‹ Le chartisme, 1830-1848 (volume 2)Chapitre 4 sur 4 · JOHN FROST · texte numérisé non relu

JOHN FROST

(Brilish Muscumj

du Yorkshire n'ont pas rencontré pour les conduire un brave homme comme John Frost, chrétien qui aimait Dieu comme le père d'une grande famille et voulait déjà le ciel ici-bas, au reste, fidèle à la parole donnée et préférant se faire tuer plutôt que d'abandonner dans leur dessein téméraire ceux qui avaient mis leur confiance en lui. Si les ouvriers du Yorkshire ont été sauvés d'une aventure semblable à celle de Newport, et qui aurait pu être et aurait été certainement plus sanglante, c'est grâce à la duplicité et aux pasquinades des deux hommes qui leur inspiraient la plus grande admiration. Ici encore les détails que nous devons à Lovett éclairent la psychologie de cette histoire en même temps que l'âme de deux des principaux personnages. Après avoir fait tout ce qui était en son pouvoir pour amener une amélioration dans le traitement de Vincent en prison, John Frost, de passage à Londres, s'était plaint, en présence de deux ou trois Conventionnels, de la conduite des autorités et avait dit qu'il avait les plus grandes difficultés à empêcher les Chartistes gallois d'employer la force pour mettre Vincent en liberté. Sur quoi, l'une des personnes présentes déclara que, si les Gallois se soulevaient, les travailleurs du Yorkshire et du Lancashire étaient prêts, il le savait, à se joindre à eux pour organiser un coup de main en faveur de la

'Charte. Frost offrit de consulter à ce sujet les Gallois, et Peter Bussey, les ouvriers du Yorkshîre et du Lancashire.

Peu après, le projet des Gallois est discuté au meeting de Heckmondwick ; certains objectent que l'entreprise est prématurée, mais la plupart se déclarent déterminés à l'appuyer et à provoquer un soulèvement dans le Nord. Les Chartistes songent immédiatement à Feargus O'Connor et lui adressent un délégué pour lui demander d'être leur chef " comme il Pavait si souvent proposé ". Et voici la conversation entre ce délégué et Feargus telle que la rapporte Lovett:

Le Délégué : Mr O' Connor, un soulèvement en faveur de la Charte va se produire dans le

Yorkshire et je suis envoyé par pour vous

demander de vous mettre à notre tête, comme vous nous avez si souvent promis de le faire quand nous serions prêts.

Feargus : Bon ; quand le soulèvement doit-il avoir lieu ?

Le Délégué : Eh bien, nous avons décidé de commencer samedi prochain.

Feargus : Etes-vous suffisamment armés }

Le Délégué : Oui, nous possédons des armes.

Feargus : Bon, tout va bien, mon ami, c'est parfait.

Le Délégué: Alors, Mr O'Connor, puis-je

dire à nos hommes qu'ils peuvent compter sur vous et que vous serez leur leader ?

A ces paroles, Feargus s'indigne : " Eh quoi, Monsieur, depuis quand avez-vous entendu dire que moi ou une personne de ma famille ait jamais trahi la cause du peuple ? Ne nous sommes-nous pas toujours trouvé à notre poste à l'heure du danger ? " Par cette rodomontade Feargus persuade au pauvre diable qu'il est prêt à tout. L'homme s'en retourne et avec assurance affirme qu'on pouvait compter sur Feargus ; mais par la suite le trop crédule individu fut jugé comme un infâme menteur et perdit toute considération, car Feargus ne craignit pas de jurer solennellement qu'il ne lui avait fait aucune promesse. Pas un instant les Chartistes ne crurent que le menteur était le descendant des rois d'Irlande.

