Le château d'Auvergne
Une troupe de cavaliers, composée de sept ou huit •ersonnes, se trouvait fort empêchée dans les montanes qui avoisinent Riom en Auvergne. Bien que ces (ionlagnes ne soient pas les plus hautes et les plus près de cette province, leursol raboteux et brûlé préentait des difficultés sérieuses a des voyageurs fatiués d'une longue traite. Ils suivaient, depuis pluieurs heures, un chemin de traverse peu fréquenté, t, à l'époque où renaonte ce récit, en 4 652, de pa- Billes voies de communication étaient cruellement né-
LE CHvTEaU U'aUVKRG^IK. T. I. 1.
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gligées. A c'.iaque instant des masses basaltiques, tombées des cimes voisines, obstruaient le passage, d'autres fois la route,tournant brusquement à droite ou à gauche,exposiàt les chevaux, lancés sur une pente rapide, à rouler dans les précipices avec leurs cavaliers. De plus, on était au commencement du mois d'avril, et Ton sait que 1 hiver ne quitte qu a regret les pays de montagnes. La neige, il est vrai, avait disparu sur les hauteurs, mais un brouillard épais, lourd, méphitique, enveloppait les étrangers et leur cachait entièrement lelieuoùils se trouvaient. Rochers, vallons, forêts, tout se confondait dans une teinte grise et uniforme, dont le regard ne pouvait percer la profondeur a plus de cinq ou six pas. Enfin, pour comble de malheur, la nuit approchait rapidement et on n'apercevait encore aucune trace d habitation.
Cependant cavaliers et montures avaient également grand besoin d'un gîte et d'un souper. Les chevaux, bien qu'ils parussent de bonne race, ne marchaient plus qu'au pas, la tète basse, les oreilles flottantes, et leurs naseaux tout grands ouverts lançaient, à travers le brouillard, une haleine courte qui tourbillonnait en blanches vapeurs. Les maîtres, de leur côté, ne songeaient guère à les animer du fouet, de la bride, ou de 1 "éperon . Ils s'en remettaient à la bonne foi de ces pauvres animaux, et deux ou trois d'entre eux dormaient sur la selle, au risque d'être désarçonnés au moindre faux pas sur ce terrain accidenté. Les autres*
plus robustes, avaient résisté au sommeil, mais on voyait, à leur mine abattue, que le courage moral luttait seul encore contre la prostration absolue des forces physiques. Tous, néanmoins, avaient des figures martiales qui décelaient des hommes énergiques, et il avait fallu sans doute de longues fatigues pour les abattre à ce point.
Le seul d'entre eux qui eût résisté complètement à la triple atteinte du froid, de la faim et de la lassitude, était un cavalier de taille moyenne, dont les membres bien proportionnés indiquaient une constitution de fer. Il était dans toute la vigueur de l'âge, et ses traits mâles et fortement accusés auraient eu une expression hautaine, si un sourire bienveillant ne fût venu tempérer leur fierté naturelle. Il montait un beau cheval noir qui participait de son activité infatigable et dans lequel on reconnaissait au premier coup d œil un de ces coursiers de race généreuse dont Tardeur est la même jusqu'au moment où ils tombent morts de fatigue sous leur cavalier. Son maître le maniait avec une aisance merveilleuse, en allant de l'un à l'autre de ses compagnons qui semblaient le plus abattus. Tantôt il les encourageait par un mot affectueux, tantôt il kur adres . sait un joyeux quolibet sur leur paresse. Il fallait qu'il jouît d'une autorité particulière, car chacune de ses paroles agissait sur eux comme une étincelle électrique. Les plus mornes se redressaient sur leur selle pour saluer avec respect; au premier son de celte voix, les
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dormeurs s'éveillaient en grimaçant un sourire de reconnaissance; et, certes, dans la position où se trouvaient ces malheureux voyageurs, ces signes de simple politesse avaient une grande valeur, eu égard à Tefiort qu'ils avaient coûté.
Cependant cet impétueux cavalier, qui semblait être rame de la troupe, n avait rien à l'extérieur qui le distinguât de ses compagnons. Comme eux il portait un pourpoint fort simple, sans fraise et sans rubans, un haut-de-chausses gris, des bottes à éperons et 1 epce au côté; comme eux il avait la lêtecouverte d'une luxuriante chevelure a la mode du temps, et d"un chapeau rond à larges bords; seulement son chapeau était orné d'une petite plume rouge qui se balançait à chaque courbette de son cheval. On n'eût donc pu le prendre, à en juger par le costume, que pour le primus inter pares de la bande, à supposer toutefois qu'il fût d'un rang supérieur a celui de ses amis
Tous ces voyageurs, en effet, malgré leur modeste apparence, portaient des noms alors célèbres à divers litres; mais avant d'aller plus loin, il est nécessaire que nous rappelions en peu de mots de quels événements politiques la France était le théâtre au moment où commence cette histoire.
On était en pleine Fronderie, cette époque déplorable où les plus beaux génies,les plus nobles caractères, s'égarant au milieu des intrigues, jetaient étourdiment le rovaume dans l'anarcl.i?. Toute la France
était divisée en deux camps, celui des Mazarîns et celui des Frondeurs; d'un côté, la reine régente et son ministre, le cardinal Mazarin; de l'autre, le prince de Condé et une foule de gentilshommes. Longtemps la lutte s'était bornée à des menées ridicules, à des conflits renfermés dans l'enceinte du parlement ou dans les murs de Paris; mais, depuis peu, elle avait pris des proportions plus larges; elle avait franchi les limites de la capitale et envahi la France entière. De la discussion parlementaire, elle avait passé a l'émeute, puis l'émeute était devenue guerre civile. Après de longues hésitations, le vainqueur de Lens, de Fribourg et de Rocroy, l'illustre guerrier qu'on appelait le grand Condé, avait levé l'étendard de la révolte. Retiré dans son gouvernement de Guyenne, il avait présenté la bataille aux troupes du jeune roi Louis XIV qu'on venait de déclarer majeur, et il s'était ligué avec ces Espagnols vaincuspar lui tant de fois. Une autre armée, sous les ordres des ducs de Nemours et de Beaufort, était campée près de Lorris. De son côté, la cour opposait à des ennemis redoutable de vaillantes troupes commandées par Turenne, et l'on allait voir deux ces plus grands hommes de guerre que la France ait produits, combattant l'un contre l'autre sous les murs de Paris. Enfin Mazarin, profitant de ces troubles, venait d'entrer en France avec dix mille hommes et augmentait encore ces affreux désordres dont il était la cause ou plutôt le prétexte.
Auquel des deux partis, des Mazarins ou des Frondeurs, appartenaient les malencontreux voyageurs qui s'étaient fourvoyés au milieu des brouillards de l'Auvergne? Voila ce qu'il était bien difficile de reconnaître, car ils ne portaient ni lecharpe Isabelle de monsieur le prince, ni le cordon de chapeau de l'ancienne Fronde, ni le bouchon de paille de la nouvelle. Cependant, si l'on réfléchit que le pays où ils se trouvaient tenait pour le parti du roi et qu'ils avaient l'air de se cacher, on aura tout lieu de supposer qu'ils n'étaient pas des amis du cardinal.
En tête de la troupe ^'avançait un cavalier à justaucorps de buffle, à longue rapière, qui avait l'apparence d'un militaire. C'était lui qui servait de guide, et l'on jugeait à son air soucieux qu'il sentait les graves devoirs que cette qualité lui imposait. Un gentilhomme, à mine hardie, marchait côte a côte, un mousqueton sur la cuisse, prêt à faire feu. Après ces deux personnages,qui formaient la vant-garde, venaient deux autres cavaliers, le père et le fils, qui devaient être des personnages d'importance;le père était un homme de cinquante ans environ, détaille médiocre, aux yeux petits, noirs et vifs, dont les traits exprimaient une sorte de malice sceptique et railleuse. Il semblait exclusivement occupé de son fils, jeune homme de dix-huit ans, mince, frêle, aux traits fins et délicats, qui chevauchait à son côté. De toute la troupe ce pauvre enfant était celui qui montrait le plus de fatigue et d'épuisement. Son
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visage était blanc comme l'albâtre et ses paupières s'abaissaient malgré lui sur ses grands yeux bleus. Il chancelait k chaque instant sur son cheval, et, si son père n'eût veillé sur lui avec une attention constante, il eût certainement vidé les étriers. Le cavalier à la plume rouge semblait rechercher leur société avec plus d'empressement que celle de ses autres compagnons, et, lorsqu'il leur parlait, il n'avait plus ce ton familier d'un supérieur qui veut bien condescendre a se montrer bienveillant, mais la simplicité qui convient avec des égaux ou des amis éprouvés. Le reste de la troupe se composait des personnages a figures martiales dont nous avons parlé; ils s'avançaient l'un à la suite delautre, suivant le degré d'ardeur de leurs chevaux, et, malgré les mousquets suspendus à l'arçon de leur selle, ils semblaient assez mal disposés a se défendre en cas d'attaque.
La caravane gravissait une montagne escarpée dont le brouillard ne permettait pas d'apprécier la hauteur; plus elle marchait, plus la brume s'épaississait autour d'elle, cachant à la fois l'espace parcouru et celui qu'il restait à parcourir. Le guide cherchait vainementà percer du regard le voile sombre qui enveloppait l'horizon, et son attitude inquiète prouvait suffisamment qu'il craignait de s'être égaré. Ses perplexités augmentèrent encore lorsqu'il fut parvenu à un endroit où la route se partageait en deux; un embranchement tournait à droite, l'autre à gauche, sans qu'il fût pos-
sible de reconnaître précisément leur direction. Le guide s'arrêta; pendant qu'il hésitait, le cavalier a la plume rouge le rejoignit précipitamment.
— Capitaine Saint' Hippolyte, demanda-t-il à demivoix, ne nous tirerez-vous donc pas de ce damné pays, que Dieu confonde? Yentrebleu! je commence à croire que ces contrées ne vous sont pas aussi familières qu'on le disaitl
— Ehl qui pourrait être sûr de 'sa route par un temps pareil? répliqua le guide d'un air chagrin; ces montagnesme sont aussi connues qu'aux pâtres qui les fréquentent, mais comment se diriger k travers cette infernale brume? Si je pouvais apercevoir un seul rocher, un bouquet d'arbres, un clocher de village, je n'hésiterais pas un seul instant!... Par la mort-Dieuî maudite soit la pensée que j'ai eue de conduire une si noble compagnie par la traverse, afin d'éviter Riom, cette ville d'endiablés Mazarins!
--Le fait est, M. de Saint-Hippolyte, que j'eusse mieux aimé m'ouvrir passage l'épée à la main, que de perdre un temps précieux dans ce désert.... Mais ne vous désolez pas; je connais votre zèle pour mon service et je vous en remercie. Tâchez seulement de nous indiquer bien vite de quel coté nous devons nous diriger, si cela vous est possible.
— Ma foi, monseigneur, j'avoue que j'ignore lequel de ces deux chemins conduit à Aigueperse... et peutêtre s'en éloignent-ils tous les deux.
— Voilà, sur mon âme, qui n est pas rassurant pour nos pauvres éclopés... Depuis deux jours et deux nuits ils sont en selle, et les chevaux bronchent à chaque pas.
— Je ne le vois que trop, monseigneur; mais...
— D'abord, je ne suis i>\us monseigneur, reprit le cavalier en souriant; souvenez-vous, capitaine, que je suis tout simplement M. de Lamotheville, cornette dans votre régiment et attaché à votre suite avec ces messieurs, afin de profiter du passe-port que vous avez obtenu du comte d'Harcourt... Comme la moindre indiscrétion pourrait nous trahir, nous devons prendre, dès à présent, nos noms de guerre, afin de ne pas nous tromper dans l'occasion.
— Je ne l'oublierai pas^ mons... c'est-à-dire cornette Lamotheville.
— Sommes-nous donc égarés? demanda le père du jeune voyageur malade, en s'avançant vers eux; en vérité, ce serait un contre-temps fâcheux.
— Il n'y a plus a en douter, dit Lamotheville; M. de Saint-Hippolyte en convient lui-même, et on nous menace, mon cher... ah! oui, mon cher Delapierre ( et il appuya sur ce nom en souriant ) , on nous menace de coucher dans cet endroit délicieux, avec ce brouillard pour couverture et un de ces gros cailloux pour chevet.
— Le gtte ne serait pas plaisant, répliqua M. Delapierre en fronçant ses sourcils noirs comme ceux de
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Jupiter Olympien, et mon pauvre Yalentin ne s en accommoderait guère... Il nest pas habitué a de telles fatigues, et, d'ailleurs, continua-t-il en faisar.t une légère grimace, je sens moi-même certaines atteintes d e goutte qui me rendent une nui t de repos bien nécessaire.
— S'il en est ainsi, monsieur mon ami, dit Lamotheville avec empressement, je ne souffrirai pas que nous allions plus loin pour aujourd'hui... Nous devons faire diligence, il est vrai, mais votre santé et celle de M. votre fils me sont plus précieuses que tout le reste; il faut que nous avisions à trouver promptement un abri. Voyez, capitaine, continua-t-il en se tournant vers le guide, s'il n y aurait pas dans le voisinage quelque village ou quelque habitation...
— Hélasî Messieurs, je ne sais que répondre. J'aurais un bandeau sur les yeux depuis plusieurs heures, que je ne serais pas moins en état de vous dire de quel côté nous devons marcher.
Les autres cavaliers, qui formaient cercle autour de ce groupe principal, laissèrent échapper quelques jurons à demi étouffés par le sommeil et le respect. Le jeune homme à qui, àtort ou à raison, on donnait, dans la troupe, le nom de Yalentin, fit entendre un gémissement.
— En avant donc! étala garde de Dieu, s écria Lamotheville en poussant son cheval dans un des chemins; suivez-moi, messieurs, et comptez sur ma for-
• tune... vous savez qu'elle ne vous a jamais fait défaut!
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— Ehl eh! quelquefois depuis plusieurs semainesl gronda Delapierre avec un sourire amer; et, d'ailleurs, la fortune est une déesse aveugle!
Cependant telle était l'autorité de celui qui venait de parler, et la confiance qu'il inspirait, que toute la troupe s'ébranla pesamment pour le suivre.
— Un instant, messieurs, dit le capitaine Saint-Hippolyte, j'entends quelqu'un derrière nous... Ce sont des gens du pays sans doute... Que j'obtienne un mot de renseignement, un seul, et je me fais fort de vous conduire a coup sûr dans la bonne voie.
On s'arrêta pour écouter, et l'on distingua un bruit de pas précipités, puis des cris de détresse poussés par une voix féminine.
Vive Dieu! s'écria Lamotbe ville, qui donc nous arrive là? On dirait d'une aventure de chevalier errant.
A peine achevait-il cette observation, qu'on vit apparaître, au milieu du brouillard, une belle jeune fille de dix-huit ans, vêtue k la mode du pays, et courant de toute sa vitesse. Ses longs cheveux blonds flottaient au vent, et elle semblait suivie de près par un adversaire encore invisible. Les voyageurs croyant que la fugitive allait implorer leur protection, attendaient en silence; mais lorsqu'elle fut a quelques pas, elle sembla les apercevoir pour la première fois, et elle s'arrêta brusquement d'un air effaré. Puis elle poussa un cri d'effroi, et quittant le chemin frayé, elle gagna une lande voisine où elle disparut dans la brume.
16 LE CHATEAU D'aI'VERGNE,
Le capitaine Saint-Hippolyte, sans s'inquiéter des circonstances romanesques de cette apparition, allait rè.ppeler la jeune Auvergnate pour lui demander le chemin, lorsque celui-là même qui la poursuivait so montra tout, à coup à son tour. C était un homme d'une trentaine d'années, a mine insolente, à la moustache fièrement rele\ée en croc; il avait un élégant costume de chasse de drap vert, et il portait une épée courte en signe de noblesse; sur son poing ganté se tenait un beau faucon couvert de son chaperon, et qui semblait se trouver fort mal delà rapidité aveclaquelle cheminait son maître.
L'étranger s'arrêla comme avait fait la jeune fille, et il parut fort surpris de trouver dans cet endroit solitaire une aussi nombreuse cavalerie. Un sentiment de défiance lui fit d'abord porter la main à son tpée.
— Tout doux, mon beau fauconnier, s'écria gaiement Lamotheville; ce n'est pas nous qui avons dérobé le gentil oiseau a qui vous donniez la chasse, nous avons autre chose à faire que de nous occuper de galanterie.
Le chasseur le regarda d'un air arrogant; le costume des voyageurs ne lui inspirait pas pour eux une grande considération.
— Passez votre chemin, dit-il sèchement, et n'ayez pas souci de mes affaires... Je suis sur les terres de mon fief, et je défie quiconque de m'empécher de poursuivre tel oiseau qu'il me conviendra.
Cette réponse méprisante, adressée au soi-disant cornette, pouvait faire sortir du fourreau toutes les épées de la troupe; le capitaine Saint-Hippolyte se hâta dintervenir.
— Nous n'avons pas, dit-il poliment a l'étranger, l'intention de nous mêler de vos affaires. . . Nous sommes des voyageurs égarés, et nous vous laisserons le champ hbre dès que vous nous aurez appris lequel de ces deux chemins conduit à Aigueperse.
A cette demande si précise, le chasseur sourit d un air de malice et de pitié. Comme il hésitait à répondre, Delapierre, qui ne brillait pas par la patience, lui dit vivement :
— Eh bien! l'ami, n avez-vous une langue que pour cajoler les OUettes? Ne voyez-vous pas que nous attendons?
L'homme au faucon toisa d'un air impertinent celui qui venait de parler; puis il désigna du doigt Tun des deux chemins qui semblait s'enfoncer dans les flancs de la montagne, et, sans répondre autrement, il se mit en devoir de poursuivre la fugitive.
— Yous croyez donc que ce chemin doit nous conduire à Aigueperse? demanda Saint-Hippolyte.
— 11 doit vous conduire au diable, répliqua le chasseur en ricanant.
Et il disparut dans le brouillard.
— Au diable! répéta Lamotheville, ce n'est pas là précisément que nous voulons aller!... N importe,
messieurs, il faut en croire cette espèce de hobereau mal appris... Marchons donc, et Schelme le dernier!
Le guide n'était pas d'avis de s"en rapporter entièrement a des indications données d'une manière si bizarre; mais, n'ayant aucune bonne raison pour appuyer un parti contraire, il suivit les autres, espérant toujours trouver quelque signe au moyen duquel il reconnaîlrait enfin les lieux où il se trouvait.
Lamotheville, qui avait pris 1 initiative de cette détermination, s'avançait le premier avec assurance. On descendait alors une pente plus roide et plus accidentée qu'aucune de celles dont on avait fait rencontre depuis le matin. Les vapeurs qui remplissaient l'atmo sphère roulaient pesamment à sa surface comme vers un abîme; de minute en minute, lechemin devenait plus impraticable, et les chevaux harnssés se heurtaient aux scories et aux basaltes dont il était jonché. Cependant l'impulsion donnée par le fougueux cavalier qui était en tête emportait la troupe entière, et, malgré les faux pas, ils cheminaient bon train sur ce versant dangereux, quand tout à coup on appela d'une voix perçante. Le cornette retint la bride de sa monture et fit signe à ses compagnons de l'imiter. Dès que les pieds des chevaux ne résonnèrent plus sur le roc, on entendit ces paroles prononcées d'un ton d'épouvante :
— Sainte Vierge! mes bons seigneurs, arrêtez-vous donc, ou vous allez tous périr!
Ce sinistre avertissement fit lever la tête 'a tous les
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voyageurs; nous disons tous, car cette accélération do marche avait chassé les velléités de sommeil dont plusieurs ne pouvaient se défendre. La brume qui tourbillonnait le long desflancsdela montagne, méléeà la fumée deschevaux delacaravane,les empêchait d'abord de rien distinguer. La voix semblait descendre du ciel, et elle était argentine comme pourrait être celle d'un ange. Enfin, ils aperçurent une ombre légère qui se penchait sur le sommet d'une roche au-dessus du chemin; ils reconnurent la forme svelte et élancée de la jeune montagnarde qu'ils avaient rencontrée quelques instants auparavant-
— -A qui donc en avez-vous, mon enfant? s'écria le capitaine Saint-Hippolyte;dequel danger voulez-vous parler?
Au lieu de répondre, la jeune fille fit signe de la main qu elle allait descendre; en effet, elle quitta l'extrémité du rocher, et bientôt on la vit se diriger timidement vers les voyageurs. Elle semblait prête a fuir au moindre geste offensant, et elle approchait par bonds irréguliers, comme une biche privée, chez qui l'éducation n'aurait pas anéanti entièrement le naturel sauvage. Bientôt elle fut si près des cavahers qu'ils purent l'admirer à loisir.
C'était en effet une charmante enfant a mine rieuse et naïve, à la bouche fraîche et souriante. Ses beaux cheveux blonds, séparés sur le front, retombaient en longues boucles sur ses épaules. Elle portait une es-
2J LE CHATEAU d'aUVERGNE.
pèce de corsage vert bien serré a la taille, un jupon rayé de rouge et de bleu, relevé sur le côté comme une tunique, de manière a laisser voir un second jupon écnrlate et des bas bleus bien tirés. Une croix d'or suspendue sur sa poitrine, par un ruban noir, donnait à toute sa personne un caractère de chasteté et d'innocence.
En se voyant l'objet de l'attention des voyageurs, son visage s'empourpra et ses yeux se baissèrent. Tous ces regards curieux et effrontés pesaient à sa modestie, et machinalement ses deux mains allèrent se cacher sous les pointes flottantes de son fichu. La pauvre fille, toute honteuse, eût bien voulu aussi pouvoir cacher son visage.
— Eh bien! ma jolie fille, demanda Lamot.heville avec bonté, pourquoi nous retenez-vous? Est-ce pour nous donner le temps d'admirer votre gentil minois? Il en vaut la peine ou que je meure!
La montagnarde rougit davantage, fit une petite révérence, comme pour remercier du compliment, et dit timidement, en désignant l'espace qui s'étendait devant les voyageurs :
— Non, non, mon bon seigneur, c'est que... regardez là-bas.
Tout le monde regarda dans la direction indiquée; mais l'éternel brouillard était impénétrable. Alors, la jeune fille, au lieu de parler, s'avisa d'une démonstration tout à fait con-luante : Elle saisit une pierie et la
lança sur la pente escarpée du chemin; la pierre rebondit pendant quelques secondes contre les rochers, puis tout à coupelle s abîma avec un bruit sourd dans une eau profonde, a vingt pas tout au plus des voyageurs.
Ni Lamotheville ni ses compagnons ne comprenaient encore de quoi il s'agissait; mais le capitaine Saint- Hippolyte devint très-pâle et mit pied à terre avec précaution.
— Au nom de Dieu, ma belle enfant, demanda-t-il d une voix émue, où sommes-nous donc?
