‹ Le château d'EppsteinChapitre 2 sur 2 · O-C--,— PQ · texte numérisé non relu

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blond, mince, pâle, et d'un aspect mélancolique, que faisaient parfois d'autant mieux ressortir des accès de folle gaieté qui lui prenaient comme une fièvre, et qui se passaient de même. Plusieurs fois déjà la conversation était tombée^ devant lui, sur des sujets pareils; et toutes les fois qu'il avait été question d'apparitions, et que nous lui avions demandé son avis, il nous avait répondu avec cet accent de vérité qui n'admet pas de doute :

— J'y crois.

Pourquoi y croyait-il? Personne ne le lui avait jamais demandé; d'ailleurs, en pareille matière, on croit ou l'on ne croit pas, et l'on serait fort embarrassé de donner une raison quelconque de sa croyance ou de son incrédulité.

Certes, Hoffmann croyait à la réalité de tous ses personnages : il avait vu maîlre Floh et avait connu Coppelius.

Tant il y a que, lorsque le comte Élim, à propos

des hJ9toires les plus étranges de spectres, d'apparitions et de revenants, nous avait répondu : t J'y crois,» personne n'avait douté qu'effectivement il n'y crût.

Lorsque le tour du comte Elim fut venu de raconter son histoire, chacun se tourna donc avec une grande curiosité vers lui, décidé à insister, s'il se défendait de payer sa dette, et convaincu que l'histoire qu'il raconterait auraif le caractère de réalité qui fait le charme principal de ces sortes de récits; mais le narrateur ne se fit aucunement prier, et à peine la princesse l'eût-elle sonmié de tenir son engagement, qu'il s'inclina en signe d'adhésion, en demandant pardon de nous raconter une aventure qui lui était persomwlle.

Gomme on le comprend bien, le préambule ne fit qu'ajouter d'avance à l'intérêt qu'on se promettait du récit, et, comme chacun se taisait, il commença aussitôt :

— 11 y a trois ans que je voyageais en Allemagne; j'avais des lettres de recommandation pom* un riche négociant de Francfoil, lequel, ayant une fort belle chasse dans les environs et me sachant grand chasseur, m'invita, non pas à chasser avec lui (il méprisait, je dois le dire, assez franchement cet exercice), mais avec son fils aîné, dont les idées à cet endroit étaient fort différentes de celles de son père.

c Au jour dit, nous nous trouvâmes donc au rendez-vous, donné à l'une des portes de la ville : des chevaux et des voilures nous y attendaient ; chacun de nous prit une place dans un char à bancs ou enfourcha sa monture, et nous partîmes gaiement.

> Nous arrivâmes, au bout d'une heure et demie de marche, à la ferme de notre hôte : nous y étions attendus par un splendide déjeuner, et je fus forcé d'avouer que, si notre hôte n'était point chasseur, il savait admirablement du moins faire aux autres les honneurs de sa chasse.

» Nous étions huit en tout : le fils de notro hôte, son professeur, cinq amis et moi. A table, je me trouvai placé près du professeur : nous parlâmes de voyages; il avait été en Egypte, j*en arrivais. Ce fut entre nous le motif d'une de ces liaisons momentanées, que Ton croit durables au moment où elles se forment, puis qui, un beau matin^ se rompent par le départ, pour ne se reprendre jamais.

> En nous levant de. table, nous convînmes de chasser à côté Tun de Tautre : il me donna le conseil de former le pivot et d'appuyer toujours aux montagnes du Taunus, attendu que les lièvres et les perdrix tendaient à regagner les bois qui couvrent ces montagnes, et que, de cette façon, j'aurais la chance de tirer non-seulement le gibier que je ferais lever, mais encore celui que feraient lever les autres.

» Je suivis le conseil avec d'autant plus d'ardeur que nous nous mettions en chasse à plus de midi, et qu'au mois d'octobre les journées sont déjà courtes.

6 ÎNTRO0UCTÎON

Il est vrai que nous vîmes bientôt, à l'abondance du gibier, que nous rattraperions fecilement le temps perdu.

> Je ne tardai pas à m'apercevoir de l'excellence du conseil que m'avait donné mon brave professeur : non-seulement à chaque instant les lièvres et les perdrix se levaient devant moi, mais encore je voyais à tout moment se remettre dans les bois des compagnies entières que faisaient partir mes compagnons, et que je joignais plus facilement à cause du couvert : il en résulta qu'au bout de deux heures de chasse, comme j'avais un bon chien d'arrêt, je ^solus de me lancer tout à fait dans la montagne, me promettant de me tenir dans les endroits élevés, afin de ne pas perdre de vue mes compagnons.

» C'est surtout pour le chasseur qu'a été fait le proverbe : c L'homme propose et Dieu dispose. » Quelque temps, eflfectivement, je me tins en vue de la {daine. Mais une compagnie de perdrix rouges prit

son vol vers la vallée; c'étaient les premières que jo voyais de la journée.

t Mes deux coups en avaient abattu deux : avide comme le chasseur de La Fontaine, je me mis à leur poursuite...

• Pardon, dit le comte Élim en s'interrompant et en s'adressant à nos dames, pardon de tous ces détails de vénerie; mais ils sont nécessaires pour expliquer mon isolement, et l'étrange aventure qui en fut la suite. •

Chacun assura le comte Élim qu'il écoutait avec

le plus grand intérêt, et le narrateur reprit :

— Je suivis donc avec acharnement ma compa- * gnie de perdrix, qui, de remise en remise, de côte en côte et de vallée en vallée, finit par m'entraîiier de plus en plus dans la montagne. J'avais pris tant d'ardeur à sa poursuite que je nfe m'étais pas aperçu que le ciel se couvrait de nuages, et qu'un orage menaçait : un coup de tonnerre me tira de ma sécu-

rite. Je promenai mes regards de tous côtés : j'étais dans le fond d'une vallée, au milieu d'une petite clairière qui me permettait de distinguer tout autour de moi des montagnes boisées; sur le plateau d'une de ces montagnes, j'apercevais les ruines d'un vieux château; de chemin, pas de traces! J'étais venu en chassant, et, par conséquent, à travers ronces et bruyères; si je voulais une route frayée, il fallait l'aller chercher... où? je n'en savais rien.

» Cependant le ciel se couvrait de plus en plus; les coups de tonnerre commençaient à se succéder à intervalles toujours plus rapprochés, et quelques larges gouttes de pluie tombaient avec bruit dans les feuilles jaunies que chaque bouffée de vent enlevait par centaines comme des volées d'oiseaux qui quitteraient un arbre.

» Je n'avais pas de temps à perdre : je m'orientai tant bien que mal, et, lorsque je crus m'être orienté, je marchai devant moi, résolu de ne pas dé-

vier de la ligne droite. H était évident qu'au bout d'un quart de lieue, d'une demi-lieue, je finirais toujours par trouver quelque sentier, queljue chemin, et que ce sentier, ce chemin, me conduirait nécessairement quelque part D'ailleurs, rien ^ craindre dans ces montagnes, ni des animaux ni des hommes; du gibier timide ou de pauvres paysans, voilà tout. Le plus grand malheur qui pût m' arriver était donc de coucher sous quelque arbre, ce qui n'eût été rien encore si le ciel n'eût point pris à chaque minute un aspect de plus en plus menaçant. Je résolus donc de fiaire un effort pour gagner un gîte quelconque, et je doublai le pas.

» Malheureusement, je marchais, comme je l'ai dit, dans un taillis semé au versant d'une montagne; il en résulta qu'à chaque instant j'étais arrêté par les obstacles du terrain. Tantôt c'était le fourré qui devenait trop serré et devant lequel mon chien de chasse reculait lui-même, tantôt c'était une de ces déchiru-

res si communes dans les pays moûtueux, et qui me

forçait à faire un long détour; puis, pour comble d'ennui, l'obscurité desteendait rapidement du ciel, et la pluie commençait à tomber d'une façon assez inquiétante pour un homme qui n'a aucune idée sur le g!te qui l'attend. Ajoutez à cela que le déjeuner de notpe hôte commençait à être fort loin, et que l'fexepcice q^ j'avais &it depuis six heures en avait sk^gur lî^mènt faeilité la digestion.

» Cepeadant, à mesure que j'avançais, le taillis prenait de la force et devenait un bois. Je marchais doBC avec pfcis de facilité; mais, selon nïon calcul, j'avais dû, dans les tours et les détours que j'nvaiè été forcé de faire, dévi^ de la ligne que je m'étais tracée. Gela totit^ois m'inquiétait médiocrement. Le bois pirenait à chaque pas un aspect lAus grandiose et devenait une forêt. Je m'eiJ^geai sous cette forêt, el, selcfin mes prévisions, j'avais fait un quart de lieue à peine, que je trouvai un sentier.

• Maintenant, ce sentier, de quel côté devais-je le suivre? était-ce à droite; était-ce à gauche? Rien sur ce point ne pouvait fixer ma détermination; il fallait m'en remettre au hasard. Je pris à droite, ou plutôt je suivis mon chien qui prit de ce côté.

• Si j'avais été à Tabri sous quelque hangar, dans quelque grotte, dans quelque ruine, j'aurais admiré le magnifique spectacle qui se développait devant moi. Les éclairs se succédaient presque sans interruption, éclairant toute la forêt des lueurs les plus fantastiques. La foudre grondait par mugissements redoublés, prenant naissance à une extrémité de la vallée, qu'elle semblait suivre, et allant se perdre à l'extrémité opposée; puis, de tetûps en temps, de larges coups de vent passaient sm^ la cîme des.arbres, courbant les grands hêtres, les sapins gigantesques, les chênes séculaires, comme la brise de mai courbe les blés en épis. Cependant, la résistance était grande, la lutte était vigoureuse, et les arbres ne se cour-

baient pas ainsi sans gémir. Aux colères de l'ouragan qui fouettait la forêt avec le vent, la pluie et Téclair, la foret répondait par de longues plaintes tristes et solennelles, et pareilles à celles que fait entendre un malheureux que l'adversité poursuit injustement.

» Mais j'étais moi-même mêlé d'une manière trop directe à ce grand cataclysme, dont je ressentais les atteintes, pour en remarquer toute la poésie. L'eau tombait par torrents ; je n'avais pas un fil de mes vêtements qui ne fût mouillé, et ma faim devenait toujours plus pressante. Quant à mon sentier, que je m'obstinais à suivre, je croyais m' apercevoir qu'il commençait à s'élargir et devenait de plus en plus frayé. Il était donc évident qu'il me conduirait à une habitation quelconque.

» En effet, après une demi-heure de marche au milieu de cet horrible désastre de la nature, j'aperçus, à la lueur d'un éclair, une petite chaumière à laquelle aboutissait directement le sentier que je sui-

vais. Je doublai le pas, oubliant à Tinstant même toutes mes fatigues dans l'espérance de Vhospitalité qui m'attendait, et, en quelques instants, je me trouvai en face de cet abri si désiré. Mais, à ma grande déception, je n'aperçus aucune lumière. Quoiqu'il ne fût pas encore assez tard pour que le propriétaire de la petite maison fui couché, les portes et les contrevents des fenêtres étaient hermétiquement fermés, et avaient un air de solitude intérieure qui se répandait même au dehors. Au reste, tout autour de la chaumière, à part les dégâts faits par l'orage, il était faâle de reconnaître les soins d'une main journalière. Une vigne qui avait déjà perdu une partie de ses feuilles courait le long de la muraille, et de grosses touffes de rosiers, où se balançaient quelques fleurs tardives, ornaient les allées d'un petit jardin fermé par un treillage de bois. Je frappai avec la conviction qu'on ne m'entendrait pas.

» En effet, le bruit de mes coups s'éteignit sans

éveiDer aucun raouvement intérieur; j'appelai, mais personne ne me répondit.

» J avoue que, s*il y avait eu un moyen quelconque d'entrer dans cette petite maison, même en l'absence du propriétaire, j'eusse employé ce moyen. Mais les portes et les contrevents étaient non-seulement hermétiquement, mais encore solidement fermés, et quelque confiance que j'eusse dans l'hospitalité allemande, j'avoue que cette confiance n'allait pas jusqu'à risquer l'effraction.

t Cependant une chose me consolait : c'est qu'évidemment cette petite maison ne pouvait être eiAièrement isolée et devait se trouver voisine d'un village ou d'un château. Je frappai donc encore quelques coups un peu plus violents que les autres pour faire une dernière tentative; mais, cette tentative ayant été infructueuse, je pris mon parti et je me remis en quête.

• Au bout de deux ou trois cents pas, comme je

l'avfiis prévu^ j'allai heurter Tenceiate d'un parc. Je la suivis quelque temps pour chercher une grille : uae brèche se présenta sur mon passage et m^épargi^ la peine d'une plus longue investigation. J'enjambai par-dessus les débris de la muraille, et je me trouvai dans le parc.

• Ce parc avait dû être autrefois une de ces magnifiques promenades princières, comme on en trouve encore quelquefois en Allemagne, mais comme on n'en trouvera plus en France dans cinquante ans. C'était quelque chose comme Chambord, Mortefontaine ou Chantilly; seulement, autant la petite chaumière que je venais de voir, et ses alentours que j'avais embrassés d'un coup d'œil, paraissaient l'objet d'un soin particulier et assidu, autant l'orgueUleuK parc semblait solitaire, inculte et abandonné.

» En effet, autant qu'on pouvait en juger à travers certaines éclaircies de nuages et certains relâches

de la tempête pendant lesquels la lune essayait de se montrer au ciel, et la nature de reprendre un peu de calme, ce parc, qui autrefois avait dû être si splendide, présentait un caractère de dévastation déplorable à voir : de hautes broussailles avaient poussé sous la futaie, et des arbres, déracinés par la colère des ouragans, ou brisés par la vieillesse, coupaient les allées réservées à la promenade, de façon qu'à tout moment on était forcé de se faire jour à travers des branches ou de franchir des troncs étendus, dépouillés et nus comme des cadavres. Cet aspect était peu rassurant et me donnait de médiocres chances de trouver habité le château auquel ne pouvaient manquer de conduire ces allées sombres et dévastées.

» Cependant, en arrivant à une espèce de carrefour où, sur cinq poteaux autrefois debout, quatre étaient maintenant abattus, j*aperçus une lumière qui, passant, à ce qu'il me sembla, devant une fe-

nétre, disparut aussitôt. Si rapide qu'eût été cette espèce d'éclair, il avait sufB pour me guider. Je me mis eh marche dans la direction indiquée, et, au bout de dix minutes à peu près, je me trouvai hors du parc, et j'aperçus, de l'autre côté d'une pelouse, une masse noire qui me parut enveloppée d'arbres. Je présumai que c'était le château.

» En avançant, je vis que je ne m'étais pas trompé ; seulement, cette lumière, pareille à une étoile qui file, avait complètement disparu; de plus, à mesure que j'avançais vers l'dtrange bâtiment, il me p^p'aissait complètement inhabité.

i C'était un de ces vieux châteaux si communs en Allemagne, auquel un ensemble architectural, qui avait survécu aux travaux successifs que la nécessité des temps ou le caprice de ses propriétaires avaient iait exécuter, imprimait la date du xiv* siècle; mais ce qui donnait surtout à cette massive construction un air de tristesse indéfinissable, c'est qu'aucune des

dix OU douze fenêtres que présentait sa façade n'était éclairée. Seulement, trois dé ces fenêtres étaient fermées avec des volets extérieurs; mais, comme l'un de ces volets était brisé par la moitié et présentait une large solution de continuité, il était évident que cette chambre n'était pas plus éclairée que les autres, attendu que, si elle Teût été, on eût vu briller la lumière à travers cette ouverture. Quant aux autres fenêtres, elles avaient dû être autrefois garnies de contrevents, comme les trois que nous avons indiquées ;^ais ces contrevents, ou étaient à cette lieure complètement arrachés, ou pendaient dégingandés, soutenus par un seul gond^ et pareils à Taile brisée d'un oiseau.

