LA PRINCESSE, FRIDOLLNE, DEMOISELLES D'HONNEUR
{La scène représente Tintéricur du palais du roi. Petit salon de travail de la princesse. Au lever du rideau, on la verra entourée de ses filles d'honneur, chacune diversement occupée. Les unes auront un métier à tapisserie, les autres confectionneront un bonnet, une brassière, un jupon, etc., etc. Sur la table, on apercevra de petits vêtements d'enfants étalés. Dans un coin, une harpe.)
FRIDOLINE, montrant un petit manteau d'enfant.
Ah ! voilà le manteau fini ! Que je suis contente de penser qu'il va bientôt rechauffer les épaules d'un
pauvre petit enfant I C'est égal, je crois, princesse, que nous aurons de la peine à soulager toutes les misères que nous connaissons 1 Montrant un coffret.^ Cette cassette est remplie de demandes. De tous côtés on fait appel à votre charité... Ce ne sera jamais fini î...
LA PRINCESSE
Qu'importe! Nous essaierons toujours. Lorsqu'il s'agit de faire un peu de bien à ceux qui souffrent, il ne faut jamais se décourager. Je pense surtout aux pauvres petits enfants sans mère ; comme ils sont à plaindre \ Tout leur manque, non seulement le vêtement, la nourriture quelquefois, mais les bons soins, et les baisers si doux qu'une mère seule peut donner 1
UN
E DEMOISELLE d'honxeur, montrant un petit bonnet.
Bon ! voilà le sixième bonnet terminé. Il ne manquait que cela à la layette que j'ai faite toute seule. Princesse, quand irons-nous distribuer ces vêtements?
LA PRINCESSE
Le jour des Rois, qui est mon jour de naissance, comme vous savez, et qui va bientôt arriver. Ce sera pour moi la plus belle des fêtes, que celle de faire des heureux, de voir de beaux petits visages d'enfants souriants et de pauvres mères attendries à l'idée qu'elles pourront donner un peu de bien-être à ceux qu'elles
LE CHAT BOTTK 57
aiment ! Comme elles doivent avoir le cœur brisé lorsqu'elles les voient souffrir ! Ah ! tenez, mes amies, si je remercie Dieu d'être la fdle d'un roi, c'est surtout parce que je peux donner à ceux qui n'ont rien. Il n'y a pas de plus grande joie sur la terre, et je désire, qu'on me fasse connaître plus de misères encore, afin que les trésors que j'ai sous la main servent à les soulager.
FRIDOLINE
:• On sait que vous êtes bonne et généreuse, princesse, y et pour cela chacun voudrait vous voir heureuse, très heureuse !...
LA PRINCESSE
Eh bien! mais... Est-ce que je ne le suis pas?...
FRIDOLINE, avec hésitation.
Vous êtes triste quelquefois !
LES DEMOISELLES d'hONNEL'R, ensemble.
C'est vrai !
LA PRINCESSE, les regardant.
Vous trouvez?... Mais non, je vous assure...
FRIDOLINE, secouant la tète.
Oh! si, je l'ai bien remarqué. Et même il m'a semblé
que c'est depuis cette fameuse chasse au lion, où nous avons rencontré pour la première fois le marquis de Carabas, dont le nom intriguait tout le monde à la cour. Mais qu'est-il donc devenu depuis ce temps-là ? Il n'a plus reparu !
UNE DEMOISELLE d'hONNEUR
Le roi comptait sur lui pour être le vainqueur du lion!
LA PRINCESSE
Et qui nous dit qu'il ne le sera pas?
FRIDOLINE
Ce qu'il y a de certain, c'est qu'une fois dans la forêt, après être descendu de la chaise à porteurs du roi, il s'est séparé des autres chasseurs, suivi de ce singuUer compagnon qui paraît lui être si dévoué et qui s'appelle, je crois, le Chat Botté. Nos chasseurs sont rentrés bredouilles. Quant à lui, il a disparu ! On dit que le roi votre père est furieux, princesse. Il s'imagine qu'il a eu affaire à quelque aventurier.