— Dans le Trou d'Enfer, monsieur, répondit la jeune fille en faisant le signe de la croix; il est heureux que j'aie eu la curiosité de revenir sur mes pas pour voir qui vous étiez, et aussi, ajouta-t-elle en baissant les yeux, pour vous demander votre sauvegarde contre monsieur... contre celui qui me poursuivait; car, avant le temps de dire un Pater, vous alliez vous précipiter dans le lac, et alors il n'y aurait plus eu qu'à prier pour votre âme, comme on a fait pour ce bon petit seigneur, M. Henri de Hautmont, qui a péri dans cet endroit, il y aura deux ans à la Notre-Dame d'Août prochaine!
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Saint-Hippolyte élait frappé d'épouvante et de consternation.
— Le T)'Ou d'Enfer! répéta-t-il, cet affreux abîme qui avoisine le château de Hautmont? Est-i) possible que je me sois tant détourné de ma route? Messieurs, ajouta-t-il en sadressant aux autres voyageurs, descendez tous de cheval et ne faites pas un pas en avant sans vous être assurés de l'endroit où vous poserez le pied... il y va de la vie.
Lui-même confia son cheval à lun de ses compagnons, et il s'avança lentement pour reconnaître l'endroit redoutable où la caravane s'était imprudemment engagée.
On était dans une espèce d'entonnoir formé par le cratère d'un ancien volcan, et l'on pouvait suivre confusément dans le brouillard, a leur teinte plus foncée, les dentelures des rochers a pic qui l'entouraient. Un lac noir de profondeur, aux eaux immobiles dans leur bassin de lave et de basalte, en occupait le centre. Le chemin qu'avaient pris les voyageurs était, une sorte de brèche dans ce cirque immense; il venait aboutir brusquement au lac, sans qu'on pût deviner quel était son usage, et il cessait tout à coup à huit ou dix pieds au-dessus du niveau de l'eau. On comprend ce que cette disposition bizarre des lieux eût offert de dangers aux voyageurs, s'ils n'eussent été arrêtés a temps. Les chevaux lancés sur cette pente rapide, et avPUL^lés par la brume, n'eussent pu voir le
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gouffre que leur cachait d'ailleurs le surchappemcnt du rocher, et le chemin manquant tout à coup sous leurs pieds, la troupe entière eût été engloutie.
Le capitaine frissonna en acquérant celte certitude, et, ôtant son chapeau, il adressa à Dieu une courte prière. Puis il revint vers ses compagnons et il annonça, avec émotion, à quel immense danger on venait d'échapper.
— Messieurs, continua-t-il, nous devons tous la vie à cette aimable jeune fille, et, foi de gentilhomme, je ne douterai plus désormais de ce que l'on dit des anges gardiens!
— Elle a bien toute la grâce et toute la beauté d'un ange, dit Lamotlieville en souriant, quoiqu'elle n'en
"ait pas le costume... mais voyons de quoi il s'agit, monsieur de Saint Hippoly te. En vérité, je ne vous ai pas vu aussi effrayé depuis cette séance du parlement où M. de Larochefoucauld pensa étrangler le coadjuteur.
Delapierre fit un grognement particulier à cette allusion dun fait consigné dans l'histoire; lo cornette, après être resté quelques minutes sur le bord du gouffre, rejoignit le gros de la troupe. II était devenu sombre et rêveur; la mort sur un champ de bataille ne l'eût pas effrayé, mais cette mort obscure et misérable, à laquelle il échappait comme par miracle, avait éveillé dans son âme forte et vigoureuse des réflexions lugubres.
— Mais à quoi bon cet infernal chemin, ce casse-cou abominable? demanda-t-il, en cherchant à reprendre son calme ordinaire. Les habitants de ce pays n ont-ils établi de pareils trous que pour y faire périr les voyageurs et profiter de leurs dépouilles?
La jeune Auvergnate était restée appuyée contre une masse basaltique pour examiner les voyageurs avec sa cusiosité naïve; ce fut elle qui se chargea de répondre à cette observation.
— Excusez-moi, dit-elle timidement en baissant les yeux; ce chemin sert aux bestiaux qui vont boire dans le lac... En temps ordinaire, Teau monte jusqu'au rocher, mais la saison a été bien sèche cette année.
Cette explication si simple ne satisfit pas encore les étrangers.
— Puisque vous savez cela, ma belle enfant, ce cavalier, ce jeune chasseur que nous avons rencontré tout a l'heure devait le savoir aussi, pourquoi donc nousa-t-il indiqué cette route?.,, hum! N'aurait-il pas voulu se venger de ce que nous semblions nous jeter à la traverse de ses galanteries?... La plaisanterie serait plus que gaillarde!
— Je ne sais pas, monsieur, répondit la jeune fille avec embarras, mais quoique M. le chevaher de Sérignac soit d'humeur joyeuse et qu'il aime à tourmenter les gens de labaronnie, je ne puis croire qu'il ait songé a plaisanter dans ce lieu où a péri si tristement son cher ange de neveu î
— Sérignac! demanda précipitamment le guide; celui dont vous parlez, ma chère, n est-il pas le fils et riiéritier du seigneur de Ilaulmont?
— Gomme vous dites, monsieur, il est le fils cadet de monseigneur, car pour l'aîné, il a péri a la guerre; et par suite de l'accident arrivé au jeune M. Henri, c'est M. de Sérignac qui doit hériter un jour de la baronnie.
— Qu'il devienne ou non seigneur de céans, dit une voix rude au milieu d'un groupe; si je rencontre jamais ce muguet insolent, je jure Dieu et ma rtipière...
— De la modération, messieurs! interrompit Saint- Hippolyte, et vous allez en comprendre la nécessité. Nous n'avons d'autre parti à prendre que d'aller demander un asile pour la nuit à ce château de Hautmont où demeure M. de Sérignac; nous rencontrerons donc nécessairement le gentilhomme qui nous a joué ce méchant tour, et songez dans quelle position critique nous nous trouverions tous, si nous avions contre nous le fils unique du maître du manoir!
— Ne craignez rien, capitaine, dit Lamotheville; j'espère que mes amis voudront bien se souvenir de la prière que je leur fais d'oublier cette affaire.
Cette prière équivalait a un ordre; tousles assistants s'inclinèrent avec respect.
— Ainsi donc, M. de Saint-Hippolyte, reprit-il, il est décidément impossible de gagner Aigueperse ce soir?
— Oui, monsieur; nous sommes complètement
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égarés, et, comme je vous Tai dit, il ne nous reste d'autre ressource que de chercher un asile au château de Hautmont ; j'espère que nous y serons bien accueillis, et peut-être sera-t-il possible de nous y procurer des chevaux de rechange; ce qui est fort à considérer, car les nôtres ne seront pas en état de continuer demain le voyage.
— Et qu'est-ce que le maître de ce château?
— Un vieux seigneur à l'ancienne mode, qui s'est bravement battu sous le feu roi Henri IV, Il a des manières de huguenot et il vit un peu en sauvage dans ses domaines; mais c'est, dil-on, un homme de probité antique. Comme il ne participe en rien des folies de la noblesse de ce pays qui, vous le savez, a mauvaise réputation, et comme, au contraire, il se pique d'une grande rigidité pour tout ce qui touche la rehgion et les bonnes mœurs, on l'appelle dans le voisinage le Réformateur] je le crois Mazarin jusqu'au bout des ongles, mais il serait incapable, j'en suis certain, de trahir les devoirs de l'hospitahté. D'ailleurs, vous ne vous ferez pas connaître k lui.
— Je soupçonne que votre baron d'ancienne roche est quelque vieux radoteur fort ennuyeux. Mais n'importe,ilfaut savoir souffrir avec patience les accidents du voyage. Néanmoins, capitaine, ne craignez-vous rien de ce cocardeau (*) qui a voulu nous noyer pour son amusement dans cet étang maudit?
(*) Exiuessioii du temps.
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— C'est en effet une chose fâcheuse, dit le guide d*un air pensif, que nous nous présentions au château de Hautmont sous les auspices d'une sorte de querelle avec le fils du châtelain, mais nous devons céder a la nécessité. Vous voyez dans quel état se trouvent ces messieurs... Le chevalier de Sérignac n'est pas un homme tel que je désirais en rencontrer dans les circonstances actuelles; il a servi dans un régiment du roi et n'y a pas laissé bon renom... Il a fini par se faire exiler dans ses terres pour ses escapades, et le bruit court qu'il cause beaucoup d'ennui à son bonhomme de père... L'important est qu'il ne vous ait pas vu, non plus qu'aucun des seigneurs qui sont ici, du temps qu'il avait service dans l'armée!
— Et s'il nous avait vus, s'il venait à nous reconnaître?
— En ce cas, je doute que son père, le baron, lui permît de rien entreprendre contre nous tant que nous serions sous son toit, 11 y a aussi au château la comtesse de Hautmont, la veuve du frère aîné, la mère du pauvre enfant qui a péri dans ce vilain endroit; c'est une sainte femme qui devrait être pour nous un appui dans l'occasion; enfin, monsieur, il faut que nous acceptions les choses telles quelles sont, puisqu'il ny a point de remède. J'ai encore espoir qu'avec un peu de prudence nous nous tirerons de ce mauvais pas.
— Allons donc chez le baron de Hautmont, dit Lamotheville avec insouciance; si l'on avait de mauvais
desseins, nous portons des épées vaillantes pour mettre à la raison ce hobereau, son fils, et tous ses vassaux réunis... Mais par la sambleu! messieurs, continua-t-il avec gaieté, il nest pas plaisant de délibérer dans cette fosse glaciale où le vent, leau et la brume se livrent bataille... Sortons-en donc bien vite, et que Dieu nous envoie bon accueil et bon gîte chez ce vieux seigneur. Voici Delapierre et son pauvre Yalentin qui diront Amen de tout leur cœur.
Le conseil improvisé se rompit aussitôt, et chacun reprit courage en songeant qu'on allait enfin se reposer après tant de fatigues.
Il eût été imprudent de gravir a cheval le chemin escarpé qui donnait accès dans le gouffre, aussi tous les voyageurs se dispo;èrent-ils à conduire leurs montures par la bride jusqu'au haut de la côte. Le cornette lui-même allait les imiter, bien que son cheval vigoureux parût encore de force aie porter au point culminant de la brèche, lorsqu'il avisa a quelques pas la jeune fille qui venait de rendre a la troupe un si grand service. Elle observait tous ses mouvements avec une simplicité naïve, et lorsqu'elle le vit reprendre sa marche, elle le suivit tout naturellement.
— Pardieu, messieurs, s'écria Lamotheville, nous sommes de grands ingrats! nous oublions notre ange Auvergnat... Venez ça, mon enfant, et dites-moi où vous allez?
— Avec vous, mon bon seigneur, dit la jeune fille,
tout à fait apprivoisée, en marchant résolument près de lui.
— Avec nous?... et sans notre permission?
— Puisque nous suivons le même chemin.
— Vous allez donc aussi au château de Hautmont?
— Non pas au château, mais au village... Mon père est le bailli de monseigneur le baron, savez- vous? Je ne suis pas une fille de paysan.
Et la gracieuse enfant se redressa d'un air de dignité, en jetant sur Lamotheville un regard oblique pour s assurer de leffet que cette haute origine avait pu produire sur lui. A son grand étonnement, il resta complètement froid.
— Ah ça, mon enfant, dit-il distraitement, comment monsieur le bailli, votre père, vous laisse-t-il courir ainsi seule dans la campagne?
— J étais allée voir ma bonne tante Jacqueline, qui est la-bas, au village de Laroque, à un quart de lieue d'ici.
— C'est cela, et en allant voir votre tante Jacqueline, c'est votre galant que vous avez rencontré, friponne.
— Oh! ce n'est pas M. le chevalier de Sérignac qui est mon galant, répondit-elle avec un mélange de terreur et de respect; il ne pourrait pas m'épouser, comprenez donc! Aussi je ne saurais expliquer comment il se fait qu'il se trouve toujours sur mon chemin; il me suit partout, si bien que j'en suis honteuse; et il
SO LE CHATEAU d'aUVERGNE.
parle, il parle... Dame! il a été à la courl Aujourdhui, par exemple, j'ai perdu patience. Quand je l'ai rencontré sur la route, avec son grand oiseau sur le poing, il est venu à moi et il a voulu m'embrasser... J'ai refusé, parce que cet oiseau me faisait peur! Alors il a juré un de sesjuronsà lamode, et je me suis sauvée... Mais je nai pas couru longtemps, parce que je voyais bien que vous étiez disposés à me protéger; j'étais cachée à deux pas d'ici, derrière le rocher, et lorsque j'ai vu que vous alhez pour tout de bon au Tj^oud'Enfe7% j'ai crié pour vous avertir, et j'ai bien fait, n'est-ce pas, monseigneur?
Le cornette ne pouvait s'empêcher de prendre plaisir a cet innocent babil; mais on était arrivé au sommet de l'escarpement du volcan, et les voyageurs remontaient à cheval. Lamotheville, qui était resté un peu en arrière, voulut en faire autant, et se tournant vers la jeune Auvergnate qui trottinait gracieusement à son côté, il lui dit avec douceur :
— Comment vous appelez-vous, mon enfant?
— Fanchette pour vous servir, monseigneur, répondit la fille du bailli avec une nouvelle révérence.
— Eh bien! Fanchette, nous allons nous séparer ici, car vous ne sauriez aller aussi vite que nos chevaux; mais avant que je quitte ce pays, souvenez-vous que je désire vous voir encore une fois!
— Comment, monseigneur, dit Fanchette d'un ton boudeur, vous allez me laisser seule ici? Et si M. de
LE CHATEAU O'aUVERGNE. 31
Sérignac revenait avec ce grand vilain oiseau qu'il a toujours sur le poing!
— Eh! mais, par la mort Dieu! ma mie, l'oiseau vous fait plus peur que celui qui le porte... Allons, vous êtes une tille sage de n'avoir pas une confiance trop complète dans l'agilité de vos jambes! Aussi, je ne vous abandonnerai pas aux poursuites de ce jeune drôle qui, en effet, doit encore rôder dans le voisinage. Sauriez-vous bien vous tenir sur la croupe de mon cheval?
— Oh! très -bien, monseigneur; plus dune fois je suis allée me promener avec mon père et Jean-Louis, de cette manière!
— Qu'est-ce que c'est que cela, Jean-Louis?
— C'est mon galant celui-là, dit la jeune fille dont la voix s'altéra et dont les yeux se remplirent subitement de larmes; Jean-Louis a un emploi auprès de monseigneur, c'est lui qui fait les écritures et qui donne des ordres aux bergers... Il m'aimait bien et je l'aimais aussi. Nous devions nous marier lorsque tout 'à coup Jean-Louis a cessé de venir chez mon père, et s'est mis à se sauver d'aussi loin qu'il me voit!
— Diable! voilà un amoureux bien transi... Et pourquoi vous fuit-il ainsi, ma jolie Fanchette? Est-ce qu'il ne vous aime plus?
— Oh! si bien, car l'autre jour à l'église, qu'il croyait que je ne le voyais pas, il me regardait, caché derrière
un pilier, et il pleurait, il pleurait... çà me faisait du bien de le voir pleurer comme ça. Oh! oui, il m'aime encore, le pauvre Jean-Louis, et il voudrait bien m'épouser!
— Alors pourquoi ne vous épouse-t-il pas?
— Eh bien! Je vais vous dire ce que je pense, dit Fanchetle en baissant la voix d'un ton confidentiel; vous êtes un beau et honnête seigneur; je suis sûre que vous n'abuserez pas de mon secret ; voyez-vous, ce qui empêche Jean-Louis de m'épouser, c'est que M. de Sérignac lui a défendu sans doute de me parler, et ce pauvre Jean-Louis, qui est poltron, n'a plus osé m'approcher depuis ce moment.
— Ah ça, ce M. de Sérignac est donc déjà le maître dans ce pays?
— Dieu nous en préserve! Iln'-j*ade maître que M. le baron de Hautmont; il a droit de haute et basse justice sur ses terres, et je vous assure quil ne fait pas bon lavoir contre soi. Il y a six ans qu'il a fait pendre aux créneaux du château, un homme qui avait tué un paysan pour lui voler sa bourse; mon pauvre père en a perdu le boire et le manger pendant six mois, mais monseigneur a été inflexible! Oh! il est le maître, et il mène monsieur son fils assez rudement. Mais, voyezvous, M. de Sérignac doit lui succéder plus tard, et on ne veut pas l'avoir pour ennemi. Il fait toutes sortes de folies, mais on n'ose pas les raconter à monseigneur parce que cela l'affligerait, et personne ne voudrait
LE CHATEAU d'aUVERG.NE. So
lui causer de l'affliction à cet excellent baron. Cependant, allez! ça été un grand deuil dans la baronnie quand on a appris que ce joli petit M. Henri, qui avait alors six ans, s'était noyé dans le Trou-d' Enfer , en allant pêcher des truites avoc Simon Ducornet, le buronnier! Quand on appritqueM. de Sérignac deviendrait seigneur de Hautmont après la mort du seigneur actuel, ce fut une désolation générale. Avec cela que M. Henri, tout jeune qu'il était, avait su se faire aimer de tout le monde! Aussi sa pauvre mère, la comtesse de Hautmont, est inconsolable et le chagrin la mine. Le buronnier Ducornet, qui a causé par son imprudence de si grands malheurs, a perdu la raison de désespoir, et il a disparu depuis peu sans qu'on sache ce qu'il est devenu... On croit qu'il s'est jeté aussi dans le lac du r/'(?M-rf'En/(?rj pour aller rejoindre sonjeune maître.
— Et, en résumé, ma chère Fanchette, il n'y a guère que M. de Sérignac qui se soit aisément consolé de la mort de ce pauvre enfant!... Mais voilà des histoires bien lugubres... Jen conclus cependant que ce chevalier de Sérignac s'occupe beaucoup plus de vos affaires que vous ne le voudriez... C'est bon; vous ne vous repentirez peut-être pas de m'avoir pris pour confident de vos amourettes. Je verrai bientôt si je ne pourrai'pas faire quelque chose pour vous raccommoder avec M. Jean-Louis qui m'a tout l'air d'un... hem! d'un poltron, comme vous dites.
— Oui, oui, faites cela, mon bon seigneur, dit la jeune fille en battant des mains. Ah! comme je vous aimerai!
Pendant ce dialogue, Lamotheville avait plié son manteau en quatre et lavait ajusté sur la croupe de son cheval; puis, invitant la jeune fille à s'approcher, il Tenleva dans ses bras et l'assit doucement derrière lui, sans que le noble coursier, tout harassé qu'il était, parût s'être aperçu de cette addition de poids.
— Êtes-vous prête? dit-il en se préparant à partir.
— Oh! je n ai pas peur, répliqua Fanchette qui drapa coquettement les phs de son jupon, je sais bien me tenir... et je vais vous prendre comme je prends Jean-Louis... Pauvre Jean-Louis!
Elle passa lestement son bras autour de la taille de Lamotheville et se pressa contre lui avec une adorable innocence.
— Peste soit de la petite paysanne et de sa naïveté! dit le cavalier, moitié grondeur, moitié souriant; tout à l'heure elle était effarouchée comme une corneille, et maintenant elle est familière comme un rougegorge.
Il piqua son cheval, et il atteignit bientôt ses compagnons de voyage qui s'étaient arrêtés au milieu du chemin pour l'attendre. En le voyant s'avancer dans cet étrange équipage, tous les visages prirent une vive expression d'étonnement, et un sourire effleura les lé-
vres. Cependant le respect étouffa des manifestations plus claires; Delapierre seul dit, de son ton chagrin et goguenard :
— On a beau être vieux, on voit toujours du nouveau. Je me serais plutôt attendu avoir le diableréciter des patenôtres, qu'une petite paysanne monter en croupe derrière un...
— Riez, riez, messieurs, répliqua Lamotheville avec bonne humeur, mais nous ne devons pas oublier que nous sommes chevaliers français; et d'ailleurs ce pauvre petit ange auvergnat a bien mérité cette récompense!
Fanchette n'avait pas l'air de se douter le moins du monde que Lamotheville eût plus démérite que Jean- Louis a la conduire ainsi; elle regardait les étrangers d'un air de candeur; voyant qu'ils riaient, elle riait de compagnie, et montrait des dens blanches comme des perles.
Ce fut sous ces joyeux auspices que la caravane se dirigea vers le château de Hautmont.
Après une demi-heure de marche environ, les cavaliers atteignirent un pays moins aride que les montagnes au milieu desquelles ils erraient depuis plusieurs heures. On était dans une vallée, à en juger du moins par l'égalité du sol, car les approches de la nuit épaississaient encore le voile de brume qui enveloppait toute la contrée. Des champs ensemencés et de verts pâturages s'étendaient à droite et à gauche
du chemin, bordé lui-même par deux rangées d'antiques châtaigniers. Les têtes arrondies de ces arbresvénérables étaient chargées de chatons odorants, premier signe des approches du printemps, et témoignaient déjà d'un chmat plus doux. On entendait çà et là les clochettes de troupeaux invisibles qui passaient sans doute à peu de distance; au-dessus de ces sons argentins, le son plus grave et plus régulier dune cloche de village annonçait C Angélus. Tous ces signes du voisinage d'un lieu habité réjouissaient les voyageurs fatigués; leur oreille saisissait avidement ces bruits divers, qui avaient tant de charme pour eux après le silence morne des solitudes. Les chevaux eux-mêmes semblèrent prendre part à la joie de leurs maîtres, et saluèrent d'un hennissement faible le retour de la nature cultivée.
— Tenez, mon bon seigneur, dit Fanchette en avançant famihèrement sa tête blonde et mutine sur l'épaule du cavalier, nous sommes bien près de Hautmont, et, sans ce maudit brouillard, vous pourriez voir, là devant vous, le château, le village et...
Elle n'acheva pas, et elle étreignit Lamotheville avec épouvante. Celui-ci, nous l'avouerons à regret, n'avait pas accordé une attention bien scrupuleuse au gentil babillage de sa compagne déroute depuis le moment où Ton avait quitté le Trou-d'Enfer ; il était plongé dans de graves méditations, et souvent même les questions réitérées de Fanchette ne pouvaient lui arracher un monosyllabe. Néanmoins, quand il la sentit
tressaillir, il leva alors distraitement les yeux. Au pied de l'un des châtaigniers qui formaient l'avenue, deux personnes causaient à voix basse; on les entrevoyait vaguement dans le brouillard comme deux ombres. Mais, avant que les cavaliers se fussent assez approchés pour exammer leurs costumes et leurs traits, l'une d'elles s'enfuit précipitamment et disparut, tandis que l'autre restait immobile sur le bord du chemin. Celle-ci était une femme, et la coupe de ses vêtements plutôt que leur richesse pouvait faire supposer quelle n'était pas d'un rang vulgaire.
— Maugrebleu! dit Lamotheville à demi-voix, voila du louche Un homme qui s'enfuit à notre approche!