» Je longeai toute cette façade, cherchant un moyen de pénétrer dans les cours intérieures, où j'espérais enfin revoir cette lumière à la recherche de laquelle je m'étais mis, et, à l'un des angles du bâtiment, entre deux tourelles, je trouvai enfin une porte

ÏNTRODUCTÏON 19

(pû me parut fermée d'abord, mais qui, faute de serrure et de verrou, céda au premier effort que je fis pour l'ouvrir.

» Je franchijs le seuil, je m'engageai sous une voûte obscure, puis enfin j'arrivai dans une cour intérieure pleine d'herbes et de ronces, au fond de laquelle, deiTière une vitre opaque, je vis, comme à travers un brouillard, briller cette bienheureuse lumière que je commençais à regarda comme une erreur de mon

ima^ation.

» A la lueur d'une lampe, deux vieillards s^chauffaient, le mari et la femme sans doute. Je cherchai la porte: elle était à côté delà fenêtre, et, comme dans mon empressement ma main se porta sur le loquet, elle s'ouvrit vivement; la femme jeta un cri. Je m'empressai de calmer la crainte que, bien malgré moi, j'avais inspirée à ces braves gens.

» — N'ayez point peur, mes amis, leur dis-je; je suis un chasseur égaré ; je suis fatigué, j'ai faim, j'ai

soif; je viens vous demander un verre d'eau, un morceau de pain et un lit.

» — Excusez la frayeur de ma femme, me répondit le vieillard en se levant. Ce château est si isolé, qu'un accident seul y conduit par hasard quelque voyageur; il n'est donc pas étonnant qu'en voyant apparaître un homme armé, la pauvre Bertha ait éprouvé quelque'frayeur, quoique. Dieu merci! nous n'ayons guère à craindre les voleurs, ni pour nous, ni pour notre maître.

. » — En tous cas, mes amis, rassurez-vous sur ce point, leur dis-je ; je suis le comte Élim M. .. Vous ne me connaissez pas, je le sais ; mais vous devez connaître M. de R..., à qui j'étais recommandé à Francfort et avec lequel je chassais, quand, à la suite d'un vol de perdrix rouges, je me suis égaré dans le Taunus.

j» — Oh! Monsieur, répondit toujours l'homme, tandis que la femme continuait de me regarder eu-

rieusement, nous ne connaissons plus personne à la ville, attendu qu'il y a, je crois, bientôt plus de vingt ans que ni ma femme ni moi n'y avons mis les pieds ; mais nous n'avons pas besoin d'autres renseignements que ceux que vous nous donnez. Vous avez faim, vous avez soif, vous avez besoin de repos; nous allons vous préparer à souper. Quant à un lit (les deux vieillards se regardèrent), ce sera peut-être un peu plus difiBcile, mais enfin nous verrons.

f — Une pai*t de votre souper, mes amis, et un fauteuil dans un coin du château, c'est tout ce que je vous demande.

V — Laissez-nous faire. Monsieur, répondit la femme; séchez- vous et réchauffez- vous; nous allons, pendant ce temps, arranger les choses de notre mieux.

» Cette recommandation deme sécher et de me réchauffer n'était pas inutile : j'étais mouillé jusqu'aux

2î4 INTRODUCTION

OS, et mes deuts claquaient de froid; mon chi^, d'ailleurs, me donnait l'exemple, et îl était déjà couché au beau travers de Tâtre, supportant une chaleur qui aurait suffi à cuire le gibier à la poursuite duquel il s'était si fort fatigué.

» Comme je présumai que le garde-manger était médiocrement garni, et que, selon toute probabilité, le souper de ces braves gens se bornait au pot-au-feu qui bouillait devant la cheminée, et à la casserole qui chantait sur le réchaud, je mis ma carnassière à leur disposition.

» — Ma foi, dit le mari en y choisissant quelques perdrix et un levraut, cela tombe à merveille, Monsieur, cai* vous en eussiez été réduit à notre pauvre souper; et, vu l'appétit que vous avez annoncé, cela ne laissait pas que de nous causer quelque inquiétude.

> Aussitôt le mari et la femme échangèrent tout bas quelques mots; la femme se mit à plumer les

perdreaux et à dépouiller le lièvre, et le mari sortit.

» Dix minutes à peu près se passèrent peùdant

lesquelles, à force de me tourner et de me retourner

devant le feu, je commençais à me sécher. Cependant,

quand le mari rentra, je fumais encore des pieds à la

tète,

» — Monsieur, me dit-il, si vous voulez passer

dans la salle à manger, il y a un grand feu allumé, et vous serez mieux qu'ici. On vous y servira tout à l'heure.

> Je le grondai de la peine qu'il venait de se donner, en lui disant que je me trouvais à merveille où j'étais, et que j'aurais été enchanté de souper à la même table qu'eux. Mais à ceci il me répondit, en s'inclinant, qu'il savait trop ce qu'il devait à M. le comte pour accepter un pareil honneur. Puis, conmie il se tenait debout près de la porte, son chapeau à la main, je me levai et lui fis signe que j'étais prêt à passer dans l'appartement préparé. H marcha devant^ et

je le suivis. Mon chien poussa un long gémissement, se remit languissamment sur ses quatre pattes, et me suivit à son tour.

» J'avais très»grande hâte de retrouver Tëquivalent du feu que j'abandonnais, de sorte que je ne fis pas grande attention aux corridors et aux chambres que nous traversâmes; tout cela seulement me parut être dans un état de délabrement com« plet.

» Une porte s'ouvrit; je vis un foyer immense allumé dans une cheminée gigantesque; je me précipitai vers le feu, où, quelque hâte que je misse, Fido, grâce à ses quatre pattes, qui avaient retrouvé toute leur élasticité, était encore rendu avant son maître.

» Le feu avait eu ma première attention. Mais à peine fus-je installé devant la cheminée, que mes yeux se portèrent sur la table préparée pour moi. Elle était couverte d'une nappe faite avec cette admirable toile

qu'on tire de la Hongrie, et couverte d'une vaisselle splendide.

I Cette magnificence inattendue excita ma curiosité. J'examinai les couverts et les assiettes ; tout cela était d'un beau travail et surtout d'une richesse remarquable. Sur chaque objet étaient gravées les armes du propriétaire, surmontées d'une couronne de comte.

> J'étais encore occupé de cette investigation lorsque la porte se rouvrit, et un domestique, vêtu d'une grande livrée, entra, portant le potage dans une soupière d'argent, pareille au reste du service.

• En reportant les yeux de la soupière à celui qui la présentait, je reconnus le vieillard qui m'avait reçu.

» — Mais, mon ami, lui dis-je, je vous le répète,

vous me traitez avec beaucoup trop de cérémonie; et,

véritablement, vous allez m'ôter tout le plaisir de I. 2

rhospitalité que vous me donnez par le dérangement qu'elle vous cause.

» — Nous savons trop le respect que nous devons à monsieur le comte, reprit de nouveau le vieillard en s'inclinant et en posant la soupière sur la table, pour ne pas lerecevoii* aussi bien qu'il est en notre pouvoir. D'ailleurs, s'il en était autrement, le comte Éverard ne nous le pardonnerait pas.

> U fallait se laisser faire. Je voulus m'asseoir sur une chaise; mais l'étrange majordome avança un grand fauteuil : c'était celui du maître de la maison. Le dossier était orné d'un écusson aux mêmes armes que celles que j'avais déjà remarquées, et, comme celles-ci, surmontées d'une couronne de cooîte.

» Je pris la place indiquée. Gomme je l'avais dit, je mourais de faim et de soif, de sorte que je dévorai d'abord. Au reste, tout ce qu'on m'avait servi, même la portion du dln^ que je rognais aux deux

serviteurs, était excellent; le vin surtout était des meilleurs crûs de Bordeaux, de Bourgogne et du Rhin.

> Pendant ce temps, le vieillard se confondait en excuses sur la façon dont il était forcé de me recevoir.

1 Pour le détourner de cette inquiétude, qui paraissait l'agiter, autant que par cmnosité, je lui demandai ce qu'était son maître et s'il n'habitait point

> — Mon maître; me dit-il, est le comte Éverard d'Eppstein, le dénier des comtes de ce nom. Nonseulement il habite le château, mais encore il y a bientôt vingt-cinq ans qu'il ne l'a quitté. La maladie d'une personne à laquelle il porte une grande affection l'a appelé à Vienne. Voilà six jours qu'il est parti, et nous ne savons quand il reviendra.

> — Mais, continuai-je, quelle est cette petite chaumière si propre, si charmante, si entourée de

fleurs, que j'ai aperçue à un quart de lieue d'ici, et qui fait un si grand contraste avec le château ?

» — C'est la véritable demeure du comte Éverard, répondit le vieillard. Ses anciens habitants sont tous morts, et, depuis la mort du dernier, c'est-à-dire du garde-chasse Jonathas, M. le comte se l'est réservée pour lui. Il y passe ses journées, et ne rentre guère au château que pour se coucher. Aussi le pauvre château, comme vous l'avez pu voir ce soir, et comme vous le veiTCz encore bien mieux demain, tombe-t-il en ruine; si bien qu'à l'exception de la chambre rouge, il ne reste pas une seule chambre habitable au château.

3 — Et qu'est-ce que la chambre rouge ?

» — C'est la chambre qu'ont de père en fils habitée les comtes d'Eppstein ; c'est dans cette chambre qu'ils sont nés; c'est dans cette chambre qu'ils sont morts, depuis la comtesse Éléonore jusqu'au comte Maximilien.

> Je remarquai qu*en prononçant ces lùots , le vieillard baissait la Toix et semblait, avec une certaine inquiétude, regarder autour de lui. Cependant je ne fis aucune observation ni ne renouvelai aucune demande. Je réfléchissais à cette poétique et étrange chose, du dernier comte d'Eppstein vivant solitaire dans son vieux château, qui, quelque temps après sa mort peut-être, croulerait sur sa tombe.

1 J'avais fini de dîner, et, la faim et la soif apaisées, le besoin du sommeil commençait à se faire impérieusement sentir. Je me levai donc, et je priai le majordome qui m'avait si bien fait les honneurs du château de vouloir bien me conduire à ma chambre.

> Sur cette demande, il parut éprouver quelque embarras, balbutia des excuses presque inintelligibles; puis, comme s'il en avait pris enfin son parti :

» — Eh bien, monsieur le comte, dit-il, suivezmoi.

1 Je le suivis. Fido qui^ de son côté, avait fêté le I. 2.

souper presque à l'égal de son mattre, et qui avait repris sa place en travers du feu, se leva en murmurant et ferma la marche.

» Le vieillard me ramena dans la première pièce, c'est-à-dire dans celle où j'étais entré d'abord; le lit était couvert de draps blancs et fins.

» — Mais, lui dis-je, c'est votre chambre que vous me donnez.

» — J'en demande bien pardon à monsieur le comte, répondit le vieillard se trompant sur le sens de mon exclamation ; mais, dans tout le château, il n'y a pas une autre chambre qui soit habitable.

> — Oix coucherez-vous alors , vous et votre femme?

> — Dans la salle à manger, chacun sur un grand fauteuil.

> — Je ne le souffrirai pas ! m'écriai-je. C'est moi qui coucherai dans un fauteuil. Gardez votre lit ou donnez-moi une autre chambre.

> — J'ai déjà eu rhonneur de dire à monsieur le comte qu'il n'y avait pas, dans tout le château, une autre chambre habitable, à l'exception de celle...

» — A l'exception de celle...? répétai -je.

» — A l'exception de celle du comte Éverard, de la chambre rouge.

» — Et tu sais qu'il est impossible que M. le comte couche dans celle-là I s'écria vivement la femme.

» Je les regardai fixement tous deux. Ils baissèrent les yeux avec une expression d'embarras visible. Ma curiosité, déjà excitée par tout ce qui m'était arrivé jusque-là, était portée à son comble.

» — Et pourquoi impossible? demandai-je. Estce une défense du maître?

> — Non, monsieur le comte.

» ^ Si le comte Éverard > savait qu'un étranger a couché dans cette chambre, en résulterait-il quelque reproche pour vous?

» — Je ne crois pas.

i — Mais alors pourquoi cette impossibilité? Et qu'y a-t-il donc dans cette mystérieuse chambre rouge dont je ne vous entends parler qu'avec terreur?

» — n y a, Monsieur. . .

» H s'arrêta et regarda sa femme, qui, par un mouvement des épaules, semblait lui dire : < Dame, dis-le si tu veux. »

* — Il y a..,.? repris-je. Voyons, parlez.

» — H y a qu'elle est hantée^ monsieur le oomte^^

» Gomme le brave homme me parlait en allemand, je crus avoir mal entendu.

» — Comment dites-vous, mon ami ? lui demandairje.

> — n y a, dit la femme, qu'il y apparaît des revenants. Voilà ce qu'il y a.

» — Des revenants I m'écriai-je ; ah t pardieu ! A ce n'est que cela, mon brave homme, j'ai toujours eu

le plus grand dësir de voir un revenant. Ainsi, loin de trouver bonne votre raison de m'exclure de la terrible chambre, je vous déclare qu'elle me donne le plus grand désir d'y passer la nuit.

» — Que monsieur le comte y réfléchisse bien avant d'insister.

1 — Oh t toutes mes réflexions sont faites. D'ailleurs, je vous le répète, j'ai le plus grand désir de me trouver en relation avec un spectre.

• — Cela a mal réussi au comte Maximilien, murmura la vieille femme.

1 — Le comte Maximilien avait peut-être des motifs de craindre les morts; moi, je n'en ai pas, et je suis convaincu que, ' s'ils sortent de terre, c'est pour protéger ou pour punir. Or, ce ne peut être pour me punir que les morts sortiraient de terre, car je ne me rappelle pas avoir, dans toute ma vie, une action mauvaise à me reprocher. Si, au contraire, c'est pour me protéger, je n'aurai aucun motif de

craindre une ombre qui viendrait à moi dans une si charitable intention.

— » Ohl c'est impossible, dit la femme.

» — Si cependant monsieur le veut absolument, reprit le mari.

1 — Je ne le veux point, dis-je, parce que je n'ai point ici le droit de vouloir. Si J'avais ce droite je l'exigerais, je vous le déclare. Mais, ne l'ayant pas, je vous en prie.

» — Eh bien? dit la femme.

» — Eh bien, faisons donc comme le désire Mon* sieUr. Tu sais ce que dit toujours le comté : € L'hôte est le maître du maître. »

» — J'y consens, dit la femme à son mari; mais à une condition : c'est que tu viendras préparer le Ut avec moi. Pour tout l'or du monde, je n'irais pas seule. «

» — Volontiers, dit le mari. Monsieur attendra ici ou dans la salle à manger que nous ayons fini.

