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Le chariot errant

— Eh bien, mes enfants, nous débutons magnifiquement, n'est-ce pas ? Des recettes superbes viennent de réjouir mistress Alice Bateson ! Je vous les dois ! Je me félicite donc de vous avoir réunis tous, ce soir, autour de ma table. Mes garçons, si vous le permettez, je bois à votre santé 1

— Hurrah ! hurrah ! pour master Bateson !

— Vive mistress Alice Bateson !

— Vivent vous tous, mes enfants !

C'était un soir de relâche. William Bateson, le directeur-propriétaire du grand cirque anglo-américain, fêtait toute sa troupe à propos de l'anniversaire, toujours scrupuleusement célébré, de la digne mistress Bateson.

Sous la rotonde, autour du patron, un grand diable, sec et vif. qui approchait de la soixantaine, tous les acrobates, tous les garçons d'écurie, en un mot tout le personnel du cirque rendait hommage au succulent repas.

William Bateson présidait. Mistress Alice Bateson, assise en face de lui, disparaissait sous les fleurs. Une large gaîté épanouissait tous les visages. Les fioles de vin circulaient ; les plats se succédaient, et l'on avait plutôt l'idée d'un repas de noce dont Lise Roland, une des jolies filles de la troupe, aurait été l'épousée.

Elle était assise entre William Bateson et Jim O'Connor, le comique. Gaillardement, on la faisait boire. Ses jolis yeux noirs souriaient toujours, déjà comme un peu embués et voilés.

On touchait au milieu du repas. Les propos bondissaient. Ces acrobates, d'ordinaire taciturnes, se libéraient, ce soir-là, joyeusement. Seule, à une autre table, la compagnie des garçons d'écurie buvait et mangeait sans tapage.

William Bateson, dont la gaîté montait toujours, portait toasts sur toasts.

Tommy et Bassick, les deux petits clowns, les

étoiles de la troupe, en prenaient prétexte pour crier à leur tour d'un bout de la table à l'autre; car les deux inséparables s'étaient, pour une fois, séparés, chacun ayant pris à côté de soi une des sœurs Violetta's, de toutes jeunes acrobates qui offraient ingénument des airs de chèvres amusées.

Ovide, le régisseur général, un ancien acteur tombé dans les dessous, calme, ne buvait point. Il se méfiait des vins qui le rendaient, d'habitude, funèbre. Oh ! mais Jim O'Connor, lui, buvait double ! Celui-là, c'était un rude ivrogne, alerte et insatiable ; et l'on pouvait affirmer que si Tommy et Bassick flamboyaient comme les deux petits soleils du cirque, Jim O'Connor, lui, en symbolisait nettement les taches.

Un ivrogne déterminé, certes ! et cependant il convient de dire qu'il « portait la boisson » avec la dignité et le pompeux d'un pape. Quand il avait trop bu, il vous fixait avec des yeux terribles ; mais, tout de suite, on riait de le voir si petit, si maigre, avec son apparence d'homme-oiseau qu'il tenait de son cou interminable, de son menton absent et de ses joues frottées au carmin.

Tommy ne manqua point de le provoquer :

12 LE CHARIOT EBRAXT

— A ta santé, Jim ! cria-t-il, en tendant son verre.

— A ta santé, Tommy !

Et les liquides, allègrement, continuèrent à succéder aux liquides dans l'étroite panse de ce bonhomme de trente-trois ans, déjà plus ridé qu'une vieille pomme de reinette.

Parmi ces acrobates, les uns se révélaient familiers, bavards; les autres, jovials; quelques-uns se montraient si énervés qu'ils ne pouvaient plus u tenir en place » ; et ils se mettaient à jongler avec les objets de la table, malgré les apostrophes de leurs voisins.

Et l'on se disputait déjà quand des pièces rôties, ayant des aigrettes sur la tête redressée, apparurent et apaisèrent tous les émois. Tout le monde, d'un grand cri, salua la présentation de ces mets.

Bateson, décidément, soignait sa troupe. Heureux, ravi, il commençait, lui aussi, à transformer son gosier en un lit de torrent après la fonte des neiges.

Dans un coin, Lynham, le « jockey d'Epsom », jeune homme mince, très blond, la figure minutieu-

sèment rasée, affectait une tranquillité de jeune fille. Il était très doux, et il formait couple avec l'une des sœurs Franklin, belle fille brune, dont les connaisseurs admiraient les jambes quand elle exécutait son « numéro d'anneaux et de trapèze ».

— Un toast encore pour mistress Bateson ! jeta tout à coup récuyer Flanagan.

— Un toast pour mistress Bateson ! reprit l'assemblée en chœur.

— Un toast pour moi ! lança à son tour Tommy.

Et l'on porta, après celui de mistress Bateson, le toast que le petit clown demandait pour lui-même. Du reste, n'était-il pas, avec son ami Bassick, un autre gamin comme lui, le boute-en-train de cette fête?

Tous les regardaient avec des yeux amusés. Ovide trouvait cette soirée triomphale. Il digérait, tendrement.

Reconnaissant, il voulut à un moment se lever, pour dire quelques mots. Il sentit qu'il n'était pas encore prêt; il se rassit.

Aussi bien, on devait attendre le dessert.

Il arriva, comme une apothéose.

Toute la troupe, d'un seul geste, se leva et ouvrit un ban quand les pièces montées, les pâtisseries, les fruits de saison défilèrent.

Puis on éclata de rire.

Une surprise de Jim O'Connor.

N'avait-il pas dressé les chiens qu'il présentait au public à apporter des boîtes de cigares et des corbeilles de fleurs ? Et voilà que, debout sur leurs pattes de derrière, ils entraient, graves, intelligents, très attentionnés, avec des mines soudain faraudes, avec des airs tout à coup très prudents ! Et ils avaient des costumes ! et c'était une procession de masques, une vraie descente de la Courtille !

On les ovationna.

Lorsque le café fut pris, on sentit le besoin de se dégourdir les jambes. Quelques-uns allaient donc se lever de table, quand Ovide, majestueux, solennel, fit un geste.

On se rassit.

Le vieux cabot, mis au point par le vin, parla.

Il adressa à mistress Alice Bateson un compliment impétueux. Gomme Ovide s'exprimait trop vite, personne à peu près ne comprit son jargon;

mais tous devinèrent que le régisseur devait être singulièrement éloquent, tellement il criait !

Il termina en jetant à toute la table émerveillée le nom de mistress Alice Bateson; et cela déchaîna le tumulte.

Tout étant réglé.. Oscar Pepetta, le chef d'orchestre, l'apaisa en donnant le signal à ses musiciens.

L'assistance, électrisée, frémit. Mais le moyen, maintenant, de se tenir tranquilles ?

Déjà Tommy valsait avec sa voisine; déjà Bassick avait pris le bras de mistress Flanagan, courte femme aux lèvres pincées, au regard aigu, qu'il emmenait dans une danse vive.

Le bal fut, en une seconde, improvisé. Ovide, lui-même, offrit la danse à mistress Alice Bateson. Elle l'accepta. Ils partirent.

Autour d'eux, toutes les danses se nouèrent. Comme il n'y avait pas assez de femmes, les hommes dansaient entre eux; et quelques-uns battaient sur le parquet des gigues d'un tel mouvement qu'il brûlait la mesure !

D'autres, Bateson, Jim O'Connor et l'écuyer Josef Renz, s'extasiaient près d'un brûlot de

punch. La bonne odeur du rhum leur dilatait les

narines, les remplissait de joie.

N'y tenant plus, Bateson entonna un chant patriotique, et Jim O'Connor le scanda. Puis tous trois, Josef Renz s'en mêlant, ils reprirent, formidablement, les couplets.

Ovide, épuisé, avait reconduit mistress Bateson à sa place. Le bal continuait; mais Tommy et Bassick menaient maintenant une danse si gaie que l'on s'arrêta bientôt pour les admirer.

C'était une danse comique et rapide. Des mouvements prestes de bras, des repliements électriques de jambes, si vifs qu'on ne les distinguait plus. Alors les musiciens, ne pouvant plus suivre la mesure, rugissaient, tapaient sur les caisses, heurtaient sans cesse les cymbales.

Autour des danseurs, les acrobates, tous les garçons d'écurie formaient le cercle. On accompagnait cette danse; on hurlait des refrains.

Puis on se porta des défis et l'on marcha sur les mains. Surexcités, les acrobates donnaient cours aux manifestations de leur vie professionnelle. Miss Halsey, un peu ivre, voulait faire ses exercices sur la corde; le trio Madden essaya vaine-

ment d'exécuter ses équilibres de force. Plus sages, beaucoup de garçons d'écurie ronflaient; et on pouvait voir Ovide qui offrait, un peu fou, des fleurs à mistress Bateson.

Puis, tout, peu à peu, se calma. Les Violetta's | avaient été emmenées par leur mère ; les Flanagan i s'étaient retirés; aussi Lise Roland et le jockey JLynham. Tommy et Bassick ne dansaient plus; imais ils continuaient à chanter des couplets dont les mots retombaient, rebondissaient comme des balles.

Ce fut un cri général :

Bateson avait royalement traité sa troupe, toute sa troupe.

Pourtant, un des Madden remarqua :

— Tiens, on n'a pas vu Babylas !

— Bah ! quelle importance ! répondit quelqu'un.

Un moment après, dans la pleine nuit, on l'entendit plus que la plainte très douce d'une oute petite voix.

C'était Babylas qui chantait, à son tour.

Qu'est-ce que c'était que Babylas ?

Un nain.

On l'avait trouvé, un matin, dans le cirque, sous une bâche. À force de crier, de supplier, il s'était fait enrégimenter chez Bateson.

Interrogé, il avait bégayé de l'allemand et de l'anglais. Il lui était impossible de parler comme tout le monde, parce que sa langue, elle aussi, était trop courte.

Bateson, doucement, l'avait questionné :

— Que sais-tu faire, mon garçon?... Rien!... eh bien, tu seras une contrefaçon de clown, tiens ! Un pauvre clown qui peut tout juste marcher sur

ses mains et exécuter de temps en temps un petit saut périlleux !

Ce Babylas! 11 se singularisait par une tête énorme, des bras trop longs et des jambes torses. Il tenait du porc et du basset. C'était une laide chose humaine, un déchet déconcertant, un ridicule hochet bâti à la diable par la Nature. Il se montra si pitoyable, si résigné, que tout le monde lui fit des farces.

On l'envoyait chercher du rosbeef pour les deux éléphants Tobby et Sahib; il devait rapporter la corde à virer le vent. Il paraissait toujours humble, craintif, peureusement caché sous ses grosses mains.

Il fit, au cirque, son entrée avec d'autres clowns, et il les singea, ce qui égaya. On le vit disparaître dans le tapis, enlevé au trapèze ou couché dans le filet protecteur. Puis il reparaissait avec sa grosse et lourde tête comme toute soufflée.

Tous croyaient bien qu'un tel gnome ne possédait ni un cœur ni un cerveau, et qu'il était né comme ça, sans parents, un soir de lune !

On ne faisait pas de mal à Babylas, certes ! mais personne ne l'aimait, personne ne s'inquié-

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tait de cette caboche, qui paraissait pleine de son et dont les gros yeux à fleur de peau vous regardaient comme sans voir, comme sans comprendre.

Et pourtant, il voyait, Babylas: il comprenait qu'il n'était pas aimé; qu'il comptait bien moins que les chiens savants de la troupe, pas autant que le dernier bourriquot du cirque !

Lui, on ne le flattait même pas de la main quand il avait terminé ses pauvres tours: et. cependant, chaque soir, comme il tâchait de mieux se distinguer et de dépasser les courtes leçons qu'on lui avait apprises !

On lui donna un jour un singe pour travailler avec lui. Mais l'animal se montra malicieux et méchant comme un homme.

Babylas dut renoncer à le présenter en public, tellement il fut égratigné, griffé.

Alors il resta seul, bien seul, cachant sa peine avec d'autant plus de facilité que personne au monde ne pouvait supposer, vraiment, qu'il était capable de souffrir !

On est en pleine route, à présent.

On a déjà donné des représentations dans l'Auvergne et dans le Languedoc quand, sous un soleil de mai qui reste intensément bleu, d'un bleu de satin uniforme, soyeux et doux, sur lequel ne se promène point le plus léger nuage, la ville d'Orange apparaît.

On tombe en pleine foire patronale. Cela satisfait Bateson. Le soir, avant la représentation, il harangue sa troupe.

Il l'exhorte à se montrer « digne de sa haute renommée ». Mais il est, d'avance, radieux : il vient de regarder Tommy et Bassick.

Rien, quand ils le veulent, ces enthousiastes

gamins, n'existe plus devant leur extraordinaire fantaisie comique.

La vive amitié qui les unit leur fait imaginer d'inouïes bouffonneries pour le succès de l'un ou de l'autre.

Le « sérieux » du saut, ils ont trouvé le moyen de le changer en une chose éperdue, follement réjouissante, unique par la façon de placer les jambes ou la tête, pendant le temps qu'ils tourbillonnent; et l'éclat, le mordant du son, le timbre aigu de leur voix perçante, sifflante, comme il secoue les spectateurs, comme il les êlectrise !

Puis, quelle diversité funèbre parfois ! Quelle angoissante série de gestes tout à coup apeurés ! Quel émoi d'un corps frissonnant et lâche, et qui ne songe qu'à détaler !

Quel étonnement quand ils se donnent tout entiers tous deux, cabriolant fantastiquement, improvisant des répliques drôles, faisant du rire avec un rien, avec un mot acéré, bref et vif !

Ce soir-là, tandis que, triomphants, ils remontaient vers leur roulotte commune, ils croisèrent une écuyère, très jeune et très jolie, que Bateson

venait d'enlever au cirque Bengy, en liquidation à Orange.

Ils la dévisagèrent, ils lui sourirent tous deux: et elle leur rendit leur sourire, parce qu'ils avaient un visage drolatique sous le blanc épais et des sourcils très accusés en accent circonflexe.

A Nice, Bateson fit débuter la petite écuyère du cirque Bengy, qu'il avait mise tout de suite sous la direction de Josef Renz, le plus fameux ecuyer

de sa troupe.

La « gamine », ainsi qu'il l'appelait, « pouvait déjà faire quelque chose ! »

Une fillette, d'ailleurs, extrêmement souple et ardente, née à Naples d'un batteur d'estrade et d'une fleuriste de Capri.

Elle s'appelait Dinah Monti; et Bateson, trouvant le nom plaisant, le lui laissa. Seulement, au programme, on avait ajouté « Miss » devant le nom: car, enfin, le cirque était, n'est-ce pas? angloaméricain.

Les seize ans de Dinah constituaient une fleur gracieuse de la vie.

Longue, mince, d'une sveltesse toute fragile, Dinah présentait un torse petit et une tête mignonne, presque « mangée » par les yeux et par le lourd casque des cheveux.

Elle s'offrait, expressive et enjouée.

Elle ne put bientôt se retenir de faire mille farces aux clowns; et comme elle parlait l'anglais et l'allemand, les répliques ne lui manquaient pas.

Elle valait mieux que ses pareilles.

Elle ne se contenta point, en effet, de voltiger sur le large panneau d'un cheval gras. Sauter pardessus des rubans ou à la corde ne lui parut pas suffisant. Elle étudia des sauts masculins et des vraies figures de voltige.

D'ordinaire, les clowns qui se tiennent derrière l'écuyer armé de la chambrière, sont des pitres inférieurs qui doivent occuper pour le public les courts repos que prend la « voltigeuse », retombée assise sur la croupe du cheval.

Un soir, Tommy dit à Bassick :

— Elle est bien jolie, miss Dinah ! Si tu voulais, Bassick, je te ferais une proposition?

— Laquelle?

— Eh bien, voilà!... oh ! mais ne te fâche pas si la chose ne te plaît pas ?

| — Allons, parle !