Mais Fanchette, qui s'était d'abord effrayée de ces formes vagues auxquelles la brume donnait quelque chose de fantastique, semblait entièrement rassurée. Elle venait de reconnaître la dame qui s'était arrêtée sous les châtaigniers.
— C'est la comtesse deHautmont, murmura-t-elle; il faut que j'aille lui faire ma révérence.
Et elle sauta lestement à bas du cheval.
— La comtesse deHautmont! répéta Lamotheville; nous ne pouvons nous dispenser de descendre aussi pour la saluer.
— Halte là, messieurs, commanda-t-ilen s'adressant à ses compagnons, cette dame est la belle-fille du seigneur à qui nous allons demander l'hospitalité; nous lui devons des égards.
LK CHVTFAU I>'aD VEllGMi. T. I. 3
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Delapierre et Saint-Hi^olyte comme chefs de la troupe, mirent pied à terre aveclui; puis laissant leurs montures à la garde des autres cavaliers, ils s'avancèrent vers la comtesse.
C'était une femme de trente-six ans, belle encore malgré les atteintes que le chagrin avait portées à sa beauté. Ses yeux noirs avaient un éclat extraordinaire que faisait ressortir encore la blancheur d'albâtre de son visage. Elle était vêtue d une robe brune, de la forme la plus sévère; un long voile de veuve retombait de la partie postérieure de sa tête jusqu'à ses pieds. Elle ne paraissait pas d'abords occuper des voyageurs; elle regardait sans cesse dans la direction où avait disparu l'être mystérieux qui s'entretenait avec elle un instant auparavant. Néanmoins quand les gentilshommes s'avancèrent, le chapeau à la main, pour la saluer, elle tourna la tête et on put voir alors deux larmes qui roulaient comme deux perles sur ses joues pâles.
Lamotheville, sans remarquer ces signes d'une profonde douleur, lui adressa son compliment avec une aisance qui décelait l'homme de cour expérimenté. Il dit en peu de mots clans quelle position ils se trouvaient, lui et ses compagnons, et il exprima le désir que leur présence ne fût pas désagréable a la dame du logis.
La comtesse écouta ce compliment d'un air de dignité mélancolique; lorsqu'il fut fini, elle poussa un profond soupir.
LE CHATEAU D AUVERGNE. Zv
— Vous allez demander Thospitalité k Hautmont, messieurs, dit-elle d une voix grave; tant que vivra celui qui est le maître de ce château, le voyageur fatigué y sera le bienvenu... et cependant, ajouta-t-elle plus bas, peut-être le moment n est-il pas bien choisi pour y chercher la joie et le repos!
L'officier allait répondre par quelque parole courtoise, lorsque la comtesse remarqua enfin la fille du bailli qui s'évertuait à lui faire ses plus belles révérences.
— Tous ici, ma mie? dit-elle toute surprise, et en compagnie de ces étrangers? D'où venez-vous donc, et comment se fait-il?...
Fanchette raconta avec sa naïveté ordinaire comment, pour éviter la poursuite du chevalier de Sérignac, elle avait demandé la protection des voyageurs qui eux-mêmes avaient pensé périr dans le Trou-d'Enfer par la faute de l'imprudent gentilhomme. Rien ne pourrait peindre la fureur, la haine, le désespoir qui s© reflétaient sur les traits de la comtesse pendant ce récit. Des éclairs jaillissaient de sa prunelle ardente, son front se crispait, ses narines gonflées exhalaient un souffle de feu.
— L'infâme! murmura-t-elle avec égarement, jo Tai prévenu du coup qui le menace, et il ne songe qu'à faire voler ses faucons, à déshonorer les jeunes filles, a compromettre la vie des voyageurs qui se fient à lui... et il a l'audace de choisir pour théâtre de ses criminels ébats ce lieu redoutable où l'innocent... Oui,
/iO LE CHATEAU d'aUVERGNE.
oui, je n'hésite plus! il faut que la vengeance de Dieu s'accomplisse... Il est condamné.
Les étrangers se regardèrent avec stupéfaction; Fancliette, épouvantée del'effotque ses paroles avaient produit sur la comtesse, était comme frappée de la foudre. Madame de Hautmont appuya une main sur son front, pour calmer Teffervescence de ses pensées, et elle parut avoir oublié qu elle était l'objet de la curiosité générale. Tout à coup elle sortit de sa rêverie et elle dit d'un ton plus calme en s'efforçant de sourire :
— Je vous étonne, messieurs; je n'ai pas besoin d'apprendre à des cavaliers aussi habitués au monde que vous semblez l'être, que le premier devoir de l'étranger admis dans une famille est d'en respecter les secrets... Mais je ne vous retiens pas; allez au château de Hautmont avant que la douleur et la honte s'y soient établiespour toujours; vous y serez bien accueillis; cette demeure sera encore un abri hospitalier pendant une nuit! Adieu, messieurs; nous nous reverrons sans doute... et croyez-moi, continua-t-elle avec effort, en baissant la voix, n'apprenez pas au noble vieillard qui vous recevra dans sa maison les nouveaux méfaits de son indigne fils! Laissez-lui l'esprit assez libre pour vous fêter et pour se réjouir de votre arrivée... Laissez-lui encore cette nuit de calme et de plaisir; ce sera peut-être la dernière pour lui!
En même temps cette femme étrange salua d'un geste précipité et s'éloigna rapidement. Les voya-
geurs rejoignirent leurs chevaux en silence et la troupe se mil en marche aussitôt.
— Sois-je pendu sans corde, dit enfin Delapierre tout pensif, si je ne crois pas que cette femme a quelque chose de surnaturel. Elle tient de la reine et de la sorcière, et je n'augure rien de bon de ce mélange.
^- Et cependant, monsieur, répliqua le capitaine qui, étant du pays, en connaissait superficiellement les personnages principaux, vous vous tromperiez fort si vous pensiez quoi que ce fût de mal au sujet de madame de Hautmont. Elle passe ici pour une sainte. Depuis la mort de son mari, elle n'a pas quitté ses vêtements de veuve et elle a habité constamment le château. II est vrai quelle est, m'a-t-on dit, assez bizarre, et nous avons pu juger par nous-mêmes qu'on ne m'avait pas trompé; mais on attribue le dérangement de ses idées au chagrin que lui a causé la mort de son mari dont elle était lidole; laccident malheureux arrivé à son enfant unique lui a porté le dernier coup.
— Tout cela peut-être, dit à son tourLamotheville, et néanmoins, messieurs, il y a dans l'apparition de cette dame, daas son ton, dans ses paroles, quelque chose qui me semble incompréhensible. D'ailleurs, co fantôme singulier qui causait avec elle et que notre présence a mis en fuite me donne beaucoup à penser. Que diable peut faire à pareille heure et par ce temps glacial une dame de haut parage si loin de son manoir, sinon... Mais ne médisons pas. Toujours est-il que
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jious allons trouver, j'imagine, une plaisante collection d'originaux dans ce château de Hautmont. Nous connaissons déjà le frère, duelliste fiefifé, drôle effronté, ami de la débauche et sans doute aussi du vin et des dés; nous venons de voir la sœur, farouche et austère en apparence, qui fait cependant de bien étranges promenades. Maintenant nous allons voir le père bourru, pédant, moraliste, parlant de vertu parce qu'il ne peut plus être vicieux et blâmant le temps présent parce qu on y fait ce qu'il faisait au temps passé. N'est-ce pas celarinessieurs?
— Vos jugements sont bien jugements de cour,- dit Delapierre en secouant la tête d'un air de doute.
— Eh bien! que pensez-vous? demanda le cornette avec déférence.
— Je pense... je pense que mon pauvre Yalentin est mourant de fatigue et que moi-même je ressens toujours par-dessous ma botte des élancements de goutte qui me font souffrir le martyre; aussi je souhaite bien ardemment d'arriver à cet introuvable château.
— Nous y voici, mes bons seigneurs, dit Fanchette, qui marchait gaillardement sur le bord du chemin.
Tous les cavaliers levèrent la tête, mais il se passa quelques secondes avant qu'ils pussent reconnaître, à travers les vapeurs, ce lieu tant désiré où ils devaient trouver un souper et un lit. Ils n'aperçurent dabord que des masses sombres, qui ne ressemblaient
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en rien a des habitations humaines. Enfin, cependant, les formes d'abord confuses devinrent plus distinctes, et ils restèrent muets d etonnement à la vue de ce qu'on appelait le château et le village de Hautmont.
De grands rochers à pic, formés d'une lave noire et poreuse, se dressaient devant eux. Les demeures des tenanciers de Hautmont avaient été taillées ou plutôt creusées dans ces rochers; excepté sa façade en maçonnerie, percée régulièrement de portes et fenêtres, chaque maison n'était qu'une caverne sans toiture et sans murailles. Comme la chaîne de ces blocs volcaniques s'élevait h une grande hauteur, il avait été possible d'étager Tune au-dessus de l'autre plusieurs rangées de ces constructions; ainsi les cheminées de l'une se trouvaient au niveau de la porte des autres. On montait aux étages supérieurs par un sentier âpre et raboteux qu'une balustrade rustique protégeait du côté de l'abîme; c'était la grand'rue du village. A droite et a gauche serpentaient au milieu de ces habitations irrégulières de petits escaliers taillés dans le roc, et qui allaient se perdre au sommet des pics; c'étaient les rues principales. Une petite église, surmontée d'un clocher massif, couronnait la hauteur. Tout le village ne présentait ainsi qu'une façade en amphithéâtre d'un effet pittoresque et surtout original.
Le château de Hautmont était situé un peu sur la gauche; et quoique la construction en fût moins primitive, elle avait encore quelque chose de bizarre et
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de gro?sier. Il était entièrement bâti avec cette lave noire et poreuse qui formait le sol du voisinage, et il occupait si exactement le sommet d une roche isolée, contrefort de la chaîne principale, qu'il semblait en être le prolongement; aussi sa position formidable avait-elle dispensé de l'entourer de murailles. II se composait d'un corps de logis carré, défendu à chaque angle par une grosse tour crénelée;tours et bâtiments se confondaient si bien avec la teinte générale des rochers voisins, qu'il était impossible de les distinguer du premier coup d œil, ce qui expliquait comment, par cette soirée brumeuse, les voyageurs avaient eu besoin de quelque attention pour le découvrir. Entre le château et le village s'enfonçait une es])èce de gorge toujours couverte d'une fraîche verdure; un torrent écumeux la traversait avec fracas, et faisait tourner le moulin féodal où chaque vassal était obligé d'apporter son grain. Le bruit de ce ruisseau roulant dans son lit de laves déchirées, ajoutait un charme de plus à ce paysage montagnard .
Ce spectacle, qui eût ravi d'admiration un artiste moderne, ne fut pas entièrement du goût des nobles et dédaigneux voyageurs ; plusieurs firent la grimace.
— Ventre-Dieu! dans quel pays de loups sommesnous venus? secria Lamotheville;les habitations sont aussi biscornues que les habitants. . Par la messe! quelle laide baronnie et quel vilain fief!... Ah ça, je
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voudrais bien savoir comment on entre dans ce méchant pigeonnier perclié là-haut, comme une quille sur un billot; je n y vois ni route, ni porte, ni rien.
— Suivez l'avenue, messieurs, dit Fanchette toute surprise de voir que Ton traitait si mal ce qu elle était habituée à considérer comme un chef-d'œuvre de l'art, elle vous conduira en face du pont-levis du château, et vous trouverez quelqu'un pour vous recevoir. Je ne sais pas, monsieur, continua-t-elle d'un petit ton dédaigneux, si vous avez, dans votre pays, de pluS" beaux manoirs que celui-ci; seulement, je sais bien qu'il n'en est aucun où l'étranger soit accueilli avec plus de franchise et de cordialité.
En même temps elle se mit en devoir de s'éloigner, comme si elle eût été blessée dans ses sentiments patriotiques.
— Bonsoir, messieurs, ajouta-t-elle d'un ton bou~ deur en faisant sa jolie révérence; je vous remercie de m'avoir conduite jusqu'ici et je vous souhaite une bonne nuit.
— Et où allez-vous, mon enfant? demanda Lamotheille.
— La, au village, voir si tout est prêt pour le souper de mon père, dans le cas où monseigneur ne le retiendrait pas à souper avec vous au château.
— Eh bien! Fanchette, vous savez qu'avant de quitter ce pays, je compte vous revoir et vous récompenser du service que vous nous avez rendu.
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Fanchelte allait s'éloigner; elle s'arrêta sur le bord du chemin.
— Monseigneur, dit-elle avec hésitation, je ne vous demande pour toute récompense que de vous souvenir de votre promesse!
— Quelle promesse, ma chère?
— Vous savez... à propos de Jean-Louis?
Et toute rouge de sa hardiesse, elles enfuit à travers le village, pendant que les voyageurs se dirigeaient plus lentement vers l'entrée principale du château seigneurial.
Il est nécessaire, pour lintelligence de ce récit, que nous précédions les voyageurs et que nous disions ce qui se passait au château deHautmont, peu avant leur arrivée. Nous introduirons donc tout d'abord le lecteur dans une vaste salle du rez-de-chaussée qui semblait être la pièce principale de la vieille et sombre demeure.
Deux rangs de fenêtres irrégulières éclairaient cette espèce de galerie. Les unes, qui s'ouvraient sur une cour intérieure, étaient larges et aérées; les- autres, donnant sur la campagne, n'étaient, à proprement parler, que des lucarnes; leurs petites vitres en losan-
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gt'S, réunies par des lames de plomb, réfléchissaienl.une lumière jaunâtre et insuffisante. Les murailles étaient lambrissées en bois de sapin sans sculptures et sans ornements; les poutres saillantes qui formaient le plafond portaient seules quelques traces d'antiques peintures, luxe merveilleux pour le pays au temps où le château avait étéconstruit. A Tune des extrémités de la salle s'élevait une immense cheminée de pierre écussonnée aux armes deHautmont;a l'autre, un escalier encolimaçon qui conduisait aux étages supérieurs. Dans un angle obscur était disposée une sorts de râtelier contenant une demi-douzaine de vieilles hallebardes et autant de mousquets rouilles; c étaient là, avec deux antiques fauconneaux à demeure sur Tune des tours, toutes les armes offensives qui se trouvaient au château. Une longue table en chêne, à double étage, un pesant buffet chargé de poteries communes en terre et en étain, des bancs en bois et quelques bahuts composaient le mobilier. Tout dans cette galerie était grand, sévère, mais d'une simplicité qui touchait à la barbarie.
Les dalles en pierre de Volvic qui avoisinaient la cheminée s'élevaient d'un demi-pied environ au-dessus du reste du pavé; cette espèce d'estrade, formée autour du foyer, était réservée aux maîtres du château et aux hôtes de quelque importance. Deux énormes chenets de fer, enjolivés de figures d'anges et de démons, flanquaient latre hospitalier où brûlait en toutes saisons un tronc entier de chêne ou de sapin. A l'en-
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tour étaient disposés quelques fauteuils garnis de tapisseries fanées. Dans Tangle de droite, on voyait un secrétaire ou pupitre chargé de livres et de paperasses. Ce meuble de forme antique semblait être l'accompagnement obligé du fauteuil du maître, pesante nîachine de bois, de cuir et de clous dorés, adossée a 1 un des supports de la cheminée.
Cette place d honneur était occupée en ce moment par le seigneur de Hautmont, et, à vrai dire, il ne la quittait guère que le soir pour se retirer dans sa chambre à coucher. Le réformateur était un petit vieillard maigre, chétif, d'un tempérament frileux et asthmatique Il ne portait ni barbe ni moustache, contrairement aux usages du temps, et ses cheveux blancs étaient coupés ras dans toute la rigueur de l'édit de 1535. Son visage ridé, jaune comme un vieux parchemin, gardait l'empreinte d'une dignité douce et patriarcale; mais ses yeux gris, presque toujours cachés derrière des lunettes de corne, exprimaient encore une vivacité et une énergie remarquables. Ses vêtements, en gros drap du pays, rappelaient une mode surannée et perdue depuis longtemps, même dans cette province arriérée. Un grand surtout, fourré d'agneau noir dont il s'enveloppait tout entier, en était la pièce la plus importante. Une calotte de velours fort juste couvrait sa tète vénérable, et il était chaussé de bottines fourrées quil posait constamment sur les cendres du foyer. Bref, le seigneur de Hautmont avait toute l'apparence
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de ces vieillards que les courtisans d alors appelaient les pédants rasés du vieux temps,
II s entretenait avec un personnage assis à quelques pas de lui, de l'autre côté de l'estrade, et sa voix avait encore par moments des intonations mâles qui ne semblaient pas devoir sortir d'une poitrine si débile. Son interlocuteur, au contraire, s'exprimait d'un ton monotone, sententieux, avec un flegme imperturbable; on devinait de prime abord en lui, le personnage officiel, et en effet, cenétait rien de moins que monsieur le bailli Pierre Canolle, le père de cette naïve Fanchette que nous connaissons déjà. Il était de taille moyenne, déjà passablement obèse, et la lenteur de ses idées égalait la lenteur de ses mouvements. Drapé dans sa robe noire, les traits cachés sous son ample perruque blonde, le bailli Canolle n'ouvrait la bouche que pour citer un texte de loi en latin, à l'appui de ce que disait son maître. Aussi n'était-il pour le baron qu'une espèce décode toujours ouvert, dans lequel on trouvait au besoin toute espèce de disposition du droit romain ou du droit canonique. Lorsqu'il ne s'agissait plus d'un point de droit à discuter, M. de Hautmont parlait seul, souvent avec la prolixité d'un avocat, pendant que Canolle conservait la taciturnité d'un juge; mais, en revanche, le juge écoutait avec une patience inaltérable et sans souffler, tout ce qu'il plaisait à l'avocat de dire, et c'était là une qualité qui lavait rendu bien cher à son noble patron.
Au moment où nous nous trouvons, le seigneur et lofficier de justice étaient occupés dun sujet de conversation plus grave qu'à lordinaire. Le baron tenait à la main un papier qu'il avait déjà lu plus de vingt fois et qu'il essayait encore de lire à la lueur du foyer. 11 gesticulait avec vivacité, et tout annonçait qu'il prenait le plus vif inlérêt à cet examen.
— Cap de Saint-Christophe! s'écriait-il, voilà bien la chose la plus étrange qui soit arrivée depuis que j'exerce la justice sur les terres de mon fief. Avezvous jamais entendu parler d'une citation pareille, bailli, lorsque vous étiez huissier au parlement de Bordeaux?... Non, n'est-ce pas? Vrai Dieu! me demander si j oserais poursuivre la punition d'un crime commis dans ma juridiction? C'est une injure qu'on fait à mon intégrité!
— En eifet, monseigneur, la loi Aquilia dit que le juge rend le procès sien, jiidex litem suam facit, lorsque...
— Eh! par la mort! bailli, il s'agit bien de la loi Aquilia? Tous ne voulez pas comprendre que c'est là un cas nouveau et qui n'a pas d'analogie dans les institutes, lesPandectesetleCodelUn crime a été commis sur mes terres, il y a crime, n'est-ce pas?
— Oui, oui, monseigneur, il y a crimen et non pas delîctum.., du moins il y aw^ait, car malheureusement la pièce est en français.
— Relisez ce papier, bailli, reprit le baron avec
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tristesse; relisez-le, car, pour moi, je n'y vois plus... Peut-être flnirons-nous par deviner... Ah! bailli, bailli, si vous saviez quelles sinistres pensées cet écrit m'inspire!
Le gros légiste, sans remarquer Tétat de souffrance de son seigneur, éleva le papier à la hauteur de ses yeux, et lut de la voix monotone d un greffier dans Texercice de ses fonctions : « A monsieur Philippe- Jean, baron de Hautmont, seigneur et haut justicier du château et de la commune de Hautmont. »
— C'est bien à vous que Técrit s'adresse, interrompit-il en s'inclinant.
— Il n'y a pas le moindre doute... Continuez.
« — Au château de Hautmont, répéta le bailli avec lenteur, en reprenant sa lecture, un crime horrible a été commis sur les terres de votre juridiction. Si vous êtes disposé à punir selon la loi l'auteur de ce crime, quels que soient son rang et sa condition, demain, quatrième jour d'avril 1652, il se présentera, à la salle d'audience de Hautmont, et par-devant vous, une personne qui dénoncera le coupable. En foi que justice sera rendue dès que le crime sera prouvé, faites arborer une bannière noire sur la tour du Dragon. »
— Et pas de signature, pas de cachet! ajouta le baron d'un air pensif; et ce papier s'est trouvé sur la table de ma chambre à coucher, sans qu'on sache comment il y est venu! Par la messe! on croirait qu'il
y a du sortilège dans tout ceci! Eh bien, bailli, que me conseillez-vous?
— La loi est formelle, monseigneur, dit Ganolle avec sa tranquillité ordinaire; le juge ne peut refuser la justice, nejudex...
— Oui, oui, vous avez raison, bailli; je ne dois pas laisser un crime impuni. Qu'arriverait-il si, dans notre malheureuse province dAuvergne, le glaive de la loi restait oisif un seul instant? Jamais on n a eu dans ce pays (*) tant de vols, d'exactions, d'assassinats; ma baronnie seule a été préservée jusqu'ici de tous ces maux, grâce à ma vigilance incessante, à ma sévérité inflexible. Cet état fait mon orgueil et ma joie; que l'on m'appelle réformateur ou huguenot, peu m'importe! J'emploierai pour le bien de tous l'autorité, presque souveraine, que je tiens de Dieu et de mes ancêtres. Après moi, sans doute, la paix et le sécurité que j'ai su maintenir sur cet humble coin de terre seront anéanties . . . celui qui doit me sucéder se fera du pouvoir une arme terrible contre les autres, et peut-être contre lui-même... moi, du moins, j'aurai remph ma lâche jusqu'au bout.
Le baron était tombé sur un sujet lugubre qui était l'objet de ses constantes méditations; il parut oublier tout le reste.
* Les désordres étaient tels en Auvergne que, pour les réprimer, on fut obligé d'instituer un peu plus tard ces juridictions extraordinaires des Grands jours.
— Ne dirait-on pas, Canolle, reprit-il avec une sombre énergie,que j ai cruellement offensé Dieu, et que Dieu me châtie jusque dans ma postérité? J'avais un fils aîné qui m'était plus cher que Texistence : je m'étais plu à voir se développer les brillantes qualités de son cœur et de son esprit;il était bon, noble, généreux, et j'espérais, lorsque mon heure serait venue, laisser en de dignes mains le pouvoir depatriarche que j'ai exercé avec bonheur pendant une longue vie. . . Pour son malheur et pour le mien, ce fils chéri s'est lassé de 1 oisiveté de ce château; il a voulu connaître les agitations du monde, les jouissances de l'ambition satisfaite, les glorieuses émotions des batailles, et il est mort loin de moi, victime de son dévouement au roi et à l'État. Il me restait de lui un charmant enfant qui promettait déjà d'avoir toutes les vertus de son père; je souriais aux premiers élans généreux de son jeune cœur, j'admirais les naïves impressions de son âme noble et pure ; je voyais déjà revivre en lui le fils bien-aimé que j'ai perdu, et voilà que, par un accident vulgaire , ce précieux rejeton est brisé tout à coup, arraché avant le temps... La main du Tout-Puissant s'est cruellement appesantie sur moi, et néanmoins qu'elle soit bénie!... Maintenant il ne reste plus sur le vieux tronc qu'une branche verte, une seule, et celte branche est peut-être cariée sous sa fraîche écorce ou attaquée par le ver rongeur; peutêtre ne doit-elle produire que des fruits empoisonnés!
tu LE CHATEAU d'aUVERGNE.
