RAPPORT DE M. THUILLIER
Appelé à Budapesth pour y démontrer l’innocuité et l’efficacité de la vaccination charbonneuse, j’y reçus du Ministère de l’Agriculture la proposition de répéter la même démonstration, à Kapuvar, chez M. le baron de Berg.
Ignorant des difficultés que j'ai rencontrées plus tard, et bien que n'ayant pas l’assentiment de M. Pasteur, j'acceptai cette mission à
EXPÉRIENCES D'AUTRICHE-HONGRIE. 209 mes risques et périls. On va voir quelles circonstances, la plupart indépendantes de ma volonté, m'ont empêché de réussir complètement.
Cette expérience a élé faite à la ferme de Ontès, à 12 kilomètres de Kapuvar, sous la surveillance du docteur Azary, délégué du Ministère de l'Agriculture.
Comme à Budapesth, l'expérience porta sur les moutons et le grand bétail.
Cent moutons de race mérinos (sous-race électorale) furent divisés en deux lots égaux, l’un devant recevoir les deux inoculations vaccinales ; l’autre, être réservé comme témoin de la virulence du virus employé pour démontrer l’immunité acquise par le premier lot. Ces animaux, pris parmi les plus mauvais des vingt mille moutons du domaine, étaient très faibles, et beaucoup d’eux étaient cachectiques. Aussi les survivants sont-ils destinés à être sacrifiés ou vendus aussitôt que l'expérience pourra être considérée comme terminée. Néanmoins la méthode de la vaccination est d’une süreté telle que je n’hésitai pas à entreprendre l’expérience dans ces conditions.
Le gros bétail était en bon état, mais, M. le baron de Berg désirant faire une vulgarisation plutôt qu’une démonstration, ce bétail fut divisé en deux lots inégaux. Quatorze (sept de race hongroise, sept de race suisse) devaient être vaccinés; six seulement (trois de race hongroise, trois de race suisse) être réservés comme témoins lors de l’inoculation du virus charbonneux mortel.
A celte tâche j’ajoutai celle de vacciner deux cent soixante-sept moutons dans un troupeau ravagé alors par la maladie, afin de montrer que la vaccination est efficace contre l'infection naturelle comme elle l’est contre l’inoculation directe du virus charbonneux.
Le 28 septembre, eut lieu la première inoculalion vaccinale. Tous les animaux inoculés supportèrent bien la fièvre légère qui suivit.
Dans le troupeau, deux moutons inoculés, et un mouton non inoculé, moururent du charbon contracté naturellement.
Le 10 octobre, eut lieu la seconde inoculation vaccinale. Tous les animaux supportèrent bien encore la fièvre légère qui suivit, à l'exception de vingt-neuf, savoir: six qui moururent dans le lot des
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cinquante moutons; vingt-trois quifurent malades dans le troupeau des deux cent soixante-sept et parmi ceux-ci dix moururent. L’autopsie de tous ces animaux fut faite par le berger, sous les yeux de M. Gyulassy, intendant du domaine. Une cependant, celle du sixième mouton mort dans le lot des cinquante, fut faite par le docteur Hartmann, vétérinaire en chef du haras de l'État à Babolna: ie docteur Hartmann déclare ce mouton mort par Çpericarditis cum subsequente cachexia hydræmica ». Pour les quinze autresles auteurs des autopsies ont conclu pour le charbon, bien qu'un certain nombre de ces autopsies, dans le résumé qui m’a été communiqué, me paraissent peu caractéristiques.
Quelles explications donner de ces quinze morts ? On peut en donner trois:
1° Ces moutons n’ont pu supporter la seconde fièvre vaccinale, « Votre second vaccin était trop fort », m'a-t-on dit. Non, pour deux raisons. Quatre moutons n'ayant pas reçu la première inoculalion et inoculés d'emblée avec ce second vaccin ont parfaitement résisté. Les moutons morts n'étaient pas les plus faibles du lof.
Il faut donc chercher ailleurs la cause de ces morts.
2° Ces moutons ont pu s’infecter naturellement. Ils ont pu, dans leur bergerie, dans leurs fourrages, rencontrer des germes charbonneux virulents. Leur vaccination n'étant pas achevée, ils n'étaient pas encore en état de résister à celte infection naturelle. Pourquoi, objecte-t-on, n’y a-t-il pas eu de mortalité chez les moutons témoins, séparés des vaccinés par une simple barrière et nourris des mêmes fourrages? Celle objection suppose une répartition uniforme des germes infectieux. Or l’histoire de toutes les épidémies nous les montre répartis de la façon la plus capricieuse, alteignant celui-ci, épargnant le voisin. C’est ainsi que M. de Berg a perdu récemment un bélier de haut prix. Ce bélier ne quittait jamais la bergerie; il y recevait les fourrages réputés les plus sains du domaine. Un beau jour pourtant il y a trouvé le charbon. Qui osera affirmer que le même accident n’a pu arriver à plusieurs des moutons en question ?