— Eh bien, nous ferions avant notre « entrée » à nous, une petite « entrée » avec Dinah ! Pour le plaisir de la voir sauter, voltiger sur son cheval ! Qu'en penses-tu, Bassick ?

— Ail right !

— Well !

Et c'est ainsi que Dinah Monti eut, le lendemain, la joie et la gloire d'avoir auprès d'elle les deux étoiles du cirque.

Bateson en rayonnait.

Le vieux renard, décidément, avait eu le nez fin en engageant la petite Italienne.

Elle serait bientôt une écuyère célèbre.

N'avait-elle pas le Don et la Grâce ?

Ce joli miracle se réalisa vite.

Sans le vouloir, sans le chercher, rien que par son charme, par ses airs étonnés, par l'extrême espièglerie de tout son corps, elle devint un éclair de joie.

Elle séduisait dès qu'elle apparaissait bondissante en piste, envoyant des baisers au public, puis voltigeant jusqu'au cheval qui l'attendait, immobile, sous les flons-flons pressés de l'orchestre.

Toute souriante, elle tenait gentiment une légère cravache ; et sa tête avait l'air de chanceler sous le poids de la lourde fleur qui rehaussait ses cheveux.

La renommée de Dinah s'étendit, conquit, par les journaux, des villes.

Tommy et Bassick lui préparaient son entrée chaque fois, maintenant. Bateson n'en croyait pas ses yeux. On l'aurait tué plutôt que de lui faire dire qu'un jour ses deux favoris « travailleraient » avec Dinah.

Eux, pour corser encore leur entrée, ils imaginèrent des rôles d'amoureux repoussés, bernés, battus; — et ils exprimaient tour à tour leur chagrin avec les mines les plus comiques du monde.

Dinah, alors, souriait, envoyant exprès des baisers à la foule; mais, quand le cheval s'arrêtait net sur un trémolo à l'orchestre, elle remerciait aussi d'un rire affectueusement tendre les petits clowns qui aidaient à son succès.

Ce que voyant, tous deux, sur des pirouettes folles, en se pourchassant, comme des rivaux qui se menacent, quittaient, contents, la piste.

Les soirées du cirque Bateson posaient par là des énigmes à bien des spectateurs qui se demandaient comment l'incendie des yeux de Dinah Monti n'atteignait pas les clowns Tommy et Bas-

LE CHAEIOT EBBANT 33

jiick qui, pourtant, tous les soirs, jouaient si près ll'elle.

Mais, eux, ils s'aimaient trop; ils ne songeaient ;>oint qu'il pût y avoir quelque chose de plus fort [ue l'amitié qu'ils ressentaient l'un pour l'autre.

Quand Tommy et Bassick étaient sur piste avec Dinah, Tommy lui demandait, de sa voix pointue :

— Vous qui sautez si bien, Ma-de-moi-selle, voulez-vous sauter dans mon cœur?

Elle répondait, câline :

— Je veux bien, monsieur Clown !

Tommy répliquait :

i — Well ! Sautez, ma-de~moi-selle !... Non ! c'est 'noâ qui vais sauter dans votre cœur !

Et le clown, par un preste saut périlleux, retombait aux pieds de récuyère, assise, la courte jupe oouffante, sur la croupe du cheval.

Le saut était beau : on applaudissait ; et le che-

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val repartait ensuite de son galop pesant; tandis que Dinah se remettait debout sur la croupe, avec son perpétuel sourire et toujours tenant mignonnement sa petite cravache.

Quand Tommy avait joué ainsi avec Dinah, c'était au tour de Bassick à la divertir.

Il s'en acquittait en singeant les plaisirs d'un amoureux élu; et, soudain, il exprimait une furibonde joie qui l'entraînait, cabriolant et roulant comme une boule autour de la piste, — pour terminer le tout par une détente formidable, par un saut unique, en élan, par-dessus le groupe des hommes d'équipe massés à l'entrée de la piste.

Le cirque, comme on pense, jasait déjà sur ces faits et gestes des deux clowns.

Les uns pensaient que c'était là un simple divertissement de leur part; les autres jugeaient la chose plus grave.

— Tommy et Bassick sont bien trop gamins pour prendre quoi que ce soit au sérieux ! disait Flanagan.

Un des Madden répliquait :

— Allons donc ! ils ne joueraient pas comme ça

LE CHARIOT ERRAM

avec Dinah, s'ils n'en étaient pas déjà amoureux ! On interrogea alors Ovide, le régisseur général. Sentencieusement, il déclara :

— Taisez-vous, tous!... Des gamins!... oui, selui qui a dit ça a raison ! L'amour, je vous .'affirme, ça ne vient pas ainsi, ça éclate, ça renverse tout 1

On s'inclina, tellement il avait parlé avec force. Satisfait, il conclut :

— L'amour, c'est une sorte de cataclysme, un )olide monstrueux ! Autrement, ce n'est pas de 'amour!... et puis, je vous le dis, ils sont trop gamins tous les trois, elle et eux !

En attendant, Tommy et Bassick eurent encore 'idée, pour terminer le spectacle, d'une pantonime dans laquelle Dinah jouerait le principal 'ôle.

Et cette pantomime, ce fut toute une affaire à a présenter. Dès les premiers mots, Bateson ■efusa :

— En voilà un idée ! dit-il. Mais tu sais bien, rommy, et toi aussi, Bassick, que je me suis touours passé d'une telle attraction !

3 S LK CHAEIOT ERRA M

— Justement, patron ! Il faut changer d'avis, dit Tommy.

— Jamais, tu entends, garçon !

— Cependant, moi, ça me plaît ! intervint Bassick.

— Voilà ! voilà ! cria Bateson. Les voilà tous deux avec leur mauvaise idée !

— Mais, patron !... dit Tommy.

— Enfin, Tommy, dis-moi pourquoi tu as songé à une pantomime ! Ça ne t'est pas venu comme ça, sans raison ?

— En effet !

— Et je devine, tiens, que c'est encore pour faire briller Dinah que tu me proposes une telle affaire ! Alors, tu trouves qu'elle ne luit pas assez, ta petite étoile ? Bientôt, il n'y en aura plus que pour Dinah, ici !

— Enfin, patron!...

— Eh bien ! tiens, monte-la, ta damnée pantomime, et laisse-moi en repos, par exemple, ensuite! Ne me demande rien, débrouille-toi, tout seul, tu entends, garçon !

— Oui, moi tout seul avec Bassick !

Et c'est ainsi que « s'accrocha » la pantomime

LE CHARIOT ERRAM

que les deux clowns rêvaient, en effet, pour Dinah.

Ce fut, du reste, tout de suite, dans leur esprit, une pantomime qui serait réduite aux plus stricts accessoires, et jouable sans décors — comme on les joue au cirque — avec, seulement, des paravents représentant une maison, une entrée de forêt, une grotte.

Tommy et Bassick conduisirent toutes les répétitions. Une grande partie de la troupe y figurait.

Comme « argument », c'était l'histoire d'une petite princesse (Dinah Monti), poursuivie par les ennemis de son père, un seigneur pusillanime. Après bien des aventures, la princesse échappait à ses ennemis, et elle épousait le Prince Charmant (Tommy), accouru sur un dragon, horrifiquement endenté et encrêté.

Au moins, les répétitions révélèrent ceci : c'est que Tommy et Bassick n'aimaient point d'amour la petite écuyère; qu'ils avaient uniquement, ainsi que tout le monde, été séduits par sa grâce.

Les uns et les autres, opinant du chef, déclarèrent que c'était même probant, parce que lorsqu'on aime d'amour, on ne joue pas délibérément — avec des mines, des gestes et des sauts aussi gais !

Et. aux représentations, cela apparut encore plus lumineusement.

Ovide avait donc, une fois de plus, raison : Dinah, Tommy et Bassick étaient des gamins !

Des amoureux de la Lune, peut-être, mais voilà tout!

— Vous savez, le grand cirque Bateson, on dit qu'il est dans nos environs !

— Je l'ai vu, il y a deux ans ! Bien sûr que s'il repasse par ici, j'entrerai sous sa rotonde !

Tels étaient les propos que les uns et les autres tenaient, tandis que le cirque rôdait, ravi de la gaîté du Midi de la France, s' attardant au hasard de l'accueil, flânant sur les routes blanches, au long des arbres gris de poussière, sous le soleil depuis tant de jours implacablement bleu.

On écuma ainsi Saint-Laurent, Cagnes, Biot, Antibes, en excursionnant jusqu'au cap Cros.

A Cannes, mistress Alice Bateson nota une

LE CKAHIOT ERRANT

recette fastueuse : tous les pêcheurs de la Bocca, des îles de Lérins, du Golfe Juan étaient accourus au spectacle.

On fila ensuite sur Agay, Boulouris et Saint- Raphaël.

Toulon, surtout, bien à l'avance, troublait Bateson. Toulon, la ville bénie, où il avait réalisé, l'année précédente, des recettes mémorables, parce qu'il était tombé au moment de l'arrivée de l'escadre, quand les matelots se ruent par la ville, après des mois de voyage en mer.

Aussi bousculait-il un peu la tournée ! On brûla les Arcs, Vidauban, le Cannet, Gonfaron, Puget- Ville, Cuers, et la Pauline.

On montait la rotonde en cinq secs; on jouait « avec le dos de la cuillère », comme répétait Ovide; et, vite, on repartait, les accessoires empilés dans les malles, au bonheur des belles nuits qui, heureusement, duraient, toutes flambantes d'étoiles, toutes illuminées, au-dessus des pins et des chênes-lièges.

Cette suite de paysages colorés, ces palmiers, ces rochers de porphyre, cet ensemble de rades plaisantes, avec des barquettes telles que des

mouettes au repos; ces décors comme truqués; tout le factice et tout l'apprêté que sont les paysages du Midi; — tout cela ravissait la troupe; et Ovide, exprimant le sentiment général, apostropha carrément le soleil : « le premier de nos metteurs en scène ! »

Le cirque arrivé à Toulon, Bateson en avait tant conté à sa troupe, touchant la ville, qu'il ne put l'empêcher de voguer par les rues; de gagner tout de suite les quais où, devant la mer, somnolent les magasins multicolores, les maisons jaunes à terrasses, jetés en rang serré au pied de l'écran des montagnes.

Par groupes, les « saltimbanques » s'arrêtaient devant les cafés si joliment vieillots, parés d'imprévues enseignes; et ils s'égayaient de tous les brimborions qui, au bord des boutiques, tentent et happent les matelots.

Ils goûtaient le parfum de vieux fruit que possède Toulon; et les petites piaces, ornées d'arbres et de fontaines, où des diligences attendent encore devant des auberges à balcons, les ravissaient.

Les perroquets des îles, à la porte des cabarets, prennent bien le temps de causer. Alors les Toulon-

nais considéraient curieusement la troupe en promenade du cirque, la troupe annoncée par les affiches.

Le Midi est jovial.

Il s'amusait des clowns que Ton devinait à des clignements d'yeux significatifs, et il leur jetait des mots de bienvenue et de bon souhait.

Tout, au reste, est si familier, si pittoresque en ce Toulon heureux, depuis les maisons jaunes, roses, bleues, maisons fanées, fardées, jusqu'aux vieux bateaux, jusqu'aux anciennes rues qui gardent encore leurs portes et leurs baies bardées de fer.

Cette nuit-là, accoudé sur !a terrasse de sa chambre d'hôtel, devant la rade, Tommy semblait très absorbé à regarder la clarté lunaire, qui allongeait des pans d'ombre autour des cuirassés et des croiseurs de l'escadre endormie.

Toute la ville était tranquille. Parfois, seulement, on entendait quelques cris, venus sans doute d'un cabaret; puis tout retombait au silence.

Bassick aussi avait pris une chambre dans cet hôtel, pour se reposer de sa roulotte. Il s'approcha de Tommy. Peut-être s'était-il endormi dans la douceur de cette nuit merveilleuse !

Il le toucha à l'épaule :

— Eh bien, Tommy ?

Tommy sursauta, comme quelqu'un qui s<5 réveille d'un songe. Il dit :

— Quelle belle nuit ! hein, Bassick ?

— Oui, une belle nuit ! répondit Bassick, joyeusement. Mais cela emporte trop au diable l'imagination ! Je suis sûr que tu pensais comme moi à toutes les choses qu'il y a par delà cette Méditerranée ! tu sais, tout ce qu'on voit dans les livres illustrés : les cases en bambou, les négresses avec des verroteries, et puis des tas de bateaux, des singes!...

— Il y a des nuits bien plus belles que les jours, Bassick !

— En attendant, il faut te coucher, Tommy ! Demain, il y a deux représentations à donner. Tu seras joli garçon si tu restes tout le temps sur ce balcon !

— Laisse-moi regarder encore ! Tu ne peux pas savoir, Bassick, combien cela me fait plaisir ! J'ai le temps de dormir, va !

— Pourtant, Tommy, moi, je trouve que le patron nous fait voir assez de nuits blanches! Si tu trouves, toi, que Ton ne voyage pas assez !

LE CHARIOT EERAXT 47

— Ecoute, Bassick !... et Tommy fixait le firmament. Je n'ai encore jamais rien vu comme du haut de cette terrasse ! Regarde !... C'est angoissant làbas, ces masses pesantes des cuirassés ! Et la lune î Est-elle exquisement bleuâtre?... et toutes ces écailles lumineuses qui naissent et disparaissent, sans fin, dans la rade ?

— Well ! grommela Bassick. Tu ne vas pourtant pas les regarder jusqu'au matin ?

— Si!

— Alors, tu es fou, Tommy ?

— Non, Bassick. Je suis heureux, simplement.

— Tu es bête, tiens, Tommy !

— Non ! Je serais bête, oui, si je me couchais, n'ayant pas envie de dormir. Je veux rester là, comprends-tu ?

— Non! non! Et Bassick s'emporta. Je sais, moi, que tu as besoin de repos. On se fatigue assez au cirque. Qu'sst-ce que tu vaudras demain si tu restes là, comme un maniaque, assis sur cette chaise ?

— Pourtant, Bassick, c'est ce que je veux faire !

— Ah ! ça, est-ce que tu t'es engagé à me désobéir?

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— Oui, fit Tommy, en riant.

Bassick répliqua, vivement :

— Eh bien, veux-tu que je te dise : c'est un prétexte, une histoire inventée, ce désir de contempler une nuit comme tu en as vu bien d'autres !

— Je t'assure I...

— Si ! si ! reprit Bassick. La vérité, mon petit, la voici : c'est que tu as quelque chose qui t'inquiète en ce moment, et que tu veux me cacher ! Eh bien, je veux savoir, moi, tu entends !

— Oh ! Bassick ! protesta Tommy.

— Tu vas tout m'avouer ! J'écoute !

— Mais il n'y a rien !

Alors Bassick, tout à coup, prit Tommy par les épaules, et il le regarda, fixement :

— Ne mens pas ! Tu as du chagrin, toi ?

— En voilà une idée !

— Si ! je le sais ! dit Bassick. Tu as du chagrin, et c'est la première fois que tu me fais cette grosse peine de ne pas me conter ton chagrin ! N'avonsnous donc pas décidé, Tcmmy, que l'on se confesserait tout, comme si on était deux bons frères ? Et tu sais bien que nous sommes deux bons frères ! Alors, pourquoi ne veux-tu pas me dire ?

— Mais quoi?... Oui, je suis un peu triste... !

— Ah ! tu vois bien !

— Mais, Bassick, j'ai le droit d'être triste, je ne suis pas devant le public !

— Bien ! mais tu dois me dire !...

— Je ne sais pas moi-même la cause de ma tristesse !

— Eh bien, je vais te la dire, moi, la cause, Tornmy ! C'est toujours la même histoire !

Du quai montait un chant très doux, une romance d'amour.

La nuit était devenue encore plus blanche, plus épanouie dans sa douceur.

Un feu de projecteur se posait partout, sur la rade, à intervalles réguliers.

Bassick dit, lentement :

— Oui, toujours la même histoire ! Tiens, écoute ce chant qui vient de la rue 1 C'est ton histoire, Tornmy : tu es amoureux î

— Moi !

