SCÈNE IV
LES MÊMES, LE NOTAIRE, LAMBL\US, tenant un rouleau de paperasses.
LE NOTAmE, l'air important, regardant à droite et à gauche.
C'est bien ici la cour du moulin de Carabas, voici les
garçons et les filles du meunier de céans, et voici, si je ne me trompe, mon client, le sieur Mathurin Carabas, en personne 1 Bonjour, père Carabas.
LE PÈRE CARABAS, so levant.
Bonjour, maître Bridaine, bonjour 1 Je vois que vous êtes exact.
LE NOTAIRE
Et moi, je vous trouve toujours ingambe. Que me parliez-vous de mourir, l'autre jour ? Êtes-vous toujours disposé pour le testament ?
LE PÈRE CARABAS
Toujours, maître Bridaine, toujours.
LE NOTAmE
C'est bien. Où sont vos fils?
LE PÈRE CARABAS
Les voici tous les trois : Jeannot, l'aîné ; Yvon, le second, et Lucas, le plus jeune.
(Les trois fils s'inclinent.)
JKANNOT, montrant le fantenil et la table. Voici un fauteuil, maître Bridaine I
LE CHAT BOTTK
LE NOTAIRE
Boni
(Il s'assied sur lo faiitoiiil ; il oto ot romot son chapeau, il se mouche, ■ essuie SCS lunettes, il tousse et se lève. Chacun fait cercle autour de lui. Les trois fils se placent devant la table. Le vieux meuniei" fait avancer son fauteuil à côté de celui du notaire.!
Que chacun reste à sa place et garde le silence, comme il convient dans un moment aussi solennel ! Vous, maître clerc, faites-moi passer les dossiers. (Au père Carabas.) J'attends les ordres de mon client, le sieur Mathurin Carabas.
LE PÈRE CARABAS
Écrivez, maître Bridaine I iil dicte) « Moi, Mathurin
Carabas, meunier du moulin dit de Carabas. je déclare
que ceci est mon testament. Je laisse à mon fils aîné,
Jeannot, ainsi que le veut la loi, lo moulin et toutes
ses dépendances. Je lègue à mon second fils, Yvon
Vâne du moulin. Quant à Lucas, le plus jeune, puisque
la loi que je respecte n'a rien prévu pour lui, je lui
laisse, comme compagnon dans la vie, mon brave
serviteur, que je lui recommande et que nous appelons
tous ici le Chat Boité.. »
Le fils aîné redresse la tète avec triomphe, le second lui parle tout bas. Le troisième a l'air consterné et baisse la tète.'
LE NOTAIRE, se retournant.
C'est tout ?
LE PÈRE CARABAS
C'est tout.
LE NOTAIRE
Vous n'avez plus qu'à signer ?
LE PÈRE CARABAS, riant-
Oh ! Oh! vous oubhez que j'ai plus de quatre-vingts ans. De mon temps, les enfants n'apprenaient point à écrire.
LE NOTAIRE Mettez une croix, alors ! (Il passe le papier au meunier.)
Là ! elle est d'une belle taille, (il écrit.) Mettons la date: « Fait ce jourd'hui, le premier du mois de Mai, l'an de grâce mille sept cent soixante-quatorze. » Voilà qui est
en règle. (Il se lève pour partir.)
LE PÈRE CARABAS
Maître Bridaine, vous ne partirez pas ainsi. Je vous nvite à partager notre souper, ce soir. J'ai commandé à Nannette un fricot soigné en votre honneur, et...
LE NOTAIRE
Merci, père Carabas, j'accepte avec plaisir, car, pour être notaire, on n'en est pas moins... sensible à tous les bons fricots... Je reste donc. Quant à mon clerc Lambinus...
LE PÈRE CARABAS
Oh! il y a place pour lui! Une assiette de plus ou de moins I . . .
LE NOTAIRE
Vous entendez, Lambinus, vous. resterez... (Avoc emphase.) Sachez apprécier Thonneur et le profit que vous vaut, chez moi, votre emploi de clerc.
(Le clerc se courbe en deux.)
LE PÈRE CARABAS
La rosée du soir va venir, gare mes rhumatismes I Rentrons dans la grande salle du moufin. Je ne vois plus Nannette, elle a dû aller mettre le couvert. Vous, les enfants, continuez à vous distraire encore quelques instants, et puis vous viendrez nous rejoindre. Tâchez de demeurer d'accord et qu'on ne discute pas les dernières volontés du vieux meunier. A tout à l'heure ! (Tl rentre au moulin avec le notaire et le clerc.)