INTROpUGTION 33

1 — Allez, mes amis, j'attendrai.

1 Les deux vieux serviteurs prirent alors chacun une bougie et sortirent de la chambre, le mari marchant le premier et la femme ensuite. Je restai tout pensif au coin du feu.

> J'avais mille fois, dans ma jeunesse, entendu raconter des aventures pareilles arrivées dans de vieux châteaux à des voyageurs égarés, et j'avais toujours souri d'incrédulité à ces récits, que je regardais comme fantastiques ; aussi me trouvais-je tout étonné d'être sur le point de devenir à mon tour le héros d'une semblable histoh'e. Je me tâtais pourvoir si je ne faisais pas un rêve. Je regardai autour de moi, pour m'assurer que j'étais dans une situation extraordinaire. Je sortis pour me convaincre que j'étais bien dans ce vieux château même dont j'avais entrevu dans l'obscurité le cadavre massif et sombre. Le ciel était redevenu serein, et la lune argentait les sonmiets des toits. Tout était muet, tout semblait mort, et le

silence de la nuit n'était troublé que par le cri aigu d'une chouette cachée dans les branches d'un arbre dont on distinguait la masse noire dans un angle de la cour.

» J'étais bien dans un de ces châteaux aux vieilles traditions et aux légendes merveilleuses. Et, certes, si l'apparition promise me manquait, c'est que le fantôme y mettrait de la mauvaise volonté. Le château où Wilhelm conduisit Lénore n'avait pas un aspect plus fantastique que celui dans lequel j'allais passer la nuit.

1 Bien convaincu que je ne faisais pas un rêve, mais que je marchais en pleine réalité, je rentrai dans la chambre des deux vieillards : la femme y était déjà de retour, tant elle s'était pressée d'accomplir son service; le mari était resté derrière elle pour alluma le feu.

» Tout à coup, le bruit d'une sonnette retentit. Je tressaillis malgré moi.

» — Qu'est-ce que cela? demandai-je.

3 — Oh I ce n'est rien, répondit la femme, c'est mon mari qui sonne pour me prévenir que tout est prêt. Je vais conduire monsieur le comte jusqu'au bas de l'escalier; mon mari l'attendra en haut.

> — Venez donc, repris- je vivement, car j'ai hâte, je vous l'avoue, de voir cette fameuse chambre rouge.

f La bonne femme s'arma d'une bougie et marcha devant. Je la suivis, et Fido, qui ne comprenait rien à toutes ces pérégrinations, quitta une troisième fois le feu et nous accompagna. A tout hasard, je pris monfiisil.

9 Nous suiviines le même corridor dans lequel

nous nous étions déjà engagés pour aller à la salle à

manger. Seulement, au lieu de prendre à gauche,

nous tournâmes à droite, et nous nous trouvâmes

près d'un de ces gigantesques escaliers à balustrade

de pierre comme on n'-en voit plus en France que t 3

dans les châteaux royaux ou dans les monuments publics. Au haut de cet escalier, le vieux serviteur m'attendait.

f Je montai ces larges marches, qui semblaient, faites pour des géants; puis, à son tour, le vieillard me servit de guide et pénétra dans la fameuse chambre rouge. Je le suivis.

» Un grand feu brûlait dans Tâtre, deux capdélabres à trois branches étaient allumés sur la cheuiinée, et cependant, au premier coup d'œil, je ne pus embrasser la vaste étendue da la chambre.

^ i Le vieillard me demanda si j'avais besoin de quelque chose, et, sur ma réponse négative, il se re^ tira. Je vis la porte se refermer derrière lui, j'entendis ses pas qui s'éloignaient ; enfin le bruit finit par s'éteindre, et je me trouvai non-seulement dans 1» solitude, mais encore dans le silence.

> Mes yeux, qui étaient fixés sur la porte, se reportèrent alors sur la chambre ; ne pouvant, comme

je l'ai dit, Tembrasser d'un coup d'œil, je résolus de Texaminer en détail. Je pris donc un candélabre et je commençai mon inspection.

» Son nom de chambre rouge lui venait de grandes tapisseries datant du xvi® siècle et dans lesquelles la couleur rouge dominait; elles représentaient, traitées à la manière de la renaissance, les guerres d'Alexandre; elles étaient encadrées dans de larges panneaux de bois qui avaient dû être redorés dans le xvm" siècle^ et dont certaines parties, restées brillantes, étincelaient ou réfléchissaient les rayons des bougies.

> Dans l'angle à gauche de la porte, était un grand lit surmonté d'un dais avec les armes des comtes d'E^pstein; il était garni de vastes rideaux de damas rouge. Les rideaux du lit et les dorures du dais avaient dû être remis à neuf il y avait quelque vingtcinq ans.

> Entre les fenêtres étaient des consoles dorées du

40 INTBODUCTION

temps de Louis XIV, surmontées de glaces à cadres enjolivés de fleurs et d'oiseaux ; au plafond p^dait un grand lustre de cuivre avec des omem^ts de cristal, mais il était facile de voir qu'il y avait bien longtemps qu'il n'avait servi.

» Je fis lentement le tour de la chambre, suivi de Fido, qui, chaque fois que je m'arrêtais, s'arrêtait aussi et ne comprenait rien à cette rage de promenade dont il me voyait possédé. Entre la tête du lit et la fenêtre, c'est-à-dire en longeant la muraille du fond ' de la chambre qui faisait face à la cheminée, Fido s'arrêta tout à coup, flaira le lambris, se dressa tout debout, puis se coucha, a^^uyant son nez contre la base de la muraille en soufflant fortement et ai donnant des signes visibles d'agitation. Je cherchai quelle cause pouvait lui inspirer cette inquiétude, mais je ne trouvai rien qui pût la motiver : le lambris paraissait parfaitement plein, je n'apercevais aucune solution de continuité ; j'appuyai le pouce en plu-

INTRODUCTION 4i

sieurs endroits, cherchant s'il n'y aurait pas là quelque ressort caché; mai^ rien ne céda, et, après dix minutes de recherches infructueuses, je continuai mon voyage autour de la chambre rouge. Fido me suivit, mais en tournant toutefois la tête vers l'endroit qu'il avait paru et qu'il paraissait encore désigner à mon attention.

» Je revins près de la cheminée, et tout retomba dans le silenc.e, qui n'avait été troublé que par le bruit de mes pas ; cependant, au milieu de ce silence, un autre bruit se faisait encore entendre, c'était le cri funèbre et monotone de la chouette. Je regardai à ma montre : il était dix heures. Malgré la fatigue qui m'écrasait, mon envie de dormir avait disparu. Cette , chambre immense, son aspect d'un^autre âge, les événements qui avaient dû s'y écouler depuis des siècles, ce que m'avaient dit les deux vieillards des hôtes surnaturels qui la fréquentaient , tout^ cela m'inspirait une émotion à laquelle je n'essayerai pas

de trouver un nom. Ce n'était pas de la peur; non, c'était de l'inquiétude, une espèce de malaise mêlé de curiosité. Je ne savais pas ce qui se passerait pour moi dans cette chambre, mais je sentais qu'il s'y passerait quelque chose.

• Je demeurai une demi-heure à peu près encore ^ dans le fauteuil et les jambes étendues devant. le feu; puis, n'entendant rien, ne voyant rien, je me décidai à me coucher tout en laissant brûler un des candélabres sur la cheminée.

» Une fois dans le grand lit des comtes d'Eppstein, j'appelai Fido, et Fido vint se coucher à côté de moi.

» n n'y a personne qui, dans une situation pareille, en attendant un événement quelconque, n'ait essayé de dormir. On sait alors comment les yeux se ferment lentement pour, au moindre bruit, se rouvrir tout à coup ; comment le regard embrasse d'un seul jet toute la chambre oh l'on est couché, puis, la voyant toujours solitaire et muette, comment la pau-

pière se referme pour se rouvrir encore. Il en fut ainsi de moi; deux ou trois fois déjà, presque entré dans le sommeil, je me réveillai en sursaut; puis^ peu à peu, malgré la lumière des bougies allumées dans le candélabre, les objets commencèrent à se confondre. Les grandes. figures de la tapisserie semblèrent se mouvoir, le foyer parut jeter des lueurs fantasti- (Jiies et inusitées, mes pensées se mêlèrent comme un écbeveau de fil inextricable, et je m'endormis.

» Combien de temps dura mon sommeil, je n'en àais rien; seulement, je fus réveillié par une sensation indéfinissable de terreur. Je rouvris les yeux, les bougies étaient consumées et le feu éteint. Seulement un tison avait roulé et fumait sur le marbre ; je regardai autour de moi ; je ne vis absolument rien.

1 La chambre, au reste, n'était éclairée que par un rayon de lune qui passait à travers le contrevent brisé.

» Seulement, comme je le dis, je sentais en moi

quelque chose d^extraordinaire , d'indéfinissable, d'inouï. '

» Je me soulevai sur mon coude. En ce moment Fido, qui était couché sur la descente de mon lit, hurla tristement.

» Cette plainte lugubre et prolongée me fit frissonner malgré moi.

» — Fido, dis-je, Fido. Eh bien, mon chien, qu'y a-t-il?

» Mais, au lieu de me répondre, je sentis le pauvre chien tout tremblant s'enfoncer sous mon lit, du fond duquel il poussa un second gémissement.

» Au même instant un léger bruit se fit entendre ; c'était celui d'une porte qui grince sur ses gonds,

» Puis'une portion du lambris se détacha et tourna sur elle-même. C'était celle devant laquelle s'était arrêté Fido.

î Alors, sur le carré sombre qu'elle venait de découvrir en s'ouvrant, je vis se dessiner une forme

blanche, aérienne, transparente, qui, sans paraître toucher le parquet, sans qu'aucun bruit se fît entendre, s'avança iQlottante vers mon lit.

» Je sentis mes cheveux se dresser sur ma tête, et une sueur froide me perler au front.

> Je reculai à mon tour jusque dans la ruelle; Tombée s'approcha de mon lit, monta sur l'estrade où il était posé, me regarda un instant en secouant la tête comme pour dire :

> — Ce n'est pas lui.

> Puis elle poussa un soupir, descendit la marche qu'elle avait montée, repassa dans le rayon lumineux, qui me permit de m'assurer de sa singulière transpaji*ence, se retourna encore de mon côté, poussa un second soupir, secoua encore une fois la tête, et ren tra par l'ouverture du lambris, dont la porte se referma sur elle en grinçant comme lorsqu'elle s'était ouverte.

» Je restai, je l'avoue, sans voix, sans force, ne I. * 3.

sentant la vie qu'aux battements redoublés de mon cœur. Un instant après, j'entendis Fido qui quittait son asile et reprenait sa première place. Je l'appelai; il se dressa sur ses pattes de derrière, appuyant ses pattes de devant sur mon lit. Le pauvre animal était tout frissonnant encore.

» Ce que j'avais vu était donc bien réel, ce n'était pas une erreur 4^ mon esprit, un rêve de mon imagination. C'était bien une apparition, une ombre, un fantôme. J'étais réellement sous le poids d'un événement surnaturel. Cette chambre avait sans doute été le théâtre de quelque terrible et mystérieux événement. Que pouvait-il s'être passé dans cette chambre? Voilà dans quelle vague investigation mon esprit se perdit jusqu'au jour, car, ainsi qu'on le pense bien, je ne me rendormis pas.

> Au premier rayon de l'aube, je me jetai à bas de mon lit et je m'habillai.

» Comme j'achevais de me vêtir, j'entendis mar-

cher dans le corridor. Cette fois, c'étaient des pas humains. Je ne m'y trompai pas.

• Les pas s'arrêtèrent devant ma porte.

» — Entrez, dis-je,

» Le vieillard parut.

» — Monsieur, dit-il, j'était inquiet de la manière dont vous aviez passé la nuit, et je venais m'înformer de votre santé.

» — Mais comme vous voyez, lui répondis-je, elle est excellente.

» — Vous avez bien dormi?

» — Parfaitement.

1 D hésita un instant.

> — Et rien n'a troublé votre sommeil ?. . . ajouta-t-il.

» — Rien.

» — Tant mieux. Maintenant, si Moilsieur veut donner ses ordres pour l'heure où il compte partir?

• — Mais aussitôt après mon déjeuner.

» — Alors on va le préparer à Tinstant même et quand Monsieur voudra descendre, s'il veut bien nous laisser unquartd*heure seulement, il trouvera toutprêt.

» — Eh bien, soit, dans un quart d'heure.

» Le vieillard sortit en saluant.

> Je restai seul un quart d'heure, c'était juste le temps qu'il me fallait pour approfondir ce que je voulais savoir.

» A peine le bruit des pas eut-il cessé de se faire entendre, que j'allai à la porte et que je poussai le verrou. Puis je m'élançai vers la portion de la muraille que j'avais vue s'ouvrir.

» Je comptais sur Fido pour me guider dans mes recherches; mais, cette fois, quoique j'employasse les menaces et même le fouet pour lui faire quitter la place qu'il avait prise, il ne voulut pas même s'approcher du lambris.

» Je cherchai dans toutes les moulures de la boiserie, mais je ne pus trouver aucune solution dexîon-

tinuité visible à l'œil. J'appuyai sur tous les endroits saillants, mais aucun ne céda sous mes doigts.

» Je vis qu'il existait quelque ressort que je ne connaissais pas et qu'il était impossible de faire jouer sans le connaître.

> Après vingt minutes de recherches infructueuses, je fus donc forcé de renoncer à mon entreprise. D'ailleurs, j'entendais les pas du vieillard qui se rapprochaient. Je ne voulais pas qu'il me retrouvât enfermé ; je courus vers la porte et je tirai le verrou au moment où il allait frapper.

» — Le déjeuner de monsieur le comte est prêt, dit-il.

» Je pris mon fusil et je le suivis en jetant un regard sur le mystérieux lambris.

1 J'entrai dans la salle à manger ; mon déjeuner était servi avec le même îuxe d'argenterie que mon souper de la veille.

^ Quoique très-préoccupé de mon a\ enture de la

nuit, je n'en ouvris pas la bouche : j'avais compris que ce n'était pas à des serviteurs nés dans la maison, et vieillis sans doute dans la fidélité, qu'il fallait demander le secret de leurs maîtres. Je me hâtai donc' de déjeuner; puis, mon déjeuner achevé, je remerciai encore une fois mes hôtes de la bonne hospitalité qu'ils m'avaient accordée, et je priai le vieillard de m'indiquer mon chemin pour retourner à la ville.

1 II s'offrit à m' accompagner jusqu'à un sentier qui me conduirait hors des montagnes du Taunus ; comme je ne me souciais pas de m' égarer de nouveau, j'acceptai.

» Nous fîmes un quart de lieue à peu près ; alors nous trouvâmes un chemin assez frayé pour qu'il n'y eût aucune crainte de se tromper en le suivant. Une demi-heure après, j'étais hors des montagnes du Taunus ; trois heures après,^ j'étais à Francfort.

» A peine pris-je le temps de changer de costume: j'avais hâte de voir mon professeur, je courus chez

lui. Je le trouvai extrêmement inquiet de mon absence ; il avait envoyé à ma recherche les deux gardes et trois ou quatre valets de ferme.

» — Enfin, me demanda-t-il, où avez-vous passé la nuit ?

» — Au château d'Eppstein, répondis-je.

» — Au château d'Eppstein ! s'écria- t-il, et dans quelle partie du château ?