— Oui, Tornmy, et c'est ce que tu ne voulais pas me dire, à moi, ton aîné ! Tu viens de me causer un gros chagrin !

— Bassick, je t'en prie, pardonne-moi !

— Je devine même, Tommy, je sais, je connais celle que tu aimes!... Oh! c'était fatal ! Du jour qu'elle est entrée au cirque !

Tommy jeta, comme un cri :

— Dinah !

— Oui, Dinah !... Et Bassick se mit à rire. Ah ! c'est vrai, cette petite a un visage singulièrement expressif, un joli visage de poupée !... Avec quelle joie, Tommy, tu viens de crier son nom ! Comme il est pour toi charmant et doux !

— Oh ! Bassick !

— Mais, ne t'en défends pas, Tommy ! Tu n'aurais pu, d'ailleurs, me le cacher longtemps, cet amour !... Ah ! cette Dinah n'a pas eu de peine à t'amarrer à ses longues tresses brunes !

Tommy était suprêmement heureux. Il se disait qu'il valait mieux que Bassick connût cet amour ; son Bassick qu'il aimait tant aussi ! son Bassick qui pourrait, au besoin, le consoler, lui donner de l'espoir !

Bassick continuait :

— Et ça s'est fait comme ça, hein, Tommy? à force de la regarder, cette petite ! à force de jouer ensemble !... Ah ! nous avions bien besoin de jeter

cette Dinali sur nos bras !... Mais... il est difficile, je le sais, de... résister à cette gamine, à cette... voix si... caressante !

Ces derniers mots, pourquoi Bassick les avait-il prononcés avec un léger tremblement dans la voix ?

Le silence si absolu, l'heure si douce, ce frémissement fut perceptible.

Tommy, malgré son bonheur, le ressentit avec une vive commotion. Il demanda, soudainement, la voix blanche, altérée :

— Mais..., Bassick..., écoute-moi : est-ce que je ne t'ai pas... fait de la peine... en te disant?...

Bassick frissonna :

— Es-tu fou ?

— Pardonne-moi, Bassick ! Il m'avait semblé!...

— Quoi ?

— Oh!... je peux bien te le dire, va!... Il m'avait paru que ta voix était devenue un peu-. sourde, tout d'un coup!... oh! rien, tu sais!... mais, j'ai senti cela, profondément!... oui, très profondément !

— Mais non, Tommy ! Et Bassick essayait de plaisanter. Tu t'es trompé, voilà tout!... Seule-

ment, peut-être que d'évoquer cette gamine dans cette nuit si... énervante : peut-être que cela m'a. . . causé une... petite émotion d'apprendre que tu l'aimais !... mais c'est de la joie, certainement, de la joie surtout que j'ai ressentie ! Ce n'est rien que cela î

Cette fois, Bassick, malgré toute sa volonté, n'avait pu s'empêcher de dire cela d'une voix lente, comme défaillante.

Tommy en notait trop, depuis un instant, toutes les nuances pour ne pas éprouver une douloureuse angoisse... Ainsi, c'était cela : Bassick l'aimait aussi, elle ! Il venait de se trahir, indirectement, mais avec quelle ardente passion contenue !

Les deux clowns restèrent longtemps silencieux.

L'aube se levait.

Toute la rade, avec ses croiseurs, avec ses vieux pontons, ses barques et ses désuètes constructions, se construisait maintenant comme un paysage plus massif, comme une chose formidable dont l'aspect pesait sur leur double aveu.

Tommy, enfin, parla :

— Ecoute, Bassick ! Ce n'est la faute de personne, ce qui survient. Cela devait arriver !.. Mais

LE CHARIOT ERRAXT 53

si tu veux faire comme je viens de le penser, il faut défendre de toute notre volonté notre amitié î II faut — et il dit cela gravement — il faut la fortifier du sacrifice que nous allons nous jurer, si tu le veux : ne jamais rien lui dire de notre amour à Elle!... jamais !... Tu entends!... Toi, Bassick, en as-tu le courage ?

Bassick ne répondit pas.

Tommy reprit :

— En as-tu le courage ?... Si c'est au-dessus de tes forces, dis-le-moi ! Je te quitterai tout de suite, tu seras libre !

Alors Bassick dit, gravement :

— J'en aurai le courage !

De ce jour, on s'aperçut, au cirque, que les clowns Tommy et Bassick ne se quittaient pas, et que, plus que jamais, dans leurs exercices, il y avait comme un ardent désir de s'encourager, de se protéger l'un l'autre.

Quant à eux-mêmes, ils jouaient avec Dinah si allègrement, l'air si indifférent, que leur double aveu resterait bien, pour tous, ils n'en doutaient pas, un hermétique secret. Personne ne le connaîtrait jamais; ni Dinah, ni quelqu'un de la troupe.

Dinah. surtout. Elle apparaissait toujours si espiègle, si poupée, qu'elle semblait bien être à mille lieues des petits clowns, même lorsqu'elle

(( travaillait » avec eux; — à mille lieues, certes, dès qu'on considérait attentivement ses yeux distraits, sa bouche dédaigneuse.

Sûrs d'eux-mêmes, sûrs du serment qu'ils avaient échangé, Tommy et Bassick pouvaient donc prendre tout plaisir à lui assurer un joli triomphe.

Elle serait pour eux comme une petite fée redoutable qu'on doit adorer de loin; et ils lui offriraient, en prodigues, toute leur drôlerie ingénieuse.

Jamais, du reste, les deux petits clowns ne furent plus brillants qu'à ce moment: jamais ils ne lancèrent plus de sauts, plus de boutades imprévues, plus de répliques joyeuses, avec une telle voix mordante, aiguë, qu'elle allait fouailler, jusqu'en haut des gradins, les spectateurs les plus impassibles.

Bateson s'enthousiasmait de plus en plus pour ses deux clowns favoris. Sans doute, déjà, maintes fois, comme un simple spectateur, il avait admiré et applaudi les prouesses de Tommy et de Bassick ; mais une verve si étonnante, un entrain si merveilleux l'ahurissaient.

LE CHARIOT ERRAIT Ol

Il devinait, à la fin, qu'ils prenaient bien du goût à jouer avec la petite écuyère; car rien ne les obligeait à venir toujours dans la piste quand elle y était. C'est la tâche, cela, des clowns inférieurs.

Il s'en ouvrit à Ovide, son fidèle Achat e :

— Tenez, master Ovide, on ne m'ôtera pas de la tête que Tommy et Bassick ont une vive amitié pour ma petite écuyère ! Et vous, qu'en pensezvous ?

— Assurément, master Bateson ! Mais je ne crois pas, répliqua Ovide, qu'il y ait là l'indice d'un sentiment plus fort !

— Oui, master Ovide, c'est aussi mon avis !

— Allez, master Bateson, si c'était de l'amour, de l'amour vrai, je le verrais bien î Je suis un vieux malin qu'on ne trompe pas !

— D'ailleurs, master Ovide, reprit Bateson, je ne me soucie pas de tout cela ! Je suis trop heureux d'avoir en Tommy et en Bassick d'étonnants garçons ! Je parcourrais bien toute l'Angleterre que je ne retrouverais pas pareils diables ! Depuis feu Asworth, qui fut le clown favori de notre auguste reine Victoria, jamais, croyez-moi, master Ovide,

je n'ai vu de tels ressorts, de telles balles élastiques, de tels drôles de petits bonshommes !

— M aster Bateson, vous avez raison ! opina Ovide, convaincu.

L'histoire d'un cirque en tournée ne se complique pas de faits sensationnels; c'est une petite histoire au jour le jour que l'on écrit en rassemblant des notes prises d'après les êtres et les bêtes; et celles-ci, dans les mœurs du cirque, comptent assurément autant que ceux-là !

Bateson avait deux vigies : ses éléphants.

Depuis quelques jours, le petit Tobby semblait mal à l'aise, ne plus balancer aussi allègrement sa trompe, ni parader de ses belles oreilles, larges comme des palmes.

Un vétérinaire, aussitôt mandé, s'était tenu sur une prudente réserve, et il avait enfin ordonné une drogue qui resta sans effet.

Tout le cirque chérissait Tobby.

Bien qu'il fût le plus petit des deux éléphants dont s'enorgueillissait Bateson, c'était toujours Tobby qui allait de l'avant, semblant indiquer la route à l'autre; et il était comique avec son aspect de vieille pierre grise et rousse.

Du poil usé, ébouriffé, s'accrochait comme de l'herbe desséchée sur son garrot et sur ses fesses. Toute sa peau, ainsi qu'un cuir très ancien, était gercée, craquelée. Ses yeux, tout petits, clignotaient, malicieusement : c'étaient des yeux de brave et pesant philosophe qui ne s'aperçoit guère des cailloux de la route; et pourtant, comme ses pareils, Tobby avait l'air de chanceler toujours sur ses pattes, constituées, semblait-il, sans muscles et sans os.

Savait-il que les éléphants peuvent vivre cent cinquante ans, et que lui, Tobby, il n'en avait «jue vingt-deux ? On l'eût assuré, tellement il ménageait peu sa force quand une roulotte s'arrêtait dans une ornière ou dans une côte; il appuyait alors son front contre la voiture, et il poussait de tout son courage, comme s'il avait été convaincu qu'il pouvait bien le dépenser, qu'il serait encore,

LE CHARIOT ERRANT Gl

même après Sahib, le dernier survivant de la troupe, et que lui, Tobby, tout seul, tous les autres morts, demeurerait comme l'unique et glorieux souvenir du cirque Bateson.

Dinah se montrait la plus empressée auprès du petit éléphant.

Elle partageait avec lui beaucoup de ses « festins » et surtout tous les gâteaux et les fruits que Tommy et Bassick lui apportaient.

Il avançait délicatement sa trompe, la repliait et le gâteau tombait dans la bouche grande ouverte. On voyait bien alors qu'il était en bonne humeur; et cela durerait toujours !

Pourquoi donc, brusquement, aujourd'hui, Tobby semblait « n'être plus » Tobby ?

Il ne geignait pas encore. Il était un trop brave animal pour donner tout de suite à tous ce vilain spectacle. Seulement, il fallait bien le voir, il n'avait plus son air fanfaron. Puis il voulait boire, toujours boire; et il vous regardait d'un œil pitoyable parce que, par prudence, vous n'approchiez de lui aucun seau d'eau.

Bateson eut tout de suite un gros chagrin. Il aimait passionnément son Tobby.

G2 LE CHARIOT EEEAXT

Elle, Dinah, sans savoir qu'elle aggravait sa peine, lui répétait :

— N'est-ce pas, qu'il est courageux, notre petit lobby, quand, arrivé à l'étape, il range les roulottes ? Et lorsqu'il fait sa toilette, dans la rivière, comme il est amusant avec les panaches d'eau qu'il lance au-dessus de sa tête î Vous souvenez-vous, master Bateson?

— Si je me souviens! grognait Bateson. Taistoi, ne me parle plus de cela !

Quelques jours passèrent; lobby, décidément, ne a se remettait pas » ! Le mal sourd, le mal mystérieux augmentait.

Tous les remèdes, suggérés par les uns et les autres, ne le guérissaient pas. Tobby prenait toujours les fruits que lui apportait Dinah; mais, à présent, ses yeux intelligents, embusqués, si vifs et si mobiles d'ordinaire, considéraient douloureusement la jolie fille.

Elle lui donnait des caresses tendres, des tapes câlines sur sa trompe. Elle lui demandait, doucement :

— Tobby? mon petit Tobby? Qu'est-ce que tu as?

Alors, comme personne ne pouvait rien, elle s'entêta, elle, à le vouloir guérir.

Elle lui fit avaler des drogues anodines. Ne se rendant pas compte de sa masse énorme, elle le soignait comme un enfant, par des chatteries qui n'en finissaient pas, par des attentions menues :

— Tiens, mon petit Tobby, prends encore ça ! Elle lui tendait une pastille. — Ça te rafraîchira ! Il allongeait désespérément sa trompe. — Tu veux boire ? Attends !

Et elle allait chercher toute seule un plein seau d'eau; mais, comme il était trop lourd, elle renversait chaque fois une grande partie du liquide. L'éléphant aspirait avidement le fond du seau.

— Tiens, Tobby, ils sont méchants, les autres; ils ne te donnent pas à boire S... Bois î bois !...

Souvent, Tommy et Bassick venaient visiter Tobby. Ils restaient longtemps à causer avec Dinah. Bateson qui rôdait, douloureux, leur vouait, de ces visites, une gratitude infinie.

Lui, Bateson, il semblait, maintenant, être tout à fait à bout de raison. Rien ne pouvait donc être vraiment tenté contre cette maladie sournoise. Déjà, il avait arrêté son cirque en pleine cam-

(j4 LE CHARIOT ERRANT

pagne, pour garder Tobby au repos. On reprendrait la route seulement quand il y aurait du nouveau pour Tobby; lorsqu'il serait bien guéri.

Les recettes attendraient.

— Des recettes, j'en ai assez fait! répétait Bateson, et grâce à toi, Tobby ! C'est bien naturel que tu te reposes à présent, n'est-ce pas ? — Et il invectivait les vétérinaires (n'en avait-on pas consulté deux autres ?) — Tous des ânes bâtés ! Avoir de quoi payer tous les soins et ne pas les trouver î Vraiment, est-ce que je mérite, moi, ce gros chagrin ?

Les jours se suivaient et Tobby s'affaiblissait de plus en plus. On vit bien alors que le mal faisait le même progrès chez Bateson; car, pour la première fois, depuis combien d'années? il n'avait plus le courage de boire.

Il sentait par instants son cœur s'arrêter, s'angoisser; et il ne pouvait plus dormir. Toutes les nuits, il les passait, en partie avec Ovide, près de son petit favori: et, au matin, Dinah venait vite aux nouvelles.

En pleine campagne, cette impuissance de guérir, a vrai dire, exaspérait. Un quatrième vétéri-

LE CHARIOT EREAM 65

naire, mandé, se révéla encore plus sot que les autres. Mis en présence de Tobby, il était resté presque muet. Invectivé alors par Bateson, il s'était plaint d'avoir été dérangé simplement pour un éléphant. Il ne put guère, toutefois, en dire davantage; car on eut grand'peine à l'arracher des mains de Bateson, qui voulait le lyncher.

Pauvre Tobby !

A présent, il restait couché sur le flanc, ses bonnes grosses pattes allongées, sa tête repliée et sa trompe recourbée.

Il fermait les yeux; et son flanc seul, battant comme un soufflet de forge, révélait la vie.

Des fureurs subites et qu'on ne lui avait jamais connues prirent Bateson. De demeurer là, impuissant, sans pouvoir soulager la pauvre bête qui, de temps en temps, le regardait, cela le gonflait de colère; et il criait tellement qu'on l'emmenait pour qu'il se calmât un peu.

Un jour, — ô miracle ! — à la suite d'un violent orage qui creva en déluge, Tobby eut l'air de retrouver ses forces. Il tenta même de se mettre debout; et, après beaucoup d'efforts, il y réussit.

La petite écuyère était en train de le veiller.

Eperdue, elle appela à grands cris Bateson. Quand il vit son Tobby debout, balançant sa trompe, il eut une commotion brusque; puis, sanglotant, il tomba dans les bras de Dinah. C'était elle, oui, qui l'avait sauvé par ses caresses et ses tendresses ! Ah ! sa Dinah ! sa chère petite ! Et il l'embrassait frénétiquement, goulûment; et comme une vive fraîcheur montait des champs, comme on respirait dans la pleine odeur ammoniacale des verdures, Bateson savourait, les sens joyeux, ce grand bonheur inattendu !

Oui, tout chagrin était dissipé, effacé ! On allait repartir, revivre les belles heures, la vie libre du cirque, la noble santé de la force, de la souplesse; et tous au complet, toute la troupe présente, depuis Sahib, le plus gros, jusqu'à Minulus, le chat minuscule, le favori, avec la perruche Pépita, de mistress Alice.