LA PRINCESSE, vivement.
Aventurier, le mot est fort ! Le marquis avait trop grande mine, et je veux croire à l'expression noble et sincère de son regard. Mais que la journée me paraît longue... J'ai la tête lourde.. *
FRIDOLINE
Princesse, il faut vous distraire. Un peu de musique vous fera du bien.
LES DEMOISELLES d'hONNEUR
Oh ! princesse, chantez-nous la johe ballade que nous aimons.
(Un page apportera la harpe à la princesse.)
LA PRINCESSE chantera en tenant la harpe et faisant mine de s'accompagner.
(Air : C'est la Mère Michel.)
Premier Couplet
On dit qu'ici, jadis, la châtelaine, Gomme une fleur charmante éclose au vieux manoir, Doucement, à genoux, venait prier le soir,
Et puis, tous les matins, filait la laine.
Chœur
Doucement à genoux, elle priait le soir, Et puis, tous les matins, filait la laine.
Deuxième Couplet
Or, il advint qu'un jour, sous la tourelle. Passait, tendant la main, un petit orphelin! La châtelaine offrit ses souliers de satin,
L'enfant bénit tout bas la damoisellei
Chœur
La châtelaine offrit ses souUers de satin, L'enfant bénit tout bas la damoiselle.
Troisième Couplet
Oyez, le lendemain, quelle merveille !
Assise en son retrait pour travailler encor, Soudain, elle aperçut une quenouille d'or,
Qui donc l'avait placée en sa corbeille?...
Chœur
Soudain, elle aperçut une quenouille d'or, Qui donc l'avait placée en sa corbeille?...
LES DEMOISELLES d'hONNEUR, applaudissant.
Bravo ! bravo ! princesse !
FRIDOLINE
Ah ! qui vient là ? Princesse, c'est le page du roi. Un message pour vous!...
LA PRLNCESSE, posant sa harpe.
Qu'est-ce que cela peut être ?
(Elle saisit vivement la lettre que le page lui offre respectueusement sur un plateau d'argent. Elle lit.)
LES DEMOISELLES d'honneur, sc regardant ensemble.
11 y a quelque chose dans Tair !
FRIDOLIXK
Silence ! mesdemoiselles !
LA PRINCESSE, très cmiic.
Grande nouvelle ! Le roi, mon père, me fait savoir que le fameux lion a été tué. Toute la cour se met en fête pour recevoir le vainqueur. Il ne me dit pas son nom ; il veut m'en laisser la surprise ; mais il me prie, avec insistance, de revêtir la toilette destinée à mes fiançailles et de venir au plus tôt le rejoindre, avec mes filles d'honneur, dans la salle du trùne.
FRmOLIXE
Le nom du vainqueur, vous ne le devinez pas, princesse ?
LA PRINCESSE
Tais-toi ! j\ii peur de me tromper I...
FRIDOLINE
C'est le marquis de...
LA PRLNCESSE
Non, non, ne prononce pas ce nom... Quel bruit dans ce palais, entendez-vous ? On se rend par les galeries à la salle du trùne. Elle écoute. 'i Oh ! mais il me semble que Torchestre de la cour répète quelque chose... Ah! oui, je reconnais la musique, c'est la Royale-Pavane !
Mais alors on dansera, ce soir. Ali ! vite, à nos toilettes, faisons-nous bien belles !
FRIDOLINE
Princesse, je vous suis !
(La princesse et Fridoline sortent par une porte et les demoiselles d'honneur par une autre emportant leurs ouvrages.)
(A ce moment, il y aura un changement de décor. La chambre de la princesse s'ouvrira par le fond et Ton verra la salle du trône décorée, ornée de trophées. Sur le côté gauche,- un trône pour le roi et sa fille. A droite, une haute fenêtre en ogive à petits vitraux.)