» — Dans la chambre du comte Éverard, qui était à Vienne.

• — Dans la chambre rouge ?

> — Dans la chambre rouge,

> — Et vous n'avez rien vu? me demanda le professeur avec une curiosité mêlée d'hésitation.

> — Si fait, lui répondis-je^ j'ai vu un fantôme.

^ — Oui, murmura-t-il, c'est celui delà comtesse

Albine.

» — Qu'^eslrce que la comtesse Albine ? demandai-je.

» — Oh ! me rëpondit-U, c'est toute une histoire . terrible, incroyable, inouïe: une de ces histoires comme on n'en trouve que dans nos vieux châteaux des bords du Rhin, et dans nos montagnes du Taunus, une histoire... que vous ne croiriez pas si vous n'aviez pas couché dans la chambre rouge.

> — Oui, mais que je croirai maintenant que j'y ai couché, je vous le jure. Vous pouvez donc me la conter, mon cher professeur, et je vous proteste que vous n'aurez jamais eu un auditeur plus attentif.

» — £h bien, me dit mon compagnon de chasse, le récit est un peu long ; faites-moi le plaisir de venir dîner avec moi, et, au dessert, d'excellents cigares à la bouche et les pieds sur les chenets, je vous conterai cette terrible légende, dont notre fantastique Hoffinann eût certainement fait, s'il l'eût connue, le plus terrifiant de ses contes.

» Comme on le comprend bien, je n'avais garde de refuser une pareille invitation. Je me trouvai donc.

INTRODUCTIOI? 53

à Theure dite, chez mon professeur, lequel, après le diner, me raconta, selon la promesse faite, Thistoire de la chambre rouge... »

— Eh bien, cette histoire? demandâmes-nous tout d'une voix au comte Élim.

— Cette histoire, j'en ai fait une espèce de livre fort gros et fort ennuyeux, que je vous apporterai d^main si vous le voulez absolument, et que, je vous lirai le plus rapidement possible.

— Et pourquoi pas ce soir ? demandai-je dans mon impatience.

— Parce qu'il est trois heures du matin, répondit le comte Élim, et que cela me paraît une heure raisonnable pour se retirer.

Chacun fut de l'avis du préopinant. On prit rendez-vous pour le lendemain, à dix heures du soir. A dix heures moins un quart, tous les auditeurs étaient rassemblés ; à dix heures juste, le comte Élim arriva, son manuscrit sous le bras. A peine lui donna-t-on

le temps de s'asseoir, tant le désir d'entendre le récit des événements promis était vif. On prit place autour du lecteur, et, au milieu du plus profond silence, le comte Élim comment l'histoire si impatiemment attendue.

Nous sommes en septembre 1789; le sol em*opéen tremble encore de la chute de la Bastille, et Francfort, ville libre, mais ville où se font les Césars, a en même temps peur et espoir de cette révolution qui gronde. Le château d'Eppstein n'a que peur, car son maître, le vieux comte Rodolphe, est tout dévoué à Tempereur, qui s'apprête à nous déclarer la guerre.

Pourtant ce n'étaient pas seulement les soucis politiques, à coup sûr, qui courbaient son front et desséchaient son âme, le jour où ce récit commence.

Dans la grande salle de son château, il était assis,

la tête penchée, et à ses côtés se tenait' sa femme. D'abondantes larmes coulaient silencieusement sur les joues amaigries de la comtesse. Le comte ne pleurait qu'en dedans.

C'étaient deux belles et nobles figures de vieillards ; tous leurs mouvements trahissaient à la fois une dignité profonde et une touchante bonté, et leurs têtes blanches semblaient, pour parler comme Schiller, couronnées de saintes actions.

Ds délibéraient gravement et tristement.

— Il faut pardonner, disait la mère.

— Lepuis-je? répondait le père. Si- personne pe devait nous voir, je tendrais les bras à Conrad et à sa femme; mais, hélas! noblesse oblige, et il y a tant de regards fixés sur nous ! Nous devons au monde de sévères exemples, et, eussions-nous la mort au cœur, il nous faut mourir debout. J'ai chassé Conrad, Conrad ne reparaîtra plus devant moi; nous ne l'embrasserons plus, Gertrude.

— Je comprendrais mieux celte rigueur, reprenait timidement la mère, si Conrad était Taîné de notre maison; mais celui *qui sera le chef des Eppstein après vous, c'est Maximilien.

— N'importe, dit le comte, Conrad n'en est pas moins im Eppstein.

— Survivra-t-il à votre colère ? hasarda encore la comtesse.

— n nous rejoindra donc plus tôt là où les pères peuv^t toujours embrasser leurs enfants.

Et il se tut, car il avait peur, s'il ajoutait une seule parole, de fondre en larmes comme sa femme.

Après un moment de silence, on frappa discrètement à la porte, et un vieux serviteur de la maison, appelé Daniel, entra sur l'invitation du maître.

— C'est monseigneur Maximilien qui demande à son père l'honneur d'un moment d'entretien, dit Daniel.

— Introduisez mon fils, répondit le comte.

— Celui-là, reprit le vieux Rodolphe avec amertume, quand Daniel fut parti, celui-là se déshonore dans mon cœur, mais il ne se mésallie pas dans la société ; il se déprave, mais il ne se déplace pas ; il oublie d'être bon, mais il se souvient qu'il est comte; il reste noble, sinon d'âme, du moins d'a:pparence; Maximilien est mon digne héritier.

— Conrad n'est que votre digne fils, dit la com-

tesse.

Et cependant, lorsque Maximilien «ntra, toutes les empreintes rudes ou fatales de sa physionomie étaient en ce moment, non pas effacées, mais adoucies par le puissant effort qu'il s'était imposé à lui-même. Il s'agenouilla devant le comte, baisa sa main et celte de sa mère, et attendit debout et en silence que le vieillard lui adressât la parole.

Le comte Maximilien était un homme d'une trentaine d'années à peu près, d'une figure à la fois sombre et altière, de haute taille et d'allure vigou-

reuse. Il avait d'ordinaire des gestes résolus et impétueux. Sa physionomie, dans les situations habituelles de la vie, exprimait moins Tintelligence que l'audace. Devant lui. Ton se sentait en présence d'une volonté implacable, et c'est par cette mine déterminée et hautaine qu'U savait imposer à des esprits souvent supérieurs au sien. Le désir chez cet homme devait se traduire immédiatement en action. On avait peine à soutenir son regard fixe et hardi; on se disait vaguement que peu d'obstacles devaient tenir contre sa colère, et que peut-être lui-même ne saurait pas contenir au besoin sa violente nature.

Le comte^ Maximilien, nous l'avons dit, pouvait avoir trente ans; mais déjà des rides précoces sillonnaient son visage, où les soucis de l'ambition avaient laissé leur dévorante empreinte. Le comte avait un de ces fronts aUemands l^ges, mais qui sonnent le creux, pleins qu'ils sont d'orgueil bien plutôt que de génie. Son nez recourbé et ses lèvres minces ne contribuaient

pas peu à lui donner cet aspect dominateur qui firappait d'abord. Le pli de son sourcil, et il le fronçait souvent, était terrïble; en même temps son sourire, et il ne souriait guère, était le sourire obséquieux, faux et avide du courtisan. Sa taille haute et droite savait effectivement se plier devant le maître. En somme, dans son extérieur comme dans son âme, de Taudace, mais pas de grandeur; de la froideur, mais pas de calme; du dédain, mais pas de clémence. n était ambitieux à la façon du père Joseph, et non à celle de Wallenstein, et Ton comprenait au premier coup d'oeil qu'il devait se venger de son humilité envers les grands par sa hauteur envers les petits.

— Avant de vous entendre, mon fils, dit gravement Rodolphe, j'ai à vous reprocher un nouveau grief. Tant que vous avez été jeune, nous avons usé d'indulgence en mettant vos méfaits sur le compte de votre âge; mais vous avancez dans la vie, Maxi-

LE CHATEAU d'ePPSTEIN Cl

milien. Si Dieu vous a retiré votre femme, il vous a laissé votre fils. Maximilien, vous êtes père; de plus, dans quelques jours, je le sens à ma faiblesse, vous deviendrez seigneur et maître de tous nos domaines et seul représentant de tous nos aïeux; n'est-il pas temps de voug préparer sérieusement à votre destinée, et de veiller désormais sur votre conduit e, qui a causé tant de scandale dans le pays, tant de douleurs dans le château ?

— Mon père, répondit Maximilien, votre bonté a toujours un peu trop écouté, ce me semble, les plaintes des manants; je suis gentilhomme, j'aime le plaisir, et les jeux du lion ne sont pas ceux de l'agneau, mais je n'ai jiimais dérogé, que je sache. Pour l'honneur de mon nom, je me suis battu trois fois ; quant au reste, je n'ai pas la conscience étroite, c'est vrai. Quel nouveau délit ai-je donc commis, de grâce? Mes piqueurs ont-ils encore dévasté un

champ de blé? Mes chiens se seraient-ils permis par I. 4

hasard d'étrangler la laie du voisin? Mon cheval aurâit-U écrasé un paysan par mégarde?

— Mon fils, vous avez déshonoré la fille du bailli d'Alpœnig.

— Hélas ! c'est vrai, reprit avec un sou^Hr Maximilien; mais mon noble père devrait ne pas voir ces sortes de choses; ne sait-il pas bien que, comme Conrad, mon frère, je ne me dégraderai jamais au point d'épouser une fille du peuple?

— Oh 1 je n'ai pas cette crainte sans doute, interrompit le vieillard avec une triste ironie.

— Ëh bien, continua Maximilien, que redoute Monseigneur? Le scandale, comme il disait tout à l'heure; hélas t il peut encore se rassurer sur ce point. Un aflfreux malheur est arrivé; la pauvre Gretdien se promenait seule hier sur les bords du Mein; elle aura voulu, je le suppose, cueillir quelque rose sauvage, quelque pervenche ou quelque myosotis; le pied lui aura glissé, et le fleuve l'a entraînée;

bref, on n'a retrouvé son corps <jue ce matin. Je suis au désespoir de cette mort si inattendue. J'aimais beaucoup Gretchen, et, pardonnez-le-moi, mon père, je l'ai pleurée; mais Votre Seigneurie voit qu'elle peut être tranquille sur les suites de ma folie.

— En effet, dit le comte, stupéfait devant cette insouciante douleur, devant cette égoïste étourderie, qui croyait à un accident plutôt qu'à un crime, et ne voyait à accuser dans tout cela que le hasard.

La mère leva les mains et les yeux au ciel, demandant sans doute pîirdon à Dieu et à Gretchen pour son fils, qui ne savait ce qu'il faisait. Après une pause, le comte reprit :

— Vous avez à me parler, mon fils?

— Oui, mon père, j'ai une grâce à vous demander, non pour moi qui ai tâché de ne jamais encourir votre colère, mais pour mon frère Conrad, qui, s'il est coupable, est bien malheureux, allez, Monseigneur.

— C'est bien! c'est d'un bon frère, ce que vous faites là,Maximilien! s'écria avec émotion la comtesse, heureuse de trouver une fois son fils généreusement inspiré.

— Oui, ma mère, poursuivit Maximilien; vous le savez, j'aime Conrad : âme faible mais excellente, il m'a de tout temps cédé comme à son maître, et je n'ai jamais eu lieu d'être jaloux de cette douce et inofFensive nature qui reconnaît ma supériorité sans conteste. Ce n'est pas sa faute s'il est né pour être professeur de philosophie plutôt (pie pour porter l'épée. Je sais bien que sa bévue est un peu forte : épouser secrètement une fille de rien parce qu'il l'aimait, introduire dans notre famille l'enfant légitime d'une bourgeoise, au lieu de l'enrichir tout simplement d'un bâtard, c'est une niaiserie dont je conviens avec vous; mais erreur n'est pas crime; la petite Noémi est fort jolie, et elle aura ensorcelé le candide Conrad, dont elle était le premier amour.

Après tout, mon père, la chose est moins grave que si j'avais commis, moi, la même sottise, moi Taîné et le chef des Eppstein ; je sais bien que Tempereur s'irritera s'il vous voit accepter paternellement une telle mésalliance; mais j'irai à Vienne, et je l'apaiserai. Nous lui transformerons Gaspard le gardechasse, père de Noémi, en un vieux militaire; avec le temps, on oubliera cette histoire. Ce n'est qu'à moi que votre indulgence ferait tort, n'est-ce pas, mon père? à moi qui dois vous succéder dans vos . titres et dans la faveur de la cour I Eh bien, par amitié pour ce bon Conrad, j'en subirai les conséquences. A force de zèle, je réparerai cet échec porté à notre crédit, et je regagnerai les bonnes grâces de Tempèrent? Soyez tranquille. Ainsi, je vous en conjure, Monseigneur, n'exilez pas en France, comme vous le vouliez faire, Conrad et sa femme; laissez-le près de vous : sa vie studieuse et réfléchie fait-elle

tant de bruit? Le pauvre garçon est plein de ten- I. 4.

dresse, il vous aime tant, ma mère et vous; il est tellement attaché à ce sol qu'il n'a jamais pu cpiitter! Un bamiissement, ce serait pour lui presque un arrêt de mort, mon père.

— Vow faites votre devoir, Maxîmilien, en plaidant la cause de voire frère : je f^rai le mien en vous refusant.' Conrad s'obstine absolument à ne pas rompre ce mariage, n'est-ce pas?

— Je dois convenir que, sur ce point, il est inflexible. Monseigneur; il est même inutile de lui en parler, je crois.

— Eh bien, si je cédais quand il résiste, toute la noblesse d'Allemagne, solidaire des actes de l'un des siens, me pardonnerait-elle ma faiblesse?

— Non, sans doute; mais au moins consentez à voir Conrad, à l'entendre lui-même, mon père, répondit Maximilien.

— Impossible, répondit le vieux comte, qui avait peur de sa tendresse, impossible.

LE CHATEAU d'EPPSTEIN 6T

— Que Votre Seigneurie me pardonne donc, dit Maximilien. Mais j'ai pris sur moi d'inviter mon frère à venir me rejoindre ici. Qu'il ne s'éloigne pas sans voir une dernière fois votre visage. H est là, sans doute; il vient, le voici. Par grâce, recevez-le, mon père.

— Monseigneur, dit la comtesse à voix basse à son mari, si je vous ai toujours été une épouse soumise et dévouée, accordez-moi (qui le saura?) le âuprême bonheur de revoir encore mon enfant.

— Qu'il soit fait ainsi que vous le voulez, Gertrude, mais cpie ce soit sans faiblesse, entendezvous.

Le comte Rodolphe fit un signe, Maximilien courut à la porte et l'ouvrit à Conrad, qui vint silencieusement se mettre à genoux à quelque distance de son père.

Les deux frères formaient le cijntraste le plus complet. Autant Maximilien était fort et résolu, autant

Conrad semblait chétifet doux. Le pâle visage de celui-ci, encadré de longs cheveux blonds, animé du feu de ses grands yeux bruns, faisait ressortir avec plus de rudesse les traits anguleux , le teint de bronze et toute la robuste physionomie de Maximilien. Une main de ce dernier eût enserré sans pQine les deux mains féminines de Conrad. L'un effrayait presque, l'autre charmait tout de suite.