Comme c'est bon, le bonheur !

Ce soir-là, Bateson fêta toute sa troupe.

Il l'enivra. On chanta, jusqu'au petit jour, dans la nuit toute criblée d'étoiles.

Pendant trois journées, cette joie dura. Tobby se tenait debout, courageusement. Il essaya même

LE CHARIOT ERRAXT 67

de gambader; et tout le cirque, extasié, considéra le miracle.

Brusquement, le quatrième jour, Tobby retomba ; et ses flancs, tout de suite, se remirent à battre, fortement.

Il tenta pourtant de se lever encore; il accumulait des efforts terribles, mais il retombait sur ses genoux, toujours. Et, bientôt, il baréta de si furieuse façon, et sans discontinuer, qu'il appela tous les paysans, occupés aux champs.

Bateson, d'un geste fou, les écarta.

S'il était décidé que Tobby devait mourir, il jura du moins que son favori aurait une agonie sans public. Le cirque, seul, aurait droit à contempler le moribond.

Et, rageusement, Bateson monta la garde, veilla.

Son pauvre Tobby !

Il lançait toujours des barrissements furieux. Ses pattes remuaient convulsivement, fouillaient le sol, tandis que sa trompe, à coups saccadés, battait l'herbe.

Toute la troupe, en cercle, le contemplait, et les femmes sanglotaient.

On n'osait plus le toucher, tant il paraissait souffrir.

Tous, à l'angoisse désespérée de Bateson, devinaient que c'était fini, bien fini, cette fois. Le pauvre petit Tobby allait mourir !

On ne le verrait plus si brave, marchant en tête de la troupe, comme un formidable et pacifique éclaireur.

Chaque barrissement de plus en plus violent, tous en éprouvaient le heurt en pleine poitrine; chacun se disait que son propre chagrin, son voisin le ressentait dans son cœur. Et comme c'était long, maintenant ! Comme elle durait cette pauvre agonie de bête courageuse !

Pendant d'interminables instants encore, la torture continua; puis les barrissements diminuèrent de force, ne furent bientôt plus que des plaintes sourdes, que des sortes de hoquets convulsifs. Tobby ne remuait plus : ses pattes s'étaient allongées, sa trompe restait enroulée, immobile. On entendait comme un soufflet de forge, à présent. Puis, on ne perçut plus rien. On se pencha. C'était fini!

Tommy et Bassick continuent à être héroïques.

Ils tiennent leur serment, la parole d'honneur qu'ils ont échangée : ne rien dévoiler de leur amour à Dinah Monti.

Et pourtant, l'un et l'autre, ils sentent maintenant cet amour croître en eux, être un but de leur vie.

Et une chose les inquiète au point qu'ils n'osent pas, tout haut, chacun à part soi, se la formuler.

C'était, au début, si improbable !

Pourtant, ils ne peuvent plus se le dissimuler : leur amitié a une m lézarde » ; et cette « lézarde » : l'amour qu'ils ressentent pour Dinah Monti, s'agrandit, s'élargit de jour en jour.

Ils n'ont pas voulu y croire, d'abord; oui, c'est impossible, vraiment. Cependant, un jour, cette « lézarde » a été m vue » par eux deux, nettement -

Ils en eurent un gros chagrin.

Puis ils se révoltèrent.

Oui ! ils vont mater leur amour; ne s'en tenir avec elle, Dinah Monti, qu'à une amitié, oh ! une amitié très vive, certes, « nourrie » de tous les meilleurs souvenirs; mais qui ne doit pas être exclusive, destructrice de l'autre amitié, celle qu'ils ont toujours eue l'un pour l'autre !

Alors ils ne doivent pas trop contempler Dinah, considérer trop longtemps l'arc de sa bouche, sa grâce éperdue, ses yeux de flamme; ne pas l'entendre à plaisir; ne pas la rechercher surtout en dehors des heures du « travail » !

En contraste, il arrive à Tommy et à Bassick de penser quelquefois aux jours simples d'hier.

Où est le temps où ils ne vivaient que pour leur amitié ? où ils ne songeaient qu'à la fortifier de leur talent seulement, par des exercices où chacun donnait le meilleur de soi-même ? Où est le temps où ils se recherchaient toujours, où ils n'avaient qu'une même volonté, qu'une même âme de bons

LE CHAEIOT ERRA>"T 71

clowns, épris seulement de bouffonneries et de sauts ?

Maintenant, tout cela, sans qu'ils l'aient voulu, s'en est allé; a fait place à quelque chose qui les angoisse.

Ils ont beau se répéter qu'ils auront tous deux indéfiniment du courage : ils ne peuvent eux-mêmes les tout premiers en être dupes.

Ainsi ne s'arrangent-ils pas — sans l'avoir convenu, assurément ! — pour prendre à tour de rôle le pied de l'écuyère qu'il faut asseoir en selle, dès qu'elle a salué en envoyant des baisers aux spectateurs.

Et ce pied, contenu dans un chausson de satin blanc, il brûle la main qui le tient; et Dinah sent une seconde qu'il est étreint, comme si on voulait le broyer !

— Eh bien, Babylas, à quoi penses-tu, my dearling?

Et Tommy frappait doucement sur l'épaule du nain.

C'était pendant une halte, en pleine nuit d'août, dans la beauté d'une heure comme peuplée de songes et de souvenirs. Nuit magique, où des chutes d'étoiles zébraient de feu le velours du firmament.

— Eh bien, my dearling ?

Babylas ne bougea point.

C'était bien son nom que Tommy venait d'appeler; mais le « my dearling » ne lui était pas des-

74 LE CHABIOT ERRAS T

tiné, certes ! Par ce mot-là, on ne lui avait jamais parlé. On ne lui offrait pas une telle affection !

— Ho !... my dearling !

Le nain resta immobile.

— Quoi? es-tu sourd, Babylas? jeta Tommy, joyeusement.

— Pardonnez-moi, Tommy, je ne vous avais pas entendu ! répondit doucement Babylas.

— Alors tu mérites qu'on t'écrase la tête pour te la rendre plus sensible !

— Que désirez-vous, Tommy ?

— Mais causer avec toi, vois-tu ! et le clown se plaçait tout prés de Babylas. Allons, tu es tout silencieux ! Qu'est-ce que tu as, ce soir ?

— Je n'ai rien, Tommy ! Je ne sais pas ce que vous voulez dire !

— Eh bien, tu n'es même pas comme les autres soirs !

— Comment suis- je les autres soirs ?

— Je ne sais pas au juste, basset ! C'est peutêtre une idée que je me fais !

— Oui, c'est cela, Tommy !

— Mais ta voix aussi, elle est toute changée, maintenant !

— Non, Tommy ! mais vous l'entendez mieux, parce qu'il y a du silence !

— C'est vrai, Babylas ! Ça me fait même plaisir de causer avec toi, my dearling !

Le nain eut un soubresaut. Pourquoi, dans la nuit si douce, ce « my dearling » qu'on ne lui avait jamais dit, et qu'on lui répétait ?

Il demanda :

— C'est vrai, Tommy ?

— Oui, Babylas ! Je ne me doutais pas qu'une grosse caboche comme la tienne pouvait posséder une voix si douce, si légère. Il me semblait que tu devais toujours parler avec ta voix de dogue ! C'est drôle, hein, une idée comme ça !

— Ma voix de cirque, n'est-ce pas, Tommy? C'est qu'alors 11 faut bien que je fasse de l'effet.

— Ce soir, je te jure, c'est drôle comme tout, reprit Tommy, d'entendre sortir de ta grosse bouche — car tu as une grosse tête et donc tu as une grosse bouche ! — une voix de jeune fille, et de jeune fille bien élevée encore, qui ne crie pas fort !... Mais, tiens, dis-moi donc seulement si tu sais où tu es né ?

— Non, je ne sais pas, Tommy !

Tommy eut un sourire.

— Et ton âge ? Quel âge as-tu ? Est-ce que tu sais cela

— Ça non plus, je ne sais pas !

— C'est bien cela, reprit le clown, en riant gaîment. Tu es né comme les gnomes, dans la forêt, au beau milieu des fougères!... Mais c'est bien comique, sais-tu, de naître comme cela, sans parents!... Ainsi, Babylas, tu n'as de compte à rendre à personne ! Tu es libre, tu ne dépends de rien, tu peux même te moquer de Bateson, tu sais ! car le jour que tu t'en iras, on ne te recherchera pas, toi ! on croira que tu t'es caché de nouveau au milieu des plantes; et tu verras passer ensuite nos voitures sur la route, et tu nous feras la nique, my dearling !

— Oh ! Tommy !

— Quoi ?.. on dirait que tu pleures?

Oh ! non !

-- Mais si ! .. approche que je te voie mieux! Et Tommy prenait la grosse tête dans ses mains :

— Mais si !... tu pleures !... Ah bien ! en voilà une histoire !

Des pleurs étouffés secouaient vraiment le nain.

LE CHARIOT ERRANT i i

— Allons! qu'est-ce que tu as, garçon? Dis-lemoi. Tu sais que moi, Tommy, je suis un brave camarade ! un clown comme toi, Babylas !

— Oh ! non ! pas comme moi !

— Mais si ! comme toi ! rien de plus !... Moi, tu sais, je ne suis pas fier comme ceux qui font des tours au trapèze ! Ceux-là, ils ont beau porter de beaux maillots collants, je t'assure que nous les valons bien, nous deux ! . . . Oui, nous deux ! . . . Oh ! je sais bien — et Tommy prenait le nain dans ses bras — je sais bien qu'ils se figurent tous ici que tu n'es pas un homme, ni même un animal!... oui, que tu ne vaux pas, par exemple, Pépita, la perruche à mistress Bateson; mais ce sont des sottises, va, Babylas!-. Tiens, my dearling, si tu le veux, je vais devenir ton ami ?

Ce fut trop brusque, trop inattendu.

La profonde joie du nain sanglota.

— Oh! Tommy! my little Tommy!... Si je veux !...

— Eh bien, alors, dit joyeusement Tommy, c'est entendu : je vais devenir ton ami !... Et Bassick aussi sera ton ami, je le lui dirai!... Nous travaillerons ensemble tous les trois ! . . . C'est Bâte-

son qui sera étonné quand je lui annoncerai cela !.. Tu vois une « entrée comique » par les clowns Bassick, Tommy et Babylas ?

Le nain ne cessait plus de sangloter.

— My little Tommy ! My little Tommy !

— Oui, Babylas, et nous inventerons à nous trois des farces joyeuses ! Oui, grosse petite caboche !... Et, si tu pleures, eh bien, je devine maintenant : c'est qu'on ne t'a jamais parlé comme je te parle ce soir, hein ?... Et c'est drôle ! Pourquoi, moi, t'ai-je causé comme ça ? Je n'en sais rien, encore!... ou plutôt! Si! Je t'ai vu si petit dans la nuit, si diminué que j'ai eu pitié de toi, Babylas. que j'ai voulu te grandir ! et alors, tout d'un coup, l'envie m'a pris de faire de toi un clown, un vrai clown ! C'est vrai ! c'est tout à fait comme je te le raconte!... Allons! allons ! ne pleure plus!... Si tu étais grand, tu serais bien sûr un bête garçon qui tourne autour d'une barre fixe ou qui cabriole sur un cheval ! Moi, je veux faire mieux de toi : une chose ailée, sautillante, un clown !... le clown ! le roi du cirque !... Tu le sais bien, n'est-ce pas? il n'y a personne comme nous pour faire rire le public ! personne n'est, comme

LE CHAEIOT ERRANT T9

nous, applaudi et fêté ! Hein, Babylas ? un roi du cirque ?... Ah! bientôt, tu ne pleureras plus, va !

— My little Tommy !

— Et tu verras, Babylas, tu entendras comme c'est doux le fracas des applaudissements, les rires qui fusent, qui éclatent, qui pétaradent !... Je t'apprendrai à causer vite, avec une voix claire, aiguë, avec la vraie voix de clown !... Et puis, je te composerai une tête, une tête fantastique; et tu feras rire, toi aussi, plus que nous tous, je te le promets, sacrée grosse petite caboche !

— My little Tommy ! My little Tommy !

— Et maintenant, assez bavardé, allons nous coucher ! Et, fraternellement, Tommy prit dans ses bras Babylas pour le porter dans la roulotte que le nain partageait avec des hommes d'écurie.

Toute une petite âme venait de se donner à Tommy.

XIIÏ

Dans leur aventure d'amour, Tommy et Bassiek ressentaient avec une joie profonde les « accalmies » et les « repos » qui leur étaient départagés de par ils ne savaient quelle fatalité.

Alors les deux clowns, heureux de croire que tout grave danger contre leur mutuelle affection était encore une fois écarté, revivaient les jours de jadis, alors qu'ils ne connaissaient point cette Dinah Monti, si vive, si troublante, cette petite Hélène du cirque Bateson.

Ainsi momentanément libérés, ils se livraient alors à l'exubérante gaîté des sauts et des

82 LE CHATUOT ERK

cabrioles. C'étaient, au cours des représentations,

de tels éclats de verve, un entrain si surexcité, que le cirque tout entier en frissonnait de plaisir.

Grands et petits spectateurs trépignaient d'aise en voyant ces deux clowns fameux rire, chanter, crier, sauter, ou présenter, avec la plus extrême fantaisie et la plus sûre logique, la bouffonnerie d'une scène.

Et l'on pouvait aisément voir quand ils étaient contents de vivre. Ils entraient alors, costumés d'une façon amusante.

On ne peut guère décrire la cocasserie d'un clown vêtu, par exemple, d'une chemise passée sens dessus dessous, le col placé aux fesses, — ni la gaucherie d'un autre embarrassé dans un vêtement trop court, trop étroit; — et si vous ajoutez à cela un absurde choix de couleurs, des formes abracadabrantes de manchettes, de cravates, de chaussures, de toupets, de gilets et de pantalons, vous ne communiquez pas le rire en énumérant cela, certainement, — parce que cela, il convient de le voir sur des jambes contorsionnées, sur des bras arrondis, sur des derrières bougeurs, — le tout expliqué par un visage blanc qui éclate, qui

LE CHABIOT EKKANT 83

se pince, qui ouvre une bouche démesurée, qui se bombe en citrouille ou qui s'allonge en poire !

Déjà Tommy avait voulu tenir sa promesse, jurée à Babylas, de le faire « jouer » avec lui; mais il s'était heurté chaque fois, de la part du nain, à une entêtée résolution :

— Non, Tommy, répétait-il, en secouant sa grosse tête. J'aurais trop peur de perdre ton amitié. Je suis un pauvre clown qu'il faut laisser, vois-tu, là où il est. Je ne demande pas à faire rire, comme tu le fais, toi!... Je sais bien que je n'y arriverais jamais ! Et puis il y a Bassick !

A quoi, Tommy :

— Mais Bassick veut bien, je te le dts, que tu fasses 1' h entrée » avec nous !

— Non, Tommy, non ! s'obstinait Babylas. C'était net, irrévocable.

— Alors, laisse-moi au moins Rapprendre quelque chose ?

— Oh ! ça, je veux bien, Tommy, tout de suite ! Et, au bout de quelques leçons, ce fut ainsi que

Babylas sut des scénarios très brefs, rudiment aires. Ainsi, il connut des répliques vives, des

84 LE CHAEIOT ERRANT

façons comiques de donner des coups de pied de toute la longueur de la jambe, de lancer des gifles de tout le revers de la main.

Puis il parut avec un chapeau minuscule, avec un habit trop large et des chaussures longues comme des raquettes.

Il comprit aussi qu'il devait « travailler » sa physionomie, savoir rire, cligner des yeux et arrondir sa bouche en trou de four.

Enfin, par Tommy toujours, il eut un succès certain avec une manière bizarre de sauteler comme un kanguroo, le corps tout de travers, et la main droite cramponnée sur une canne trop haute.