3° Lors de la seconde inoculation, ces moutons n’ont pas reçu le liquide vaccinal à l’état de pureté. A cause de la pluie et de la boue qui régnaient alors, toutes les opérations durent être faites à l’intérieur de la bergerie où étaient réunis les animaux. Le nombre
EXPÉRIENCES D'AUTRICHE-HONGRIE. 211 des personnes venues pour assister à ces vaccinalions fut très grand, grand aussi le nombre des valets que nécessita la capture des bœufs, jeunes bêtes n'ayant jamais connu l’étable, enlevées brusquement à la vie sauvage et libre des grands pâturages du domaine de Kapuvar. Ce fut au milieu des poussières de la bergerie, soulevées par cette nombreuse assistance et dans lesquelles il serait facile de constater la présence de la plupart des agents: septiques, que fut transvasé le vaccin et que furent remplis les vases à col recourbé dont on se sert avantageusement pour remplir les seringues d’inoculation. Dans le cours de l'opération la personne chargée du soin de ces vases négligea de les tenir fermés ainsi que je l'en avais priée.
Nouvelles sources d’impureté : les moutons se trouvaient tous poisseux d’un suint souillé de poussière et de matières excrémentilielles. Dans ces circonstances les accidents septiques étaient inévitables.
La probabilité de ces accidents, minime au début de l’opération, croissait avec le temps qui s’écoulait. L’inoculation fut faite d'abord aux bœufs chez lesquels rien de fâcheux ne survint, puis aux moutons chez lesquels ces accidents se produisirent : « Mais, dit-on, les autopsies ne parlent pas de septicémie. » Non, certes; mais les auteurs des autopsies ont pu la négliger ou ne pas la voir, Heureusement, les treize moutons malades du lot des deux cent : soixante-sept, qui ne moururent pas, étaient encore malades lors de mon troisième voyage à Kapuvar. Chez tous la purulence du point d’inoculation ne laissait aucun doute sur la cause de la maladie : l’impureté du liquide inoculé.
La possibilité d’une infection naturelle, ’impureté du liquide inoculé constatée sur les moutons encore malades lors de mon troisième voyage, ne peuvent être niées. L'expérience de Budapesth, celle de Kapuvar même, prise dans son ensemble, m’autorisent à allribuer les morts survenues à ces deux causes.
Ces accidents ne sont pas inhérents à la vaccinalion elle-même, mais au mode opératoire. Aussi ont-ils été très instructifs pour les personnes présentes. Qu'ils le soient surlout pour ceux qui seront à l’avenir chargés de ces inoculations vaccinales, qu'ils ne se relàchent jamais des précautions minutieuses qu'exige l’inoculation à
l’état de pureté absolue du liquide vaccinal, qu'ils opèrent de préférence au grand air et après la lessive des moutons qui, m’a-t-on dit, n’a lieu qu’une fois l'an, au printemps, avant la tonte.
Le 22 octobre, eut lieu linoculation du virus non atténué aux quarante-quatre moutons et quatorze bœufs vaccinés ; aux cinquante moutons et six bœufs, témoins.
Chez les moutons et bœufs vaccinés il n’y eut aucun symptôme morbide: Pourtant un mouton mourut cinquante heures après l’inoculation, avec les symptômes du charbon. Ge mouton était un des plus forts du lot. Il ne présentait à la cuisse aucune trace de la dernière inoculation vaccinale. Jai la conviction intime que ce mouton n'avait pas reçu la seconde inoculation. Il arrive souvent, en effet, qu'en piquant la peau, celle-ci forme un pli : l'aiguille traverse ce pli, et le liquide, au lieu de se répandre sous la peau, se répand au dehors. Get accident m’arriva plusieurs fois, mais je m'en aperçus et recommençai l’inoculalion. Pourtant, l'obscurité dans laquelle se trouvaient les moutons opérés était telle, que cet accident a pu m’arriver sans que je m’en aperçusse.
Dans le lot des témoins, au contraire, trente heures après l'inoculation, la mortalité apparaissait et ne s’arrêtait plus. Des cinquante moutons témoins, quarante-huit étaient morts lors de mon départ. Dans le gros bétail témoin il y eut des symptômesinquiétants dès le lendemain. Chez trois de ces animaux ils disparurent les jours suivants ; mais chez les trois autres, ils s'aggravèrent. De ces trois derniers, un mourut le 29; à cette date les deux autres étaient très gravement malades, l’un surtout pour lequel on avait perdu tout espoir de guérison.