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LE FLEUVE

Smis l'être universel, vois l'éternel Symbole. ViCTOn Hugo.

Conçu dans l'ombre aux flancs aug-ustes de la Terre,

Le Fleuve prend sa vie aux sources du mystère.

Il est le fils des monts déserts et des glaciers ;

Et les vieux rocs pensifs, farouches nourriciers

Du limpide cristal distillé par la voûte,

Dans Tombre, de long's jours l'abreuvent g-outte à goutte,

L'écoutent g-azouiller dans son lit de cailloux,

Si faible encore, avec un murmure très doux,

Et suivent, attendris, ses limpides manèg'es Parmi la radieuse innocence des neig'es. Tel il grandit, g-ardé par l'antre paternel. Pur de la pureté des g'iaces — près du ciel.

Mais déjà, frémissant de conquérir l'espace. Il s'élance et, ruisseau turbulent et vorace. Emporte en bouillonnant dans ses flots confondus Des herbes, des rochers et des sapins tordus ; Puis, torrent blanc d'écume, il déserte les cimes ; Jaloux de l'avalanche, il se rue aux abîmes, Et sur les rocs fumants, ivre et précipité, S'écrase et tombe en des cascades de clarté !

Au fond des ravins noirs sa fureur s'est éteinte. Il respire à présent, car la plaine est atteinte, La plaine pacifique aux horizons d'épis. Il promène, étalé, de longs jours assoupis Parmi les terrains roux, les vergers, les pâtures, Le décor symétrique et calme des cultures, Et coule monotone et pareil aux bœufs lents

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Attelés sur la route aux chars de foin tremblants. Le rire de TEté rayonne sur ses berg-es. Des troupeaux çà et là boivent à ses flots vierges ; 11 rencontre, en passant, des vil]ag*es, des bourgs; Maints châteaux dans ses eaux claires mirentleurs tours, Et, charmant, il s'attarde, il serpente, il chatoie, Une frang-e de fleurs à sa robe de soie.

Pourtant il reste en lui des flammes du passé; Et, parfois, quand l'Hiver plus fort l'a terrassé. Comme un taureau qu'on couche en pesant sur ses cornes, Tout à coup, s'échappant, crevant les glaçons mornes, Balayant l'horizon, brisant tout, tordant tout, Faisant sauter les ponts de pierre d'un seul coup — Car l'âme des fléaux géants est dans son âme — Il arrive comme le vent, comme la flamme ! Et les peuples, béants d'horreur sur les coteaux, Écoutent dans la nuit passer ses grandes eaux. Jusqu'au jour où, lion fatigué de ravage, Il retourne à pas lents dormir sur ses rivages, Et reprend, souriant sous l'azur attiédi. Le rêve nonchalant de ses après-midi.

Cependant il s'étend. Ses eaux autoritaires Rançonnent durement les ruisseaux tributaires, Et, riche de ses flots par des flots aug'mentés, Il marche comme un roi vainqueur vers les cités. Gharj^-é d'org-ueil, au loin, sur les plaines fertiles, Il regarde traîner son manteau semé d'îles, Et, superbe, à plaisir prodig"uant les détours. S'avance vers la ville aux immenses faubourg^s Où, plein de majesté, comme les patriarches. Il entre, g-lorieux, sous la splendeur des arches î

La Ville, avec org-ueil, du haut des g-rands quais blancs

Reg'arde s'avancer ses flots nobles et lents.

Les vieux palais bâtis par les races lointaines

Suspendent sur ses eaux leurs terrasses hautaines.

Les rêveurs éblouis vont voir, les soirs vermeils.

Sur ses flots somptueux descendre les soleils;

Et la nuit jette au fond de ses ondes funèbres

Des secrets qu'il emporte à Dieu dans les ténèbres.

Un peuple de bateaux le sillonnent sans fin.

Il apporte le blé, le fer, le bois, le vin.

Et fait sur son chemin bénir ses eaux royales

SYMPHONIE héroïque 229

Par les o;Tands bras levés des saintes cathédrales !

Il est religieux, sacré, fécond, puissant,

Et coule au cœur des nations comme le sang*.

L'horizon s'élarg'it, respectueux; la Terre, Org-ueilleuse de lui, comme une bonne mère, Le salue au passaj^^e avec ses bois, ses champs, Ses vig"nes, ses moissons et ses jardins penchants. L'âge Ta couronné de sag-esse ; il respire La brise parfumée aux fleurs de son empire, Et revêtu de force et de sérénité Marche tout plein déjà de sa divinité.

Triomphateur altier consacré par l'histoire. Charriant sous maint pont sonore un flot de gloire, Il va de plus en plus mag-nifique et profond. Déjà de hauts vaisseaux|apparaissent qui font Palpiter sur ses eaux des g-onflements de voiles. Chaque nuit sa splendeur réfléchit plus d'étoiles. Le vent lointain qui vient d'horizons ig-norés Soulève vers le soir ses cheveux azurés.

L'Océan ! L'Océan !... Déjà vers sa narine

Monte en souffle puissant la grande odeur marine,

11 tressaille, il s'émeut ; déjà de sourds reflux

Troublent obscurément ses flots irrésolus.

II a compris; là-bas l'attend l'ultime épreuve.

Au fils des monts altiers, roi des plaines, au Fleuve,

La mort dresse là-bas le lit universel,

Brodé d'écume blanche et parfumé de sel.

Alors multipliant ses ondes épandues,

Superbe, débordant au loin les étendues,

Il étreint l'horizon immense peu à peu

De l'attendrissement d'un magnifique adieu ;

Puis, enlacé déjà par l'Epouse fatale,

Dans un efl^ort suprême, il grandit, il s'étale

Et, pareil à la mer, qu'inonde un couchant d'or.

Il entre dans l'orgueil sublime de sa mort.

Mai 1889.

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