Tommy et Bassick contenaient toujours en eux cet amour qui se développait, qui croissait à chaque représentation, alors que Dinah Monti réapparaissait dans ses jolis costumes.

C'était tous les soirs, pour les petits clowns, un chagrin à ajouter à tous les autres, déjà ressentis.

Maintenant, malgré leur grand courage, ils étaient certains de l'éprouver chaque soir, cette angoisse, au moment précis où Dinah, ayant sauté à bas de son cheval, envoyait, du bout de ses doigts fins, des baisers à la foule, avant de regagner, tuiite légère, sa roulotte.

Ils ne pouvaient se retenir de lui donner en passant des petites tapes affectueuses, de la saluer de vifs encouragements; mais cela leur brûlait les doigts, leur « décrochait » le cœur, dans toute leur volonté de paraître indifférents.

Dinah, elle, ne se doutait certes pas qu'ils souffraient tant à cause d'elle.

D'ailleurs, ce petit oiseau si gracieux, si pirouettant, si sautelant de ruban en ruban, quand le cheval martelait, lui, pesamment la piste, — cette petite écuyère ne pouvait pas soupçonner le mal qu'elle avait fait, puisque jamais aucun des deux clowns n'avait osé même le lui donner à deviner !

Et eux, Tommy et Bassick, ils ne diraient jamais rien !

Ils savaient trop bien que ce serment de ne rien lui dire à elle, c'était tout: solide lien qui les unissait, qui les retenait. Ce serment rompu, tout serait si vite devenu irréparable !

Aucune autre chose plus nécessaire : ne rien lui avouer jamais, garder pour soi le cruel silence !

Pour cela, ils en arrivèrent à se copier l'un l'autre, à ne plus échanger entre eux que des propos vagues, que des propos, par exemple, de leur

LE CHAEIOT EB.E.AXT

profession ; — et cela même ne leur donnait pas toujours un véritable apaisement.

Souvent, ensemble, dans leur roulotte ou en promenade, ils souffraient déjà de cette contrainte qu'ils devaient s'imposer.

Ils sentaient bien qu'ils ne pouvaient plus se parler librement, gentiment, comme autrefois. Il y avait comme une cloison entre leurs deux consciences, entre leurs deux cœurs.

Pourtant, comme ils étaient héroïques ! Gomme ils luttaient pour défendre leur mutuelle affection 1

Ah i cette Dinah Monti, comme elle s'était tout à fait installée entre eux deux ! Comme elle s'y offrait sous les aspects d'une petite idole, dont ils n'osaient même plus maintenant prononcer le nom ! — ce nom qui leur brûlait les lèvres, qui jetait en eux un tel trouble qu'ils en restaient bégayants et douloureux !

Et elle, en contraste, comme elle apparaissait tous les soirs, indifférente et gamine !

Comme elle jouait avec eux d'une façon ingénue, charmante, qui leur faisait retrouver leur gaîté, leur entrain professionnels, — avec, cependant, quelque chose en moins, une nuance qui,

pour un connaisseur aigu, indiquait un jeu moins franc, moins léger, moins brillant, moins imprévu qu'autrefois; — bulles de savon qui montaient moins haut dans le ciel des clowns, dans l'éther de la fantaisie, du drolatique et du primesaut !

. Cet amour, tel un cyclone, selon le mot d'Ovide le régisseur, il a tout bouleversé, il a ravagé l'enclos où Tommy et Bassick croyaient bien avoir caché à l'abri leur mutuelle affection. Ils n'ont pas de trop de tous leurs doigts crispés pour retenir les dernières barrières qui protègent encore leur amitié meurtrie.

Jamais aussi — et c'est la loi normale à mesure qu'on aime davantage — jamais ils n'ont chéri, comme maintenant, en leurs plus profondes fibres, la grâce de Dinah Monti.

Jamais pieds plus légers n'ont rebondi sur la croupe d'un cheval ! jamais un tel sortilège ne s'est dégagé de ces sauts professionnels qu'ils connaissent pourtant si bien I

Et ce sourire, tout cet épanouissement de jeune

et glorieuse beauté, ces regards luisants et doux, jamais ils n'en ont encore subi à ce point l'enchantement !

Captifs, ils ne détachent point les yeux de leur petite idole. C'est de leur part un culte tel, que, pour amour de lui plaire, d'obtenir d'elle un sourire, ils redeviennent parfois d'extraordinaires clowns, risquant de terribles sauts, inventant d'irrésistibles farces, faisant de leur amour la source même de leur génie.

Quelle splendide soirée lorsque Dinah, plus gaie elle-même, plus heureuse de sa vie, excite ses deux petits clowns, les favorise l'un après l'autre, les jette à la foule en superbes exemples de fantaisiste souplesse 1

Les applaudissements débridés crépitent, secouent comme d'un fracas de métal tous les gradins.

C'est alors vraiment un instant d'apothéose du cirque ! quelque chose qui magnifie la vie de ces errants; qui explique pourquoi il arrive qu'ils promènent dans l'ordre établi et sage des villes le clinquant, le débraillé et le pittoresque de leurs oripeaux !

Ce jour-là, Dinah avait demandé à Tommy et à Bassick de lui faire visiter le village où le cirque avait dressé sa rotonde.

Ils partirent tous les trois.

Ils passèrent devant les maisons édifiées, au hasard, des deux côtés de la route ; et ils ne rencontrèrent que de très vieilles femmes, oubliées près des fumiers ou assises au seuil des granges.

Ils échangeaient de rares paroles. Lorsque Dinah parlait, une amère tristesse étreignait Tommy et Bassick.

C'était jour de semaine; un jour où les paysans sont partis aux champs. On voyait par-dessus les

92 LE CHARIOT ERBANT

éclaircies des jardins de larges pans de ciel où flottaient des nuages ronds. Des brises légères agitaient les arbres des vergers, apportaient des odeurs d'étables et de purins.

Peu de fenêtres pour regarder le passant, sur la route. Par places, des carreaux cassés avaient été remplacés par d'anciens calendriers. Quelquefois, sur un faîte de toit, la girouette qui représente traditionnellement un laboureur poussant son cheval, grinçait.

Des chiens aboyèrent, un coq claironna, des poules gloussèrent; et Ton n'entendit plus, point d'orgue de cette symphonie pastorale, que le bruit clair d'un marteau qui battait l'enclume.

Les deux clowns se trouvaient désespérés, affreusement tristes. Et pourtant, quelle vie jolie, s'ils avaient pu la conduire à leur façon !

Tout de suite, ils auraient écarté de leur chemin cette adorable Dinah Monti qui était Tunique cause de tout leur chagrin 1

Ils se disaient cela, naïvement, courageusement, quand elle ne leur parlait plus; mais dès qu'elle les regardait, ils redevenaient des esclaves passifs et chérissant leur souffrance.

Ils continuaient leur promenade. Dinah riait, plaisantant à tour de rôle ses deux compagnons qu'elle trouvait funèbres î

— Allons, qu'avez-vous, mes garçons ? on croirait que vous venez d'enterrer quelqu'un de votre famille ! Et moi qui suis si contente de me promener avec vous deux ! Allons, Tommy. donne-moi la main ! et toi aussi, Bassick, donne-moi la tienne!... Attendez! je vais marcher entre vous deux !

Elle leur prit à chacun la main.

— Et alors, vous allez rire à présent, n'est-ce pas?

Elle fit cette demande avec un air si ingénu et si drôle, que les deux clowns se mirent à rire.

— A la bonne heure! dit-elle. Comme cela, en nous amusant, nous allons atteindre le village voisin.

Tommy et Bassick la suivaient, chacun tenant une mignonne main, très vivante. Ils en sentaient les doigts s'agiier: et, malgré eux, ils les serraient, fortement.

Mais cela, bientôt, les fît trop souffrir. Il valait mieux que chacun abandonnât la main qu'il tenait :

et, soudainement, ils se trouvèrent si heureux de s'être ainsi libérés, qu'ils se mirent à jaser éperdu ment.

Ils arrivèrent près d'un vieux moulin, dont les roues baignaient dans une eau vive.

Ils y entrèrent. Le moulin était inhabitr.

Dinali dit, tout de suite, joyeusement :

— Montons tout en haut, voulez-vous?

— Oui ! répondirent les deux clowns.

Et tous trois, au risque de se rompre le cou, ils grimpèrent jusqu'au haut des greniers.

Des lucarnes les attirèrent; ils se penchèrent pour regarder la campagne.

Une vaste plaine s'étendait. Des vaches, audessous d'eux, pâturaient.

On voyait nettement les maisons du village : elles se serraient, pelotonnées comme à l'ordinaire autour de l'église : un clocher quadrangulaire, très fruste, dont le chapeau d'ardoises était usé par le soleil et par les pluies; et, comme Dinah s'absorbait dans sa contemplation, Tommy et Bassick considéraient la jolie nuque qui s'offrait avec une grâce si inconsciente.

La môme pensée leur vint : Pourquoi demeu-

LE CHABIOT EEP.AM' 95

raient-ils là tous deux à la poursuite de cette petite écuyère, qui n'aurait dû être convoitée que par un seul ? Mais ni l'un ni l'autre ne se sentaient le courage de se c< répondre », de résister à tant de séduction.

Dinah, elle, bavardait. Elle jeta :

— Maintenant, on s'en va, n'est-ce pas? Et elle s'échappa, courut, prit un escalier de pierre dont les marches chancelaient.

Tommy avisa, lui, une échelle vétusté. Il la saisit prestement; mais un vertige le saisit, il chancela un peu. Il allait glisser.

Dinah l'avait regardé.

— Mais tu es fou, Tommy ! lui cria-t-elîe, soudainement apeurée. Tu ne vois pas que tu vas tomber !

II ne l'entendit pas. Ses oreilles bourdonnaient, son regard se voilait.

Ce fut bien l'instinctive adresse professionnelle qui, seule, le sauva de la chute. Il put glisser et se retrouver, par miracle, sur ses pieds.

Dinah avait jeté un cri.

Cela lui redonna ses esprits. Il leva les yeux, et

96 LF. CHARTOT BRUANT

il vit Bassick qui tenait, par la main, la petite écuyèrc.

Alors il ferma les yeux, et il tomba, d'un seul coup.

Pendant quinze jours, Tommy délira.

Il raconta qu'il était parti pour un long voyage, bien loin, par delà l'Océan, et qu'il ne reviendrait, plus jamais parmi la méchanceté des hommes.

On ne savait pas ce que cela voulait dire. Bassick, interrogé, refusa, dans son chagrin, de donner aucune explication. Celle fournie par Dinah n'avançait rien. Il fallut donc bien s'en tenir à ceci : c'est que Tommy avait eu une congestion cérébrale; et, comme le médecin affirmait qu'il « s'en sortirait », c'était là le principal !

Tommy, quand le délire l'abandonna, dans la nouvelle roulotte où on l'avait transporté, ne voulut près de lui que le petit clown Babylas.

Il ne gardait aucune rancune contre Bassick; mais quand celui-ci manifesta le désir de venir s'asseoir quelques instants à ses côtés, Tommy lui dit, doucement, avec une grande tristesse dans la voix, de ne pas revenir encore.

Bassick, farouche, rôdait donc autour de la roulotte.

Le nain soigna Tommy, avec toutes les ressources de son ingéniosité et de son intelligence; et voyant que Tommy restait toujours triste, il s'efforçait d'inventer des histoires pour l'égayer.

Mais, tout à coup, arrêté en plein récit, ne sachant pas du tout comment continuer, il trouvait plus simple de demander à Tommy, pour la vingtième fois, une explication sur sa chute.

— Dis-moi, Tommy, comment est-il arrivé, ton accident?... On t'a ramené ici, tu étais comme mort!... Dinah et Bassick nous ont dit que cela t'avait pris dans un moulin, comme cela, sans prévenir ! oui, tu es tombé roide 1... Heureusement tu étais arrivé au bas de l'échelle ! ... Vraiment, alors, Tommy, tu ne sais plus... ensuite?

— Non, je ne sais plus ! répondait patiemment Tommy.

— Nous avons eu tous bien peur, va 1 reprenait Babylas. Le patron criait comme si tu avais été son enfant, et tout le monde ici avait du chagrin !... Moi, j'ai senti un grand froid, j'ai cru que j'allais mourir 1 Ah ! si on t'avait ramené mort tout à fait, bien sûr, Tommy, que je n'aurais pas pu vivre davantage !.. . Et c'est drôle, quand je t'ai vu tout pâle, tout fou, je me suis rappelé d'un trait la belle nuit que je n'ai pas oubliée, tu sais quand tu m'as consolé ! mais avec tous les détails, tous, surtout quand tu m'as pris dans tes bras pour me porter dans ma roulotte !

Tommy souriait. Il se redressa un peu et il tendit sa main à Babylas :

— Donne-moi ta main ! tu es un gentil garçon 1

— Tiens!... Comme elle est chaude encore, ta main, à toi I

— Non, je vais mieux, mon petit Babylas 1 Je reviens de loin, bien sûr, d'un pays dont je n'ai rien retenu, par exemple !... Mais, dis-moi, Babylas, écoute-moi bien!... et réponds-moi ensuite, très franchement ?

Oh ! de toute mon âme, Tommy i/

Vf

— Eh bien ! — et Toramy baissa la voix — Dinah est-elle venue déjà ici... me voir?

— Oh ! oui ! jeta tout d'un élan le nain, comme s'il avait deviné que cette nouvelle pouvait enchanter son ami. — Oh ! oui, elle vient même, tous les jours, quand tu dors ! Je lui fais signe, et elle accourt vite. Elle s'assied là, tout près de toi, tu vois, sur cette chaise 1 C'est pour elle que j'ai placé cette chaise à la tête de ton lit !

— Et puis ? haleta Tommy.

— Et puis elle me demande si tu vas mieux, si tu vas bientôt guérir ! Ça l'ennuie, me dit-elle, de faire son « numéro » sans vous deux; car Bassick, lui aussi, ne joue pas. Il a juré qu'il ne paraîtrait pas tout seul. Le patron n'a pas insisté, tu comprends ! mais c'est bien triste, le cirque sans toi !. . . Nous autres, tu sais, on ne nous applaudit pas beaucoup !

Tommy, doucement, pleurait.

Le nain se pencha vers lui.

— Tu pleures, Tommy, comme moi, l'autre fois, dans la nuit !... Cela te fait de la peine, ce que je te raconte?... pardonne-moi, je ne sais pas, moi !...

— Non, continue, my little dearling ! Alors, tu dis qu'elle vient... quand je sommeille?.. Eh bien, écoute-moi, Babylas, tu vas me faire une promesse ?

— Oh ! tout ce que tu voudras, Tommy !

— Ecoute donc ! Tu me réveilleras quand Dinah sera là! Oui, je le veux!... C'est promis, hein? rappelle-toi.

— Je me rappellerai, va !

Dans la lourde tête du nain, déjà « travaillée » par les propos des uns et des autres, — quelquesuns, perspicaces, avaient flairé, au sujet de Tommy, un chagrin amoureux, Dinah étant en cause — dans la lourde tête de Babylas, cette prière de Tommy fut une brusque lueur. Le nain lui même comprenait toute la cause de ce qui était arrivé. Mais son ardente affection lui dicta qu'il n'en devait rien laisser paraître; et ce fut simplement qu'il répéta :

— Oui, Tommy, je te réveillerai, je te le promets, lorsque Dinah sera là !

Du reste, tout le cirque voulait venir voir Tommy; mais Ovide, vigilant, ne permettait que quelques rares visites. En compagnie de Bateson,

ou seul, il ne manquait pas, tous les jours, à ce qu'il appelait son « cher devoir » !

Il entrait dans la roulotte de Tommy, s'installait à son chevet; et, une fois là, monsieur le régisseur bavardait.

Croyant divertir le clown, il lui racontait, en un langage décousu, avec des mots pris un peu partout, des histoires de tous les temps et de toutes les sortes; et il brodait sur !e tout en engageant Tommy à prendre soin désormais de sa santé; à ne pas écouter surtout fnaster Bateson qui, lui, ne recommandait que les spiritueux comme « source d'énergie » de la carcasse humaine !