Il s'arrêta et se cacha le visage dans ses deux mains avec désespoir.
— Non, non, j'ai tort, reprit-il au bout d'un moment en se redressant; il ne m'est pas permis d'être aussi sévère envers le seul enfant que la Providence ma laissé. Il a des défauts, il est vrai, mais ces défauts ne sont-ils pas ceux de tous les jeunes gentilshommes qui ont fréquenté les camps et la cour?... Voyez-vous, Canolle, je vous l'ai dit cent fois, ce qui nous sera fatal à nous autres nob les de provmce, c'est que nous ne pouvons plus rester en paix dans nos modestes gentihommières. Il faut que nous allions nous ruiner à Paris, et prendre tous les vices qui régnent dans cette ville de corruption. La haute noblesse de cour nous entraîne par son exemple et par son influence; elle nous donne des goûts de luxe, des habitudes d'insubordination qui finiront par perdre l'État. Richelieu a vu le mal, mais il n'a pas su y porter un remède efficace, puisque, lui mort, les désordres sont plus grands que jamais... Ce pauvre Sérignac ne doit pas être blâmé trop rigoureusement, s'il s'est laissé entraîner par ce torrent de la cour, et j'espère encore que l'âge et la raison finiront par le rendre plus sage. On dit que le grand empereur Charles-Quint avait et é un franc libertin jusqu'à ce qu'il eût obtenu lepouvoir suprême, et alors il devint le modèle des souverains.
Le bailli écoutait gravement les réflexions de ce malheureux père qui cherchait à s'illusionner lui-même
LE CHATEAU n AUVEllGNE. 55
sur les débordements de son fils. Le digne homme, n'ayant aucune loi k citer, attendait une occasion plus favorable de prodiguer ses précieuses paroles. M. de Ilautmont, après une pause, parut faire un violent effort pour surmonter son émotion.
— Laissons cela et revenons à cette étrange missive, reprit-il en soupirant; avez-vous remarqué, maître Ganolle, certaines expressions qui tendraient à faire croire que le coupable n'est pas d'un rang ordinaire?
— Hum! censeo.,, Ulp'iQn pense...,
— Et puis, continua le baron sans s'inquiéter de l'opinion d'Ulpien, je ne vois pas trop de quelle nature pourrait être le crime dont il s'agit. Nous savons tout ce qui se passe sur les terres de Hautmont; nous en connaissons tous les habitants, et depuis longtemps il n'y a eu sur la baronnie aucun événement de nature a faire soupçonner un crime... à moins que la disparition de ce malheureux buronnier Ducornet, dont le nom réveille en moi de si tristes souvenirs...
— Quel est donc votre avis, monseigneur?
— Que sais-je? ce malheureux avait perdu la raison, et, dans un accès de fièvre et de désespoir, il a bien pu attenter à ses jours; mais il serait possible aussi que sa disparition fût le résultat d'un meurtre!
— Et alors, dit Ganolle en frissonnant, nous aurions à juger un acte qui entraînerait la peine capitale! Et le bon bailli poussa un gros soupir.
— Une justice seigneuriale doit être sévère et paler-
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nelle à la fois. Mais puisque vous partagez mon sentiment au sujet de cette lettre, bailli, il faut faire arborer au sommet de la tour du Dragon le signal désigné et nous attendrons jusqu'à demain l'explication de tout ceci.
Il porta à sa bouche un petit sifflet d'argent, et il en tira un son clair et aigu. Quelques minutes après, un vieux serviteur a cheveux gris, vêtu d'une mandille trouée et les bras en courcaillet, comme on disait alors, parut à l'extrémité delà salle et s'avança vers le baron dun air nonchalant. Arrivé à la marche du foyer, il s'arrêta et il dit en patois du pays, en portant la main au gros bonnet de laine qui couvrait son chef :
— Me voici, mon maître; que me voulez-vous donc encore? Ventre-de-loup! on n"a pas un instant de loisir dans ce château.
On voit que si le baron de Hautraont était redouté des malfaiteurs, il ne Tétait guère de ses domestiques. Celui-ci était, il est vrai, un vieux serviteur privilégié, né dans le château, et qui se croyait en droit d'exprimer toutes ses pensées à sa guise.
— Allons! vieux dogue sans dents, lui dit le baron dans la même langue, aboie tout à l'aise puisque lu ne peux plus mordre ; mais dis au majordome de faire placer de suite une bannière noire sur la tour du Dragon.
— Une bannière noire, monseigneur? Avec votre
permission, voiPa ce que je ne ferai pas. Pourquoi une bannière noire? est-ce qu'il y a quelqu'un de mort dans le château? est-ce qu'il n'y a pas eu d'assez grandes afflictions ici depuis quelque temps? J'ai toujours entendu dire que cela portait malheur de prendre des couleurs de deuil; les morts viennent coup sur coup et...
— Finiras-tu, raisonneur éternel? Hâte-toi donc, et ne m'oblige pas a charger quelque autre de cet ordre. Par la barbe du pape! mon vieux Jacques, il ferait beau voir que tu me désobéisses une fois en ta vie!
— Bran! on vous obéira, car lorsque les maîtres ont une folie dans la tête... On y va! Si ça a du bon sens, une bannière noire! une vieille serviette trempée dans de la suie suffira bien!
Et il s'éloignait déjà en proférant à demi-voix des malédictions contre la bannière, le château, et mémo le seigneur, lorsque M. de Hautmont le rappela.
— Un instant, vieux radoteur... Peux-tu me dire où est allé le chevalier de Sérignac, aujourd'hui?
— Du côté du Trou-d'Enfer, je crois; il essaye le nouveau faucon que ce grand sournois de Lorrain, votre fauconnier, a dressé pour la chasse aux oiseaux d'ean... Ce sera, par le Christ et la Vierge, un beau gibier à mettre sur une table que des hérons et des butors.
— Le Trou-d'Enfer! répéta le bailli avec embarras; n'est-ce pas près du chemin de Laroque?
IS LE CHATEAU D'aIîVFRGNE.
— Certainement,, bailli, et vous le sauriez si, au lieu d'avoir toujours le nez dans de grands vilains livres, vous alliez un peu courir le pays.
■ — En quoi cela vous touclie-t-il, maître Ganolle? demanda le vieux seigneur.
— C'est que ma fille Fanchette est allée ce matin a Laroque, voir sa tante Jacqueline, qui a la fièvre, et M. le chevalier ne serait pas un compagnon déroute très-convenable pour elle.
Un profond mécontentement se peignit sur les traits du baron.
— Supposez-vous donc, bailli , reprit-il a demivoix, le chevalier de Sérignac assez vil et assez audacieux...
— La loi de .ïulia de strupro a prévu le cas.
— Non, non, je ne puis croire mon fils capable d'une pareille lâcheté! et cependant, maître Canolle,' votre fille est trop jolie pour qu'il ne soit pas nécessaire de lui chercher promptement un mari! Je m'en chargerai moi-même, puisque les devoirs de voire charge ne vous laissent pas le loisir de le faire.
Le bailli s'inclina avec roideur.
— Eh bien, continua le baron en s'adressant au valet, si mon fils est absent, madame de Hautmont, mon honorée belle-fille, est sans doute encore dans sa chambre?
Jacques prit un ton respectueux :
— Madame la comtesse vient de sortir, répondit-il,
et elle n a pas voulu que Jeanne, sa femme de chambre, la suivît... Elle s'est dirigée vers la grande avenue du château.
— Elle est sans doute allée au-devant du chevalier. . . Belle et noble créature! elle a compris tous mes chagrins paternels? Peut-être a-t-elle voulu voir mon indigne fils sans témoins pour lui remontrer combien sa mauvaise conduite me fait souffrir... Ici, il la fuit sans cesse, comme il me fuit moi-même; et il ne répond a ses plaintes et à ses remontrances, comme aux miennes, que par des plaisanteries de courtisan... Allons, exécute mes ordres, mon vieux Jacques; je voulais consulter mes enfants sur cette étrange lettre; il faut que je m'en tienne a mes propres lumières et a celles de ce digne bailli.
Jacques s'éloigna lentement; le vieux baron se prit la tête dans les mains, et, appuyant ses coudes sur ses genoux, il se rapprochadufeu,commes'il eût eu froid. Il resta quelques instants dans cette attitude sans prononcer une parole.
Canolle était assis sur son fauteuil, les jambes croisées, regardant les braises du foyer; bientôt il se leva pesamment.
— ûlonseigneur a-t-il quelque chose à me commander? demanda-t-il.
Il ne reçut pas de réponse. Il attendit cinq minutes encore et renouvela sa demande, du même ton égal et flegmatique; môme silence. Ce fut seulement à la
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troisième interpellation que le baron releva la tête en tressaillant, et alors on put voir ses joues vénérables inondées de larmes.
Ces signes dune grande douleur émurent enfin le pesant légiste qui aimait son seigneur k sa manière. Par un mouvement vif dont on ne l'eût pas cru capable, il s'approcha du baron, en disant seulement dune voix sourde :
— Monseigneur!... à quoi pensez-vous?
— Je pense à l'avenir, ami, répliqua le baron lentement et avec un accablement profond. J'ai le pressentiment qu'avant peu il s'accomplira ici quelque sinistre catastrophe!... Richelieu n'est pas mort tout entier... Oh! mon fils! mon fils!
Et il retomba dans ses lugubres méditations. Le bailli eût bien voulu lui donner quelques consolations; mais soit que son esprit, peu fécond en ce genre, ne lui fournît rien à dire, soit qu'il partageât lui-même les funestes prévisions du baron, sa contenance triste et consternée protestait seule de sa profonde sympathie pour les chagrins de son vieux maître.
En ce moment le vieux Jacques traversa la salle, non plus de ce pas lent et mesuré de tout à l'heure, lorsqu'il se rendait a l'appel de son maître, mais rapidement et d'un air affairé.
— Qu'y a-t-il encore? demanda M. de Hautmont en tressaillant.
— Pardieul monseigneur, voici bien une autre af-
LE CHATEAU D'A'JVERGNE. 61
faire.. . C'est pour le coup que la baronnie va s'en aller à tous les diables! Il y a là, dans la cour, huit cavaliers soi-disant officiers de Tarmée, qui demandent à vous voir... Ils annoncent qu'ils désirent souper et coucher ici!
— Il faut les recevoir, dit le baron qui fit brusquement trêve à ses chagrins et se hâta de mettre un peu d'ordre dans son costume. Vrai Dieu! le château de Hautmont est hospitalier,.. Je vais au-devant de ces étrangers.
Et il descendit vivement l'estrade de la cheminée.
— Monseigneur, dit le bailH, prenez garde... dans ces temps de troubles, il est dangereux d'ouvrir ainsi sa porte à tous venants. Peut-être serait-ii convenable de s'informer d'abord plus exactement de la qualité de ces voyageurs?
— C'est juste, répondit le baron; eh bien, bailli, chargez-vous de ce soin, assurez-vous qu'ils sont bien ce qu'ils annoncent, puis vous les introduirez ici... Allons! ajouta-t-il comme s'il se parlait à lui-même, cachons notre douleur; prenons un air gai et riant pour accueillir les hôtes que Dieu nous envoie... Toi, Jacques, poursuivit-il, donne l'ordre que les chevaux de ces voyageurs soient bien soignés dans l'écurie, préviens en même temps le sommelier et le majordome d'ajouter quelque chose au souper.
— Allons-nous donc héberger tout le monde,
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bêtes et gens? demanda aigrement le laquais. Par Saint Jacques-de-Compostelle! on prendra bientôt le château du Hautmont pour une hôtellerie! Je ne vois pas pourquoi Ton n'enverrait pas trois ou quatre de ces étrangers loger au village, chez croquants de tenanciers; les coquins sont riches et gras a lard, ils pourraient bien...
— Paix! interrompit le baron avec une fermeté qui imposa même au vieux grondeur, j'entends que ma volonté se fasse, maître Jacques; et j espère que, pour ce soir, tu voudras bien retenir captive ta langue insolente... Allons donc! bailh,continua-t-il avec vivacité, tandis que Canolle disposait son bonnet de docteur sur les boucles symétriques de sa vaste perruque, afin de se donner un air plus majestueux, ces messieurs sont fatigués et ils doivent s impatienter à la porte de mon logis.
— On y va, on y va; monsieur, répliqua le bailli en chiffonnant son rabat.
11 se mit en marche, en effet; mais, avant qu'il eût fait trois pas, on entendit un grand bruit de voix et de bottes éperonnées à la porte. Au même instant tous les cavaliers, leur fouet à la main, entrèrent sans façon dans la salle.
— Ils se sont introduits eux-mêmes, dit le bailli stupéfait, en se tournant vers son maître.
— On dira ce qu'on voudra, grommela l'incorrigible Jacques, mais c'est là une manière de deman-
der riiospitalité qui n'est pas des plus honnêtes. M. de Hautmont était un peu formaliste, comme tous les vieillards, et cette infraction aux règles de la politesse lui fit froncer le sourcil, il s'avança au-devant des étrangers; ceux-ci causaient à voix haute et repoussaient deux ou trois valets qui avaient voulu leur barrer le passage. Quand ils se trouvèrent en présence du maître du château, ils se découvrirent avec cette urbanité qui était alors l'apanage exclusif des gentilshommes.
— Messieurs, dit le vieillard sévèrement, je suis surpris...
— Veuillez nous excuser, monsieur le baron, interrompit le personnage que nous connaissons sous le nom de Lamotheville, en s'inclinant avec grâce, mais on nous avait vanté votre courtoisie, et nous ne pouvions croire que vous eussiez la volonté de laisser dans votre cour des gentishommes éreinlés, morfondus... Le vent y sifflait d'une manière impatientante, je vous assure.
— Cependant, il serait bon de savoir...
Le capitaine Saint-Hippolyte s'approchant alors, donna quelques explications. Le vieillard prit aussitôt un air riant.
— îl suffit, messieurs, dit-il avec cordialité; soyez les bienvenus dans ma maison... acceptez aussi mes excuses pour le retard qu on a mis a vous recevoir. Lors même que vous ne seriez pas gentilshommes et
officiers du roi, je fusse allé au-devant vous, si, au temps où nous vivons, on pouvait pratiquer la bonne vieille hospitalité sans prendre quelques précautions... Disposez donc de ce logis et de tout ce qu'il contient, comme de choses a vous appartenant... Prenez place autour de mon foyer en attendant le souper qui, je l'espère, ne tardera pas à paraître. Je vais aviser aux moyens de vous procurer les chevaux dont vous avez besoin pour continuer votre voyage ; n'ayez aucun souci... et, encore une fois, considérez-vous comme les bienvenus, les très-bienvenus au château de Hautmont!
En même temps il les fit asseoir sur l'estrade, autour du feu qu'un domestique venait de raviver au moyen de deux ou trois bûches de châtaignier. Les voyageurs répondirent avec une convenance parfaite a cet accueil, et bientôt, groupés autour de la flamme pétillante, ils commencèrent a réchauffer leurs membres engourdis.
— Monsieur, demanda Canolle à demi-voix, est-il encore nécessaire d'interroger ces étrangers sur...
— Non, non, répondit le baron de même, il est trop tard maintenant; fussent-ils des traîtres, des ennemis du roi et de TÉtat, je serais obligé de les protéger et de les défendre... Mais rassurez-vous, bailli, le capitaine de Saint-Hippolvte,dout j'ai déjà entendu parler, passe pour un fort galant homme, bien qu'il ait embrassé le parti des princes. Ses compagnons sont des
officiers de ses amis, des Frondeurs, sans doute... Je ne veux pas m'enquérir de tout cela, de peur d'avoir à heurter leurs sentiments pendant qu'ils sont chez moi. Mais restez à souper avec nous, bailli; vous m'aiderez à faire les honneurs du logis à ces étrangers, puisque, vous le voyez, je n"ai aucun de mes enfants pour me suppléer au besoin.
Comme il prononçait ces mots d'un ton mélancolique, des cris de douleur, mêlés de menaces et d'imprécations, se firent entendre à l'extérieur; puis deux hommes se précipitèrent dans la salle, et se dirigèrent encourant vers la partie où se trouvaient les étrangers, avec le maître du logis. L'un d'eux, en costume de fauconnier, léte nue et le visage ensanglanté, remplissait le château de ses clameurs, en demandant grâce; le chevalier de Sérignac le poursuivait avec ardeur et le frappait d'un fouet de chasse qu'il tenait a la main. On entendait les coups résonner sur les épaules du malheureux pendant qu'il traversait la galerie; il vint enfin tomber aux pieds du baron, en s'écriant d'un ton suppliant :
— Pitié, monseigneur... protégez-moi contre monsieur de Sérignac... Il veut me tuer... je suis mort!
— Lâchel coquin! serviteur imbécile! s'écriait à son tour le chevalier en frappant sans relâche; je t'apprendrai, sot faméant, à te moquer de moi... Ah! tu te vantes de savoir dresser les faucons, bélître! Nous
verrons bien si tu me voleras chaque année les cinquante écus de gages que je te donne!
— Mon fils! Sérignac! dit le baron avec autorité en saisissant le bras du chevalier, je vous défends de frapper cet homme davantage... Je le prends sous ma protection.
Sérignac parut d'abord vouloir résister; mais il finit par jeter son fouet loin de lui, en disant avec humeur :
— Eh! monsieur, ne puis-je donc plus châtier un de mes domestiques sans que vous veniez encore vous jeter à la traverse?
— Mon fils, je ne suis pas mort encore, répliqua le vieillard avec beaucoup de douceur, et tant que je vivrai, les gens de ce château seront à moi et non à vous. Je ne vous défends pas de les punir, pourvu toutefois que vous ne le fassiez pas d'une manière inhumaine; la faute commise par ce pauvre Lorrain ne peut avoir mérité cette punition cruelle!
— La faute qu il a commise! répliqua le chevalier dans un nouveau transport de rage, n'est-ce rien que d'avoir perdu six mois à dresser un faucon qui devait être le phénix du perchoir?... J'avais parié trente pistoles contre le marquis de Latour que cet oiseau, dont ce méchant fauconnier disait merveille, battrait à la chasse du héron le vieux gerfaut de la fauconnerie de Latour... Eh bien, voiik qu'aujourd'hui, en voulant essayer pour la première fois cet élève si vanté,
LE CHATEAU D'AUUERGNE. 67
il s'est acharné sur un corbeau et il a emporté ses sonnettes... (*) J ai eu beau siffler et appeler, il nest pas revenu.
— Mon bon maître, M. le chevalier, dit le pauvre diable toujours renversé en étanchant le sang dont son visage était couvert, cela n est pas ma faute, je vous assure... Nul ne peut répondre du caractère dun oiseau... D'ailleurs, j'ai pris la liberté de vous avertir déjà plusieurs fois que vous ne siffliez pas dans le ton auquel les faucons sont habitués et...
— Prétendrais-tu m'apprendre quelque chose en haute ou basse volerie? s "écria Sérignac en cherchant encore a le frapper; est-ce qu'un fat ignorant tel que toi...
— C'est assez, mon fils, interrompit le baron avec autorité, la faute de cet homme, si faute il y a, est suffisamment expiée... Retire- toi, Lorrain, ajouta-t-il d'une voix mélancohque, en relevant lui-même le malheureux fauconnier, et tâche de ne plus t'exposer à la colère du chevalier, car je ne serai pas toujours là pour te protéger... Et vous, mon fils, au lieu do mettre tout le logis en rumeur pour un faucon, vous feriez mieux de m'aider à recevoir honorablement ces cavaliers qui sont nos hôtes pour cette nuit.
Les étrangers, qui étaient restés tranquillement assis
(*) Terme de fauconnerie; se dit d'un oiseau qui s'enfuit ave les sonnettes d'argent attachées à ses pieds.
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autour du foyer, se relevèrent tous et saluèrent avec plus ou moins de roideur. Sérignac leur rendit leur politesse d'un air de hauteur et de défiance. Pendant qu'il cherchait a distinguer leurs traits, à la lueur incertaine du feu, le Lorrain s'esquiva et sortit de la salle. Le chevalier, sans plus songer au fauconnier, continuait son examen silencieux; une voix moqueuse s ecria :
— Palsambleu! iM. de Sérignac n'est pas heureux à la chasse au vol... Nous savions déjà qu'aujourd'hui il avait perdu son gibier, et voilà qu'il vient encore de perdre son faucon.
Ce sarcasme, dont l'auteur était M. Delapierre, rappela au souvenir du jeune gentilhomme les voyageurs qu'il avait rencontrés le jour même dans la campagne. Il les reconnut sur-le-champ.
— Eh! mais, dit-il en souriant dédaigneusement, ces cavaliers ne sont pas tous restés dans le Trouci' Enfer; j'avais cru que leur place y était marquée!
— Si nous en sommes hors, ce n'est pas la faute du diable qui nous y avait poussés, répliqua Delapierre; heureusement nous avions les anges pour nous.
— Que signifie tout ceci? demanda le baron qui entrevoyait un mystère dans les paroles de son fils et de 1 étranger; parlez-vous de cet endroit sinistre dont le nom résonne comme un glas de mort dans ce château? Sérignac, avez-vous déjà rencontré ces messieurs quelque part.
LE CHATEAU d'aUVEUGNE. 69
— Peut-être.
— Oh! ce n est rien, dit le capitaine Saint-Hippolyte qui était le prudent Ulysse de la troupe; une plaisanterie... une bagatelle.
Tous les assistants gardèrent un silence embarrassé; lebaronles examinait pour chercher le mot de l'énigme. Tout a coup M. de Sérignac s'écria impétueusement :
— Mais enfin, mon père, quelles sont ces gens que je trouve établis céans? Que veulent-ils? Pourquoi...
— Ces étrangers sont mes hôtes, répliqua le vieillard avec sévérité, et à ce titre ils doivent vous être sacrés comme à moi-même... D'ailleurs, monsieur, il sont officiers du roi et bons gentilshommes, autant que je puis en juger.
— Vous ne risquez rien de donner votre parole à cet égard, mon digne monsieur, dit Lamotheville en souriant.