C'était un grand et solennel tableau de famille que celui-là : le frère aîné, debout, immobile, spectateur assez indifférent et assez calme de cette scène que sa clémence calculée avait préparée; le jeune frère, un genou en terre, ému, tremblant, mais soutenu par une pensée intérieure qui mettait dans ses yeux autant d'éclairs que de larmes; le père, le grand seigneur patriarche aux cheveux blancs et à la barbe blanche, assis dans un fauteuil sculpté, plein de majesté au dehor?, plein de trouble au dedans, et se forçant à la rigueur pour ne pas se laisser aller à Vatten-

drissement; puis la mère affaissée sur un escabeau où elle semblait agenouillée, essuyant quelque larme furtive et regardant tour à tour son époux avec crainte, et son fils avec amour; pour fond, enfin, une antique et sombre boiserie d'où se détachaient presque vivants les portraits des aïeux, témoins et juges.

— Parlez, Conrad, dit le comte Rodolphe.

— Monseigneur, dit Conrad, il y a trois ans, j'avais vingt ans et une âme rêveuse et pressée d'aimer. Tandis que mon frère Maximilien, emporté par sa fougue, courait l'Allemagne et la France, je m'étais toujours plu à rester près de vous, près de ma mère, et, dans ma sauvagerie, je n'avais pas seulement refusé d'aller à la cour, mais même de fi^quenter les châteaux voisins. Je n'avais pas besoin d'un grand horizon à mon bonheur; seulement, si mes pieds étaient paresseux, ma pensée, je le répète, était active, mon cœur impatient. La seule femme que

j'eusse connue, c'était ma mère ; et, quand je trouvai sur mon chemin une jeune fille belle comme elle avait dû l'être, bonne comme elle l'était, je ne m'informai pas de quel nom de famille cette jeune fille s'appelait — l'amour ne sait que les noms de baptême — et j'aimai Noémi parce qu'elle était charmante et qu'elle était pure.

— Oh I si j'avais été ici, murmura Maximilien, avec quel plaisir j'aurais débarrassé ta Noémi de cette dernière qualité qui t'a si fort séduit, pauvre frère I

— Néanmoins, poursuivit Conrad, comme je ne veux rien avancer qui ne soit vrai. Monseigneur, je vous avouerai que je n'ai pas aveuglément cédé tout de suite à cette passion qui m'entraînait; non, en mesurant la distance qui séparait de moi Noémi, en songeant à votre douleur, j'ai essayé de refouler en moi cet amour, mais il a jailli plus violent de la contrainte; une irrésistible puissance m'attirait sans cesse

vers la maison de Gaspard, et un jour, enfin, Noémi vaincue me dit qu'elle m'aimait aussi.

— L'ambitieuse fille I murmura Maximilien.

— Que devais-je faire alors? reprit Conrad. La fuir, n'est-ce pas^ ma mère? Je n'étais pas assez fort. La tromper, dis, Maximilien? Je n'étais pas assez lâche. Vous venir trouver, n'est-ce pas, mon père, et vous tout avouer? Je ne l'ai point osé. J'ai époij^sé secrètement Noémi; ainsi j'évitais votre courroux, ainsi je m'épargnais la souffrance du moment, et il me semblait que je n'offensais ni Dieu ni les hommes. Je me trompais doublement. Un fils m'est né^ et il m'a fallu choisir entre votre colère, mon père, et le déshonneur de ma femme. J'ai choisi votre colère qui ne devait accabler que moi, et, malgré toutes les tentatives des hommes pour séparer ce que Dieu a réuni, je la choisis encore aujourd'hui et je la choisirai encore demain. Mais vous voyez, Monseignem', que je trouve votre colère juste et que je l'avais,

hélas I prévue. Ce n'est donc pas pour la détourner de moi que je suis à vos genoux. Seulement, banni de votre présence comme je[m'y attendais, je voudrais bien savoir, en partant, que je n'emporte pas votre mépris.

— Conrad, répondit le comte d'une voix sourde et lente, nous sommes, vous et moi, d'une race historique à qui il n'est pas permis de faillir. Le sort nous a placés haut pour que le monde nous voie, et que nous donnions l'exemple au monde. C'est peutêtre une fatalité, mais il faut la subir, et vous l'avez éludée. Vous vous êtes rendu coupable d'un crime de lèse-noblesse, Conrad. Lèvent de révolution qui souffle de France aurait dû pourtant vous avertir de vous tenir ferme. Plus que jamais, nous devons garder nos privilèges quand ils deviennent des dangers. Gentilhomme et père de famille, responsable des actions des miens, il sied que ma sévérité répare votre faiblesse, et que le vieillard se redresse là où le jeune

LE CHATEAU d'ePPSTEIP^ 73

homme a chancelé^ Partez donc, allez en France, et servez bien le roi Louis XVI. Mes vœux vous suivront. Vous m'avez demandé si je vous méprisais, je vous réponds en me justifiant. Quand votre nourrico vous apporta à moi, Conrad, je vous pris entre mes bras, et, vous élevant au-dessus de ma tête, je vous offiris d'abord à Dieu, ensuite'à Tempereur, puis à la noblesse d'Allemagne, puis enfin à chacun de mes il* lustres aïeux. Aujourd'hui que je suis encore sur la terre, c'est aux ancêtres, à la noblesse, à l'empereur que je dois compte de vous, et je vous renie; demain, là-haut, je me glorifierai peut-être de vous devant le Seigneur.

— Mon père, s'écria Conrad, je vous révère et je vous adore. Vous êtes grand, terrible et bon, et vous me rendez fier en m'accablant. Je^ serai digne de vous. Monseigneur ; je dois à notre famille une expiation et je m'acquitterai en Eppstein. Adieu.

Conrad s'inclina profondément devant son père I. ' li

sans néanmoins s'approcher de lui. Le vieillard lui fit un geste d'adieu de la main, mais il ne parla pas;, car rémotion le gagnait, et il avait peur d'ouvrir les bras à son fils. Pour la comtesse, elle n'osait même pas regarder Conrad. Elle tenait la tête basse, ses larmes baignaient son vieux visage, et, les mains jointes, elle priait. Conrad la salua aussi de loin; mais, en dépit de l'étiquette tacitement convenue de cette entrevue dernière, il ne put s'empêcher d'envoyer un baiser de la main à celle dont les fiancs l'avaient porté. A cela près, le fier jeune homme se modela sur le ôomteet resta inébranlable. Le père fut content de son enfant.

— Accompagnez votre frère jusqu'au seuil, dit-il à Maximilien, qui, durant cette étrange et imposante scène, était resté muet et se mordant les lèvres.

— Si Votre Seigneurie me le permet, reprit l'aîné des Eppstein, je reviendrai lui parler tout à l'heure.

— Je vous attends, répondit le vieillard.

Et les deux frères sortirent, Tun d'eux pour ne plus rentrer.

Ce qui se passa entre le père et la mère, lorsque ces deux graves douleurs restèrent face à face, personne ne peut le dire, car Dieu seul vit leurs larmes et entendit les gémissements de leurs cœurs brisés; seulement, lorsque Maximilien rentra au bout d'un quart d'heure, les deux vieillards avaient repris leur attitude sereine et leur appareil de puissance paternelle.

— Jepuisen convenir. Monseigneur, dit Maximilieu : maintenant que votre arrêt ne peut plus être révoqué, maintenant que j'ai vu partir Conrad avec sa femme et son fils, ce que vous avez fait, vous deviez le faire.

— N'est-ce pas, Maximilien, reprit le comte avec un sourire amer, n'est-ce pas que c'est bien ton avis?

— Oui, mon père, car l'empereur ne vous eût pas pardonné votre indulgence; et, certes, il eût pour longtemps retiré sa faveur de notre famille.

— J'ai agi pour l'honneur et non pas pour les honneurs, dit le comte.

— Par le temps qui court, mon père, cela se ressemble beaucoup.

— De quoi aviez-vous à m'entretenir, mon fils? interrompit gravement le vieux comte.

— Voici, mon père. Malgré la sagesse de votre sévérité, votre crédit n'en a peut-être pas moins un peu souffert : j'ai songé à le relever. Je n'ai perdu Thécla, ma femme, que depuis un an; et, rassuré par la naissance de mon fils Albert sur l'avenir de notre nom, l'idée d'un second mariage ne m'était pas venue encore; mais, avec l'occasion de regagner les bonnes grâces de l'empereur, se pré- . sente le parti le plus souhaitable, la fille d'un de vos vieux amis, mon père, la fille du duc de

Schwalbach, qui est pour l'heure tout-puissant à Vienne.

— Est-ce d'Albine de Schwalbach que vous parlez, Maximilien? demanda la comtesse.

— Oui, ma mère; elle est fille unique et apportera de grands biens dans notre maison.

— Ma sœur labbesse, reprit la mère, dans le cou- , vent de laquelle Albine a été élevée, et auprès de qui

je m'informais de la fille d'un ami, m'a parlé de cette beauté sans égale.

— Et, ajouta Maûmilien, elle a en douaire le magnifique domaine de Winkel, aux portes de Vienne.

— Ma sœur ajoutait que la grâce d'Albine n'était que la parure de la plus charmante bonté.

— Sans compter, poursuivit le jeune homme, que le duc de Schwalbach obtiendra aisément, n'estce pas, mon père? de transmettre à son gendre, après lui, son titre de duc et ses biens.

— Qjiel bonheur, dit la comtesse, de nommer cette enfant ma fille, et de lui tenir lieu de la mère qu'elle a perdue !

— Et quel honneur de s* allier aux Schwalbach I dit Maximilien.

— Oui, dit le comte, lés Schwalbach sont une des plus grandes et des meilleures branches de Tarbre germanique.

— Eh bien, mon père, ayez donc la bonté d'écrire à votre ancien compagnon d'armes, et de lui demander sa fille pour votre fils.

A cette demande succéda un , assez long silence. Le vieux comte avait laissé tomber sa tête sur sa poitrine et paraissait réfléchir profondément.

— Eh quoi ! mon père, vous ne répondez pas ?

Eh quoit Monseigneur, vous semblez hésiter?

Une telle union, qui ajouterait tant à la splendeur de notre famille, ne peut pas, ne doit pas vous déplaire.

— Maximilien, Maximilien, reprit sévèrement le comte Rodolphe, ne puis-je employer vos distinotions que je ne reconnais point, et dire que, si le gentilhomme est en vous sans reproche, l'homme, hélas I a souvent failli ? Maximilien , cette enfant sera-t-elle heureuse ?

— Elle sera comtesse d'Eppstein, mon père.

n y eut un second silence. Certes, ces deux hommes ne se ressemblaient et ne se comprenaient guère, réunis qu'ils étaient bien plutôt par les lois du monde que par les liens du sang. Le fils dédaignait le père pour ses préjugés; le père méprisait le fils pour ses déportements.

— Faites attention. Monseigneur, reprit Maximilien, que, Toccasion se présentant d'ajouter à l'éclat de notre nom, vous repoussez cette occasion, vous, le gardien de notre gloire, vous, responsable envers les nôtres aussi bien de l'honneur' à acquérir que des taches à effacer.

— Votre père sait ce qu'il doit faire, Monsieur, repartit le vieux cpmte, atteint au cœur. Partez pour Vienne; vous y trouverez en arrivant une lettre de recommandation auprès du duc de Schwalbach.

— Je vais donc, s'il vous plaît, quitter le château sur l'heure, dit Maximilien : une si noble héritière doit être bien entourée, et Dieu veuille que ma demande n'arrive pas trop tard.

— Faites à votre gré, mon fils, répondit le vieillard.

— Daignerez-vous, Monseigneur, et vous, ma mère, donner votre bénédiction à celui qui s'en va?

— Soyez béni, mon fils, dit le comte.

— Maximilien, que Dieu vous conduise I dit la comtesse.

Maximilien baisa la main de sa mère, fit un salut respectueux au comte, et sortit.

— L'autre, dit le vieillard quand il fut seul avec la comtesse, l'autre, celui qui est parti le premier, n'a pas même osé vous la demander, votre bénédiction. Mais il Fa eue, n'est-ce pas, Gertrude? il a eu la tienne et la mienne, et Dieu entend mieux encore le cœur qui se tait que les lèvres qui parlent.

Et maintenant, si nous quittons les bords du Mein et le morne château d'Eppstein pour les délicieux environs de Vienne et pour la charmante villa de Winkel, nous trouverons là, courant parmi les fleurs, les cheveux épars et le teint animé, Albine de Schwalbach, délicieuse enfant de seize ans. Au bout de Tallée dans laquelle elle voltige, le duc son père, moins grave, plus expansif que son vieil ami le comte d*Eppstein, est assis sur un banc de pierre, et il regarde sa fille, qui lui fait mille et mille coquetteries en passant et repassant devant lui. Le duc de Schwalbach est un véritable conseiller allemand.

— Qu'avez-vous donc depuis ce matin, père? demanda la jeune fille en s'arrêtant tout à coup au moment où, passant pour la vingtième fois devant le duc, elle venait de surprendre sur ses lèvres un sourire qui l'avait déjà fort intriguée. Vous me regardez, ce me semble, d'une façon tout à fait mystérieuse et singulière. A quoi songez-vous ?

— A cette grande lettre cachetée de noir qui avait, selon toi, un parfum de moyen âge, qui venait de si loin et que j'ai si longtemps méditée.

— Boni alors je ne vous demande plus votre secret, mon père, car je n'ai bien certainement aucun rapport avec cette respectable missive, dit la jeime fille en s'apprêtant à reprendre sa course.

— Un rapport très-direct, au contraire, reprit le conseiller. Cette respectable missive ne parle que de mon étourdie.

Albine s'arrêta en ouvrant de grands yeux étonnés.

— De moif dit-elle en se rapprochant du viâl-

lard; de moi? Ohl montrez-la-moi vite, ^alors, mon père. De quoi s'agiWI? Parlez; mais parlez donc!

— Il s'agit d'une demande en mariage.

— Oh I alors, si ce n'est qne cela, dit la jeune fille en allongeant les lèvres avec un petit air de dédain charmant.

— Comment, si ce n'est que cela I reprit en souriant le vieillard. Peste I que traiterez-vous donc avec importance si vous parlez du mariage avec cette légèreté?

— Mais, mon père, vous savez bien d'avance que Je refuse. Tous ces étoumeaux de Vienne, conseillers de cour, conseillers de légation, conseillers intimes, tètes frisées et creuses, ne me plaisent pas le moins du monde et ne me plairont jamais, vous le savez, n'est-ce pas? Je vous l'ai déjà dit, et je croyais qu'il était convenu, cher petit père, que vous ne m'en parleriez même plus.

— Mais tu oublies, enfant, que la lettre vient de bien loin.

— Ah I c'est vrai. Alors, il faudrait m'éloigner de vous, et c'est encore pis, je ne veux pas vous quitter, je ne veux pas, je ne veux pas! répéta la jeune ûUe en se mettant à la poursuite d'un papillon qui bientôt monta en Tair comme une fleur emportée par le vent et disparut.

Le duc attendit un instant ; puis, lorsque sa fille fut revenue à portée de sa voix :

— Petite hypocrite, dit-il, vous omettez la véritable raison de votre refus.

— La véritable raison de mon refus! dit Albine étonnée. Et quelle est cette raison?

— Votre passion profonde, irrésistible.

— Oh I vous allez encore vous moquer de moi, mon père, reprit Albine en se rapprochant du duc comme pour le désarmer.