Mais la meilleure source d'énergie, ce furent, on le devine, les visites de Dinah Monti. Quand elle entrait, c'était une force de la nature qui venait au secours de Tommy.

La jeune fille causait d'abord gaîment, puis elle plaisantait le petit clown :

— Voilà ! il n'est pas brave, mon petit Tommy ! Tomber comme ça à la renverse, parce qu'on a eu peur en descendant le long d'une vieille échelle; je crois bien qu'il y a autre chose, va, Tommy, que tu ne veux pas me dire 1

Et comme il souriait, infiniment heureux, elle continuait :

— Oui, mais il faudra me dire cette autre chose quand tu seras guéri ! Tu me le promets, Tommy ?

Et des heures exquises s'écoulaient encore dans de menues conversations, au travers desquelles Dinah passait tout en revue : les historiettes du cirque, les puérils incidents de la vie de chaque jour. Puis elle disparaissait, légère, gracieuse. Et, le lendemain, c'était de nouveau le bonheur qui entrait, quand elle revenait, jetant au visage de Tommy des fleurs achetées pêle-mêle dans les jardins.

Pendant ce temps, Bateson se lamentait.

On allait toucher aux portes de Lyon, et tout l'espoir qu'il avait fondé sur les représentations à donner dans cette métropole s'effondrait. On sait trop bien qu'un acrobate ne retrouve pas du jour au lendemain sa « forme ». Tommy malade ! Décidément, cette fois, le tour de la malchance était venu ! Certes, les tournées ont des fortunes diverses; mais, souvent, on peut s'armer contre l'adversité. Aujourd'hui, voilà que ses deux meilleurs clowns lui manquaient !

— Ah ! pourquoi, répétait-il, pareil accident n'est-il pas tombé sur un autre de ma troupe?

Cela touche justement mon clown favori, même mes deux clowns favoris, puisque l'un ne veut pas travailler sans Fautre !

Et, par surcroît, dépit certain, Bateson se souvenait des fabuleuses recettes réalisées dans cette même ville de Lyon, il y avait deux ans.

De tous les faubourgs, de toute la ville, on était venu s'entasser dans son cirque, Et des spectateurs qui n'y « regardaient pas ! »; car on n'avait pas eu assez de belles loges pour placer tous les artisans et tous les bourgeois.

Et les lourdes recettes ! les pleins sacs que mistress Bateson emportait tous les soirs dans sa roulotte ! Quelle amertume, aujourd'hui !

Par des bavarde ges, Tommy fut au courant de tous ces regrets; et c'est lui qui en était la cause, tout cela parce qu'il n'avait pas su « être fort » !

Ovide, malgré lui, lorsqu'il visitait Tommy, revenait sur cette question des belles recettes.

— Voyez-vous, Tommy. disait-il, on comptait tant sur vous ! et puis, impossible de faire travailler Bassick tout seul ! Je le surprends bien en train de s'entraîner, mais c'est tout ! Le soir, pas de Bassick !

Bateson, de son côté, moins directement, harcelait Tommy; mais il avait à tout instant des interjections douloureuses; et il ne quittait jamais Tommy sans un : « Voilà ! c'est que tu ne devais pas jouer à Lyon ! » qui tombait comme un glas !

Assurément, tout cela touchait Tommy; mais si Dinah, d'elle-même et poussée par Bateson et par Ovide, n'avait pas coopéré à cette action contre le clown, qui sait quand il aurait repris son service ?

Un beau jour, la petite écuyère lui dit si nettement son chagrin de « travailler » seule, qu'il eut honte de sa désespérance.

— Oui, Tommy, tu n'es pas gentil, tu sais ! Tu m'habitues à travailler avec vous deux, toi et Bassick, et maintenant je suis toute seule; car je ne compte pas, tu sais, les autres clowns qui ne savent guère faire rire, les pauvres !

Alors Tommy jura, ses poings crispés, qu'il allait tout de suite se remettre à travailler.

Ce qui l'avait aussi bientôt consolé, c'est que Dinah ne lui avait jamais rien dit touchant Bassick. C'était bien lui, Tommy, qui avait eu tort d'être aussi jaloux d'un simple geste amical.

Ainsi préparée, la convalescence s'acheva vite.

Tommy se leva, et il reprit gaillardement des forces.

Alors Bateson éclata d'enthousiasme :

— Ah! my little fellow! my little fellow! te voilà sauvé ! On ne débutera à Lyon que dans dix jours, quinze si tu veux ! Le principal, c'est que tu sois sur tes jambes !... Ah ! tu peux dire que tu m'as donné une angoisse, Tommy, à croire, en vérité, que je ferais bien mieux de me retirer du cirque ! Tu ne comprendras jamais ça!... Mais te voilà debout, avec toutes tes jambes et tous tes bras !.. Ah! je suis heureux!... En attendant, soigne-toi encore, mon garçon, et bois tout ce que je vais t'envoyer surtout !

Et alors on vit Babylas faire continuellement la navette entre la roulotte du patron et celle de Tommy. Il apportait des liqueurs, des vins reconstituants, des fioles achetées partout en la grande ville; car Bateson allait tous les jours à Lyon pour cette occasion.

Un matin, à son lever, Tommy se trouva tout à fait dispos; et, tout de suite, il voulut se remettre à l'entraînement.

Alors ce fut Bateson qui l'arrêta, cette fois :

— Va doucement, garçon ! ne détraque pas la machine ! On a le temps, je te dis ! Quand tu m'avertiras que tu es prêt, on sera à Lyon dans une heure ! Il n'y a pas de temps perdu ! D'ailleurs, ça m'a rendu service, ta maladie ! Oui, tout le monde avait besoin de repos; je n'ai rien bousculé; on a joué de temps en temps 1 maintenant, c'est fait : le cirque est bien d'aplomb ! Tu vois, tu as été notre bon génie, Tommy !

En la compagnie de Bassick, Tommy commença à répéter, doucement, d'abord, car Bassick n'entendait point qu'il se surmenât, les premiers jours :

— On a le temps ! on a le temps !

— Tu me prends donc pour une petite fille ! disait Tommy.

— Mais oui, Tommy, tu n'es pas autre chose : une petite fille qui s'évanouit à propos de rien !

— Eh bien, Bassick, justement, je veux me hâter, moi 1

— Quand je le voudrai, Tommy !

Et l'entraînement se poursuivit sagement, jusqu'au moment où Tommy retrouva toute sa souplesse.

Quand il exécuta de nouveau ses beaux sauts périlleux, Bassick, tout glorieux de cette prouesse, comme si elle avait été nouvelle pour lui, ne contint plus sa joie. Il médita de faire à Bateson une large surprise. Il chercha et ne trouva que de lui jeter, un matin, en plein visage :

— Patron, allons sans tarder à Lyon : nous sommes prêts !

Les petits clowns n'ont guère le goût de la rancune.

Il en coûtait à Tommy de sentir que ce n'était pas la bonne vie d'autrefois avec Bassick qui recommençait !

Aujourd'hui, malgré tout, il percevait, en s'interrogeant, que sa maladie ou plutôt la cause de sa maladie l'avait détaché de Bassick. Et pourtant, quel ami tendre Bassick ne cessait point d'être !

Mais, précisément, cette affection, au lieu de les rapprocher, les séparait, cruellement.

Car Tommy, quoi qu'il en eût, ne « voyait » avec angoisse, dans tous les gestes affectueux de Bas-

112 LE CHARIOT EBRAXT

sick à son égard, que le souci d'endormir sa défiance et d'étouffer sa jalousie.

Au cirque, pendant le travail, l'accord de leurs deux fantaisies restait entier. Ils continuaient à jouer si délibérément, en une telle communion de gestes et de sauts, avec une si absolue franchise, qu'on n'aurait pu découvrir la moindre chose mauvaise dans l'amitié qu'ils paraissaient toujours manifester l'un pour l'autre.

Certes, on les rencontrait moins fréquemment ensemble; mais cela était-il suffisant pour en déduire une désunion ?

On voyait Tommy, maintenant, très souvent en compagnie du nain Babylas. Ils s'en allaient, se tenant par la main; ils se promenaient, et Babylas tâchait de faire rire Tommy, pour lui témoigner, à sa façon, son ardente gratitude.

Ce qui gâta bientôt tout, ce qui ouvrit une véritable blessure, c'est que Dinah, s'impatientant à la longue de l'humeur sombre de Tommy, se mit à rechercher de préférence la société de Bassick, qui était, lui, un plus gai compagnon.

Et Bassick ne fut pas assez habile pour que Tommy n'en souffrît point 1

Le départ de Lyon fut, heureusement, pour les deux clowns, un « repos », une courte diversion; les premiers jours surtout, dans la hâte reprise des départs bousculés.

Mais de mauvais jours survinrent; des jours de pluie qui, soudainement, glacèrent le cirque, inquiétèrent l'entrain des voyages par les routes.

Lorsque, assis près d'une fenêtre de sa roulotte, Tommy regardait la pluie tomber sur la campagne, une vive tristesse le prenait; et les larges gouttes qui reverdissaient les feuilles, les prés, qui crépitaient sur les toits, qui détrempaient la route, — tout cela l'imprégnait de mélancolie, diluait son âme, faisait de lui une pauvre petite chose funèbre qui ne voulait plus se raccrocher à la vie.

Quelquefois, malgré qu'elle le trouvât si triste, Dinah le revenait voir; mais lui, Tommy, il se disait que c'était Bassick qui la poussait ainsi à son côté; et il souffrait encore davantage d'entendre son rire de fauvette; de contempler ses yeux, ses cheveux; de la sentir si près de lui, si rieuse !

N'y avait-il donc plus rien à espérer ?

Douloureusement inquiet, il appelait Babylas, et il lui disait :

114 LE CHABIOT ERRANT

— Toi, tu es heuieux, Babylas! Tu ne songes à rien ! Rien ne te fait souffrir ! Tu vis insouciant comme l'oiseau, comme le chien ! La pluie, le soleil, tu regardes et tu supportes tout, comme si tu étais un petit bonhomme en bois, n'ayant souci que de la couleur étalée sur ses joues!... Comme tu es heureux, et comme je t'envie 1

Babylas faisait alors sa grosse voix, et il gourmandait Tommy :

— Allons, bien sûr que tu as tort de te plaindre, toi, Tommy ! disait-il. Si je suis un bonhomme à l'air content de tout, je ne reçois pas comme toi des applaudissements ! Quand je fais mes pauvres tours, personne ne me dit rien, à moi ! Va, je me rends bien compte que je suis un moment de malaise pour tous, quand on me voit si contrefait, si laid!

— Je t'envie tout de même ! reprenait Tommy. Je voudrais être comme toi, lâché dans la vie, au petit bonheur ou au petit malheur des choses ! J'ai connu ce temps-là, j'étais bien content, tandis que maintenant... ! — et Tommy esquissait un geste las.

Le nain ne manquait pas alors de hausser les épaules, et il marmonnait :

— Oui, tout cela s'est envolé parce qu'une demoiselle a passé devant toi!... Oui I... oui!... je

sais tout à présent ! — et, devant l'air surpris de Tommy — je suis au courant, je te dis!... Eh bien, moi, à ta place, Tommy, je sais bien ce que je ferais pour chasser cette vilaine chose accroupie sur mon bonheur : je lui dirais d'abord à la demoiselle de s'en aller, puis j'agirais comme master Bateson, je boirais de bonnes liqueurs, juste de quoi trouver l'oubli !... Tu sais, juste pour vous faire rire !... Essaye cela, Tommy, et tu verras!

— Inutile, mon petit Babylas ! disait le clown. Ton petit Tommy est « fichu » !

— Alors, alors 1 rageait le nain. Eh bien, je sais comment je m'y prendrais, moi !

— Et comment dis-moi, Babylas ?

— Ce que je ferais?... et le nain s'indignait. Eh bien, eh bien !... j'embrasserais la demoiselle pendant cinq minutes, jusqu'à temps que mon ennui fût passé ! ... On verrait bien, ensuite ! . . . Oui, Tommy, voilà ce que je ferais ! . . . De gros bai-

sers sur les joues, que ça lui cuise bien après, qu'elle ne puisse pas s'empêcher de penser à moi ! • • ■

— C'est un remède 1 et Tommy souriait, tristement.

— C'est le remède, oui ! et je recommencerais tous les jours, avant... non !... après le déjeuner, pour mon dessert, et voilà !

Ici, il conviendrait peut-être de répéter que Bassick tenait désespérément son serment de ne pas courtiser la petite écuyère ; mais ce ne serait guère alors une histoire humaine que je vous conterais; et, enfin, on devinerait aisément que Bassick avait dû rechercher souvent Dinah Monti, pendant la malencontreuse maladie de Tommy.

A son corps défendant, il avait su amuser l'écuyère et faire en sorte qu'elle, la première, restait joyeuse de sa compagnie.

Pourquoi aussi dire autre chose que ceci : c'est que Bassick et Dinah ne songeaient vraiment qu'à eux, quand ils se retrouvaient ensemble.

S'il arrivait tout de même à Bassick de penser à Tommy, c'était pour lui une vilaine chose; mais, vite, Bassick la chassait, en se disant qu'en somme il n'y eut jamais un crime à rencontrer ensemble un petit clown et une petite écuyère.

Quelques-uns de la troupe jasaient bien :

— Vous verrez que ça tournera mal, cette histoire-là ! disait l'un.

— Oui 1 Si Tommy affecte de n'en témoigner aucun chagrin, il en pense bien davantage ! disait l'autre.

Un troisième ajoutait :

— Tommy cause bien aussi très souvent avec Dinah; mais il n'est pas difficile de voir que Bassick est le favori !

Un quatrième :

— On devrait prévenir le régisseur ! Il saurait bien arranger les choses !

Mais, en dernier lieu, quelqu'un philosophait :

— Bah ! laissez-les donc se débrouiller tous les trois I II ne faut pas grossir les événements ! Tout rentrera dans l'ordre, allez, avant qu'il arrive du scandale !

D'ailleurs, Bassick ne continuait-il pas, malgré tout, à être « héroïque » ?

Souvent, il avait l'occasion favorable d'emmener la petite écuyère, — il sortait tous les jours avec un poney attelé à un « tonneau » — mais il luttait, il se défendait contre son désir, pour ne pas gâter les choses.

Parfois, il voyait Tommy le surveiller, le guetter, obstinément; puis Tommy tournait les talons, brusquement. Peut-être « venait-il de se faire une raison ! »

Certes, il ne restait presque plus rien de la profonde amitié qui les avait unis.

Peu à peu, elle s'était désorganisée, émiettée; et ils avaient bien ressenti en eux cette mauvaise fin. Comme leur affection mutuelle s'était trouvée inopinément saccagée, parce qu'un joli visage s'était interposé entre eux deux; maintenant, toutes les barrières, tout ce qui avait si bien protégé cette affection, tout cela c'était bien brisé, anéanti.

Et cela devint pire, même !

Car, pourquoi, dès qu'ils évoquaient le visage de Dinah Monti; pourquoi, dès qu'ils entendaient

120 LE CHARIOT EfiBAKT

les roucoulement de sa voix, se sentaient-ils aussi hostiles à tout ce qui n'était pas elle, une parcelle d'elle-même ?

Quelquefois, Tommy et Bassick, du même pas contraint, s'abordaient; mais ils s'apercevaient avec stupeur qu'ils n'avaient plus rien à se dire, qu'ils étaient devenus l'un pour l'autre des indifférents, comme des étrangers; et la même gêne leur venait de ce nom qu'ils n'osaient plus prononcer, parce qu'il les aurait laissés angoissés devant eux-mêmes !

Pouvait-il, du reste, en être autrement ?

Ne formaient-ils pas, Dinah, Tommy et Bassick, un trio presque d'enfants? alors, comme des enfants, Tommy et Bassick laissaient agir toute la Fatalité.