L'assurance que ces étrangers étaient d'un rang au moins égal au sien produisit un brusque et merveilleux changement dansles manières du chevalier. îl se dérida tout à fait, et prenant un ton d'aisance et de politesse qui convenait à la circonstance :
— S'il en est ainsi, messieurs, dit-il, j'ai des excuses à vous offrir pour ma frasque d'aujourd'hui... En vous voyant avec un train si modeste, sans laquais et sans pages, je n'ai pu vous prendre pour ce que vous étiez réellement. Aussi je vous crois trop galants
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/O LE CHATEAU d'aUVERGNE.
hommes pour vous fâcher de ce que j'ai voulu vous bailev le moine (*). Cependant, continua-t-il, si l'un de vous s'était sérieusement offensé de cette fadaise, je me ferais un honneur de lui accorder satisfaction, comme il convient entre gens de condition. J'ai moimême servi le roi, et je ne croirais pas déroger...
— Merci de votre honorable proposition, chevalier de Sérignac, dit Saint-Hippoly te qui sehâtade prendre la parole, car il en était plus dun dans la troupe à qui la partie n'eût pas été trop désagréable; aucun de nous n'a eu la sottise de s'irriter d'une simple espièglerie... D'ailleurs, nous ne voudrions pas troubler, par une querelle, le paisible logis de M. le baron, votre père.
— Je lespèrebien ainsi, interrompit le baron avec chagiin; Sérignac, si l'un de ces seigneurs eût accepté votre folle provocation, je ne vous l'eusse pardonné de la vie!... Mais oubhons tout ceci; messieurs, ne songez qu'à vous reposer et à jouir du bien-être que cette maison peut donner.
Les assistants remercièrent de nouveau, et la conversation prit des allures plus franches et moins hostiles.
— Hum! disait Sérignac à part lui, le défi a été bien porté... Ils sont huit, et pas un n'a accepté... Sont-ils vraiment gentilshommes? Avant deux heures il faudra que je sache a quoi m'en tenir sur leur compte.
(*) Expression du temps dont la signification est : Faire
une innocente plaisanterie.
Une heure après, J'immense salle du château deHautmont présentait un aspect brillant et animé. Tout était prêt pour le souper; une nombreuse assemblée entourait la table massive qui occupait la galerie dans sa longueur. Sur les bords de cette table, recouverte de nappes grossières mais dune blancheur déneige, s'alignait une file interminable d'assiettes d'étain poli comme de l'argent. Le centre était surchargé de viandes et de mets fumants où la délicatesse était sacrifiée à l'abondance. De massifs candélabres supportaient de nombreuses bougies, en cire pour le haut bout de la table, en résine pour l'extrémité inférieure. Un feu capable de rôtir un bœuf entier pétillait dans la cheminée et projetait partout une douce chaleur.
Les convives étaient déjà à leurs places, debout, attendant que le maître du logis donnât le signal de s'asseoir. Des laquais en hvrées flétries, endossées pour la circonstance, couraient de l'un à l'autre des assistants pour leur otfrir à laver, suivant l'usage du temps. L'aiguière dont on se servit pour le baron et pour les étrangers était d'argent et les serviettes qu'on leur offrait étaient de fine toile de Hollande. Évidem
ment tout ce que le garde-meuble du château contenait de plus beau en avait été tiré pour honorer davantage les hôtes de Hautmont, car au bas du bout de la table, Taiguière était d'étain et les serviettes, d une toile commune, avaient" été tissées dans le village. Une espèce de majordome, vêtu de noir, une chaîne d'argent au cou, une baguette blanche à la main, allait et venait pour s'assurer que les valets remplissaient convenablement leur office.
Le baron de Hautmont, revêtu dun habit brodé h. l'ancienne mode, occupait la place d'honneur près du foyer. Son fils, le chevaher de Sérignac, était à sa droite; a côté du chevalier se trouvait une place encore inoccupée. Lamotheville, Delapierre, le capitaine Saint- Hippolyte venaient ensuite avec les autres étrangers. En bas de la salle, dans la partie destinée aux commensaux ordinaires, envoyait d'abord le bailli, maître Canolle, plus roide et plus grave que jamais; puis trois ou quatre personnages velus de noir, à petits manteaux, qui semblaient être des secrétaires ou des clercs employés à la justice de la baronnie. Parmi eux, on remarquait un grand garçon blond et rose, à figure candide, espèce de Lucas de village; c'était maître Jean-Louis, l'amoureux de la jolie Fanchette. Tous ces gens avaient une contenance discrète, respectueuse, comme s'ils eussent été pénétrés de l'honneur de souper à la table de leur seigneur dans cette occasion solennelle.
LE CHITEAIJ d'aUVERGXE. 73
La cérémonie du lavement de mains était terminée; les regards se tournaient vers le maître du logis, et aucun des convives, par déférence, ne voulait s'asseoir avant d'en avoir reçu l'invitation. Le baron, cependant, restait immobile et rêveur, les yeux fixés vers la porte; il paraissait avoir entièrement oublié que les voyageurs affamés éprouvaient, en présence de ce somptueux repas, le supplice de Tantale. L'un d'eux, n'y pouvant plus tenir, dit avec un accent de gaieté frivole qui faisait passer l'inconvenance de l'observation:
— Vrai Dieu! Monsieur le baron, votre souper a bonne façon, et l'odeur chatouille si bien l'odorat, que l'on se sent un violent désir de jouer de la fourchette! Attendez-vous encore un convive?
— Puisque la comtesse de Hautmont tarde a descendre, je ne veux pas du moins laisser refroidir ce mauvais souper, dit le baron en ôtant le bonnet de velours qui couvrait sa tête blanche. Il fit le signe de la croix, et prononça la prière d'usage d'une voix grave et recueillie. Tous les assistants répondirent Amen avec ardeur; puis on s'assit et le repas commença.
On aura aisément une idée de l'appétit des voyageurs, lorsque l'on saura que, pendant deux jours et deux nuite de fatigues constantes, ils avaient à peine pris le temps de manger une bouchée dans des cabarets de village. Aussi les valets étaient-ils fort occupés à charger leurs assiettes des mets substantiels dont la table
lU LE CHATEAU D^AUVERGNF.
était couverte, et à remplir leurs gobelets d'un gros vin rouge du pays. Le baron les excitait lui-même avec une bonhomie toute campagnarde à faire honneur au repas. Néanmoins il regardait sans cesse du côté de la porte avec distraction, et passait a chaque instant son assiette pleine a son vieux domestique Jacques. Celuici, debout derrière lui, sous prétexte de le servir, ne se gênait pas pour manger ces restes par-dessus la tête de son seigneur, liberté qu'autorisaient les singuliers usages du temps.
Le chevalier de Sérignac se montrait beaucoup moins sobre; il prêchait d'exemple avec ardeur et il semblait avoir entièrement oublié les méfaits de son fauconnier. Cependan t , il conservait une profonde défiance à l'égard de ces étrangers si mystérieux et si impénétrables. Il les observait du coin de l'œil, en attendant une occasion favorable de surprendre leurs secrets. Après quelques instants donnés à la satisfaction du premier appétit, il se n t remplir un verre et il dit d'un air gracieux, en élevant la voix :
— Je voudrais porter une santé qui vous fût agréable, messieurs, parce que je désire que vous me fassiez raison... Voyons! à qui boirons-nous, à laFronde ou au Mazarin? Je laisse le choix à vos loyautés.
— Au roi, notre seigneur et maître, dit résolument le capitaine Saint-Hippolyte, toujours sur le qui-vive; voilà, monsieur, une santé qui doit être chère aux gens de bien.
— Je vous approuve de toute mon âme, messieurs, et je me joins à vous, dit le baron de Hautmont avec noblesse; dans le temps de troubles où nous vivons, la royauté doit être un drapeau qui flotte au-dessus des orages civils, et autour duquel on doit se rallier avec confiance.
Sérignac s'était mordu les lèvres en voyant sa ruse si adroitement déjouée; cependant il ne se découragea pas.
— Mazarins et Frondeurs se vantent également d'être fidèles amis du roi, reprit-il gaiement, et c'est là ce qu'il y a de plus plaisant dans nos querelles politiques... Eh bien! foi de gentilhomme! j'espérais que vous veniez de l'armée des princes, et que vous pourriez nous en donner des nouvelles.
— Nous ne venons pas précisément de ce côté, répliqua fun des étrangers d'un ton laconique.
— En ce cas-là, messieurs, ce sera moi qui vous apprendrai des'nouvelles^dontj'ai eu connaissance aujourd'hui seulement.
— Des nouvelles fraîches! dit Delapierre, qui, depuis quelques instants, semblait avoir peine à retenir sa langue; j'aurais cru que, dans ce pays perdu, vous n'aviez connaissance du mariage des rois qu'au baptême de leurs enfants!
— Cela peut être pour les mariages, monsieur, mais non pas pour les batailles... Or, j'ai appris aujourd'hui que, le comte d'Harcourt avait battu corn-
76 LE CHATEAU u'ArVERGNE.
plétement, il y a trois jours, les troupes de M. le prince deCondé...
— Cette nouvelle est d'une insigne fausseté! s'écria impétueusement Lamotheville en se levant a demi; on vous a trompé, monsieur, il n'y a eu qu'un engagement léger, et...
— Vous appartenez à l'armée des princes? reprit le chevalier en riant a gorge déployée; je l'avais deviné.
Les étrangers se regardèrent d'un air mécontent, et plus d'un peut-être, était disposé à demander compte au jeune gentilhomme de son inquisition; le baron de Hautmont s'interposa avec sévérité.
— Sérignac, dit-il, je vous avais défendu d'importuner ces cavaliers de questions indiscrètes. Vous avez manqué aux règles de la courtoisie... Excusez-le, messieurs, continua-t-il avec émotion, le chevalier de Sérignac a vécu dans des pays où l'on ne sait pas respecter, comme ici, les anciennes franchises de l'hospitalité... Mais rassurez -vous; quoique votre parti ne soit pas celui auquel je m'attacherais volontiers, vous ne serez pas insultés tant que vous serez chez moi.
Lamotheville, sans faire attention aux signes suppliants de Saint-Hippolyte, releva la tête.
— Je vous rends grâce de votre bonté, monsieur le baron, tant en mon nom qu'au nom de ces messieurs, répliqua-t-il avec noblesse; mais, lors même que nous appartiendrions au parti dont vous venez
de parler, nous osons croire que nous n'aurions pas davantage démérité de vous ou de personne au monde... Il ne peut y avoir de déshonneur à. servir sous les ordres de Louis de Bourbon, premier prince du sang, celui, ajouta-t-il en baissant un peu la voix, quon a appelé le grand Condé.
— Et que Ion pourrait appeler maintenant le prince des rebelles, l'ennemi du roi et de l'État, le fauteur de la guerre civile, le fléau de la France, s'écria impétueusement le baron, obéissant à un sentiment plus fort que sa volonté.
Cette véhémente sortie eut l'effet d'une traînée de poudre. Les étrangers se levèrent brusquement de table en portant la main à leurs épées; leurs visages s'étaient empourprés d'indignation et, tous a la fois, ils adressèrent au maître du logis des interpellations fort vives qu'il ne pouvait comprendre au milieu du bruit. Lamotheville seul resta sur son siège; il adressa à ses amis un geste impérieux qui les calma aussitôt.
— Paix, messieurs, dit-il avec autorité, et reprenez vos places... Ce sont là propos de table, et M. le prince lui-même ne vous saurait pas gré de les avoir relevés. . . D'ailleurs, on nous avait prévenus que M. de Hautmont était un Mazarin, et nous ne devions pas nous attendre que, chez lui et à sa table, il vanterail bien fort M. de Condé et MM. ses frères! Encore une fois, reprenez vos places et buvons à notre réconciliation... Monsieur le baron, je vous prie de me faire raison.
78 LE CHATEAU D'aUVEP.GNE.
— Il sinclina et porta son verre à sa bouche; ses compagnons se rassirent en murmurant.
— Je bois volontiers a l'union et à la concorde, nonseulement entre nous, mais entre tousles Français,dit le baron, qui, pendant cette alarme, était calme et digne; vous êtes vifs, messieurs, mais je n'aurai pas le sot orgueil de méconnaître mes torts... Il ne m'appartenait pas de m'exprimer avec tant de dureté sur le compte d'un seigneur dont vous vous déclariez les serviteurs et les amis; je devais respecter vos opinions et vos sentiments, tant que j'avais l'honneur de vous posséder dans mon logis; mais je me suis laissé emporter par un mouvement irréfléchi! Je vous prie donc d'excuser; un gentilhomme ne peut faire davantage.
Cette honorable satisfaction apaisa la querelle naissante, et le repas continua.
Pendant cette scène, les convives du bas bout de la table avaient cessé démanger, prêts a s'enfuir au premier signe de' désordre. Un seul avait sauté sur une des hallebardes qui se trouvaient à l'extrémité de la salle; mais dès que Talarme avait été passée, il s'était hâté de la replacer où il l'avait prise et de regagner en tapinois sonsiége. Jean-Louis, moins courageux, s'était glissé sous la table avec tant de précipitation, qu'il avait été sur le point de renverser le pesant bailU, son voisin; il se hasarda seulement a élever la tête au niveau de son assiette lorsque les voix, devenues plus calmes, l'eurent rassuré sur la possibilité d'un conflit.
LE CHATEAU d'auveiigne. 79
Le chevalier de Sérignac, en revanche, avait paru prendre fort gaiement la discussion brûlante qui venait d'avoir lieu entre les étrangers et son père. Il s'était renversé dans son fauteuil et il riait de tout son cœur, comme s'il se fût agi de la chose la plus divertissante du monde. La tranquillité étant rétablie, il reprit en jouant négligemment avec sa fourchette :
— Je n'ai pas besoin de vous dire, messieurs, que si l'un de vous se trouvait offensé des paroles de M. de Ilautmont, je serais prêt a lui en rendre raison autrement qu'en vidant un verre... Et, néanmoins, sur ma foi de gentilhomme, ce serait pour moi un grand crèvecœur, car je professe pour M. le prince et pour ses frères une haute estime... Si vous aviez l'occasion de voir bientôt Son Altesse, je vous prierais de lui dire que je suis son très-humble serviteur.
Les convives se regardèrent avec étonnement. Cette déclaration importune avait l'air d'une bravade; le malheureux vieillard rougit d'indignation.
— Sérignac, dit-il d'un ton mélancolique, au milieu d'un silence général, j'espérais du moins que vous ne rendriez pas ces étrangers témoins de ma déplorable faiblesse à votre égard... C'est vous qui êtes la cause du différend survenu entre mes hôtes et moi; ne vous sufïisait-il pas de cette première faute, sans y ajouter une nouvelle preuve du mépris que vous avez pour votre vieux père!
Le chevalier ne parut nullement ému par cette tou-
89 LE CHATEAU d'aUVERGXE.
chante réprimande. Il continua déjouer avec sa fourchette et il répliqua d un ton léger :
— Je ne vous ai pas donné sujet de vous plaindre, monsieur; n'ai-je pas proposé à ces messieurs de répoudre de votre offense?... Quant à mon penchant pour M. le prince et pour son parti, je n'en ai jamais fait mystère; il date, continua-t-il en affectant une modestie cavalière, du temps où j'étais cornette au régiment d'Auvergne et où je vivais en grande privante avec Son Altesse qui n était encore que duc dEnghien!
Un murmure d'étonnement courut dans l'assemblée. Lamolheville semblait contenir une violente envie de rire.
— Vous connaissez le prince de Condé? demandat-il.
— Oui, oui, répliqua l'autre d'un ton fanfaron, peutêtre affecté, et j'ai souvent fait la débauche avec lui... C'était dans ce temps-lk un excellent compagnon. Je me souviens d'avoir vu souvent avec lui M. le duc de Larochefoucauld, qui s'appelait alors prince de Marsillac, et même Rochefort, Chavagnac, Guitaut qui sont aujourd'hui, m'a-t-on assuré, ses plus intimes amis.
Les étrangers se regardèrent à la dérobée, mais ils ne relevèrent pas ces vanteries et ils cachèrent, par un mouvement de tête, le sourire qui effleurait leurs lèvres, contre leur volonté. Delapierre seul ne put
conserver la même réserve; il lendit son verre au valet qui se trouvait derrière lui et demanda négligemment :
— Oui-dà, monsieur, il paraît donc que vous avez été en grande familiarité avec M. le prince, puis avec M. de Larochefoucauld... C'est fort bien... Mais vous qui êtes du pays, chevalier, pourriez-vous me dire dans quelle province nous sommes ici?
— Mais en Auvergne, répondit Sérignac, surpris de cette question étrange.
— C'est drôle! reprit Delapierre en vidant gravement son verre, je me croyais encore en Gascogne.
Le trait était hardi et pouvait compromettre de nouveau la bonne harmonie qui régnait dans l'assemblée. Le chevalier devint rouge écarlate, ses yeux s'animèrent et il fît un mouvement comme pour se précipiter sur le provocateur; mais aussitôt ses muscles se détendirent, et il se laissa aller en arrière. Puis grimaçant un sourire sinistre, il reprit avec une gaieté forcée :
— Si, en annonçant que vous vous croyez encore en Gascogne, monsieur l'officier, vous prétendez faire réloge de notre vin, j'accepte ce dire seulement comme une politesse d'homme bien né; mais que M. de Hautmont donne à son sommelier l'ordre de nous apporter d'un certain vin de Libourne dont il lui reste en cave quelques flacons, et vous ne regretterez pas celui que vous avez bu dans la Guvenne.
— De tout mon cœur, dit le baron en faisant signe au sommelier; je suis à vous, messieurs! Causons de vin et de bouteilles, morbleu! cela vaudra mieux que de nous échauffer à la politique et aux affaires de la cour.
Les voyageurs étaient des hommes trop expérimentés dans les choses de la vie, pour ne pas s'être aperçus de la préoccupation extraordinaire du chevalier de Sérignac. Après avoir pris le change avec une bonhomie apparente sur le sarcasme de Delapierre, il était devenu rêveur et taciturne, observant les convives en silence. Néanmoins, lorsque les valets eurent versé à la ronde le vin annoncé, tous trinquèrent poliment avec le maître du logis.
— Par la Messe! monsieur le baron, dit Lamotheville après avoir vidé son verre, voilà un nectar généreux! Il doit être aussi vieux que ce manoir, ou que vos titres de noblesse.
— Pour les titres de noblesse, j'en doute, répliqua M. de Hautmont en sauriant avec orgueil; il est de ces titres de famille, aujourd'hui presque illisibles, qui remontent au commencement de 1 "ère chrétienne, puisqu'ils portent la date '.Régnante Jesu Cliristo,
— J ai regret de détruire vos illusions, baron; mais cette formule n'indique pas une aussi ancienne origine. Elle était empl oyée a une époque où il y avait deux papes... C'est ce que l'on a appelé le grand schisme d'Occident, Cette antiquité néanmoins est fort respec-
LE CHATEAU d'aUVERGN'E, 83
table; et plus d'une maison, princière aujourd'hui, serait fort empêchée d'en fournir une pareille.
— Celle de Condé, sauf le respect dû au sang royal, ne saurait remonter plus haut.
Lamotheville sourit dédaigneusement à cette prétention du hobereau campagnard; mais il reprit sans colère :
— Tous en voulez furieusement (*), comme disent les raffinés, a M. le prince, à sa famille et à son parti! Je désire vous convertir, monsieur le baron, et dissiper vos préventions contre ce seigneur... Voyons, parlez avec franchise et sans passion; que lui reprochezvous^
— Laissons ce sujet, répondit le vieillard avec courtoisie; vous savez que je désire éviter toute espèce de mésintelligence avec vous!
— Je vous déclare appointé à l'avance, et je parle ici tant en mon nom qu'au nom de ces cavaliers, mes compagnons et mes amis... Expliquez-vous a cœur ouvert , monsieur de Hautmont, et ne nous laissez pas supposer que vous pourriez être de ces hommes envieux, critiquant sans motif leurs supérieurs spirituels ou temporels.
Il n'en fallait pas tant pour que le baron se crût dans l'impossibihté de reculer.
(*) Expression fort à la mode parmi les courtisans d'à lois; on allait jusqu'à dire furieusement doux.]
Sh LE CHATEAU d'aUVERGNE.
— Puisque vous m'y forcez, messieurs, dit-il avec rudesse, ne vous en prenez qu'a vous des écarts de ma langue... Si M. le prince, satisfait du haut rang où le ciel Ta placé et de la gloire acquise par sa valeur à Lens, àFribourg et à Rocroi, était resté fidèle serviteur du roi, j'eusse été le premier à admirer ses nobles qualités... je n'eusse parlé de lui qu'avec un profond respect. Mais depuis qu'il a fomenté les troubles dans lÉtat, depuis qu'il a osé faire la guerre au roi, son seigneur...
— Il ne fait pas la guerre au roi, mais au cardinal et aux créatures du cardinal qui veulent tenir le roi en servage; cette guerre, monsieur, est une ligne de bien public-^ dès que le roi sera délivré, le prince de Condé compte déposer l'épée.
— En attendant, il se bat contre les armées royales et contre M. de Turenne, repartit le baron avec véhémence; on dit qu'il s'alHe avec les Espagnols pour accabler la monarchie... Cela peut bien s'appeler bien public parmi vous autres courtisans; parmi nous autres, gens de village, cela s'appelle félonie et rébellion!... Messieurs, je vous disque le prince de Condé, tout grand qu'il est, nous cause plus de maux que n'en ont jamais causé les Espagnols eux-mêmes, ces indestructibles ennemis du nom français... Il a fait germer toutesles divisionset prêché la guerre civile; ilaarmé le frère contre le frère, l'ami contre Tami, le fils contre lo père... Dans un moment où l'exemple de
LE CHATEAU d'aUVERGîSE. 85
scandale et d'irréligion. Au lieu d'être pour la menue noblesse un modèle de vertus privées, il a souffert que le vice s'introduisît dans sa famille, parce que peutêtre le vice devait servir son ambition!
— A quelle circonstance voulez-vous faire allusion, monsieur? demanda Lamotheville en pâlissant.
— Je veux parler de celte indigne, de cette scandaleuse liaison de madame sa sœur, la duchesse de Longueville. avec le duc de Larochefoucauld; et je m'indigne de voir qu'il a fait son plus intime ami du galant de sa sœur.
— Il y a là une infâme calomnie, s'écria Delapierre d'une voix altérée en se levant, et je déclare...
— Paix! monsieur, paix, de grâce, interrompit le cornette avec autorité; l'honneur d une pruicesse du sang royal doit être à couvert d une pareille imputation, je pense!... Par la sembleu! continua-t-il avec amertume, on apprend d'étranges choses en voyage!.., et vous, monsieur de Hautmont, vous méritez bien le nom de réformateur quon vous donne dans ce pays. Mais revenons... Lors même que madame de Longueville (ce que je n'admets pas ) aurait eu part aux galanteries de ce temps, comment prétendriez-vous rendre M. le prince responsable des actions de sa sœur?
— N'est-il pas le chef de la famille puissante des Condé? N'a-t-il par sur tousses membres Tautorité de ivn rang, de sa gloire et des qualités que personne
ne lui conteste? Il est tout-puissant pour le mal, ne pouvait -il donc être tout- puissant pour le bien?
Lamotheville resta un moment sombre et muet.