— Cette passion malheureusement sans espé-

rànce pour Goetz de Berlichingen, pour le chevalier à la main de fer, mort, hélas I sous Tempereur Maximilien.

— Mais ressuscité par le poète, mon père ; mais vivant et bien vivant dans le drame de Goethe. Eh bien, oui, cent fois oui; en dépit de vos railleries je l'aime et je Tadmire, ce cœur noble et loyal, ce héros si simple et si sublime, qui aime si fort et qui firappe si ferme : que voulez- vous I c'est im malheur; eh bien, tout vieux qu'il est, car^ vous êtes toujours à me dire qu'il est vieux, comme s'il y avait un âge pour de pareils hommes ; eh bien, tout vieux qu'il est, il me dépoétise tous ces petits messieurs delà cour. Oui, Goetz de Berlichingen, Goetz à la main de fer, voUà mon homme, et, jusqu'à présent, convenez-en, mon père, vous ne m'avez présenté que des poupées.

— Enfant ! enfant I tu n'as pas seize ans encore, dit le duc, et tu veux un époux de soixante.

LE GHATEAU d'ePPSTEIN 87

— De soixante, de soixante et dix, de quatrevingts, s'il ressemble à mes rudes, loyaux et braves chevaliers du Rhin; à Goetz à la main de fer, à Franz de Sickingen, et même à Hans de Selbitz.

— Eh bien, alors, ma chère Albine, reprit le duc de Tair le plus grave, cela tombe à merveille, car c'est un homme de cette trempe, un homme taillé sur le patron que tu désires, qui demande ta main.

— Oh ! quelle raillerie, mon père, et comme vous vous moquez de nioi !

— Non, vraiment : regarde seulement la signature de la lettre, et tu verras.

Et le conseiller tira la lettre de sa poche, la déplia, et montra la signature à Albine.

— Rodolphe d'Eppstein, lut la jeune fille.

— Eh bien, ma jolie amazone, voilà qui vous convient, je l'espère, reprit le duc. Celui-là s'est battu à la guerre de sept ans, et tout aussi bien, à ce qu'on m'a dit, que s'il était né dans votre fabu-

leux XVI® siècle, de barbare mémoire. Par exemple, il est un peu vieux, je Tavoue ; mais que t'importe, à toi, soixante ans, soixante et dix ans, quatre-vingts ans, pourvu qu'il ressemble à tes héros, as-tu dit.... Rodolphe d'Eppstein a soixante et douze ans : cela fait juste ton compte, et, quant au courage, à la loyauté et à la noblesse, j'espère que tu ne les nieras pas.

— Croyez-vous , mon père, reprit la jeune fille en riant, que je sache assez peu mon Allemagne pour ignorer que le comte Rodolphe d'Eppstein a épousé, voilà bientôt trente ans, la sœur de ma bonne tante l'abbesse du Tilleul- Sacré?

— Alors, puisqu'on ne peut pas vous tromper, savante, c'est donc pour un de ses fils que mon vieux compagnon demande votre main: celui-là a le double malheur d'avoir trente ans à peine et peu de cheveux blancs ; mais, s'il n'est pas des héros, il est de leur race ; et, sois tranquille, ses trente ans crot-

Iront en nombre, ses cheveux noirs iront blanchissant. Ajoute à cela, folle tête, esprit romanesque que tu es, un vieux château dans les montagnes du Taunus, à quelques lieues seulement de ton vieux Rhin que tu aimes tant, avec une légende des plus fantastiques : une châtelaine qui revient parce qu'elle est morte la nuit de Noël, ce qui ne me paraît pas bien conséquent. Mais, comme tu le sais, la Poésie et la Raison, ces deux filles du ciel, sont comme les songes, qui sortent les uns par la porte de corne et les autres par la porte d'ivoire : ils viennent du même lieu, mais en se tournant le dos.

— Et quelle est cette légende, mon père ? la savez-vous ? demanda la jeune fille, dont les yeux, à ces mots, brillèrent de curiosité.

— Non, pas assez bien pour t'en instruire ; je l'ai entendu raconter dans le temps à mon vieil ami d'Eppslein pendant nos longues soirées de bivac. Au reste, ton fiancé t'apprendra tout cela ; je le pré-

viendrai que c'est un moyen de te faire la cour.

— Mon fiancé, dites-vous, mon père? Mais vous approuva donc cette union?

— Hélas ! oui, ma pauvre enfant, j'aurai* la cruauté d'ôter cet attrait à vos amours; c'eût été cependant bien beau, n'est-ce pas? une inclination contrariée, un mariage secret, un pardon posthume! Mais que veux-tu ! le malheur fait qu'âge, naissance, fortune, tout vient s'unir, pour me faire souhaiter ce mariage, à la vieille affection que, depuis près de cinquante ans, j'ai vouée à d'Eppstem. La seule chose à laquelle je pourrais trouver à redire, c'est que le jeuûe comte est veuf et a un fils ; mais mon Albine, qui a tant d'avenir, ne craint aucune comparaison avec le passé ; et , après tout , d'ailleurs, ma chère enfant, tu pourras juger de ton fiancé toi-même, la lettre de son père ne le précédant que de quelques jours.

— Et comment se nomme ce fier prétendant à

ma main, qui doit effacer mon Goetz en le réalisant? demanda Albine.

— Maximilien, répondit le duc.

— Maximilien? Ce nom promet... pour ses ennemis, non pour moi; car, s'il répond à mes rêves, cet homme de fer dans les combats doit être tendre et soumis en amour. C'est le charme promis et réservé aux femmes, en échange de toutes les douleurs qui les attendent, que d'apprivoiser ces lions ^ et de fau*e rougir avec un regard celui qui fait trembler avec son épée. Et tenez, mon père, continua Albine avec une gravité comique, je l'aime mieux jeune, en y réfléchissant. Je me mêlerai à l'aurore de sa gloire; c'est en prononçant mon nom qu'il remportera ses premiers succès, et je serai, comme Elisabeth, le témoin et la récompense de ses prouesses.

— Chère enfant, dit le duc en secouant la tête, crois-tu que le temps épique des grands coups d'épée puisse revenir ?

— Pourquoi pas?

— Ah I c'est que l'invention delà poudre à canon a fait quelque tort à la chevalerie. Il n'y a plus de Roland, il n'y a plus de Renaud, il n'y a plus d'Olivier; tous ces hommes, quelle que soit leur force, sont égaux devant un boulet de canon : vois plutôt le maréchal de Berwick et le grand Turenne.

— Mais, à défaut de grands pourfendeurs, mon père, restent les grands capitaines. Le génie a remplacé la force, et, pour n'avoir pas eu la Durandal de Roland, la Balizarde de Renaud, et la lance enchantée d'Astolphe , Gustave- Adolphe , Wallenstein et Frédéric le Grand n'en ont pas moins l«ur mérite. Je ne sais pourquoi ni d'où cela me vient, mais, moi, j'ai bonne idée du siècle qui approche.

— C'est bien, dit gaiement le duc, nous ferons mettre la prédiction dans l'almanach de Gotha.

Puis, tirant sa montre :

— En attendant, allons dîner, ma belle sibylle;

car, à mon âge, — je suis fâché de vous désenchanter encore sur l'avenir, — on ne se nourrit plus de prophéties et de parfums, de poésie et de soleil.

Albine prit le bras de son père avec un hochement de tête qui signifiait quç le temps n'aurait pas d'âge pour elle, et tous deux rentrèrent au château.

Le lendemain de cette conversation, où nous avons essayé de donner une idée de l'imagination originale et prompte, de la rêverie 'poétique et pure d'Albine, Maxinûlien d'Eppstein arriva à Vienne, précédé et préparé pour ainsi dire par les songes de ce jeune et gracieux esprit. Nous avons fait son portrait. On comprendra donc facilement qu'il plut beaucoup moins au père qu'à la fille. Le père, fin diplomate, habitué à lever le masque pour arriver au visage, lui trouva plus d'ambition que de vrai mérite, plus d orgueil que d'intelligence, plus de calcul que d'amour. Mais, pour Albine, grâce à sa taille puissante, à son front pâle et sombre, il tranchait sur les fades amou-

reux de Vienne. Elle le vit à travers la poésie qui était en elle; sa brusquerie lui ^mbla de la franchise, sa rudesse de la simplicité, sa froideur de la noblesse.

— C'est une âme primitive et fière, se disait-elle, et dont le seul défaut est d'être de trois cents ans plus jeune encore que celle de tous les beaux de la cour.

Puis elle confia naïvement à Maximilien le roman qu'elle s'était promis à elle-même, et Maximilien eut soin d'y conformer sa conduite, d'afiecter le plus profond mépris pour les protocoles et les traités , et de faire sonner héroïquement son épée et ses éperons.

Enfin, un jour, Albine, voulant savoir si à son es.prit romanesque et poétique répondait l'esprit du jeune comte, le pria de lui narrer la légende du château d'Eppstein. IMiaximilien avait peu étudié cette partie de la rhétorique qu'on appelle le discours; mais il^avait la parole rapide, puissante et colorée;

en outre, Maximilien voulait plaire. Il raconta donc la légende du château d'Eppstein avec une conviction, un sentiment et une verve qui achevèrent de subjuguer la romanesque jeune fille. Voici quelle était la légende du château d'Eppstein.

Ce château avait été bâti aux temps héroïques de l'Allemagne, c'est-à-dire à Tépoque de Karl le Grand, par un comte d'Eppstein, aïeul de ceux qui rhabitaient encore. On ne connaissait rien sur les temps primitifs, sinon qu'une prophétie de l'enchanteur Merlin disait que toute comtesse d'Eppstein qui mourrait dans son château pendant la nuit de Noël ne mourrait qu'à moitié. Comme tout horoscope, ' cette prophétie était assez obscure ; aussi fut-on longtemps sans la comprendre, lorsque enfin mourut la femme d'un empereur d'Allemagne. On ne savait plus le nom de cet empereur, mais l'impératrice s'appelait Ermangarde.

Ermangarde avait été élevéeavecla fille du seigneur

de Windeck, qui était devenue comtesse d'Eppstein : or, en devenant, Tune comtesse, l'autre impératrice, les deux jeunes femmes, malgré la différence des rangs, n'avaient rien perdu de l'amitié de leur enfance; et, comme Timpératrice habitait Francfort, et la comtesse son château d'Eppstein, situé à trois ou quatre lieues seulement de la ville, les deux anciennes compagnes se voyaient souvent. Le comte Sigismond d'Eppstein était, d'ailleurs, fort bien en cour, et l'empereur l'avait particulièrement attaché à l'impératrice.

Tout à coup, et dans la nuit du 24 décembre 1342, l'impératrice mourut. Cette mort inattendue causa un grand deuil à la cour. L'empereur surtout adorait rimpératrice et donna toutes les marques du plus profond regret. L'impératrice fut exposée, selon la coutume, sur un lit de parade, et tous les seigneurs et les nobles dames de la cour fm*ent admis à lui baiser la main. L'étiquette voulait que cette cérémo-

nie se pratiquât ainsi : l'impératrice était seule dans la chapelle ardente, couchée sur son lit de parade, revêtue de ses habits impériaux, la couronne sur la tête et le sceptre à la main. Un de ses serviteurs veillait à la porte, relevé toutes les deux heures par un autre serviteur ; il introduisait dans la chambre mortuaire la personne qui venait rendre hommage à la défunte; cette personne s'agenouillait, baisait la main de celle qui avait été son impératrice, revenait frapper à la porte, qui s'ouvrait, et, en s' éloignant, faisait place à un autre visiteur. Les courtisans de la mort n'entraient qu'un à un.

C'était au tour du comte Sigismond d'Eppstein d'être de garde près de la porte d'Ermangarde. Vingtquatre heures s'étaient passées déjà depuis la mort de l'impératrice : on était au dernier jour de Noël. Le comte Sigismond avait commencé sa garde à midi, n était une heure et un quart; il avait déjà

introduit près de l'impératrice morte huit ou dix per- I. a

sonnes, lorsque, à son grand étonnement, il vit apparaître à la porte la comtesse Léonore d'Eppstein, sa femme. Nous disons à son grand étonnement, parce qu'il n'avait pas fait prévenir la comtesse, s'étant réservé, sa faction finie, de monter à cheval et d'aller la prévenir lui-même ; car, sachant la grande amitié que sa femme portait à l'impératrice, il voulait adoucir autant qu'il était en lui le coup qui allait la frapper.

Sigismond ne s'était pas trompé : le coup avait dû être terrible, car la comtesse Léonore était d'une pâleur mortelle. Cette pâleur ressortait d'autant mieux, qu'elle était vêtue de longs habits de deuil.

Son mari s'élança vers elle, et, conmie il savait quel pieux devoir l'amenait, sans lui demander par qui elle avait appris la fatale nouvelle, il la conduisit, muette et éplorée, à la porte qu'il ouvrit et qu'il referma sur elle.

En général, les visites étaient courtes. Le visiteur

OU la visiteuse fléchissait le genou, baisait la main

de rimpératrice et sortait aussitôt. Mais le comte Si-

gismond savait qu'il n'en serait pas ainsi de sa

femme. Ce n'était ^as un devoir de simple étiquette

que la comtesse accomplissait : c'était un besoin du

cœur qui l'amenait là. Il ne s'étonna donc pas de ce

qu'au bout de quelques minutes elle ne fût pas encore

sortie; mais, lorsqu'un quart d'heure se fut écoulé sans qu'il entendit la comtesse frapper à la porte pour sortir, il commença à s'inquiéter : il craignit que l'impression n'eût surpassé les forces de Léonore; et, n'osant ouvrir la porte sans appel, — ce qui eût été 'une infraction aux règles de l'étiquette, — il se baissa pour regarder au trou de la serrure, tremblant de voir la comtesse évanouie près de son impératrice morte.

Mais, à son grand étonnement, il n'en était pas ainsi.

Après avoir regardé pendant quelques secondes

par le trou de la serrure, il se releva la sueur au front et pâle lui-même comme un cadavre. L'altération de ses traits^ était si visible, que quelques courtisans qui étaient là, attendant leur tour, lui demandèrent ce qu'il avait.

— Rien, répondit le comte Sigismond en passant la main sur son front, rien, absolument rien.

Les courtisans se remirent à causer de leurs affaires, et le comte Sigismond, croyant avoir mal vu, appliqua une seconde fois son CBil au trou de la serrure. Cette fois, le comte Sigismond fut convaincu qu'il ne s'était pas trompé, et voici ce qu'il vit :

Il vit l'impératrice morte, toujours sa couronne en tête et son sceptre à la main, assise sur son lit et causant avec sa femme, la comtesse Léonore.

L'événement était trop étrange pour que le comte en crût ses propres yeux : il pensa qu'il rêvait, qu'il était sous l'empire de quelque songe, et il se redressa encore plus pâle que la première fois.

Presque au même instant, la comtesse Léonore

frappa, en signe que sa visite à Timpératrice était

achevée. Le comte d'Ëppstein ouvrit la porte, lança

un coup d'œil rapide dans Tintérieur de la chapelle :

Timpératrice était de nouveau couchée, immobile,

/ sur son lit mortuaire.

Le comte donna le bras à sa femme, et, en la reconduisant, il lui adressa deux ou trois questions auxquelles elle ne répondit point. Son devoir le rappelait pour dix minutes encore à la porte de l'impératrice; il quitta donc la comtesse dans l'antichambre, pensant que son silence venait de son affliction, ou plutôt ne se rendant compte de rien, tant ses idées étaient bouleversées.

