INCANTATION
0 Nuit mag-icienne, ô douce, ô solitaire, Le Pajsag-e avec sa flûte de roseau T'accueille; et tes pieds nus posés sur le coteau Font tressaillir le cœur fatig-ué de la terre.
Laissant fuir. de ses doig-ts sa guirlande de fleurs, Voici qu'entes bras frais s'endort le Soir qui rêve. L'Ame, veule au soleil, frissonne, se soulève, Et tord sa chevelure à la source des Pleurs.
Les paysans rentrant par les plaines tranquilles Prennent au crépuscule un accent éternel ; Et la Tristesse passe, en respirant le ciel Vag^uement lumineux dans les eaux immobiles.
Derniers bruits des chemins pleins d'ombre. Fin du jour,. , 0 Nuit, l'âme des fleurs nuptiales t'épie; Le bétail est couché ; la g-lèbe est assoupie, Bt la servante a clos les portes de la cour.
Sur ton sein resplendit la lune magnétique.
La nymphe qu'elle attire ondule dans les joncs ;
Et tout ce qu'en nos cœurs sanglotants nous songeons
Monte, comme la mer, vers sa face mystique.
L'heure est harmonieuse et grave sous les cieux ; L'ombre, étendue au loin, solennise les lignes ; Et l'homme, s'éveillant au mystère des signes, Sent monter lentement la prière à ses yeux...
Là-bas, la Ville au loin presse ses toits sans nombre; Seul, de la multitude anonyme émerg-és, Les monuments, debout ainsi que des bergers, Veillent pour témoigner de son âme dans l'ombre.
L'abîme étoile s^'ouvre à l'ardeur de penser, Et l'esprit, visité de rumeurs inconnues, S'étonne, et frémissant écoute au fond des nues, Gomme un grand fleuve noir, l'éternité passer.
Ivresse I Bras tendus au ciel î Vol qui s'égare... Baiser de l'infini qui rend pâle un instant... Et toujours sous nos fronts ce vieux désir luttant, Toujours l'héréditaire orgueil des fils d'Icare.
Un vent sacré venu des espaces profonds Détache le fruit mûr qui pèse aux flancs des femmes, Pendant qu'à son approche, au loin, les grandes âmes Brûlent, comme des feux allumés sur les monts.
Je te salue, ô Nuit des pâtres, des prophètes, Mère au long- voile noir des grands enfantements, 0 féconde par qui, jumelles en tourments, Les œuvres de la femme et de Thomme sont faites.
Grande Nuit ! Sanctuaire auguste des secrets. 0 Nuit, sœur de la Mort, comme elle impénétrable. Nuit d'Orphée et d'Isis, Déesse vénérable, Aïeule de la mer antique et des forêts !
Et Nuit divine aussi, vierge pure et clémente Qui ranimes Tamour à ton sourire obscur, Toi qui poses au cœur tes longues mains d'azur, Et portes le Sommeil innocent sous ta mante.
Seule, tu sais calmer les tourments inconnus De ceux que le mentir quotidien torture. Leur front brûle, et voici ta sombre chevelure ; Leur âme est solitaire, et voici tes bras nus.
INTÉRIKUR 187
Et chacun, dénouant les liens du masque infâme, Dans ta forêt, sous l'œil d'or fixe du hibou, Au larg-e de son cœur promène un archet fou, Et marche, mag-nifique et libre, dans son âme !
Cependant qu'aux buissons l'oiseau sentimental, L'oiseau, triste et divin, que les ombres suscitent, Sur les jardins déserts où les feuilles palpitent, Fait ruisseler son cœur en sang-lots de cristal.
Minuit. La voûte est comme une ég-lise tendue. Le Livre resplendit, au fond, d'or et de fer. Et la chair est sublime et vibre avec l'éther ! 0 vagues de silence à travers l'étendue...
Et déjà respirant les fleurs d'étranglés soirs. Le Rêve s'aventure, enlacé par Hélène, Aux plus lointaines mers de la pensée humaine Sur son char attelé de deux g-rands cjg-nes noirs.
0 Nuit, tes pieds divins font tressaillir la terre, Ta coupe d'arg'ent noir contient les Profondeurs Tu fais jaillir de nous les secrètes splendeurs; Et je t'adorerai pour ce triple mystère.
0 Nuit magicienne, ô douce, ô solitaire.
Nos sens, nos sens divins sont de beaux enfants nus Jouant aux vag'ues d'or des vieilles mers païennes, Innocents, radieux, ivres, les deux mains pleines Des fruits juteux cueillis aux Jardins ing'énus.
Pensive et poursuivant ses antiques chimères, L'Ame assise non loin surveille leurs ébats ; Parfois son doig^t se lève et commande et, tout bas. Elle agite en son cœur l'espérance des mères.
Les petits fatig-ués, quand vient la fin du jour,
Se couchent comme au fond d'un tiède abri d'amour
Dans sa mante aux long-s plis d'une croix noire ornée.
Et lors, prenant le plus fougueux ou le plus doux, L'Ame, les yeux au ciel, l'endort sur ses g-enoux Et, chantant à mi-voix, songe à la Destinée.
INTÉRIEUR l4'I
;on cœur est comme un Hérode morne et paie, n Salomon somptueux, triste et puissant jui suit d'un œil magnifique et lang"uissant 'îs ballets infinis dans les hautes salles.
lève sans Hn, les plus Belles ont passé, 3rtant des noms si doux qu'ils font chanter l'àme. !î Roi s'ennuie à voir tourner ses femmes, •oses de feu, les plus chaudes l'ont glacé.
L'archet final sang-lote sur la mineure. C'est une enfant qui danse comme Ton pleure ; Sous son pas, c'est l'âme même qu'elle effleure Elle s'appelle, ô suave, la Pitié.
Et dans son cœur, grand lys dur et solitaire, Gomme une eau fraîche et pure qui désaltère Le Roi sent tomber les larmes de la terre; Et s'élançant de son trône d'or altier
Tombe à genoux et baise l'enfant au pied !