— On a de singulières façons d'argumenter au village, reprit-il enfin avec une aigreur mal dissimulée; on nest pas si subtil à Tarmée ou à la cour... Eh bien! monsieur, je serais curieux de savoir comment vous appliquez chez vous ces principes austères? Tous avez le droit de haute et basse justice dans ce manoir et sur les terres qui en dépendent; êtes-vous bien sûr d'avoir réprimé toutes les trahisons, tous les scandales, tous les crimes qui ont pu s'y commettre seulement depuis quelques mois?... Ètes-vous sûr seulement que dans votre famille...
— Notre discussion, qui était d'abord politique et générale, prend un caractère de personnahlé, interrompit le baron, et par conséquent elle devient dangereuse; aussi, avec votre permission, nous en resterons là... Un mot, cependant, en réponse au doute que vous avez exprimé. Je sais être indulgent pour les fautes légères et je me suis toujours considéré comme le père, en même temps que le juge des habitants de cette baronnie; mais je le déclare ici devant Dieu, ajoula-t-il d'une voix forte et solennelle, si un crime était commis sur la terre où j'ai pouvoir, fût-ce par mon serviteur le plus fidèle, par mon ami le plus cher, ou par mon fils unique qui est là assis à ma droite.
dussé-je en mourir de douleur, je serais inexorable comme la justice divine!
A peine achevait-il ces mots qu'un cri perçant se fit entendre. Tous les convives tournèrent la lête et ils aperçurent la comtesse de Hautmont pâle et immobile à l'extrémité de la salle.
La comtesse de Hautmont était encore vêtue de ce costume sombre et enveloppée de ce voile de veuve qui lui donnaient un aspect si austère. La terreur était peinte sur son visage; elle tendait les mains vers le baron comme si elle eût voulu arrêter sur ses lèvres des paroles menaçantes. Deux valets quila précédaient avec des flambeaux s étaient arrêtés tout surpris dès qu'elle avait poussé ce cri déchirant.
A la vue d une dame qu'ils savaient être la bellefille du maître du logis, les étrangers se levèrent avec empressement. Plus prompt que tous, le baron accourut vers elle d un air inquiet :
— Qu'y a-t-il, ma fille? demanda-t-il; doù vient donc votre effroi^
Mais la co i.tesse était déjà parvenue à dominer son émotion. Elle s'efforça de sourire, et plaçant sa main blanche et froide comme du marbre dans celle du vieillard, elle répondit avec un calme affecté :
— Rien, ce n'est rien, monsieur... J'avais entendu dire qu'un dissentiment fâcheux s'était élevé entre vous et vos hôtes. Lorsque je suis entrée vous parUez avec une grande véhémence et j'ai craint...
8S LE CHATEAU d'aUVERGNE.
— Enfant.' dit le baron en Tentraînant doucement vers la place laissée vide près de Sérignac, vous savez qu'une conversation politique entre hommes de partis différents est toujours un peu bruyante... Votre présence eût empêché tout cela peut-être; mais vous vous êtes bien fait attendre aujourd'hui!
— Veuillez vous rasseoir, messieurs, continua-t-il plus gaiement; la comtesse n a pas droit à de longs compliments pour être venue ainsi au milieu du souper.
Les convives s inclinèrent profondément et obéirent à cette invitation.
Madame de Hautmont, après avoir répondu par une grave révérence à leur salut, s'assit elle-même k la place qui lui a.vait été réservée; mais son siège resta à quelque distance de la table, comme si elle eût dédaigné de prendre part a la joie de ce repas. Son regard incisif et sombre se promena lentement de Tun à l'autre des convives, et finit par s'arrêter sur Sérignac qui se trouvait à son côté. Soit par distraction, soit a dessein, le chevalier ne tournait pas les yeux Vers elle, et semblait à peine avoir remarqué son arrivée. Le baron, au contraire, s'était empressé de faire remplir l'assiette destinée à sa belle-fille des mets les plus délicats; mais lorsqu'il l'invita à manger, elle se recula avec dégoût.
— Non, non, monsieur, dit-elle avec abattement; aucune nourriture n'cipprochera de mes lèvres, Je suis
descendue sur vos sollicitations pour faire honneur à ces étrangers; ne me demandez pas davantage, je vous en supplie.
Cependant une espèce de gêne régnait parmi les convives; la présence de cette femme pâle, rigide, mystérieuse dans ses actions et dans ses paroles, les glaçait malgré eux. Le baron s'aperçut de cette impression et il essaya de l'effacer. Il annonça que sa belle-fille serait désolée si sa présence empêchait les hôtes deHautmont de se livrer sans réserve a la bonne chère et à la joie. Il ordonna qu'on remplit les verres et il proposa de boire à une paix prochaine , toste ambigu qui, dans ses idées, devait rallier toutes les opinions.
Pendant que M. de Hautmont était occupé exclusivement de ces devoirs hospitaliers, la comtesse se pencha vers le chevalier et lui dit d une voix pénétrante :
— Sérignac, pendant toute cette journée j ai cherché inutilement à vous voir; vous évitez ma présence! Serait-ce donc que le repentir a touché votre cœur et que vous commencez a comprendre?...
— J'étais a la chasse, madame, répliqua froidement le chevalier sans la regarder; vous ne savez donc pas l'événement?
— De quel événement voulez-vous parler?
— Mon nouveau faucon a dérobé ses sonnettes; un oiseau superbe, sur lequel j'avais établi de grosses
gageures! Il était mal dressé... venlre-de-loup! J'ai regret de n'avoir pas tué entièrement le coquin de fauconnier qui m'a trompé a ce point!
— Je viens de panser moi-même les blessures de ce malheureux, dit la comtesse lentement; Sérignac, chaque jour les inimitiés s'accumulent de plus en plus autour de vous... Tout le monde vous hait et vous craint; votre père seul ignore encore...
— Savez-vous, ma charmante, interrompit le chevalier d'un ton dégagé, que vous avez vraiment tort de vous obstiner à porter ces vilains habits de veuve? Ces cavaliers vous auraient su gré si vous vous étiez mise un peu plus en frais de toilette pour eux; vous êtes encore jolie et, peut-être, n'avez- vous jamais eu occasion de faire d'aussi hautes conquêtes que celles de certains personnages réunis à cette table!
Ces paroles présentaient sans doute un sens particulier à madame de Hautmont, car, en les écoutant, elle parut sur le point de tomber en faiblesse.
— Sérignac, murmura-t-elle, vous êtes impitoyable pour moi, je ne veux pas l'être pour vous... Plus le momentapproche, plus ma vengeance m épouvante, à cause de ce noble vieillard dont le cœur sera broyé dans ce terrible conflit! Consentez à cette expiation que j'ai exigée de vous, et je n'écouterai plus les voix impérieuses qui me reprochent mon indigne faiblesse. . . Parlez; demain il sera trop tard... Dieu vous laisse seulement quelques heures pour vous repentir!
Sa voix était humble et suppliante; ses yeux noirs étaient humides de larmes; le jeune gentilhomme haussa les épaules.
— La divertissante dame que vous êtes, ma trèschère et très-honorée sœur! dit-il en souriant, et sans craindre d'être entendu; quand vous avez abusé des sermons, vous variez agréablement vos discours avec des menaces; vous me poursuivez des uns et des autres du matin au soir. Pour Dieu, quittez donc cet air lugubre qui vous enlaidit; vous ne pourriez rien contre moi sans vous perdre vous-même. Le bonhomme (il désignait son père par un geste imperceptible) ne prendrait pas si mal 1 événement dont il s'agit dès que je lui aurais conté l'histoire à ma guise! Tout cela n'est que fureurs ridicules et paroles vaines. Ainsi donc, croyez-moi, vivons en paix, et souffrez que je boive au retour prochain de votre joyeuse humeur!
Il prit son verre, s'inclina avec udc pohtesse railleuse, et but d'un trait.
Aucune tragédienne ne pourrait rendre l'expression effrayante qui se peignit sur les traits de la comtesse. Tout ce que le désespoir, la rage et le désir de la vengeance ont de plus poignant, de plus redoutable, se refléta dans sa prunelle ardente; cependant elle resta silencieuse, et se rejeta en arrière pour cacher les ravages que ce court entretien avait faits sur sa physionom ie.
Tout à coup le chevalier, jusque-là si froid et si
railleur, parut s animer à son tour; il regardait avec une fixité singulière une personne qui venait de se glisser derrière Lamotheville et qui lui parlait a voix basse. Bien que cette personne fût un peu dans lombre, madame de HauLmont devina la petite Fanchette, la fille du bailli. Elle ne douta plus quand Sérignac, oubliant sans doute kqui il parlait, laissa échapper ces paroles avec dépit :
— Elle connaît ce prétendu Lamotheville; elle cause déjà familièrement avec lui... Vrai Dieu! si je le croyais...
Il s'interrompit en voyant la comtesse qui Técoutait dun air farouche; il fit un mouvement d'impatience; mais sans songer à elle davantage, il se remit à observer avec attention le groupe établi à quelques pas de lui.
C'était en effet la jolie Fanchette qui venait d'entrer dans la salle; après avoir dit quelques mots à son père, et fcalué d un sourire son fiancé Jean-Louis qui était devenu tout à coup rouge comme une cerise mûre, elle se glissa derrière les convives. Lamotheville causait à voix basse avec Delapierre, lorsqu'il se sentit doucement tiré par la manche.
— Au diable! que me veut-on? dit-il en se retournant brusquement.
— C'est moi, mon bon seigneur, murmura la jeune fille avec timidité.
— Vive Dieu! c'est notre ange auvergnat! reprit
LE CHATEAU d'auvergxe. 93
l'officier dont le visage se rasséréna tout à coup; eh bien! qu attendez-vous de moi; ma belle enfant?
— Je suis venue vous rappeler certaine promesse. .s Le moment est bien choisi... Tenez, ajouta-t-elle en se penchant gracieusement sur son épaule et en désignant de l'extrémité de son doigt effilé maître Canolle qui achevait son souper avec une dignité toute magistrale, ce bailli en robe noire et en rabat, c'est mon père.
— Ah! vraiment... je m'étonne qu'un pareil ours montagnard soit le père d'une si fine gazelle.
Mais Fanchette était disposée à ne tenir aucun compte des sarcasmes de son protecteur, ou peutêtre ne comprit-elle pas.
— Et puis, continua-t-elle avec volubilité en faisant décrire, au petit doigt rosé, un court arc de cercle, ce jeune galant qui se cache la figure dans un verre de vin, c'est Jean-Louis; n'est-ce pas qu'il est bien beau?... Ah! mon Dieu, ajouta-t-elle en se rejetant en arrière avec une petite mine charmante, pourvu que je n'aille pas pleurer de le revoir comme ça!
— Gardez-vous-en bien, mon enfant, ditLamotheville avec un sang- froid merveilleux, et dites-moi plutôt...
— 11 y a encore monseigneur le baron qui est assis près du foyer, reprit Fanchette suivant son idée avec opiniâtreté; les voila tous réunis... vous voyez donc bien que l'occasion est favorable.
— Eh! pourquoi donc?
— Il Ta oublié! dit la fille du bailli d'un ton boudeur; je m en doutais! c est pour cela que je suis venue.
Elle ajouta en se penchant à son oreille :
— Et le mariage... le mariage avec Jean-Louis?
— C'est pardieu vrai, et il faut que je répare mon défaut de mémoire, dit Lamothevilleen riant : parlez de maris aux jeunes filles, et vous verrez que vos paroles ne tomberont pas dans l'eau.
Puis, élevant la voix, il dit au maître du logis avec beaucoup de grâce :
— Je veux vous prouver, monsieur le baron, que je ne vous garde pas rancune pour votre sévérité de tout k l'heure. Je réclame une faveur de votre courtoisie en vous priant d'acquitter la dette de reconnaissance que mes compagnons et moi nous avons contractée ici.
Tout le monde fit silence. Le baron se redressa avec empressement.
— De quoi s'agit-il, monsieur? Je suis à vos ordres.
— Voici, continua le cornette, en s'effaçant de manière à laisser voir la fille du bailli toute rouge et toute confuse : avant de quitter ce château hospitalier, je voudrais assurer le bonheur de cette jolie enfant et la marier, si monsieur son père y consent toutefois, avec un galant quelle aimerait.
Cette proposition étrange excita l'étonnement des uns, l'hilarité des autres.
— Marier ma fille! s'écria le bailli qui ébouriffa sa perruque en sautant sur son siège.
LE CHATE4U D'aUVERGNE. 95
— Marier Fanchette! répéta Jean-Louis avec un accent lamentable.
Une voix fière et dure partit du haut bout de la salle :
— Monsieur, s'écria impétueusement Sérignac, vous oubliez où vous êtes... De quel droit venez-vous vous immiscer?...
— Je vais vous dire de quel droit je me môle de tout ceci, chevalier, répliqua Lamotheville sans s'émouvoir. Mademoiselle Fanchette Canelle... Canalle... ou quel que soit son nom, nous a rendu service, à ces messieurs et à moi; nous avons même quelques raisons de croire qu elle nous a sauvé la vie. Je prétends lui prouver que nous ne sommes pas des ingrats, et je contribuerai à sa dot pour mille pistoles; cette somme lui sera remise avant mon départ.
— Mille pistoles!
— Par la croix -Dieu, monsieur le cornette, voilà une somme bien forte pour Tescarcelle d'un simple officier!
— On fait des économies dans le service du roi, répondit Lamotheville d'un air railleur; mais ce n'est pas tout. Si, comme je l'espère, le mari de cette chère enfant est un certain garçon lettré dont on m'a parlé, je le recommanderai à des personnes qui lui procureront un poste avantageux dans les domaines de M. le prince, à Chantilly ou ailleurs; j'ai des amis dans la maison de Condé.et je suis sûr que les jeunes époux ne se plaindront pas du chanî2;ement.
96 LE CHATEAU d'auverg>'e,
— Tout le monde écoutait d"un air stupéfait.
— Voici une générosité royale pour un modeste service, reprit le baron; eh bien, M. de Lamotheville, je ne m oppposerai pas a ce mariage, puisque vous la désirez... Il ne nous manque plus que de connaître le prétendu.
— C'est Jean-Louis, s écria Fanchette incapable de se contenir plus long-temps.
Et elle se cacha le visage dans son tablier.
— Que Jean-Louis s'approche donc et qu'il nous dise s'il accepte les brillantes propositions de notre hôte : approchez aussi, maître CanoUe, et voyez si vous avez quelque objection à élever contre ces projets.
Jean-Louis et le bailli s'avancèrent vers l'extrémité de la table, mais leurs contenances formaient un frappant contraste. Canolle marchait en silence d'un air roide et lourd comme un massier suivi des quatre facultés. Jean-Louis, au contraire, semblait frappé d'aliénation mentale. Le pauvre garçon, en entendant parler d'un mariage pour Fanchette et énumérer les magnifiques avantages de la dot, n'avait pu croire qu'il fût le mortel prédestiné; il s'était mis à pleurer dans sa serviette en maudissant le sort. Mais lorsqu'il eut la certitude de son bonheur, il fit un bond qui eût renversé la table, si elle n'eût pas été scellée dans les dalles; puis il s'élança vers son seigneur, en riant et en pleurant tout à la fois.
— Ah! quel bonheur! Quelle gloire! criait-il d'une
voix étouffée; Cap de-Saint-Martial! que je suis content... Épouser FanchettelÊtre chez un prince... Mille pistoles... Ah! Fanchelte! ah! bailh! ah! monseigneur!
Cependant, arrivé près du baron, il s'arrêta tou t à coup; les couleurs brillantes de ses joues s'effacèrent; il resta la bouche béante et lés bras tendus comme pétrifié. Il venait de voir le regard du terrible Sérignac, un regard dur et menaçant, fixé sur lui. La voix lui manqua et il se mit à trembler.
— As-tu fait toutes tes réflexions? lui demanda rudement le chevalier, sans cesser de le fasciner des yeux; es-tu décidé à épouser la fille du bailli?
— Oui... non, balbutia le pauvre diable, qui de frayeur pensa tomber à la renverse.
Heureusement pour le malencontreux prétendu , deux personnes avaient remarqué l'intimidation que Sérignac exerçait sur lui; c'étaient la comtesse deHautmont et Lamotheville.
— Monsieur le chevaher, dit le cornette à demivoix, d un ton railleur, le gibier qu'un chasseur a manqué appartient de droit au chasseur plus heureux qui lui succède; vous êtes hors de cause. Il faut vous résigner à voir s'échapper ce bel oiseau, sans même arracher une plume de son aile; votre honneur et votre loyauté de gentilhomme vous en font un devoir.
Sérignac semblait prêt à répondre brutalement, mais il se contint et salua d'un air hautain. Pendant ce temps la comtesse parlait au baron avec véhémence.
98 LE CHATEAU d'aL'VERGNE.
— Il suffit, madame, dit le vieillard tout en jetant un regard oblique sur le chevalier; personne autre que le bailli et moi n a le droit de s'opposer à ce mariage. En ma qualité de seigneur de ce fief, je donne congé à ces deux jeunes gens, nés tous les deux sur ma baronnie, d'agir comme ils en auront la volonté... Il ne reste donc plus qu'à connaître l'opinion de maître Canolle sur tout ceci.
Le bailli se posa carrément devant le baron, s'inclina, toussa et commença avec emphase : — Monsieur! Justinien, au t'iire de Justis^ nupliis.,.
— En voilà assez, bailli, interrompit M. de Hautmont en souriant; il ne s'agit pas de faire un discours d'audience solennelle! réservez votre éloquence pour demain... Je vois à votre air que ce projet d'union ne vous déplaît pas; ainsi donc, embrassez vos enfants... Dès ce moment ils peuvent se considérer comme fiancés.
Le digne bailli croyait de sa dignité de citer au moins une douzaine de lois romaines dans une circonstance aussi grave que celle-ci; mais il n'en eut pas le temps. Fanchette d'un côté, Jean-Louis de l'autre, se jetèrent sur lui avec des transports tels qu'il eut assez à faire pendant plusieurs minutes, de protéger ses joues, sa perruque et son rabat contre ces embrassades furieuses; le bonhomme n'en sortit qu'à moitié étouffé et par conséquent tout à fait hors d'état de commencer un discours de longue haleine. Les lèvres des jeunes
gens s'étaient peut-être bien rencontrées une ou deux fois sur la joue paternelle, mais comme ni l'un ni l'autre n'y mettaient de malice, nous ne citons le fait que pour mémoire.
Ces transports naïfs réjouissaient fort la plupart des assistants; en revanche, ils mettaient au supplice l'orgueilleux Sérignac. 11 s'était levé, et promenait autour de lui un regard irrité.
— C'est un coup monté! dit-il d'une voix sourde; on vient me braver jusqu'ici, dans la maison de mou père... Mais je ne souffrirai pas, si puissant que l'on soit...
— Paix! monsieur, interrompit le vieillard sévèrement, ne m'obligez pas à rechercher les motifs que vous auriez d'intervenir dans ces arrangements.
Le jeune gentilhomme repoussa son siège avec violence,
— Eh bien!... je serai vengé, s'écria-t-il en adressant à Lamotheville et à ses compagnons un signe de défi.
Et il quitta la salle sur-le-champ; la comtesse souriait d'un air sinistre en le voyant s éloigner.
Les voyageurs ne firent pas grande attention à cette menace, et le baron, qui causait en ce moment avec les deux futurs époux, ne l'entendit pas. Bientôt chacun reprit son siège, et le souper continua.
Cependant, malgré tous les efforts de M. de Hautmont, la conversation se traîna languissante jusqu'à la
ÎOO LE CHATEAU d' AUVERGNE.
fin du repas. La comtesse, retirée en arrière, dans Tombre, n y prenait aucune part. Le étrangers euxmêmes, faute de sujets qui fussent de nature à les intéresser vivement, semblaient assez disposés à la taciturnité; d'ailleurs, la plupart commençaient à éprouver cette torpeur, cet engourdissement qui s'empare volontiers des hommes les plus polis a la suite d'une longue fatigue et d'un bon repas. Plusieurs chancelaient déjà sur leur siège et luttaient avec peine contre le sommeil. Le seul groupe qui présentât quelque animation était celui où se trouvait le gros bailli Canolle. On avait fait une petite place kFanchetle à côté de lui; comme on peut le croire, la jeune fille ne mangeait pas, mais, par-dessus Tépaule de son père, elle adressait à Jean-Louis des questions continuelles, babillage peu récréatif pour le pauvre légiste. Cependant 1 amoureux ne paraissait plus aussi heureux et aussi fier qu il Tétait d'abord d épouser Fanchette; il la regardait bien encore par moments avec une sorte d'extase, mais tout 'a coup il frissonnait et il tournait la tête vers la porte de la salle. Il ne parlait qu'à demi-voix, comme s'il eût craint d'ê-tre entendu; souventses paroles avaient un caractère d'incohérence tel que la petite ne se gênait pas pour lui rire au nez d'une façon passablement impertinente.
Le souper s'acheva enfin et le baron donna le signal de la retraite.
— .Je crois, messieurs, dit-il en se levant, qu'il y
aurait de la cruauté à vous faire tenir table plus longtemps; je vois à vos mines que vous désirez un bon lit plus que toute autre chose; je ne vous forcerai donc pas à prolonger cette soirée le verre à la main... Mes gens vont vous conduire aux chambres qui vous ont été préparées. Je dois cependant vous prévenir qu'un de mes palefreniers, homme expert dans le maniement des chevaux , a examiné vos montures; il a déclaré que malgré les doubles rations d'avoine et de litières, les pauvres bêtes ne seront pas en état de continuer le voyage demain.
— C'est un fâcheux contre-temps! dit Lamotheville d'un air contrarié, nous n'avons pas une minute à perdre pour nous rendre à... Mais vous nous aviez fait espérer, monsieur le baron, que vous pourriez nous procurer des chevaux frais.
— Un peu de patience! mon gentilhomme... Il ny a ici que deux chevaux capables de faire une longue route, celui de mon fils et le mien, ils sont k votre disposition. Mon voisin le comte de Laroque entretient dans son écurie trois chevaux de bonne race; j ai envoyé un de mes laquais avec une lettre pressante a Laroque pour engager le comte à me les vendre. Deux ou trois de vos anciennes bêtes seront assez bien remises demain pour vous porter jusqu'à une ville quelconque où vous pourrez remonter complètement votre train. Il y a surtout un cheval noir dont je fais compliment à son propriétaire; Pierre, mon palefrenier,
i.r. cil TEAU D'AtvrnoE. t. i. T
102 LE CHITEAU d'aUVERGNE.
en était dans radrairation... Mais pour en revenir k mon sujet, il vous sera facile, grâce aux chevaux frais, de vous remettre en route, et vous me laisserez les anciens, vaille que vaille, en échange de ceux que vous emmènerez. Malheureusement, les bêtes de M. de Laroque ne pourront probablement être ici que dans la matinée, ce qui vous forcera de rester assez tard au château.
