut réparer. Ainsi est il de virginité corporelle : car, de puis qu'elle est une fois rompue, jamais ne se peut réparer. Hélas! je cuide que pour le présent on ne treuve gaires de telz oyseaux; donc c'est pitié. Je prie à Nostre Seigneur qu'il veulle enflamber les cueurs de tous loyaux amans à ceste fleurette acquérir.

Qc la biolcttc îïc iViaxs

kr-r^A^^i^ PRÈS, OU chappellet d'amours spirii^a^ tuelles, ame dévote, te convient mettre 6^ "^^'' la violette de mars, qui signifie humilité

pour sa basseur, pour sa couleur, pour sa beauté, et pour son odeur. Pour sa basseur : car elle a la fleur et feulles plus près de terre que les aultres fleurs. Ainsi est il de humilité. Car les autres vertus font aucunement eslever la personne; mais humilité les tient emprès terre. Et de tant que la branche qui porte la violette est plus longue, de tant est la fleur plus belle , plus gente , plus espanie, et plus s'encline à terre. Ainsi est il de humilité. Car de tant qu'elle a plus de grâces naturelles ou spirituelles, comme de noblesse, force.

beauté, sens et bouté, de taut plus se auéantist et humilie, en gardant ce que dit le Sage : Qiianto major es, tanto te humilia in omn%iis; Tant plus es grant, tant plus te dois humilier. Car combien que une pierre précieuse soit bien séant sur tous mét^ulx, toutefois elle monstre sa beauté plus aplain sur l'or que sur l'autre (1;. Ainsi est il d'umilité. Combien que elle soit moult bien en quelque lieu que on la mette, toustefois elle resplendist mieulx en la personne vierge ou aornaée des autres vertus que en personne aultre.

La couleur de caste fleurette est inde, de petite apparence et de peu de monstre. Néantmoins elle est de tresgrant valeur et de treslongue durée. Ainsi est ung vray humble : jamais ne quiert soy monstrer ou aparoir au monde, mais à Dieu seulement.

(1) [Sir.]. Peut-être faut-il sous-entendre métal, ce qui signifierait que la pierre précieuse va mieux sur l'or que sur l'argent. Ou bien le copiste, distrait par cette même idée, aurait écrit l'or pour l'autre, au lieu de l'on (l'un) pour l'autre.

DE VIlKilXITÉ. 31

Humilité dure en la personne tant que elle tient de luy. Geste fleur est coulourée par dedens et par de hors. Ainsi doncques doit estre la personne. Il ne souffist pas d'avoir l'un tant seulement, mais fault estre humble de cueur par dedans, soit en parler, en vestir, en chausser, tellement qu'il n'y ait riens qu'il puist donner mal exemple.

L'odeur signifie la bonne renommée des humbles, car ilz sont aymés et loués de toutes gens, et maismes des orgueilleus. La jauneur signifie mortification de la propre volonté et mauvaises inclinations. Et est à noter que ceste fleur, pour ce qu'elle est si petite, est souvent concalquée et marche len pardessus ; et non pour tant ne pert pas son odeur ne sa couleur. Ainsi est il de la personne humble qui souvent est desprisée et contempnée des mondains, mais jà ne s'en courrouce.

Bien convenablement est assise ceste fleur de humilité, car peu ou néant sans elle pourroit len proufiter. Ce sçavoit bien la Vierge Marie, qui tant

se humilia, quant l'Ange luy annunça le mistère de l'incarnation, que chamberière se nomma quant mère de Dieu estoit eslue. Et, en son Cantique, de nulle aultre vertu ne se glorifie que de son humilité. Et bien a raison ; car, comme dit sainct Bernard, oneques n'eust esté eslue mère de Nostre Seigneur Jhésus pour sa virginité tant seulement, se elle n'eust eu , avec ce , parfaicte humilité , comme dit Ysaïe : Ad quem respiciam nisi ad paitperculum et himilem ? A qui regarderay je, sinon au poure et à l'humble d'esperit. C'estoit raison doncques que la grant humilité de ceste vierge fust exaucée haultement : tant se humilia, que chamberière se nomma de celuy de qui elle devoit estre mère. Elle ne dist pas, en son Cantique, que Dieu eustre gardé sa virginité, mais son humilité. De ceste humilité dit Hugues de sainct Victor, en son livre du cloistre de l'ame : Comme le miel se concorde, en toutes confections de médicines, avec toutes diversités d'espices , ainsi toutes les vertus sont adoul-

DE VIRGIXITÉ. 33

cies et prennent leur saveur de la vertu d'humilité. Nous lisons que, quant los Apostres demandèrent à Nostre Seigneur le quel seroit plus grant ou royaulme de Paradis, Il leur resporidit que qui ne s'umiliera comme ung enfant, sans contredire à chose que on luy fasse, il n'entrera jà en paradis. Pour ce, ame dévote, se tu y veulx entrer, panse de toy humilier. Car sainct Grégoire dist que qui assemhle vertus sans humilité, il fait ainsi comme celluy qui porte la pouldre, laquelle est de légier esparse au vent, se elle n'est envelopée de quelque chose. Aussi sont les vertus : se elles ne sont envelopées en humilité, de légier sont esparsées et adnichilées.

De la Uoôc bcrmcille

rRÈs, doit pstre en ce beau chapellet la Itelle rose vermeille , qui sigiiilie charité pour plusieurs raisons.

Premièrement , en la rose sont trois ordonnances de feuUes vermeilles : les unes dedans, les autres dehors , dont les premières qui sont dehors et les plus grandes signifient l'amour que nous devons à Dieu, le quel nous devons amer de tout nostre cueur ; c'est à dire que nous ne devons mettre nostre cueur en aultre chose que en Dieu ou pour Dieu , car aultrement nous ne le amenons pas loyaulment. Ainsi nous est commandé

(le l'amer (le touto iiostre aine, c'est à dire tant ([ue nostre aine sera en nostre corps. De mesnie, pour perdre la vie corporelle, nous ne devons pas laissier à amer Dieu. Et de cest amour le amèrent les inartirz, que, pour quoique peine ou tourment ([lie on leur iist, oncques ne se partirent de l'amour de Dieu. Et c'est ce que dist le Sage : Foriis est ut mors dih'ctio ; Amour est aussi forte que la mort.

Après, le devons amer de tout nostre pensée. C'est à dire que nous ne devons penser à aultre chose que à luy et de luy, à sa loaniJî'e, comme dit sainct Augustin : Celuy a perdu son temps, <[ui n'a point pensé à Dieu. Car qui ne pense à Dieu, le dyable luy baille à penser maulvaises et inutiles pensées, qui font souvent pertir le sainct Esperit de la personne.

O ame dévote, fais comme la bonne amye et espouse de Jhésucrist, qui dit es cantiques : jNIon ainy est comme ung fardel de mierre avec moi! Il

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