C'est ainsi qu'une après-midi Bassick fit monter dans sa voiture la petite écuyère.

Le cheval trottait vite. Il les conduisit au loin, dans la campagne.

Ils s'amusèrent de tout : des arbres rouilles, des gens qu'ils rencontraient, de ceux qui les hélaient aux portes des auberges.

LE CHARIOT EKSAM 121

La journée était splendide et tout en fête.

Bassick sa disait qu'ils auraient pu être là, tous deux, dans cette voiture, comme deux mariés d'hier qui retournent dans leur maison.

Cette pensée fut si forte qu'il prit la main de Dinah.

Elle ne la retira point. Il en témoigna une telle joie qu'il laissa le poney, quoiqu'en pleine descente, prendre le galop.

Puis ils s'engagèrent dans une forêt.

Le cheval, de lui-même, se mit alors au trot, puis au pas.

Bassick osait enfin regarder Dinah en plein visage.

Elle portait un large chapeau noir et un long voile qui flottait au vent. Sous les arbres, ses yeux luisaient étrangement.

Bassick parlait, parlait; mais elle aurait voulu qu'il se confessât encore davantage, — qu'il l'étourdît tout à fait par plus de mots.

Des bestioles couraient au travers des mousses sèches; des écureuils sautaient de branche en branche; et, comme le cheval suivait un simple chemin de clairière, poudreux et étouffant le rou-

122 LE CnARIOT EERA>"T

leinent des roues, on n'entendait que le craquement des harnais ou le léger balancement de la petite voiture.

Bassick ne lâchait plus la main de Dinah. Il la tenait, et il la voyait, longue, mince, et d'une blancheur qui le ravissait.

Alors il ne put cacher son admiration :

— Comme elle est jolie, votre main, et aussi vos yeux et tout votre visage ! Bien sûr qu'il n'y a rien de plus joli !

Il dit cela si naïvement, si énergiquement, qu'elle partit à rire aux éclats.

Comme il était drôle, ce Bassick !

Mais, lui, il continuait :

— Et vous êtes si jolie que je comprends bien pourquoi tout le monde vous désire ! Tenez, Dinah, jusqu'à Babylas, vous en adresse-t-il des regards langoureux ?

— Mais c'est pour rire !

— Moi, je sais bien que je voudrais être plus hardi qu'eux tous pour vous dire beaucoup de choses !

— Essayez !

Il la regardait, et elle riait toujours, de son rire

clair et léger. Alors il s'accordait des délais pour être plus brave, puisqu'il en avait l'occasion, et que, sans doute, elle ne se représenterait plus aussi exceptionnelle 1

Bien entendu, le délai passait, et Bassick se trouvait désemparé, ne sachant à quoi se résoudre.

Le poney, lui-même, était si peu conduit qu'il avait repris la route du cirque.

Alors, Bassick forgeait une nouvelle résolution qu'il croyait plus héroïque et... il aboutissait au même résultat. Dinah se montrait si espiègle et si hautaine, qu'à la dernière seconde, tout son courage l'abandonnait.

Brusquement, enfin, alors qu'on touchait presque à la rotonde du cirque, Bassick, qui tenait toujours la main de Dinah, la porta à ses lèvres, et il l'embrassa, ardemment.

Il ne vit pas Babylas qui, perché sur une échelle, le regardait, farouchement.

Le nain resta longtemps interdit.

Qu'allait-il faire de toute la peine qu'il avait ressentie à voir Bassick embrasser Dinah ?

Devait-il en informer Tommy ?

Lui en parler, c'était lui causer un vif chagrin; et ne rien lui dire, c'était laisser Bassick libre et encouragé à embrasser bien d'autres fois la petite

écuyère.

Babylas déroula longtemps tout cela dans sa cervelle, sans s'arrêter à une détermination.

Un autre, plus futé, eût hésité, pareillement, d'ailleurs. 1

Dire ou ne pas dire, les deux choses se valaient, quant aux conséquences. C'était trop demander au nain que de vouloir qu'il se débrouillât dans les complications de cette aventure.

Il resta un bon moment sur son échelle, où il s'occupait à de menues réparations dans la toile de la rotonde.

Il se disait qu'il était bien inutile qu'il redescendît sur le sol. A terre, il ne réfléchirait pas mieux, bien sûr!... Mais c'était peut-être parce qu'il n'envisageait pas nettement les choses ! Alors, très obstinément, il mit en péril sa cervelle.

Dans quel sens devait-il agir, mon Dieu ?

Il interrogeait du regard les garçons d'écurie qui passaient, portant le fourrage et les musettes d'avoine.

Il y avait bien « monsieur Ovide », le régisseur. Pressenti, il aurait sûrement résolu tout de suite la question.

Ovide exerçait, en effet, sur le nain un prestige irrésistible. Jamais Babylas n'avait contemplé un pareil homme, aussi solennel dans l'exercice de ses fonctions.

Mais comment adresser à M. Ovide une telle

demande, et comment, surtout, aborder un tel personnage ?

Vraiment, Babylas se le demanda, en examinant mille moyens, à cause de l'ardente amitié qu'il avait vouée à Tommy; mais aucun mode, après réflexion, ne le contenta ; et puis, comme le moment était mal choisi ! car monsieur le régisseur général, à cette heure-là, fourrait son nez partout et tournoyait ainsi qu'un bourdon.

Babylas, enfin, se décida à descendre de son échelle.

Mais, comme il l'avait pensé, il ne trouva pas davantage, une fois sur le sol, la vraie décision à prendre.

Alors il tourna et retourna sur ses pas, allant du côté des chevaux qui mangeaient, puis vers l'éléphant qui dormait.

Il vit enfin Ovide au repos; mais il n'osa pas l'aborder.

Il se sentait devenir fou, son Tommy étant en cause.

— Je vais regagner ma roulotte, se dit-il. Je verrai, là, si je puis réfléchir mieux !

En chemin, il se heurta contre Tommy.

Alors ce fut subit, désespéré.

Puisqu'il rencontrait Tommy, c'est qu'il devait parler !

Il parla donc, mais ce fut avec de telles réticences d'abord, avec de tels bégaiements, que Tommy, ne comprenant rien, le brusqua, malgré lui :

— Allons, exprime-toi mieux, Babylas ! Tu as tout le temps de me causer. Seulement, commence par le commencement !

— C'est... que !...

— Va, reprends tout 1 dit Tommy. Doucement, cette fois. Et ne t'embrouille pas dès le début !

— Eh bien, voilà !...

— Allons, va donc !...

Babylas, fouaillé, se décida.

Certes, tout ce qu'il avait à dire ne fut poinl conté avec méthode, avec une suite logique; mais le nain usa cependant d'une telle force, d'une telle volonté, que l'histoire s'enchaîna enfin !

Mais, pas pour longtemps, car, voyant Tommy pâlir, Babylas s'arrêta net.

— Oui, je vois, je te fais de la peine, Tommy ! pardonne-moi !

LE CHARIOT ERRAS T 129

— Continue !

— Non, je vois bien que tu souffres ! C'est cela, je n'aurais pas dû causer, je le vois maintenant ! . . .

— La peine est faite ! parle ! tu peux tout me dire!

— Oh ! Tommy ! Tommy !

— Seulement, je ne me doutais pas qu'un gros chagrin me viendrait de toi, ce soir !

— Oui ! oui ! j'aurais dû me taire ! répétait Babylas. Et il se mit à sangloter.

— Mais parle donc !

Du coup, Babylas perdit complètement la tête. Au lieu de ménager le dénouement, il le jeta brusquement, comme un cri :

— Je viens de voir Bassick embrasser Dinah I Tommy sursauta, blêmit.

Sa peine était profonde. Il sanglota, lui aussi, éperdument; tandis que Babylas, affolé de ce qu'il venait de dire, souhaitait mourir.

— Tommy ! mon petit Tommy !

Il s'était jeté sur le clown; et il essayait à présent de le consoler, de lui jurer qu'il n'avait rien vu de plus, en somme, et que c'était le fait d'une

bête, oui, d'une bien grosse caboche d'imbécile, d'avoir raconté cela !

— Bien sûr, Tommy, répétait-il, que je ne croyais pas que cela t'aurait fait tout ce chagrin ! Je croyais te rendre service, moi ! t'avertir seulement pour que tu dises à Bassick de ne plus recommencer ! Car c'est méchant de sa part de te trahir 1 mais voilà, je n'ai pas su me taire 1 j'ai causé, moi, et j'ai apporté, dans mes mains, tout le mal que l'on pouvait te faire !... Oh ! Tommy, Tommy, pardonne-moi !... Je n'ai rien su deviner !...

Et Babylas sanglotait, tout désespéré, pendant que Tommy, tombé sur un banc du cirque, répétait, doucement, doucement :

— Oh! Bassick!... Bassick!...

Tommy se contint cependant: il eut la force encore de ne rien dire à Bassick.

Le soir, pendant la représentation, il joua comme d'ordinaire; il multiplia même ses sauts et ses répliques, comme dans un besoin de se dépenser et de s'étourdir.

Il prit seulement la précaution de ne descendre en piste qu'au dernier moment, à l'instant précis de son « entrée ».

Ainsi il se dispenserait de parler à Bassick en dehors de leurs exercices communs. C'était assez qu'il fît, lui, Tommy, tout son devoir de clown. Il

LE CHARIOT EEEAXT

ne lui resterait plus, dans son chagrin actuel, que cette petite joie des applaudissements dont il était si fier, autrefois.

Il joua de telle façon que personne ne se douta de sa douleur; mais il était à bout de courage en quittant la piste. Il remonta dans la petite roulotte où il vivait seul, maintenant; et, tout à son aise, il sanglota.

Il tournait et retournait cette pensée obsédante, angoissante : comment Bassick avait-il pu le trahir ? Bassick ! son aîné ! Celui qu'il appelait son « grand frère » !

Lui, Tommy, n'avait-il pas tenu de toutes ses forces son serment? et, cependant, il n'était, lui, qu'un petit clown, pas plus énergique que lui, Bassick. pas plus fort ! Oh ! quelle trahison !

Tommy ne comprenait pas.

Une belle nuit de doux octobre l'appela à la fenêtre de sa roulotte.

Devant lui, au delà d'une large avenue de platanes très espacés, les maisons de la ville dormaient. Quelques réverbères luisaient çà et là.

Tommy imagina tout à coup que Dinah aurait pu venir le retrouver. Pourquoi cela était-il aussi

impossible que de décrocher la lune, qui offrait en ce moment son croissant très pur ?

Gomme tout reposait I Rien ne compatissait à son chagrin.

Il se souvint de légendes qu'on lui avait contées lorsqu'il était tout enfant. C'étaient, dans des pays dont l'évocation seule donne le frisson, des histoires de petits bonshommes torturés par de méchantes fées; et, aujourd'hui, voilà qu'il vivait, vraiment, une de ces histoires-là; car il restait bien toujours un enfant, lui, Tommy.

Ainsi, tout son lourd chagrin, il se fût nettement dissipé par un baiser donné à Dinah, comme Bassick l'avait fait !

Et puis il était un enfant encore parce qu'il ne savait pas bien classer ses idées et se déterminer dans un sens ou dans un autre.

Ainsi, il se disait :

— Il est possible que Bassick ait embrassé Dinah sans penser à plus ! Une fois déjà, lui, Tommy, n'avait-il pas commis une faute, le jour de la visite au moulin ? Cela s'était bien tourné à sa confusion!... Dinah et Bassick avaient peutêtre échangé un baiser de pure amitié : remercie-

134 LE CHARIOT ERRAXT

nient de Dinah à Bassick qui l'avait conduite en voiture !... Si ce n'est que cela, il aurait bien fait de se taire, ce sot de Babylas 1

Mais, ensuite, ses idées « se retournaient », et Tommy excusait le nain :

— Non, Babylas a raison : Bassick m'a trahi ! Alors il valait mieux que j'en fusse informé tout de suite !

Les morsures de la jalousie sont vives.

ïommy s'obstinait à contempler la nuit, à écouter le doux ronflement de la ville endormie, coupé de brefs appels de locomotives qui, parfois, déchiraient l'air. Les heures lourdes qui sonnaient à une église voisine l'énervaient; et, quoi qu'il tentât pour reprendre courage, il ne pouvait s'empêcher de revoir Bassick et Dinah dans la petite voiture; Bassick et Dinah à travers tous les détails que le nain lui avait donnés ! et ces baisers sur la main, comme il en ressentait en ce moment l'ardente brûlure !

Cela fut si douloureux qu'il dut se lever, tout faible d'angoisse.

C'en était fait 1

La jalousie la tenaillait bien, à présent, cette

LE CHAEIOT E&&AKT 135

pauvre petite âme de clown; cette petite âme qui, jusqu'alors, avait tant fait rire ! Si espiègle hier, elle allait sans doute être dénuée bientôt de toute Tinsouciance et de tout le bonheur qui avaient été son partage.

Ah ! la longue nuit hostile !

L'aurore ne paraîtrait jamais, tant les ténèbres s'épaississaient de plus en plus.

Tommy ne voyait plus les maisons de l'autre côté de l'avenue; il s'immobilisait à fixer la lueur d'un réverbère; et il lui semblait que c'était la lueur d'un bateau solitaire voguant sur un océan noir.

Le vent, tout à coup, s'éleva, fit chanter les branches des platanes, et il balaya de grands remous d'ombre, dans lesquels le cœur du petit clown sombra. Tout se perdit dans le gouffre des ténèbres.

Seul, le visage de Dinah Monti apparut, d'abord clair et joyeux, aube d'une délivrance ; puis il se voila aussi, pris dans la tourmente de la nuit.

Au petit jour, un garçon d'écurie trouva Tommy endormi sur le rebord de la petite fenêtre de sa roulotte.

Il le souleva et le porta sur son lit.

Il n'est, certes, pas de longue psychologie à établir avec une âme de clown.

Tout s'y passe très vite. Tout y est menu et pourtant intense, comme chez les simples.

S'il s'agissait d'une âme compliquée, il y aurait sans doute encore bien des chapitres à écrire sur un tel cas. Mais Tommy n'était qu'une petite chose de la création, qui ne cherche pas ordinairement, pour agir, midi à quatorze heures.

Il décida vite qu'il aurait une explication avec Bassick, et qu'il lui demanderait toute la vérité.

Aussi bien, c'était la chose à laquelle il s'était résolu après toute cette nuit d'angoisse, que, pour rien au monde, il n'aurait pu revivre.

Quel contentement, d'ailleurs, si Bassick ne se

révélait pas coupable; s'il donnait, de son geste, surpris par Babylas, une explication franche et bonne!... Mais lui, Tommy, aurait-il agi comme Bassick, s'il s'était trouvé seul, en voiture, avec Dinah?

Quand il se posa à lui-même cette question, il se répondit avec force que d'abord il n'aurait pas emmené Dinah, et qu'ensuite il ne l'aurait pas embrassée ! Ce fut cela, nettement affirmé, qui le poussa à interroger Bassick et à le « condamner » d'avance.

Les deux petits clowns se heurtèrent avec une telle gêne, que ieurs propos s'échangèrent d'abord à voix morte :

— Oui, Tommy, je sais que je t'ai trahi 1...

— Mais pourquoi, Bassick ?

— Je n'ai, Tommy, aucune explication à te donner ! Quand j'ai vu Dinah si près de moi, tu sais, depuis tant de jours que nous nous débattions contre sa gentillesse I quand je l'ai vue si jolie, j'ai été incapable de garder mon serment! et cela fut si doux que, vois-tu, Tommy, je ne pourrais même pas, maintenant, te jurer de ne pas recommencer !...

— Oh! Bassick!...