— Pourvu que les chevaux soient bons, nous rattra* perons facilement le temps perdu, dit Lamotheville; et je vous prie de recevoir nos remerchnents, monsieur le baron, pour les soins particuliers que vous prenez de nos intérêts.
Pendant ce dialogue, les domestiques avaient desservi la table et remettaient tout en ordre dans la salle. Ceux des convives qui n'habitaient pas le château vinrent saluer le baron et la comtesse, avant de retourner au village. Parmi ceux-là se trouvaient Canolle et sa fille.
— N oubliez pas, bailh, dit M. de Hautmontd unton grave, que c'est demain jour d'audience, et que l'on nous annonce une affaire importante... et vous, petite, conîinua-t-il en pinçant légèrement le menton de Fanchette, ne soyez pas trop contente de quitter bientôt les terres de Hautmont, où je mettrai tous vos amoureux a vos trousses.
— Oui-dà, monseigneur, répliqua la jeune fille d'un air résolu, je crois que, dans ce cas, j'aurais à remer-
cier Dieu et ma sainte patronne de m'avoir donné de bonnes jambes; car ce pauvre Jean-Louis ne serait guère en état de me défendre... il est si poltronl si poltron!
— Fanchetteî dit le galant, blessé dans sa dignité.
— - Pas de querelles encore, mes enfants. Vous aurez assez de temps pour cela. . . Allons, bonsoir, Fanchette. Dieu vous garde, bailli; il est temps de se retirer.
CanoUe et sa fille s'inclinèrent profondément. Ils voulurent aussi prendre congé de Lamotheville, qui avait été l'instrument de leur bonheur; mais lorsqu'ils s'approchèrent de lui, il s'entretenait avec ses compagnons d'un air animé; il ne répondit que par un signe distrait à leurs salutations. Ils remirent donc au lendemain de lui exprimer convenablement leur gratitude; et ils remontèrent la galerie, où se pressait en ce moment une foule affairée. Jean-Louis venait a deux pas derrière eux, marchant sur ses pointes et regardant à droite et à gauche, à la manière d'un chat qui médite un méchant tour. Lorsqu'ils furent près delà porte, il s'arma de courage, s'élança vers Fanchette et lui appliqua un gros baiser avant qu'elle eût pu s'en défendre. Puis il revint toujours courant vers le baron, non sans regarder derrière lui, comme si, après cet acte de haute témérité, il s'attendait à quelque châtiment terrible.
Cependant le majordome s'avança vers le seigneur de Hautmont et lui dit quelques mois k roreille.
104 LE CilATEAU d'aL'VERG?{E.
— Pour rien au monde, répliqua le baron tout haut, je ne voudrais manquer à la pieuse règle établie de lemps immémorial dans la maison de mes pères... Faites entrer nos gens; si ces cavaliers sont trop fatigués ou trop impies pour je soindreà nous, ils sont les maîtres de se retirer.
Le majordome alla parler aux valets épars dans la salle, au bout dun instant ils se rapprochèrent en silence de la cheminée. En même temps, par toutes les issues de la galerie, on vit entrer des hommes, des femmes, des enfants, en costumes simples et même grossiers : G étaient tous les domestique hauts et bas du château; la salle en était presque remplie.
Alors seulement les étrangers, qui semblaient tenir conseil entre eux avant de se séparer, remarquèrent ces personnages nouveaux arrivant en si grand nombre et d'un air recueilli.
— Messieurs, dit le baron avec simplicité, l'usage de ce château est que chaque soir, à Iheure du repos, tous ses habitants se réunissent pour faire la prière en commun... Nos hôtes ne peuvent être astreints à cet usage; cependant, si vous êtes chrétiens, je vous invite à vous joindre à nous.
Les voyageurs se regardèrent avec surprise et hésitèrent à répondre,
— Monsieur le baron, dit enfin Lamotheville, nous avons pris part aux fêles de ce manoir, nous devons prendre part aux actes religieux qui s y accomplissent.
Nous sommes chrétiens et pécheurs; aussi, moi du moins, je vais me joindre à vous.
Sans répondre autrement, le baron lui désigna du doigt la dalle nue, en face d'un crucifix de bois, grossièrement sculpté, qui était suspendu entre deux fenêtres. Lui-même s'agenouilla dévotement à quelques pas; la comtesse de Hautmont se plaça en silence entre eux d'eux. Les gens de la maison se groupèrent çà et là, comme au hasard; en un moment cette foule nombreuse se trouva dans l'humble posture de la prière.
Les étrangers furent les derniers à imiter ce pieux exemple; mais la vue de Lamotheville prosterné les décida, tous fléchirent le genou, et si quelqu'un de ces courtisans blasés et corrompus murmura contre cet usage, ce fut mentalement et sans causer de scandale.
Cette scène, où tous les âges, toutes les conditions étaient confondus, où des personnages de la plus haute distinction étaient agenouillés à côté des plus humbles domestiques, avait un caractère de solennité patriarcale. La vaste salle était mal éclairée, remplie d'angles obscurs; un silence religieux s'y était établi tout a coup. Alors, le vieux baron, découvrant sa têfe vénérable, commença à réciter d'une voix chevrotante l'ofBce du soir. Celte voix faible se prolongeait dans Timmensité de la galerie, semblable au murmure sourd et lointain d'une fontaine; puis tout a coup l'assemblée entière lui répondait, et alors on entendait les voix gravesdes hommes, les voix fraîches des jeunes
filles, les voix douces et pénétrantes des mères, se mêlant, s'harmonisant, pour monter, comme une plainte mélancolique, vers le Tout-Puissant.
Néanmoins, en ce moment où il semblait que toute pensée dût appartenir à Dieu, les passions humaines veillaient encore. Pendant que toute l'assemblée récitait à la fois un verset de psaume, la comtesse de Hautmont se pencha vers Lamotheville et lui dit d'une voix étouffée :
— Monsieur, une femme bien malheureuse et qui, dans son désespoir, ne trouve aucun appui, vous demanderait quelques minutes d'entretien, ce soir, un quart d'heure après la retraite... Un domestique viendrait vous prendre, et vous vous feriez accompagner de celui de vos amis que vous choisiriez.
— Je serai à vos ordres, madame, répliqua Lamotheville.
La prière ne fut pas longue et sans doute le baron l'abrégea en faveur de ses hôtes, dont il ne supposait pas la piété à lepreuve d'une longue séance, à genoux sur des pierres raboteuses. Enfin le signe de la croix annonça la fin de l'office, et tout le monde se leva à grand bruit pour se retirer. Le bon vieux baron eut besoin du secours de la comtesse et de Jacques pour se remettre sur ses pieds; cependant son visage éfait gai et ouvert lorsqu'il se tourna vers ses hôtes.
— Vous nêtes pas des huguenots, messieurs, dit-il en souriant; je n'en suis que plus heureux de vous
LE CIIATEAI] 1;'aUVERGNE. 107
iU'oir reçus sous mon (oit>.. ol maintenant allez goùler un peu de repos, vous devez en avoir besoin!... Dormez en paix, je prendrai soin que rien ne vous manque jusqu'à votre départ... Holà! vous autres, dit-il en s'adressant aux valets, des flambeaux! et conduisez ces messieurs à leurs chambres... ou plutôt précédeznous, je m'en vais les conduire moi-même; c'est mon devoir de maître du logis.
Il se mit en marche vers l'extrémité de la galerie, après que les étrangers eurent salué respectueusement la comtesse; Lamptheville échangea avec elle un regard d'intelligence et suivit ses compagnons.
Bientôt cette immense salle, si pleine tout à l'heure de tumulte et de bruit, redevint calme et silencieuse. Quelques bougies oubliées brûlaient ça et là, mais no pouvaient chasser l'obscurité oh elle était plongée. La comtesse de Hautmont, seule, était restée ensevelie dans ses méditations. Une autre personne pourtant se trouvait encore dans la salle; c'était Jean-Louis qui n'osait faire un pas de crainte de se trouver face à face avec l'impitoyable Sérignac.
Enfin cependant le silence et l obscurité parurent lui inspirer un sentiment de frayeur qui balançait le premier et il se décida à se retirer; mais le malheureux tombait de Carybde en Scylla, car au moment où il allait franchir la porte quelqu'un le heurta brusquement dans l'obscurité : c'était Sérignac.
Jean-Louis se crut perdu et ses jambes fléchirent
108 LE CHATEAU D*AtJVERGNE.
SOUS lui. Il ne douta plus du sort qui l'attendait lorsque le chevalier, posant une main sur son épaule, lui dit d'une voix dure :
— Mon père et le père de Fanchette ont donné leur consentement; moi, je n'ai pas donné le mien; t'en souviens-tu?
— Monseigneur.... grâce..- je ne le ferai plus! balbutia le pauvre diable qui perdait la tête.
— Écoute, reprit Sérignac brusquement, je puis te permettre d'épouser Fanchette et d aller avec elle partout où tu jugeras à propos de l'emmener, mais à une condition?
— Laquelle, monsieur le chevaher? Oh! parlez, parlez vite...
— Vois-tu cette lettre? reprit Sérignac en lui montrant un papier soigneusement fermé et scellé du sceau de la famille; il faut que tu la portes sur-le-champ a Riom. .. Je ne puis me fier à personne dans ce château, d'ailleurs tu es robuste, tu connais parfaitement les chemins; c'est toi que je veux charger de cette mission. Il faut que tu sois à Riom à la pointe du jour. Aussitôt que tu seras arrivé, tu iras chez le gouverneur de la ville, et tu lui remettras cette lettre; a Tinstant même, quand tu devrais passer sur le ventre à tous ses laquais... Il y va du plus haut intérêt! Obéis avec zèle et je consentirai a ne pas exécuter les menaces que je t'ai faites, si tu épousais Fanchette!
— Vous ne m* tueriez pas, vous ne me coupe-
LE CHATEAU d'aDVERGNE. ÎOi)
riez pas les oreilles? J'irais bien, monsieur, mais...
— Eh bien?
— Il fait si noir!
— Qu'importe?
— Il fait si froid!
— Qu'importe?
— Les chemins sont mauvais et dangereux!
— Qu'importe, encore une fois? aimes-tu mieux que je t'enlève Fanchette et que je te brise les os?...
— Eh bien! donnez, monsieur! dit le pauvre garçon dans un beau transport de courage; je pars, je réussirai... Que Dieu me protège!
Et il sortit précipitamment, craignant peut-être que la réflexion ne lui fît manquer cette occasion unique de se réconcilier avec ce terrible gentilhomme.
Sérignac le suivit des yeux d'un air rêveur; tout a coup une voix lugubre se fit entendre près de lui ;
— Chevalier de Sérignac, dit madame de Hautmont, est-ce encore à un crime que vous employez cet homme faible et timide?
Sérignac la regarda d'un air impatient :
— Peut-être! dit-il; mais crime ou non, ce que je viens de faire aura un retentissement immense.
~ Je ne vous laisserai peut-être pas le temps d'accomplir votre œuvre! dit la comtesse en passant, lentement devant lui; la journée de demain verra sans doute de grands événements dans ce manoir!
liO LE CiîATEAU (j'aUVEUGNE.
Et elle disparut comme un fantôme sans que le bruit de ses pas éveillât aucun écho.
Les hôtes du château de Haut mont furent répartis dans deux chambres différentes. Le majordome introduisit quatre à cinq d'entre eux, au nombre desquels se trouvait le capitaine Saint-llippolyte, dans une pièce réservée aux hôtes ordinaires; mais le baron soupçonnant, malgré les apparences, que Lamotheville, Delapierre et Yalentin étaient d un rang supérieur a celui des autres voyageurs, voulut les conduire lui-même à la chambre d honneur, ainsi qu'un gentilhomme désigné par eux. Cette chambre vaste et triste, tendue en tapisseries de haute-lice, garnie de meubles grossiers, contenait seulement deux lils à ciels pour ces quatre personnes; mais, à cette époque reculée, le fait de coucher en compagnie n'entrahiait aucune idée d'inconvenance; le gentilhomme le plus délicat dormaft sans scrupule sous les mêmes courtines que son laquais, surtout en voyage. Les lits avaient alors, il est vrai, des dimensions tout à fait gigantesques. Il était de ces couches où, non-seulement deux, mais six personnes pou vaient reposer sans s'incommoder le moins du monde; et celles du château de Hautmont, disons-le en pas-
LE cuAfFAU d'Auvergne. 111
$ant, ne le cédaient en rien aux plus amples de la pro- \'ince d'Auvergne.
Quelques préparatifs avaient été faits pour procurer aux voyageurs tout le bien-être possible. Un grand feu brillait dans la massive cheminée; sur un lourd guéridon placé entre les lits, étaient deux hanaps remplis du meilleur vin que put fournir le château, et plusieurs gobelets. Enfin on avait poussé la prévoyance jusqu'à disposer sur un meuble, un jambon, du fromage du pays et un pain énorme, pour le cas où les étrangers se sentiraient quelque appétit pendant la nuit.
Chacune de ces minutieuses précautions indiquait alors quel degré d'importance un maître de maison accordait à ses hôtes, et le baron s'assura d'un coup dœil qu'aucune d'elles n'avait été oubliée; puis, faisant signe aux laquais d'allumer les flambeaux qui se trouvaient sur une table, il prit congé des étrangers de la façon la plus cordiale. Les valets voulurent rester pour aider les voyageurs à se déshabiller; mais Lamotheville leur annonça d'un air distrait que leurs services étaient inutiles, et ils sortirent aussitôt.
Ce personnage s'était jeté sur un siège devant le feu; il semblait morne, abattu comme un acteur qui vient déjouer un rôle difficile, et il tomba dans une profonde rêverie. Dès qu'ils se trouvèrent seuls avec lui, ses compagnons perdirent l'air familier avec lequel ils lui parlaient en public; ils se découvrirent respectueusement,
112 LE CHA.TEAU d'aUVERGNE.
puis ils se retirèrent a Textrémité de la pièce, afin de ne pas gêner sa mélancolie.
Le jeune homme si frêle et si pâle, que Ion appelait Valentin, était en ce moment a bout de force et de courage; appuyé contre le dossier d'un fauteuil, il luttait péniblement contre le sommeil. Cependant ni son père, ne lui nesongeaient k se coucher; Delapierre lui-même restait debout, malgré les violentes douleurs de goutte qu'il ressentait; les souffrances de son fils et les siennes l'occupaient moins que la sombre méditation à laquelle était en proie le mystérieux Lamotheville. Quantau gentilhomme choisi pour être leur compagnon de lit, il sondait, avecle pommeau de son épée, les tapisseries et les dalles. Après setre assuré qu'elles ne recelaient ni trappes niportessecrètes,il tourna son attention vers Tunique porte de la chambre, et se mit en devoir de la verrouiller en dedans avec le manche de son poignard. Au bruit qu'il fit Lamotheville tressaillit et se leva.
— Laissez, laissez, monsieur de Rochefort, dit-il à demi-voix, j'ai encore une visite à faire avant de me livrer au repos... D'ailleurs, on peut oublier de fermer les portes dans cette maison hospitalière; je me crois aussi en sûreté que si j'étais à Saint-Maur, entouré de mes gardes et de mes gentilshommes.
— Cependant, monsieur le prince, si l'on soupçonnait ici le haut rang de Votre Altesse...
— On m'y ferait peut-être un accueil moins cordial,
LE CHAT (AU d'aUVERGNE. 113
interrompit le soi-disant cornette avec amertume; jai appris d'étranges clioses depuis quelques heures, et je commence à penser que beaucoup de gens peuvent ne pas me voir sous un beau jour... Ne m a-t-on pas traité de rebelle et de traître?
A ce souvenir, son front se crispa; mais il se remit aussitôt.
— Couchez-vous, monsieur de Rochefort, reprit-il d un air noble, je n'aurai pas besoin de vos servicesce soir; et si vous tenez absolument à vous rendre utile, aidez ce pauvre enfant, M. le prince de Marsillac,àse déshabiller. 11 s est bien fatigué pour ma cause; il peut être assuré d'avoir en moi désormais et à toujours un ami reconnaissant.
— Le jeune homme se redressa par un mouvement convulsif; ses joues se couvrirent d'un léger incarnat, un sourire effleura ses lèvres.
— Monsieur le prince, répondit-il avec orgueil, pour de telles paroles sorties de votre auguste bouche, j'eusse risqué mille fois ma vie.
Et il tomba épuisé dans le fauteuil.
— Il sera brave et généreux comme son père, dit le personnage majestueux, en souriant a son tour.
Puis, se tournant vers Delapierre, qui restait silencieux et les yeux baissés :
— Vous, monsieur de la Rochefoucauld, continuat-il, vous partagerez mon lit; mais, auparavant, j'ai à requérir de votre complaisance que vous m'accompa-
iUi LE CHATEAU 1)\\UVERGNE.
gniez chez la comtesse de Hautmont... En attendant quon vienne nous chercher, prenez place auprès du feu; votre goutte demande de grands ménagements.
Ces paroles pleines de bonté semblèrent calmer un peu l'anxiété de monsieur de la Rochefoucauld. Pendant que son fils et Rochefort passaient derrière les rideaux pour se déshabiller, il vint s'asseoir timidement à côté du prince de Coudé, qui était déjà retombé dans ses rêveries.
C'était, en effet, et peut-être le lecteur Ta deviné depuis longtemps déjà, Louis de Bourbon, prince de Condé, qui portait le faux nom et le faux titre de cornette de Lamotheville. En apprenant les dissensions qui avaient éclaté entre les ducs de Nemours et de Beaufort, à Orléans, il avait quitté furtivement son gouvernement de Guyenne pour se rendre à Lorris, où se trouvait alors l'armée des princes. Obligé de traverser une partie de France où le pouvoir royal était seul reconnu, il s'était décidé à voyager incognito avec une petite troupe de fidèles. Outre le duc delà Rochefoucauld, le jeune prince de Marsillac et le comte de Kochefort, cette troupe se composait de Chavagnac, capitainedesgardes de Son Altesse, du comte Guitaut, de Gourville, et enfin deBercenet, capitaine des gardes de monsieur de la Rochefoucauld; tous avaient changé de nom, comme nous l'avons dit, et ils s'étaient mis à la suite du capitaine Saint-Hippolyte pour profiter du passe-port que ce gentilhomme avait obtenu
LE CHATEAU D'ArVERGNE. Il5
(le monsieur d'Harcourt. Depuis deux jours ils étaient [)artis d'Agen a l'improviste, marchant nuit et jour, évitant les villes et les endroits occupés par les troupes royales. En voulant tourner Riom, ils s'étaient égarés dans les montagnes; on sait par quel concours de circonstances ils avaient été forcés de demander l'iiospitûlité au vieux baron de Hautmont.
Bientôt .e bruit régulier de deux respirations annonça que Marsillac etRochefort étaient profondément endormis. La Rochefoucauld tourna les yeux vers le prince, dun air inquiet, attendant qu il lui adressât la parole; m.ais le vainqueur de Lens restait muet; son beau et mâle visage, aux contours hardis, au nez aquilin fortement prononcé, était éclairé a la Rembrant par la flamme vacillante du foyer; soit illusion de lumière, soit réalité, jamais ce visage n'avait paru rayonner de tant d ardeur et de majesté. Ses yeux brillaient comme ceux du lion dans les ténèbres; toute sa personne avait un caractère dominateur qui forçait au respect.
La Rochefoucauld, après avoir attendu quelques instants, mit un genou en terre devant le prince, et, se penchant à son oreille, il lui dit d'une voix émue :
— Votre Altesse aurait-elle encore sur le cœur les paroles du maître de ce château? Serait-il possible que ces indignes soupçons m'eussent aliéné à ce point Tamitié...
Le prince parut sortir d'un profond sommeil; il re-
leva la tête, el il vit que La Rochefoucauld avait les yeux pleins de larmes.
— Qu est-ce ceci, bon Dieu! dit-il avec chaleur, vous, mon cher duc, à mes genoux... vous, le plus fidèle, le plus dévoué de mes amis? Relevez-vous, je le veux, je vous en prie... Comment pourriez-vous douter de mon amitié, quand vous exposez si généreusement pour moi votre précieuse vie et celle de votre fils?
— Monsieur le prince, murmura La Rochefoucauld en se rasseyant avec effort, car la souffrance commençait à paralyser ses mouvements, je vous ai vu triste, consterné; j'ai craint d'en être la cause. Je désire vous expliquer ces rapports avec madame de Longueville, que l'on a si indignement dénaturés...
— Ne parlez pas de cela, monsieur, interrompit le prince avec vivacité, ne m'en parlez jamais. . . Je ne sais rien, je ne veux rien savoir. La sœur du prince de Condé est comme la femme de César, elle ne doit pas môme être soupçonnée.
Malgré s on émotion, LaRochefoucauld ne put retenir un léger sourire. Condé ne l'aperçut pas et continua :
— Laissons ce pénible sujet, monsieur mon ami... Vous avez deviné une partie de la vérité. Des paroles que j'ai entendues ce soir sont la cause de l'état où vous me voyez; mais il ne s'agissait pas de ma sœur!
Le duc attendait avec déférence que le soi-disant
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Lamolbeville s'expliquât; mais celui-ci passa une main sur son front d'un air d'abattement, et se tut de nouveau pendant quelques instants.
— La Rochefoucauld, reprit-il enfin, dune voix sourde et pénétrante, vous qui m'êtes dévoué jusqu'à la mort, vous que nous avons surnommé ta Franchise, dites-moi la vérité... Ai-je mérité ce nom de rebelle qui retentit encore à mes oreilles?
Un certain embarras se peignit sur les traits mobiles du duc.
— Qu'importent à Votre Altesse, dit-il en affectant l'indifférence, les propos de quelques pauvres manants?. . .
— Est-ce donc un manant que le vénérable maître de ce château? Et s'jI m'a jugé ainsi dans son bon sens d'honnête homme, ne serait-il pas possible que la postérité me jugeât de même? Ce doute -me déchire l'âme; les paroles de ce vieillard ont ébranlé ma volonté, et maintenant... vous Favouerai-je? maintenant mes projets m'épouvantent. Moi, un traître, unrebelle, moi! Voilà donc ce qu'on dit, ce qu'on dira de Louis de Bourbon!... Les gens de cour ont certaines façons de parler pour envelopper et embelli"; toutes choses; ils faussent les idées avec les mots; si un seul de vous eût prononcé en ma présence ce gros mot de rébellion, quand je pouvais encore m'arrêter... et cependant, La Rochefoucauld, vous le savez, continua-t-il en s'animant, nous n'avions pas d'autre parti à prends
dre que de protester par les armes contre les outrages dont on nous abreuvait. Fallait-il donc nous courber, nous autres princes du sang royal, devant les volontés de cette femme opiniâtre, agissant et parlant toujours au nom de ce cardinal étranger? Fallait-il tolérer les indignités de ce Mazarin et de ses méprisables créatures? Devions-nous céder le pas a cette tourbe de vils intrigants qui ont voulu s'emparer de l'État en s'emparant du roi, un enfant, de la régente, une femme?... Nous avons protesté avec les parlements, avec les pouvoirs les plus considérables de l'État; nous avons combattu, nous avons prodigué notre sang et nos trésors, et tout cela n'a abouti qu'à faire de nous... vous l'avez entendu, mon cher duc... des traîtres et des rebelles!