Les courtisans continuaient d'entrer les uns après les autres. Durant chaque visite, le comte d'Eppstein regarda par le trou de la serrure ; mais toujours l'impératrice demeura immobile. Deux heures sonnèrent : le grand écuyer, qui devait le remplacer dans 1- 6

ses fondions d'introducteur, entra. Le comte prit à peine le temps de le saluer, il lui transmit la consigne, et, s'élançant hors de la chambre, il courut à l'appart^nent de l'empereur, qu'il trouva dans un état voisin du désespoir.

— Majesté sacrée, s'écria-t-il, ne pleurez plus ainsi, mais envoyez au plus tôt votre médecin près de l'impératrice ; l'impératrice n'est pas morte.

— Que dites-vous, Sigismond? s'écria l'empereur.

— Je dis que tout à l'heure j'ai vu de mes deux yeux, j'ai vu, su*e, la très-noble impératrice Ermangarde assise sur son lit funèbre et causant avec la comtesse d'Eppstein.

— Quelle comtesse d'Eppstein? demanda l'empereur.

— La comtesse Léonore d'Eppstein... ma femme.

— Mon pauvre ami, reprit l'empereur en secouant la tête, la douleur vous a fait perdre l'esprit.

— Comment cela, sire?

— La comtesse d'Eppstein I Que Dieu vous domie la force de supporter ce malheur I

— Eh bien, la comtesse d'Eppstein?... demanda avec anxiété Sigismond.

— La comtesse d'Eppstein est morte ce matin.

Le comte Sigismond jeta un en. Il courut à sa

maison, sauta sur im cheval, traversa les rues de Francfort comme un insensé ; ime demi-heure après, il entrait au château d'Eppstein.

— La comtesse Léonore?s*écria-t-il; la comtesse Léonore?

Mais ceux auxquels il s'adressait détournaient la tête et ne répondaient que par des larmes.

H courut vers l'escalier en criant :

— La comtesse Léonore? la comtesse Léonore?

Sur son chemin, il rencontrait des serviteurs,

mais personne jie répondait à ses cris. H se précipita dans la chambre de sa femme : elle était couchëe sur

104 LB CHATEAU D*SPPSTEIN

son lit, vêtue de noir, pâle comme il l'avait vue trois quarts d'heure auparavant; le chapelain psalmodiait des prières au pied de son lit. La comtesse était morte depuis le matin.

Le messager, n'ayant pas trouvé le comte Sigismond chez lui, avait porté la triste nouvelle à l'empereur. Le comte s'informa si, depuis l'heure de minuit que la comtesse était morte, on lui avait vu faire quelque mouvement.

— Aucmi, répondit-on.

n demanda au prêtre qui priait près du lit s'il s'était éloigné de ce lit.

— Pas une seconde, dit le prêtre.

Alors le comte se souvint qu'on était juste au jour de Noël, et qu'une vieille prophétie de Merlin disait que les comtesses d'Eppstein qui mourraient pendant la nuit de Noël ne mourraient qu'à moitié. Léonore était la première comtesse d'Ëppstein qui mourut pendant une nuit de Noël. Sigismond s'était trompé :

ce n'était pas Ermangarde qui était vivante, c'était Léonore qui était trépassée; la comtesse morte était venue baiser la main de son impératrice morte, et les deux fantômes avaient causé dix minutes ensemble.

Le comte Sigismond pensa devenir fou. On assurait que la comtesse, à Tâme de laquelle avait été accordé le privilège de se mettre en relation avec les vivants, avait, pendant la maladie que fit le comte à la suite de cet événement, visité plusieurs fois son époux. Un an après, Sigismond entrait dans un monastère, laissant à son fils aîné son rang, son titre et sa fortune, auxquels il renonçait pour se consacrer à Dieu.

Ces apparitions avaient eu lieu, disait-on, dans la chambredu château qu'on appelait la chambre rouge, et qui, par une porte s'ouvrant dans la muraille et donnant sur un escalier secret, avait une communi cation avec les tombeaux des comtes d'Eppstein. On ajoutait que, pendant trois générations, la comtesse.

dans les grandes circonstandes, était apparue aux afiftés de la famille, mais enfin, qu'à la quatrième génération, les apparitions avaient cessé. Depuis ce temps , on n'avait pas revu la comtesse Léonore ; mais la tradition s'était perpétuée dans le château d'Eppstein, et l'alné de la famille avait conservé l'habitude de coucher dans la chambre rouge. Du reste, aucune autre comtesse d'Eppstein , depuis cette époque, n'étaif morte petidant une nuit de Noël.

On comprend l'influence qu'eut sur A^lbine un pareil récit; son âme, ardente à toute poésie, dévora cette fantastique légende parole par parole, et, en songeant qu'elle allait s'appeler la comtesse d'Eppstein, en songeant qu'elle allait habiter le vieux château contemporain de Charlemagne, elle se crut presque revenue en réalité à ce moyen âge, son âge de prédilection.

Cependant Maximilien n'eût pu soutenir longtemps le rôle qu'il jouait aux yeux prévenus, mais

clairvoyants, d*Albine; par bonheur pour lui, une grave affaire le rappela, au bout de quinze jours, près de son père ; il partit, emportant l'aveu de la jeune fille et le consentement du duc, qui, toutefois, remettait à un an la célébration du mariage.

Maximilien , dans cet intervalle , vint plusieurs fois à Vienne, mais disparut toujours à temps. D'abord, ce fut sa mère qui mourut, puis le comte qui aUa la rejoindre; mais, avant leur mort, les nobles vieillards avaient écrit à la fiancée de leur fils des lettres belles comme leurs cœurs, qui non-seulement entretinrent, mais encore augmentèrent les illusions de la pauvre enthousiaste. A travers le prestige de Tëloignement, Albine, fidèle au cher fantôme que son âme divine avait seule créé, trouvait son Maximilien grandiose; elle avait hâte de le consoler de toutes les douleurs quiVaccablaient, d'aller peupler sa triste solitude et d'animer, reine et fée, de sa présence le vieux château d'Eppstein.

Puis souvent efle pensait à la légende de la comtesse Léonore, et elle 6e surprenait à demander à Dieu de mourir pendant une nuit de Noël, afin que, jouissant de Tantique privilège accordé aux com-t tesses d'Eppstein qui mouraient pendant cette nuit, elle pût, après sa mort, sortir du tombeau pour revenir visiter son époux.

Enfin, vers la fin de Tannée 1791, le mariage tant souhaité eut lieu à Vienne. L'empereur signa au contrat; et les deux nouveaux époux partirent pour le château d'Eppstein.

La première chose que demanda Albine en y arrivant fut d'être conduite dans la chambre rouge.

C'était, du reste, celle qu'habitait Maximilien depuis la mort de son père.

On connaît cette chambre, dont nous avons fait la description; elle était à cette époque ce qu'elle est encore aujourd'hui.

Quinze jours après le départ d' Albine, le duc de

Schwalbach, emporté par une attaque d'apoplexie, mourut subitement, comme si la protection du père fût devenue inutile à sa fille. Ce fut la première grande douleur de la vie d'Albine, qui devait être

une vie de douleurs.

De Conrad et de Noémi, on n'entendait plus parler, et le nouveau comte d'Eppstein n'en parlait jamais.

Un an après, tout était bien changé au chât^u d'Eppstein comme dans le monde : Albine treqfiblait devant Maximilien, et TEurope tremblait devant la France.

La Révolution n'avait pas éclaté encore dans sa fureur; le roi n'était pas mort, mais déjà il était prisonnier; les grondements de la foudre annonçaient quel serait Torage, et, comme la mer qui monte en battant ses rives, la France débordait déjà sur les provinces rhénanes, en attendant qu'elle inondât le continent. Gustine avait pris Mayence et menaçait Francfort.

LE CHATEAU d'ePPSTEIN ÎH

AU château d'Eppstein, Thuineur turbulente et farouche de Maximilien, bien qu'elle ne Teût pas encore entraîné à ses écarts d'autrefois, s'était fait jour pourtant, et Albine avait vu mourir une à une toutes ses chimères. Le noble et poétique chevalier qu'elle avait rêvé lui apparut bientôt ce qu'il était en réa- Uté, c'est-à-dire un ambitieux vulgaire et un vulgaire libertin, pour qui un mariage n'était qu'un marchepied et sa femme un plaisir. Albine avait souffert profondément d'abord, puis s'était résignée, et laissait maintenant sans murmure fouler par ce pied brutal toutes les délicates fleurs de son âme. Elle n'eut guère de temps, d'ailleurs, pour l'ennui ou pour les regrets; les événements politiques marchèrent plus vite que sa pensée.

Mayence prise, les rives du Mein furent militairement occupées et les vieilles bandes impériales battirent en retraite devant les jeunes troupes de la liberté; Francfort ne pouvait plus tenir que quelques

H2 LE CHATEAU d'ePPSTEIN

jours. Le comte d'Eppstein, dont le château était si voisin du théâtre de la guerre, eût été un prisonnier d'importance, et se croyait plus important encore qu'il ne Tétait réellement. Au reste, on le rappelait à Vienne ; il se voyait donc obligé de quitter le pays, en attendant que la tourmente passât. Essayer de tenir dans son château était chose impossible, et la bravoure, dans cette circonstance désespérée, n'eût été qu'une imprudente folie.

Mais déjà Maximilien avait beaucoup tardé ; des reconnaissances françaises coupaient la route de Vienne; déjà son évasion était devenue chanceuse, et son chemin semé de périls de toute sorte. La présence d'Albine n'aurait pu que doubler les dangers de sa fuite : Maximilien résolut donc de laisser sa femme au château.

Albine fit tout ce qu'elle put pour que son mari consentît à l'enmiener. Enfin, la veille de son départ, elle le conjura par ce qu'il avait de plus sacré de ne

LE GHÀTËAU d'ePPSTEIN 113

pas la laisser seule. Malheureusement, les résolutions prises par Maximilien étaient irrévocables ; il fut insensible aux larmes, sourd aux prières. Sa femme le conjura vainement.

— Qu'avez-vous à craindre, lui dit-il, et que signifient ces puériles terreurs? Réunis, nous nous perdons Tun et l'autre; séparés, nous nous sauvons tous deux. Vous le savez, cette nuit, je m'échapperai avec Daniel sous des habits de paysan ; et, le jour venu, si nous sommes rencontrés, nous ne parviendrons pas aisément, certes, à détourner les soupçons. Que serait-ce donc si vous étiez avec nous? Une fois que je serai hors d'atteinte, que peut-on contre vous? Fait-on les femmes prisonnières? Non. Les Français ne manquent même pas de générosité : faites-vous respecter, et ils vous respecteront. Au reste, toute discussion est inutile, car nous n'avons pas le choix. Si ma vie n'appartenait qu'à moi, j'en ferais, à coup sûr, meilleur marché; mais je ne la

crois pas sans utDité à mon pays. Allons, du courage, Albine 1 et songez que je vous confie ce que j'ai de plus précieux au monde, mon fils et mon honneur. Demain, Albine, vous allez être seule et veuve; mais, ajouta-t-il d'un ton presque tendre et en embrassant la pauvre désolée, oublions demain, puisque aujourd'hui nous reste encore.

Albine, comme toujours, se soumit obéissante au maître. Le lendemain, Maximilien partit; trois jours après, Albine reçut une lettre annonçant qu'il était en sûreté. Mais pendant ces trois jours s'était déjà passé au château d'Eppstein un événement qui devait exercer une terrible influence sur la vie de la malheureuse Albine.

Avant de marcher sur Francfort, Gustine, de peur de surprise, avait voulu faire explorer tous les environs de la ville. Deux compagnies furent chargées de fouiller les défilés du Taunus. La précaution était bonne : une embuscade préparée dans ces monta-

gnes boisées fut découverte par les Français non loin du château d*Eppstein. Dans rengagement qui s'ensuivit, les nôtres furent contraints par le nombre de se replier sur le corps d'armée; mais la ruse de l'ennemi était découverte, et Ton pouvait, sans crainte d'être pris entre deux feux, marcher sur Francfort, qu'on emporta, au reste, le lendemain. Seulement, dans leur escarmouche hardie, les deux compagnies eurent à regretter bon nombre de soldats et quelquesuns de leurs plus braves ofl&ciers.

Au nombre de ceux-ci était un jeune capitaine, connu seulement sous le nqp du capitaine Jacques, et remarquable en ce que, lors du passage du Rhin, c'est-à-dire au moment où l'on avait mis le pied en Allemagne, il avait jeté son épée dans le fleuve, et portait au côté son fourreau vide. Quoique dépourvu de cette arme défensive, qui, au reste, chez les officiers d'infianterie, est plutôt une marque de leur grade qu'une défense réelle, le jeune capitaine avait,

par son courage, son sang-froid et sa connaissance des localités, rendu de grands services. C'était lui qui avait marché droit à Tembuscade; mais il avait reçu le prix de sa témérité aux premiers coups de feu dont les troupes impériales avaient salué les troupes républicaines : il était tombé frappé d'une balle au iront, ^t avait été laissé pour mort sur le champ de bataille, non- seulement par les siens, mais encore par l'ennemi.

Ce fut seulement vers le soir 'qu'un des nouveaux domestiques du château d'Ëppstein (à la mort du comte son père, Maximilien avait, sauf Daniel, le vieil intendant, et Jonathas, le vieux garde, renouvelé toute la maison) entendit des plaintes en revenant de Falkenstein, et trouva le capitaine Jacques qui respirait encore. Aidé de deux paysans qu'il appela, il transporta aussitôt le blessé au château d'Ëppstein, où Albine ordonna que la plus prévenante hospitalité lui fût accordée. Le chapelain était

expert en chirurgie; il visita la blessure du jeune officier, posa un premier appareil, et, dès le lendemain, crut pouvoir répondre de sa vie. *

Albine s'était inquiétée du blessé avec beaucoup d'empressement, d'abord parce qu'elle était femme et que la douleur la touchait, ensuite parce que la présence du capitaine était pour elle une sauvegarde contre les maraudeurs de l'armée française; et les vainîjueurs, il faut bien le dire, n'usaient pas de leur triomphe avec toute la modération qu'avait promise à sa femme le facile égoïsme de Ittaximilien. Quand les pillards se présentèrent devant la porte du château, Jacques averti, se leva, et, malgré toutes les représentations du chapelain et d' Albine, se traînant jusqu'à eux, tout pâle de sa blessure, il sut élever la voix à propos pour préserver de tout péril le château et la châtelaine.

Dès lors, la reconnaissance autant que la pitié engagea la jeime comtesse à redoubler d'égards et de I. 7.

soins pour celui qui lui avait sauvé la vie, et peutêtre plus que la vie.