Effi-ayé de s'être presque engagé par les paroles ambiguës qu'il avait été obligé de prononcer, Feargus prend ses dispositions pour faire échouer l'entreprise. Après s'être renseigné et avoir été forcé de croire à la réalité du mouvement projeté, il se met en route et il ne songe qu'à annuler au plus tôt l'effet de ses conseils et de ses vantardises ; mais, comme il n'agit jamais par lui-même pour ne pas se compromettre, il envoie George White parcourir le

Yorkshire et le Lancashire pour affirmer un peu partout qu'aucun soulèvement n'aura lieu dans le Pays de Galles; il envoie Charles Jones pour assurer les Gallois qu'il n'y aura pas non plus de soulèvement dans le Yorkshire et, que derrière ce projet, il ne faut voir qu'un complot de la police, une manœuvre du gouvernement. Malheureusement, lorsque Charles Jones arrive à la demeure de Frost, celui-ci est absent, il est à une conférence décisive où se trouvent réunis les autres leaders de la région. Charles Jones parvient cependant à rejoindre Frost, mais trop tard, car le peuple chartiste est résolu à libérer Vincent : " Mieux vaudrait, dit Frost, me brûler la cervelle que d'essayer de m'opposer à cette détermination ou de reculer. " Aussi le pacifique commerçant de Newport supplie-t-il Charles Jones de retourner immédiatement en Yorkshire et en Lancashire, pour tenter de soulever les travailleurs de ces districts par l'exemple de l'héroïsme Gallois ; et, comme Feargus n'a pas donné à Charles Jones assez d'argent pour le retour, Frost lui remet trois souverains. Avant que rien pût être fait dans le Nord, les Chartistes gallois se font massacrer devant l'hôtel de Westgate.

Lorsque la nouvelle de ce désastre se fut répandue dans le Yorkshire, les Chartistes furent tellement exaspérés de voir qu'ils avaient été

trompés sur les résolutions des Gallois, qu'ils décidèrent de mettre à exécution leur projet abandonné. A défaut de Feargus O'Connor, on choisit comme chef Peter Bussey qui, par ses discours et son attitude, paraissait tout désigné à ce poste de combat. Mais, malgré la vigueur de ses opinions démocratiques, Peter Bussey ne semble pas avoir goûté cet honneur ; il tombe soudainement malade. Les Chartistes ont des doutes sur cette maladie improvisée, et, voulant se rendre compte par eux-mêmes de la gravité du mal, ils cherchent leur leader dans sa maison et ne le trouvent pas : on leur répond que le médecin lui a ordonné, pour sa santé, la campagne. Quelques jours après, en bavardant avec les clients du café paternel, le petit garçon de Peter Bussey laissa échapper le secret ; le farouche démocrate tenait à la fois une brasserie et une boutique de revendeur : " Ah ! ah ! dit le petit garçon, vous n'avez pas pu découvrir papa l'autre jour ; mais moi je savais bien où il se trouvait : il était au grenier, caché derrière les sacs de farine. " Imprudente parole qui coûta au virulent et intransigeant démagogue sa réputation et sa clientèle, l'obligea à liquider ses affaires et à s'embarquer pour l'Amérique,

Feargus O'Connor s'en tira à meilleur compte: redoutant qu'on ne vînt le chercher pour le

forcer à l'héroïsme, Feargus pensa que le moment était bien choisi pour voyager, il vit là une excellente occasion pour aller rendre visite à sa " malheureuse patrie " et, à une distance convenable des lieux dont il n'avait pas voulu faire le théâtre de ses exploits, proclamer qu'il était prêt à marcher à la gloire ou à la mort. Lorsqu'il revint d'Irlande, Frost et quelques centaines de Chartistes étaient en prison, le calme était revenu, il n'y avait plus rien à craindre. Cependant, pour ne pas attirer sur lui l'attention, Feargus se tenait coi ; il ne jugea décent d'ouvrir la bouche que lorsque ses disciples vinrent lui demander d'agir en faveur de Frost et des autres prisonniers : il fut trop heureux d'offrir une semaine des recettes de la Northern Star et d'avancer, dit-il, " mille guinées de sa poche " pour payer les dépenses du procès et sans doute aussi le prix de son courage.

ACHEVE D'IMPRIMER LE DOUZE NOVEMBRE MIL NEUF CENT DOUZE PAR « THE ST. CATHERINE PRESS LTD. " QUAI ST. PIERRE, BRUGES BELGIQUE

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Dolléans, Edouard Le chartisme

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