Cette idée, qui revenait sans cesse, augmentait de moment en moment lagitation du prince; son front ruisselait de sueur. La Rochefoucauld, dont l'esprit juste appréciait pourtant ce qu'il y avait de vrai dans les opinions du vulgaire, ne jugea pas à propos de répondre directement,
— Foi de gentilhomme! répliqua-t-il d'un ton léger et respectueux, la tristesse de ce vieux manoir a gagné l'esprit de Votre Altesse... Votre humeur est aigrie en ce moment et vous voyez tout en noir... C'est l'effet des prédications de ce vieil original qui s'est érigé en réformateur; il a réglé sa maison comme un monastère, et pour s'y divertir, on écoute des homélies...
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Ventrebleu! Chavagnac et Roche fort étaient tout honteux ce soir que ce petit hobereau leur eût fait faire leur prière; il y a trente ans au moins que cela ne leur était arrivé! aussi ils lui gardent rencune... les méchants vauriens!
— J'ai pourtant prié avec eux, je vous Tavouerai, mon cher duc, je n'ai jamais prié de si bon coeur., J ai entendu souvent la messe dans la chapelle du roi, j'ai assisté à de pompeuses cérémonies dans les plus magnifiques cathédrales de France, jamais je ne me suis senti un recueillement aussi profond que dans cette noire galerie, au pied de ce crucifix de bois, entouré de ces pauvres gens. . . A mon côté, dans un coin sombre, se tenait un tout petit garçon, les mains jointes et les yeux baissés; j'ai jugé à son costume qu'il devait être employé à la bergerie du château , et jamais si humble serviteur ne s'était approché de moi. Mais il priait avec une telle ferveur (poursa mère peut-être!) il y avait dans son regard une piété si candide, que mon orgueil ne s'est pas révolté de ce voisinage; bien plus, moi,Condé, je me sentais grand de partager cette humble prière!... Oui, oui, croyez-moi, monsieur le duc, cette soirée laissera dans ma vie de longs souvenirs.
La Rochefoucauld sourit d'un air de doute.
— Une bouffée de vent de la cour emportera bientôt ces idées-là! répliqua-t-il légèrement; et ce sera pour le mieux, car le Mazarin et M. de Turenne auraient
beau jeu si vous vous faisiez ermite. . . Vive Dieu! M. le prince, on rirait bien à Paris en apprenant que les billevesées d'un vieux seigneur, à moitié fou , ont pu ébranler les grands projets de Yolre Altesse!
— Ne riez pas de ce vieillard, monsieur le duc; votre esprit est grave d'ordinaire; je ne puis croire que ces plaisanteries soient sincères de votre part. Je suis sûr que vous admirez comme moi tout ce qu il y a d'honnéLe, de noble, de simplement grand dans cegentillâtre ignoré; c'est la vertu antique des patriarches. A la cour, peut-être M. de Hautmont serait ridicule; cependant on trouverait plus de sens et de loyauté dans son petit doigt que dans la cervelle de vingt courtisans renommés. Monsieur le duc, monsieur le duc! il serait à désirer pour l'État qu'il existât encore beaucoup de gentilshommes de cette trempe! ..Il nous l'a dit, Paris et la cour perdront la noblesse : jugez par lui de ce qu elle était autrefois; jugez par tant de gens que nous connaissons, de cet qu'elle es aujourd'hui.
Malgré son surnom de la Franchise^ La Rochefoucauld ne disait rien pour approuver ou blâmer ces réflexions. Peut-être craignait-il de ne pas pouvoir déguiser convenablement sa pensée, chose dangereuse avec les princes; peut-être aussi prévoyait- il que les idées de son maître ne survivraient pas aux circonstances qui les avaient amenées. Il essaya de donner un nouveau tour à la conversation :
— Allons! je vois que décidément Votre Altesse est en humeur de philosopher aujourd'hui, reprit-il, et cela est vraiment étonnant après ces deux journées de fatigues... Mais permettez-moi une question, monsieur le prince; l'admiration que vous avez pour le baron de Hautmont, Tétendez-vous jusqu'à son fils, ce pendard de Sérignac?
— C'est un muguet étourdi, répliqua Gondé distraitement; il ne songe qu'à courtiser les fillettes et à faire voler des faucons.
— Je le soupçonne de songer à autre chose, monsieur; il nous regardait bien fixement ce soir? Ses allures ne me plaisent pas. Il nous a questionnés avec habileté et nous l'avons laissé pénétrer nos secrets plus qu'il n'eût été prudent. Enfin ces menaces qu'il a proférées en nous quittant...
— Eh bien! que craignez-vous?
— Peut-être ce galant nous a-t-il reconnus. Vos manières généreuses, votre vivacité...
— Lors même qu'il nous aurait reconnus, où serait le danger? Monsieur son père ne souffrirait pas qu'il entreprît rien contre nous; d'ailleurs, demain matin nous aurons quitté ce château.
— Je sais que Votre Altesse n'a jamais eu peur; mais cela ne sufiSt pas à vos amis. Ce drôle ne manque ni de finesse, ni de courage; je le surveillerai.
Le prince ne Técoutait pas.
— Un traître! un rebelle! murmurait-il tout pensif.
La Rochefoucauld commençait à désespérer de vaincre la sombre préoccupation de son maître.
— Maugrebleu! monsieur le prince, dit-il avec un peu d'humeur, ces voyages sous un déguisement ne sont pas plus agréables pour nos gens et pour moi que pour Votre Altesse; on y attrape à chaque pas des horions de langue assez déplaisants! Les gens de campagne ont une façon fort peu récréative d'envisager les choses; mais il faut en prendre notre parti. Croyezle bien, vous n'êtes pas plus las d être Lamotheville que je ne le suis d être Delapierre.
En ce moment on frappa un coup léger à la porte de la chambre. Le prince se leva en tressaillant :
— Ouvrez, dit il, en s'efforçant de retrouver son calme habituel; on vient sans doute nous chercher de la part de cette dame qui a désiré nous voir.
— Et vous ignorez ce qu elle attend de nous?
— Absolument. Cette femme est pour moi une énigme insoluble; elle m'inspire à la fois l'épouvante et la pitié... Mais ouvrez, monsieur; quelle qu'elle soit, bonne ou méchante, ange gardien ou esprit du mal dans ce château, elle a droit à nos égards et nous ne devons pas la faire attendre.
La Rochefoucauld s'empressa de déverrouiller la porte, et il se trouva face à face avec un petit garçon, grossièrement vêtu, qui servait de page à la comtesse. Le jeune messager prononça quelques paroles en patois, que les deux étrangers prirent pour une invita-
tion a le suivre. Il se mit en effet a les précéder, une bougie de résine à la main, en leur faisant signe de marcher sans bruit.
H était facile au jeune drôle, qui avait les pieds nus. de joindre l'exemple au précepte, mais il n'en était pas de même pour les voyageurs, dont les bottes éperonnées résonnaient sourdement sur les dalles. Heureusement le trajet ne fut pas long, et bientôt le page campagnard s'arrêta devant une porte qui avoisinait une des tours angulaires du château. Cette porte s'ouvrit comme d'elle-même : une vieille femme, en costume de paysanne, se montra sur le seuil, iprès avoir salué en silence les arrivants, elle prit la bougie des main£ ae l'enfant, et le congédia d'un signe impérieux.
Lamotheville et Delapierre, car nous continuerons à les désigner par ces noms d'emprunt, échangèrent un regard d'étonnement; cette visite nocturne, le mystère et les précautions dont on l'entourait, leur donnaient beaucoup a penser.
— Corbleu! monsieur, murmura gaiement Delapierre à l'oreille de son illustre compagnon, il me paraît que nous sommes en bonne fortune! Vous allez voir qu'on va vous introduire dans quelque élégant boudoir, asile des grâces et du mystère... Le morveux qui nous précédait tout à l'heure avec son flambeau pourrait bien être le dieu Cupidon, moins les ailes et le bandeau...
— Et les souliers, répliqua Lamotheville en souriant .
— L'amour n'en a pas, monsieur, et je maintiens
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mon dire... Mais je suis ravi, ajouta son ami plus bas, de voir que Yotre Altesse commence à revenir de ses idées tristes... Espérons que la conversation de cette dame les dissipera tout a fait.
La duègne referma soigneusement la porte derrière eux et elle attendit qu'ils eussent achevé leur causerie. Alors elle traversa rapidement Tespèce d'antichambre où ils s'étaient arrêtés, et, soulevant une portière, elle les introduisit dans une pièce d'un aspect sinistre tout A fait inattendu.
Cette pièce avait la forme ronde de la tour où elle était pratiquée; entièrement tendue en serge noire semée de larmes d'argent, elle ressemblait à une chambre mortuaire.Tous les meubles,le ht mince et dur, surmonté de panaches blancs, le prie-Dieu, la table et quelques fauteuils étaient également enveloppés d'un crêpe de deuil. Sur le prie-Dieu, au-dessous d'un crucifix d'ivoire, on voyait une tête de mort, unlivre de piétéouvert et un grand chapelet d'ébène. Aucentre, s'élevait une espèce de chaudière ou de brasero, en cuivre poh, posée sur un trépied et remplie de charbons enflammés. Une seule lampe éclairait ce lugubre réduit; sa lueur blafarde faisait chatoyer les broderies d'argent sur le fond mat et sombre des tentures; on se serait cru dans un sépulcre.
On comprend la stupéfaction des deux étrangers en pénétrant dans un lieu si différent de ce qu'ilsattendaient. Leur première pensée fut que le fils du logis
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avait voulu leur jouer quelque méchant tour. Ils n'étaient pas encore revenus de leur ahurissement, quand la comtesse de Hautmont, qu'ils n'avaient pas aperçue d'abord, s'avança au-devant d'eux. Sa pâleur habituelle ressortait davantage dans ce noir entourage; sa haute taille, sa pose grave et austère, ses vêtements de veuve s'harm.oniaient avec tout cet attirail funèbre. C'était le spectre qui habitait ce tombeau.
La comtesse remarqua l'impression désagréable qu'éprouvaient Lamotheville et Delapierre.
— La décoration de cette chambre vous surprend, messieurs? dit-elle avec mélancolie; un peu de bizarrerie est bien permise à une pauvre veuve qui a perdu coup sur coup ce qu'elle avait de plus cher au monde, son mari et son enfant! Vous le savez peut-être, il y a une consolation dans l'exagération même des regrets, dans la multiplicité des emblèmes qui les rappellent aux yeux et au cœur!
— Tous les écarts de la douleur sont dignes de respect, dit Lamotheville avec un reste d'émotion; mais excusez ma franchise, madame, un semblable lieu me paraîtrait convenir plutôt au remords qu'à la douleur.
La comtesse tressaillit, et elle jeta un regard inquisiteur à l'étranger.
— J'en demande pardon a madame la comtesse, dit Delapierre, qui voulut donner un tour plus gai à l'entretien, mais quand on la voit si jeune et si belle encore, on ne peut comprendre. .
Il s'interrompit brusquement; sa galanterie ressemblait a une profanation dans ce temple du désespoir; la comtesse conservait un calme si glacial quil n osa achever sa pensée. Madame de Hautmont indiqua du geste deux fauteuils disposés a l'avance près du brasier.
— Prenez place, messieurs, dit-elle, en s'asseyant elle-même sur un pliant noir, et, avant toutes choses, permettez-moi devons remercier d'avoir retardé pour moi 1 heure de votre sommeil. J'espère que je ne vous retiendrai pas longtemps.
Les visiteurs étaient impatients de connaître pourquoi on les avait mandés, à cette heure indue, dans cet étrange lieu.
— Messieurs, reprit la comtesse après une pause, malgré vos vêtements simples, vous êtes d'un rang supérieur à celui que vous annoncez. J'ai vécu à Paris et je sais trop le monde pour n'avoir pas reconnu, à votre ton et a vos manières, des gentilshommes de la plus haute condition; c'est pourquoij'ai résolu de m'adresser à votre loyauté et de réclamer de vous un important service.
— Vous avez fréquentéla cour, madame? demanda Lamotheville avec quelque embarras; vous avez été présentée sans doute à la reine, aux princes, au cardinal?
— A la reine seulement, messieurs, etjenesuis allée qu'une fois au Palais-Royal, malgré les instances
de mon mari qui avait une charge auprès de monsieur le maréchal de Rantzeau. En revanche, j'allais souvent chez la duchesse de Vendôme, où je voyais la bonne compagnie.
Ces dernières paroles furent prononcées à demivoix, comme si elles eussent éveillé de tristes souvenirs. Les deux auditeurs respirèrent. Ils n avaient jamais fréquenté Thôlel de Vendôme.
— Permettez, madame la comtesse, dit le prétendu Delapierrc que tous ces détails avaient frappé : monsieur de Hautmont, votre mari, n est-il pas ce gentilhomme qui tua en duel le cadet de Pompignan, un des raffinés d'honneur de cette époque? Il ne fut bruit dans tout Paris que de cette affaire.
— C'était lui, murmura la comtesse dune voix étouffée, et, dans cette terrible circonstance, ma réputation ne fut pas ménagée... A la suite de ce duel, monsieur de Hautmont fut forcé de quitter Paris, et, deux ans après, il fut tué malheureusement en Flandre sous les yeux de monsieur de Rantzeau. Moi, jerevins ici, pour veiller sur ce pauvre enfant que j'ai perdu...
Les sanglots lui coupèrent la parole.
— Calmez-vous, madame, dit Lamotheville avec bonté; vos chagrins d épouse et de mère sont grands sans doute, mais une chrétienne ne doit pas se laisser aller à un désespoir aussi profond que paraît le vôtre... Je vous prie donc, ajouta-t-il plus légèrement, de nous apprendre quelle espèce de service...
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— C'est juste, messieurs , reprit la comtesse en s essuyant les yeux; j'oublie que chaque minute employée par moi est perdue pour votre repos.
Elle s'arrêta encore; puis elle laissa tomber lentement et une à une ces paroles :
— Demain, avant la dixième heure, il faut que je sois loin de ce château, ou que je meure de honte et de douleur.
Lamotheville et Delapierre échangèrent un coup d œil, comme pour se demander si le chagrin n'avait pas égaré la raison de cette pauvre créature. Elle continua avec plus de vivacité :
— C'est pour l'exécution de ce projet, messieurs, que je sollicite votre secours et votre sauvegarde. Si, comme je l'imagine, vous vous dirigez vers Paris, il vous sera facile de me conduire à quelque couvent de régie bien austère où je prononcerai des vœux; votre crédit, j'en suis sûre, pourra m'en faire ouvrir les portes.
Les deux visiteurs n'étaient nullement préparés à cette singulière proposition; ils ne savaient que répondre.
— Madame la comtesse, dit enfin Lamotheville, excusez ma surprise; mais comment est-il possible que vous demandiez un pareil service à des voyageurs inconnus, au lieu de vous adresser à...
— Ni le baron, ni son fils, ni personne du château ne doit connaître mon déjjart, excepté la vieille femme
et l'enfaRt qui vous ont introduits ici; ils me sont dévoués l'un et l'autre, et lis m'ont aidée à tout préjjarer pour accompli r ce projet. Écoutez-moi donc : je me suis procuré un costume complet de cavalier qui me rendra parfaitement méconnaissable. Demain matin, a l'heure de votre départ, un petit cheval que j'ai l'habitude de monter m'attendra sur le chemin que vous devez prendre, a une demi-lieue d'ici. Je me rendrai secrètement moi-même en cet endroit, sous mon déguisement, et je me joindrai à vous sans vous occasionner ni retard ni gêne. Je crois inutile d'ajouter que ma bourse sera bien garnie; j'aurai besoin seulement de votre protection... De grâce, messieurs, ne me refusez pas! Étrangère à ce pays, née dans une province éloignée, il n'est personne autour de moi dont je doive implorer l'appui. Je mets en vous tout mon espoir : si vous êtes chrétiens et gentilshommes, ne repoussez pas ma prière.
— Madame, nous reconnaîtrions mal 1 hospitalité que nous avons reçue dans ce château si nous favorisions cette fuite inexplicable!
— Personne ne vous reprochera votre condescendance lorsque la vérité sera connue, murmura la comtesse d'une voix sourde.
— Monsieur le baron ne nous pardonnerait pas de l'avoir privé de sa fille bien-aimée, surtout dans un moment où, de votre aveu, un grand malheur le menace!
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— Et ma présence lui rendra ce malheur plus poignant encore! Oh! Messieurs, messieurs! pitié!... Si vous saviez quelle horrible trame se déroulera demain dans ce manoir? Mon cœur se déchire et ma force m'abandonne au moment où je vais accomplir un impérieux devoir! Jerecule épouvantée devant la vengeance que j ai préparée moi-même! Grâce! pitié! Emmenezmoi d'ici... j'en miourrais!
Lamotheville et Delapierre étaient vivement émus; ils se consultèrent un moment à voix basse, mais lerésultat de cette courte conversation fut un double hochement de tête.
— Madame, dit Lamotheville avec noblesse, les détours sont indignes de vous et de nous; je vous parlerai donc avec franchise. Vous l'avez sagement deviné, nous sommes plus que des officiers ordinaires; mais, par cela même, les affaires qui nous obligent à voyager déguisés sont de la plus haute importance , Nous ne saurions prendre la responsabiUté de conduire une dame faible et délicate à travers plusieurs provinces infestées d'ennemis. Nous marchons à grandes journées; quel que soit votre courage, vous ne résisteriez pas a des fatigues qui épuisent des hommes vigoureux et résolus. Telles sont les raisons, madame, qui nous empêchent, à notre grand regret, de vous rendre le service que vous réclamez... Néanmois, ajouta- t-il avec chaleur, si vous tenez compte de lapaparole d'un gentilhomme, jem'engageà vousenvoyer,
dès que jeseraiparvenu au terme de mon voyage, une personne fidèle et discrète qui se chargera...
— Il suffit, messieurs^ dit la comtesse d'un ton farouche en se levant, les larmes et les prières d "une pauvre femme ne peuvent prévaloir contre les projets de l'ambition! J'avais trop présumé de votre courtoisie... Soit! murmura-t-elle avec exaltation, je suis condamnée! Dieu le veut, je boirai le calice jusqu'à la lie; que sa volonté s'accomplisse! ce sera peut-être une expiation de mes fautes... Mon fils, mon noble époux, priez pour moi!
Lamotheville avait les larmes aux yeux.
— Madame, reprit-il, de grâce réfléchissez à ma proposition; si vous vouliez remettre...
— Il serait trop tard; oubliez ce qui a été dit... Cependant, ajouta-t-elle d'un ton plus froid, je vous donnerai un avertissement : avez-vous une raison de craindre que votre arrivée dans ce pays ne soit connue de monsieur le gouverneur de Riom?
— Certes, monsieur le gouverneur de Riom et môme le gouverneur de l'Auvergne, monsieur de Caudale, seraient ravis de nous tenir en leur pouvoir! répondit Delapierre avec inquiétude.
— En ce cas-là, messieurs, soyez sur vos gardes, car monsieur de Sérignac vient d'envoyer un exprès à la ville, chargé dune lettre pour le gouverneur.
— Morbleu! ce gentilhomme serait-il capable dune pareille trahison?
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— Il a commis peut-être de plus grands crimes... Vous l'avez irrité, humilié ce soir; il se vengera.
— Vous voyez! dit Delapierre d"un ton consterné à son compagnon.
— Un instant, reprit Lamotheville d'un air de réflexion; savez-vous, madame, combien il faudra de temps à cet exprès pour aller a la ville et en revenir, k supposer qu'il fasse toute la diligence possible?
— La nuit est noire, dit la comtesse en tournant les yeux vers la fenêtre; mais Jean-Louis est leste, tous les sentiers des montagnes lui sont familiers!.,.
— Jean-Louis! n'est-ce pas l'amoureux de la fille du bailli?
— C'est lui-même; il est d'un esprit simpleet timide, Sérignac sait le ployer a toutes ses volontés.
— Faites donc des heureux, grommela Delapierre, c'est aussi dangereux que de décrocher un pendu ou de sauver un noyé.
— Madame de Hautmont n'a pas encore répondu à ma question.
— Que vous dirai-je? Messieurs, répliqua la comtesse d'un air de fatigue, comme si cette conversation étrangère a sa douleur lui devenait importune; nul ne sait quels accidents peut éprouver le messager; ceje ne crois pas qu'il soit de retour ici demain avant la dixième heure.
— En ce cas-là nous serons partis, car les chevaux
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nous seront amenés dans la matinée! dit Lamolheville tout à fait rassuré.
— Oui, mais cap de Saint-François! oubliez-vous les embuscades qu'on pourra nous tendre en chemin?
— Nous passerons sur le ventre à tout ce qui nous barrera le passage; nous serons frais et reposés; si Ton nous attaque, on gagnera de bons coups d'épée... Merci de votre avis, madame, continua Lamothevilie d'un ton poli; mais ce même avis prouve que nous avons eu raison, dans votre intérêt, de ne pas céder à vos instances. La lettre de monsieur de Sérignac ce bon compagnon, va mettre en rumeur toute la contrée; on va lancer contre nous toutes les garnisons du voisinage; nous serons forcés peut-être de ferrailler et d échanger des balles de mousquets avec les soldats de monsieur le gouverneur... Vous voyez que notre protection ne ferait qu appeler le danger sur vous. Mais si vous vouliez accepter ma proposition, je m'engage, d'ici à quelques jours.
— Je vous rends grâce, monsieur, dit la comtesse; je resterai ici jusqu'à ce que tout soit accompli. D'ailleurs, j'étais folle.. . je ne puis me soustraire à ma destinée... je dois mourir dans ce manoir, à moins... h moins qu'une volonté supérieure à la mienne n'en décide autrement... Adieu, messieurs, que Dieu vous accorde une bonne nuit!
En même temps elle les congédia d'un geste abatlu; ils se retirèrent en silence sans que madame de Haut-
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mont leur accordât le moindre signe dattention.
— Au diable! dit le prince d'un air pensif, lorsqu'il se retrouva seul avec La Rochefoucauld, dans leur chambre commune; je commence k croire que ce bon vieux réformateur n'a pas réformé sa famille... Je suppose quon le traite un peu en vieillard tombé en enfance; malgré ses airs d'autorité, chacun ici agit à sa guise... Je ne vois goutte dans tout ceci, et vous, mon cher duc, à quoi pensez-vous?
— Je pense, monsieur le prince, aux dangers que court Votre Altesse, et je voudrais être à cent lieues de ce maudit château, dût le diable y établir ensuite son sabbat pendant cent ans!
Le prince se mit a rire et on se coucha. La Rochefoucauld remarqua néanmoins, avant de se livrer au sommeil, que sa prédiction commençait a s'accomplir; Condé oubliait déjà le grand enseignement qu'il avait reçu dans le château de Hautraont.