— Oui i je sais, Tommy, que je te cause une grande peine; mais pardonne-moi : il n'y a pas de ma faute ! ,

— Ecoute, Bassick, il y a tout de même que tu n'as pas voulu assez te défendre ! Moi, tu sais, j'ai lutté aussi contre ce sentiment qui nous porte si ardemment vers Dinah!... Je m'étais juré de rester un petit clown timide, à l'écart, qui n'ose pas dire ses pensées ! et j'étais heureux de souffrir pour Dinah et aussi en songeant à toi, Bassick ! Je ne sais pas combien de temps j'aurais pu rester ainsi, comme un sacrifié; mais je crois bien que toi, tu n'aurais jamais pu me prendre en faute !

Les deux clowns se considéraient avec un étoiinement mélancolique.

— Tommy? dit Bassick.

Mais Tommy ne prit pas la main que Bassick lui offrait.

Il ajouta, d'une voix dolente :

— Vois-tu, Bassick, le gros chagrin qui pèse si lourd sur mon cœur m'enlève la force de te reprocher quoi que ce soit ! Je m'attendais si peu à ta

déloyauté que tu me voies tout hésitant, ne sachant à qui ou à quelle chose je dois m'en prendre I...

Ils échangeaient ces propos, étant assis un peu à l'écart des roulottes, tandis que le régisseur, frappant dans ses mains, appelait les artistes à la répétition.

C'était une après-midi légère et dorée. Comme le bonheur s'alanguit dans les journées brèves 1 II entre alors dans les âmes les plus moroses, et il s'y installe, douillettement.

— Eh bien, Bassick ?

Avec quel ton douloureux Tommy avait prononcé cette simple interrogation !

C'était le glas d'un rêve d'amitié, dont les premières phases avaient été enviables. Le souvenir en réapparaissait maintenant très lointain, très effacé; et, pourtant, combien le peu qu'il en restait était doux 1

Bassick voulait parler, mais le joli visage de Dinah se dressait devant lui; et il se disait tout de suite que toute nouvelle explication était bien vaine 1

Alors il se leva et Tommy le suivit. Ils gagnèrent le quai voisin et ils s'attardèrent à considérer

LE CHAKIOT ERRANT 141

le fleuve que descendaient côte à côte deux chalands, pavoises de linges.

Au delà, un grand village s'étageait sur une colline. Toutes les maisons blanchissaient dans la lumière fine de cette délicieuse arrière-saison. La tranquillité de ces maisons, tout le mensonge d'intimité, de bonheur et de douceur que Ton crée toujours, quand on considère de loin des choses d'aspect paisible, tout cela irritait Tommy et Bassick qui, eux aussi, en apparence unis, étaient, cependant, ennemis.

Comme les clowns ne sont pas, en général, des héros de légendes qui combattent trois jours et trois nuits sans repos, Tommy, après un long examen dans son âme droite, s'arrêta obstinément à ceci : « Bassick est coupable : il doit être puni 1 », et, cela, il le prononça, tout à coup, avec un peu d'emportement.

— Bien ! répondit Bassick.

Cette solution le contentait. Tout en gardant son amour pour Dinah, il aurait peut-être le moyen de rasséréner un instant la pauvre âme de Tommy !... L'avenir ferait le reste !

— Mais écoute, Bassick, dit Tommy, personne,

142 LE CHAEIOT ERRANT

au cirque, ne devra être mis par nous au courant de nos projets ?

— Tu as raison, Tommy ! répondit Bassick. Si on engageait les uns et les autres dans cette aventure, on pourrait dire : adieu, pauvres ! Sans compter que Bateson et Ovide en feraient des histoires.

Oui ! Tommy et Bassick s'en tiendraient, eux tout seuls, à une sorte de « punition » qui « arrangerait les choses ».

Pour Bassick, cela ne prenait point une importance considérable; mais dans la cervelle de Tommy, il n'en allait pas de même : c'était une chose grave et nécessaire !

— Tu acceptes donc, Bassick ? demanda Tommy.

— Oui ! Tommy ! et, tout de suite, si tu veux ! répondit Bassick.

Alors Tommy retrouva presque la joie des jours d'autrefois, quand son cœur respirait si librement, au hasard de la vie qui ne lui apportait aucuri souci, aucun chagrin.

Il dit, en frappant sur l'épaule de Bassick :

— C'est bien, Bassick ! Je vais chercher !

Quelle serait cette « punition » ?

Quelle en serait la nature, et comment rappliquerait-on ?

C'est bien la première fois qu'une chose aussi singulière se présente à l'esprit de deux clowns. 11 est donc permis de supposer qu'ils tâtonneront un peu de temps à la recherche de la solution.

Bassick, qui se prêtait à cette fantaisie de Tommy, avait toutes les raisons pour ne pas en chercher avec énergie l'application.

Tommy, lui, s'y acharna.

Il lui parut que ce serait un véritable apaisement, ce « sacrifice » que Bassick lui consentait.

Car il n'était pas sot au point de croire que Bas sick acceptait cette « punition » par simple idée de « se racheter ». La vérité, que Tommy savourait avec joie, c'est que Bassick avait eu pitié de lui, qu'il l'aimait encore, et que sa trahison l'avait même rejeté sur lui, Tommy.

Mais quel devait être le mode de punition à imaginer ?

Tommy n'en trouvait aucun.

— On ne punit pas, se disait-il, un « grand » clown de vingt-trois ans, comme on punit un enfant en le privant de confiture; et il s'énervait de ne rien trouver, de toujours chercher, vainement !

On le vit distrait, absorbé, vous regardant avec des yeux étonnés, interrogateurs, de même manière que s'il avait attendu de vous la réponse qu'il souhaitait tant.

Dans le cirque, on se répéta que Tommy était en train de devenir fou.

— Vous ne m'ôterez pas de l'idée qu'il a un grain, le gosse ! disait un des Madden au trio Flanagan. Il rôde, il rôde, l'air égaré; et, quand on lui cause, il ne répond pas ! ou bien il a un air de

vous envoyer promener qui ne me dit rien de bon !

— Il est amoureux, parbleu !

— Certainement ! car pour avoir la tête aussi à l'envers !

Tommy aurait bien interrogé son petit Babvlas, qui ne le quittait guère d'une semelle. Celui-là, il se serait fait hacher plutôt que de raconter quoi que ce soit ! mais comment obtenir une idée raisonnable de cette « caboche » qui, depuis le malheur qu'elle avait fait, en prévenant Tommy de la trahison de Bassick, paraissait encore plus gonflée et plus stupide.

Et Dinah, Dinah avec laquelle Tommy causait quelquefois, quel aiguillon pour le contraindre à chercher encore, pour l'obliger à réaliser au plus tôt cette (( punition », dont il attendait tant de bonheur !

Il était démoralisé, excédé, quand il aboutit enfin de telle manière :

Un soir, après son « numéro », Bassick exécuta, pour la première fois, un saut splendide par-dessus les hommes d'équipe, rangés en pyramide.

En voyant Bassick placer les hommes, le per-

sonnel du cirque n'avait pas cru à la possibilité de . réussite d'un M saut l

Mais, quand, après avoir tourbillonné par-dessus l'obstacle par un double saut périlleux, Bassick retomba sur ses pieds, tous les artistes du cirque eux-mêmes applaudirent, frénétiquement.

Ce fut un trait de lumière pour Tommy.

Puisque Bassick avait franchi un tel obstacle, il convenait d'en dresser un plus rude, plus redoutable, et de le lui présenter.

Si Bassick le passait, Tommy lui accorderait le pardon, la réconciliation; et tous deux ensuite — Tommy arrangeait déjà cela dans sa tête ! — ils quitteraient le cirque Bateson, afin d'oublier !

Le saut ! Oui ! Bassick se rachèterait ainsi par une chose de son métier, par un exploit qui porterait même au loin sa renommée. Et c'est même à lui, Tommy. qu'il devrait sa gloire.

Il ne put s'empêcher de proposer joyeusement à Bassick cette punition-là !

— J'accepte! répondit Bassick, qui était alors en train de cabrioler sur les mains et sur les pieds.

Et, bientôt, il parut lui-même si content de l'idée qu'il décida que dès le lendemain, à la répétition,

LE CHARIOT EKSAJS'T 147

il verrait à organiser l'obstacle, à le dresser très dangereux.

Historiette du cirque que deux clowns allaient tout de suite écrire, en auteurs ingénieux et très braves.

Pourtant, Tommy songea.

Bassick avait parlé d'un saut très difficile: mais si cela devenait un saut impossible !

— Assurément, tout cela tournerait alors à ma confusion ! se dit Tommy.

Puis il eut peur, tout à coup.

Car il savait mieux que personne, certes, ce que l'on risque dans le saut, si l'on tombe sur la tête, sur le dos ou sur le ventre. Non ! décidément, c'était absurde : il fallait renoncer à ce projet.

Il irait trouver Bassick, et il lui dirait qu'il ne voulait plus maintenant qu'il sautât!... Non! vraiment!... Si Bassick l'avait trahi, ce n'était pas une raison pour le pousser à se tuer; pour le voir retomber sur la piste, les pieds fous, et y rester, assommé, la colonne vertébrale brisée ou le crâne fracturé !

Non, il refusait, à présent !

Et il passa une partie de la nuit avec ce conten-

tement profond de suspendre un terrible accident probable. Mais, à l'aube, à sa vive stupeur, cette idée revint que, pourtant, ce saut, c'était la seule manière que Bassick avait de lui prouver qu'il l'aimait toujours, qu'il ne le sacrifiait pas entièrement à Dinah !

Débat douloureux, dont Tommy ne se tira plus!

Car ceci, encore, compta dans son examen intérieur, à savoir : que Bassick, sauteur prodigieux, était capable de toutes les prouesses !

Il convenait donc, peut-être, de laisser encore agir la fatalité; de s'en remettre à l'ordre des choses qui diote certainement les volontés des clowns.

L'après-midi, à la répétition, il vit que Bassick combinait déjà, avec des chaises, un redoutable obstacle.

C'était donc que la fatalité exigeait que Bassick sautât !

Tommy demeura, angoissé.

Bassick apportait toujours des chaises.

Lhs autres artistes du cirque s'arrêtèrent à considérer Bassick: et ils se demandaient quel scéna-

rio de pantomime, quelle simple farce, il allait encore essayer !

Ils remarquèrent aussi avec surprise que, quelquefois, Tommy enlevait des chaises, et que Bassick, têtu, violent, les replaçait.

— Ah ! bien ! il veut sauter, le garçon ! à son aise ! se dirent les acrobates ; et ils regagnèrent leurs roulottes.

Dinah était restée sur la piste. Elle battait des mains, chaque fois que Bassick sautait.

Bassick la pria de s'éloigner.

Ovide regardait aussi de tous ses yeux les préparatifs de Bassick.

Celui-ci n'en finissait pas d'équilibrer des chaises.

En terminant, il promit, pour le lendemain, du haut d'une plate-forme qu'il installerait là — il montrait l'entrée de la piste — un bond qui lui permettrait de franchir le formidable obstacle.

Il arriverait avec élan sur la plate-forme et il sauterait.

C'était fou !

Nulle détente de muscles, nul ressort de 'a volonté ne pouvaient permettre ce miracle.

Les uns ricanèrent.

Les autres s'apostrophèrent sur le dos de Bassick.

— Je vous dis qu'il est timbré, comme Tommy !

— Allons donc ! vous verrez bien, il peut franchir ça !

— Oui, en se cassant les reins !

— Certainement ! c'est ce qui l'attend !

— Moi, je ne le laisserais pas Taire !

— Oh ! quand Bateson verra la chose ! 11 n'a pas dit son dernier mot !

Bassick s'en était allé.

Tommy écoutait, angoissé, ces propos. Oui ! heureusement, Bateson, raisonnable, ne permettrait pas cette folie.

Dès le lendemain matin, en effet, Bateson, furieux, interpella Bassick :

— Quoi ! on vient de me dire que tu veux exécuter un saut de la mort, my little boy ? Je te défends bien, tu entends, d'essayer pareille chose ! Je ne veux pas te ramasser sur la piste, cassé comme un pantin ! Si tu as des idées pareilles, tu peux rester au lit demain !...

— Je sauterai, patron ! répondit tranquillement Bassick.

— Tu ne sauteras pas, je te dis ! reprit Bateson. Ah ! ça, as-tu juré de me rendre enragé aujourd'hui?

— Je sauterai 1 repartit doucement Bassick.

— Oui ! si tu veux ! Je crois même bien que tu sauteras ! dit Bateson, en riant tout à coup, lourdement : mais avec des chaises en moins sur le tas, je t'en réponds !

— Je sauterai par-dessus toutes les chaises, master Bateson ! affirma Bassick.

— Veux-tu te taire ! ragea Bateson, qui appela furieusement Ovide.

Et, au régisseur accouru :

— Voyez-vous ce garçon, master Ovide ? Il est fou ! Il me dit à moi qu'il veut se suicider ! Comprenez-vous qu'une petite caboche comme la sienne veuille m'imposer ses volontés?... — Et devant l'air surpris d'Ovide. — Ah ! oui, je ne vous dis pas ! eh bien, il veut essayer de franchir un obstacle impossible, tout bonnement ! Il veut se tuer, je vous dis !...

A auoi, Ovide :

— Alors, Bassick, je serai, moi, régisseur général, obligé de vous empêcher de sauter ! Je m'en rapporte à la complète expérience de master Bateson ! Votre saut, c'est une machine à se tuer ! Donc, moi. le régisseur, je vous empêcherai de faire cette bêtise-là !

— Nous verrons ! répliqua, têtu, Bassick. Tommy respira.

Le saut ne serait pas tenté.

N'importe ! lui, Tommy, avec sa stupide idée d'une punition, il avait été à deux doigts de faire tuer Bassick, tout simplement; et cela, quand il y pensait bien, pour une gamine dont les pareilles existent certainement en bien d'autres endroits ! Ce qui prouve, dit-il tout haut, qu'on peut être un excellent clown, mais être aussi un imbécile !...

Malgré tout, il attendit avec crainte la soirée du lendemain.

Elle arriva.

Un mauvais bruit circula toute l'après-midi, à savoir que Bassick avait catégoriquement répété au patron qu'il sauterait comme il voulait sauter, et que si on l'en empêchait, il quitterait immédiatement le cirque !

A l'appui de cette déclaration, il avait affirmé que ses essais lui permettaient de jurer qu'il exécuterait le saut, d'où « dépendait sa nouvelle renommée » !

Bateson, mis en présence de cet ultimatum, avait hurlé d'abord de colère; puis, gagné peu à peu par la persuasion de Bassick, par la confiance qu'il montrait, il avait, en jurant frénétiquement,

154 LE CHAfilOT BBJLANT

déclaré lui-même qu'après tout cet endiablé Bassick était bien capable d'exécuter le saut tel qu'il le disait !

Ovide, appelé de nouveau, s'était, naturellement, rangé du côté du patron. D'un accord hésitant, le directeur et le régisseur avaient donc cédé.

— ■ Pensez donc, master Bateson, tout de même si la chose se passe bien, dit Ovide, quelle renommée pour le cirque Bâte son !

— Justement, master Ovide, nous sommes dans une grande ville. Ça peut faire du bruit !

— Et nous aurons du monde ce soir, mastei Bateson ! Il y a une importante foire aux bestiaux aujourd'hui, et tous les bourgeois et paysans du département nous visiteront !

— Allons !

— Ça se passera bien, allez, master Bateson !

Le soir, le cirque, selon la prophétie d'Ovioe, était plein.

Perchés au-dessus des bourgeois d'aspect satisfait et des bourgeoises fleuries, les paysans, aux blouses bleues soutachées de dessins au fil blanc, et les paysannes, en bonnets, abondaient.

Les lampes faisaient éclater leurs faces rougeaudes, rasées du matin. Sur les bonnets des femmes, rutilaient les éclairs d'or de longues épingles posées comme ornements.

Aux troisièmes places, tout un escadron de cavalerie s'était installé; et Ton entendait, de temps a autre, le bruit d'un sabre qui dégringolait, avec des rires, le long des gradins.

Tout ce monde, largement, tapageait.

C'était un bon public, riant, applaudissant, étonné et ravi.

Ovide lui avait préparé le beau programme suivant :

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