^e capitaine Jacques était, d'ailleurs, le cœur le plus généreux, le plus ardent, le plus sympathique enfin à la nature tendre et enthousiaste d'Àlbine. La seule chose qu'on pût lui reprocher, c'était une teinte de mélancolie presque continuelle, et quelque chose d'un peu trop efféminé pour un militaire; mais la tristesse allait bien à son pâle visage, et on le savait brave connue un lion. On l'avait vu si calme et presque si insouciant au milieu des boulets et des balles, que ses soldats avaient pour cette nature, si faible en apparence et si forte en réalité, une admiration qui ressemblait à du respect. D'un autre côté, le capitaine Jacques était fort aimé dans le corps des officiers à cause de sa grande et obligeante instruction, ce qui lui faisait pardonner quelques idées d'une philosophie un peu excentrique, ce qui faisait aussi que ses compagnons d'armes ne pouvaient pas tou-

jours suivre son imagination dans les pays imaginaires que la poétique insensée parcourait. Tandis que les soldats appelaient leur capitaine Jacques le bi^ave, ses collègues l'appelaient Jacques le rêveur. Il était évident, en effet, que Jacques se battait pour une idée, et non pour autre chose, et que la querelle particulière des souverains disparaissait entièrement pour lui devant la question générale des peuples.

On doit comprendre comment un pareil caractère était en harmonie avec celui d'Albine. Jacques était bien l'homme de ses songes; brave, loyal et hardi conmie Goetz de Berlichingen, beau et poétique comme Max Piccolomini.

Aussi, au grand étonnement du chapelain, qui connaissait la réserve d'Àlbine, une familiarité visible s'établit-elle bientôt entre le jeune officier et la comtesse. Au bout de quelques jours, le capitaine appelait la jeune femme Albine, et la jeune femme appelait l'officier Jacques.

D'ailleurs, comme Jacques paraissait désirer ne pas être vu des gens des environs du château, il ne sortait presque jamais des appartements, où Albine lui tenait compagnie. Les serviteurs du château pouvaient entrer à toute heure au salon où se tenaient les jeunes gens; ils les trouvaient toujours riant et causant. La parfaite innocence de leur pensée était leur sauvegarde. On eût dit que ces deux âuies si blanches, si pareilles, si sœurs, s'étaient connues dans un monde meilleur et se retrouvaient dans celui-ci. De longues heures s'écoulaient donc dans des causeries pleines de charme, sans qu'Albine et Jacques s'aperçussent de la fuite du temps.

Aussi Jacques parut-il s'éveiller d'un songe lorsqu'on l'avertit qu'il devait, sous deux jours, quitter le château pour regagner la France avec son corps. Deux mois de convalescence avaient passé comme une heure.

Albine reconduisit le jeune officier jusqu'au per-

ron; là, il prit congé d'elle en lui baisant la main et en rappelant sa sœur; Albine lui souhaita toutes sortes de prospérités, en l'appelant son frère. Puis, tant qu'elle put le voir, elle le suivit des yeux en lui faisant des signes avec son mouchoir.

Quinze jours après le départ de Jacques, Albine reçut une lettre de son mari. La retraite des Fran- , çais permettait à Maximilien de rentrer dans son château; il écrivait donc qu'on l'attendît d'un moment à l'autre.

Conmie on ne pouvait pas arriver jusqu'au château en voiture, Albine envoya Tobias (qui, momentanément et après le départ de Daniel, avait rempli ses fonctions au château) attendre avec deux chevaux Maximilien à Francfort. Maximilien reconnut là une des attentions habituelles d' Albine, mais c'était un de ces orgueilleux esprits qui pensent toujours qu'on ne fait pour eux que ce qu'on doit faire. 11 monta sur un des deux chevaux tandis que Tobias montait

i22 LE CHATEAU D*EPPSTEIN

sur l'autre : le reste de sa suite devait regagner le château comme il pourrait.

La conversation devait naturellement tomber sur le séjour des Français dans les environs. Aussi à peine le comte et Tobias furent-ils en route, que le comte ût signe à Tobias, qui se tenait respectueusement en arrière, de prendre place à ses côtés et de marcher du même pas que lui.

Tobias obéit.

— Eh bien, demanda Maximilien, les Français, à ce que du moins m'a écrit la comtesse, ont donc respecté le château?

— Oui, monsieur le comte, répondit Tobias, mais grâce à la protection du capitaine Jacques; car je crois que, sans lui, les choses se seraient mal pas-

— Qu'est-ce que ce capitaine Jacques? reprit Maximilien. La comtesse m'en a parlé d^ms une de ses lettres, 11 avait donc été blessé?

— Oui, Monseigneur. Hans Ta trouvé mourant h cinq cents pas du château et Ta fait transporter à Eppstein. Pendant toute une nuit, il est resté entre la vie et la mort; mais M. Tabbé Ta si habilement traité, et madame la comtesse Ta soigné si assidûment, qu'au bout d'un mois il était parfaitement guéri.

— Et alors il a quitté le château ? demanda Maximilien, qui avait froncé imperceptiblement le sourcil à la mention des soins que la comtesse avait donnés au blessé.

— Non, il est resté xm mois encore.

— Un mois encore ! et que faisait-îl?

— Rien, Monseigneur; il restait presépie toujom's dans l'appartement de madame, et, lorsque parfois il sortait, c'était le soir, et pour faire un tour dans le parc. On eût dit qu'il craignait d'être vu.

Les lèvres de Maximilién blêmirent, mais sans t(ue la moindre altération se fit sentir dans sa voix.

— Depuis quand est-il parti? demanda-t-il.

— Depuis huit ou dix jours seulement.

— Et quel homme était-ce? demanda le comte.

Jeune ou vieux, beau ou laid, triste ou gai?

— Mais, Monseigneur, c'était un jeune homme de vingt-six à vingt-huit ans à peu près, blond, pâle et grêle, qui paraissait toujours fort triste.

— En effet, dit le comte en se mordant les lèvres, mais en continuant Tentretien presque malgré lui, et avec la persistance que met le cœur à connaître les

V choses qui doivent le briser; en elfet, il devait s'ennuyer beaucoup au château.

— Non, Monseigneur, il avait Tair triste, mais point ennuyé.

— Oui, continua Maximilien, ses compagnons le venaient voir, et c'était une distraction pour lui.

— Oh! quant à la distraction, il ne la cherchait pas, car deux fois seulement, pendant tout le temps qu'il est resté au château, son fourrier est venu à

Eppstein; encore était-ce, non point pai'ce qu'il l'avait mandé, mais pour lui apporter les ordres de son colonel.

— Alors, je comprends, il chassait.

— Il n'a pas tenu un fusil, ni monté une seule fois à cheval, et Jonathas m'a dit encore hier que, pendant ces deux mois, il ne l'avait pas aperçu.

— Mais que faisait-il donc alors? reprit le comte en cherchant à se contenir; car, malgré lui, il sentait que sa voix s'altérait.

— Ce qu'il faisait? Oh! ce n'est pas long à raconter : le matin, il jouait comme un enfant avec monseigneur Albert, qui l'avait pris en affection, et qui, dès qu'il était levé, entrait dans sa chambre, ou bien il causait comme un vieillard avec M. l'abbé, qui s'étonnait de sa science; après le déjeuner, il faisait de la musique, accompagnait, en chantant luimôme, madame au clavecin, et, alors, c'étaient nos heures de récréation à nous autres, car nous écou-

lions aux portes du salon leurs voix, qui semblaient celles de deux anges; puis, le concert terminé, on faisait presque toujours ime lecture à haute voix, et

le soir, comme je Tai dit à monseigneur, mais rarement, quelque promenade au jardin.

— Voilà un étrange officier, dit le comte avec amertume, qui joue avec les enfants, qui philosophe avec les vieillards, qui chante avec les fefnmes, qui lit tout haut, et qui se promène tout seul.

— Tout seul? Non, reprit Tobias ; madame l'accompagnait toujours.

— Toujours? reprit le comte.

— Ou du moins presque toujours, continua Tobias.

— Et voilà tout ce que tu sais sur cet officier? Rien de sa naissance, rien de sa famille? Est-il noble ou plébéien, riche ou pauvre? Réponds.

— Quant à tout cela, je n'en sais rien, Monseigneur; mais madiame la comtesse pouiTa, sans aucun

doute, donner à Votre Excellence les renseignements que vous demandez.

— Et d'où vous vient, s'il vous plaît, cette idée, maître Tobias? dit Maximilien en jetant un regard de côté sur l'indiscret narrateur, afin de s'assurer dans quelle intention il avait fait cette réponse.

— Mais cette croyance me vient, Monseigneur, répondit Tobias avec cette bonhomie affectée que donne aux domestiques la haine qu'ils portent prèsque toujours à leurs maîtres, de ce que je crois que madame la comtesse et ce jeune ofScier se connaissaient depuis longtemps.

— Et â quels signes avez-vous pu juger, monsieur le physionomiste, reprit Maximilien avec un ton railleur dont Tobias ne pouvait comprendre la portée, que ce jeune officier et la comtesse s'étaient déjà vus avant l'événement qui les a rapprochés?

— Parce que la comtesse appelait Jacques cet officier, et qu'il appelait madame la comtesse Albine.

Maximilien, par un mouvement machinal, leva le fouet qu'il tenait à la main avec l'intention d'en couper la figure à l'habile observateur qui marchait à ses côtés; mais presque aussitôt, contenant sa colère :

— C'est bien, dit-il en frappant son cheval au lieu de frapper Tobias, c'est bien; voilà tout ce que je voulais savoir pour le moment, et tu ^ raison, Tobias, la comtesse me dira le reste.

Le cheval fit un bond en avant, et Tobias se retrouva en arrière; puis, comme son maître ne lui fit plus aucun signe et cessa dès ce moment de lui adresser la parole, il le suivit en se tenant respectueusement à distance.

Le visage de Maximilien restait calme, mais d'affreux soupçons dévoraient son cœur, ce cœur si insensible à l'amour, si prompt à la colère et à l'accusation. Cependant la certitude manquait, et, tout en pressant son cheval, il se disait tout bas :

— Une preuve, une preuve de son déshonneur, une preuve qui me permette d'écraser la coupable !

Et cette preuve, il la désirait presque.

En arrivant au bout de T allée qui conduisait au château, il vit sur le perron Albine, qui l'attendait impatiente et joyeuse, et, par un mouvement convulsif , il enfonça ses éperons dans le ventre de son cheval.

La pauvre femme crut que le comte faisait prendre le galop à sa monture par impatience de la revoir.

Au moment où le comte mit pied à terre, Albine lui sauta au cou.

— Pardon, mon ami, lui dit-elle, pardon de n'éire pas allée à votre rencontre, Je suis soufirante. Mais qu'avez-vous, Maximilien? et comme vous paraissez soucieux et préoccupé I La politique, sans doute? Oh t je vais ramener sur votre front la sérénité et le bonheur. Venez, Maximilien, venez que je vous dise tout

bas un grand secret, un doux secret que je me répète à moi-même avec ivresse et qui m'a aidée à supporter votre absence, un secret charmant que je n'ai pas voulu confier à une lettre, car je me faisais une fête de vous l'apprendre de vive voix; un secret que je n'ai pu vous révéler en vous quittant^ car je rignorais encore. Écoutez, Maximilien, et chassez cette humeur sombre. Vous vous rappelez cette nuit des adieux, nuit à la fois si douce et si cruelle?... Embrassez vite votre femme, et dans six mois, Maximilien, vous embrasserez votre enfant

On nous permettra maintenant de quitter un instant les vieilles tourelles du comte Maximilien pour le

modeste logis du garde-chasse Jonathas. Château et chaumière ont eu déjà et auront encore, comme on le verra dans la suite de ce récit, plus d'un rapport ensemble, et l'histoire de la chaumière devra côtoyer et, en plus d'un endroit, expliquer celle du château.

La maisonnette du garde-chasse d'Eppstein, située à cent pas de la grille du parc et à l'entrée de la forêt, s'adossait h une petite colline boisée qui la ga-

rantissait des vents du nord. Elle était vieille et ché-

tive, cette petite maison; et cependant elle semblait jeune et riante, tant les briques aux tons rougeâtres, les volets peints en vert foncé et la vigne qui courait capricieusement sur les murailles, avaient pris d'harmonieuses teintes sous TefiFort du temps, ce grand peintre. — Les quatre gros tilleuls, fraîche antichambre, plantés devant la porte, le banc hospitalier du seuil, le ruisseau, la cour bien rangée, le jardin petit, mais gai, touflFu, plein de fruits, de fleurs et d'oiseaux : tout attirait, tout réjouissait le regard. Â Tintérieur, même ordre sans affectation, même propreté sans tristesse; en bas, la salle commune et la chambre du père; en haut, celle des enfants, blanche, coquette, bien tenue, égayée par quelque cage chantante, et parfumée par quelque pot de fleurs : là oh vous verrez sur la fenêtre une rose et un pinson, dites que les habitants sont plus sages et meilleurs que leurs voisins.

Depuis 1750, Gaspard Muden était garde-chasse du comte Rodolphe d'Eppstein; en 1768, à cpiarante ans, il prit femme. Au bout de cinq ans de Tunion la plus calme et la plus heureuse, la ménagère mourut, laissant au pauvre Gaspard deux petites filles, Wilhelmine et Noémi.

Gaspard était un homme aussi ferme que loyal, un homme selon le Seigneur : il relut dans sa Bible le livre de Ruth, et se promit de vivre pour ses deux orphelines; il vécut donc, et vécut simplement et dignement; noble exemple de ses enfants, qui, sous son enseignement honnête et paternel, grandirent en vertu en même temps qu'en grâce,

Wilhelmine et Noémi étaient jolies toutes deux, toutes deux assidues au travail; seulement, Wilhelmine était plus joyeuse, et Noémi plus pensive. Lorsque Wilhelmine, qui était l'aînée, eut seize ans, ce fut à qui des garçons du pays l'obtiendrait en mariage. Gaspard, entre tous ces prétendants, choisit I. 8

Jonathas, qu'il aimait à cause de sa hardiesse et de son bonheur à la chasse. La chasse était la passion du vjeux Gaspard, qui obtint poul* son gendre la survivance de sa place. En attendant, Jonathas fut élevé au grade de garde adjoint.

Wilhelmine accepta docilement l'époux que lui présentait son père et s'en trouva bien; Jonathas était la meilleure créature du monde, un peu simple peut-être, un peu insouciant, hormis en ce qui touchait les daims et les sangliers, mais, au demeurant, mari dévoué et ne voyant que par sa fenune. Il vint habiter chez son beau-père.

Pour Noémi, l'enfant gâtée de Jonathas et de sa sœur aînée, elle était bien moins soumise que WiLhelmine et rejetait tous les partis : c'est que le doux regard de Conrad d'Eppstein avait déjà pénétré jusqu'au fond de son âme. Le pâle et mélancolique jeune homme, qu'elle avait rencontré parfois dans les bois et qui, à chaque rencontre, s'était détourné

d'elle avec tant de trouble, occupait, à son insu, toutes ses pensées.

Un jour, un violent orage amena le sauvage promeneur dans la maison du garde-chasse, et, dès lors, enhardi par Taccueil cordial du père, fasciné par la beauté de la fille, Conrad revint toutes les semaines, puis tous les jours.

Gaspard, dans son bon ,sens rustique, ne fut point sans remarquer l'émotion de Noémi quand le jeune honmie arrivait, sa rêverie quand il n'était plus là. Il eût, certes, congédié sans façon un libertin reconnu comme Maximilien; mais l'aspect sérieux, le caractère sévère et digne du jeune savant, comme on l'appelait, inspiraient au garde-chasse de la confiance et presque du respect. Lorsque Conrad n'était pas là, Gaspard parlait de lui avec colère, au grand eSroi de Noémi, et jurait qu'il ne recevrait plus dans sa chaumière le jeune et noble seigneur d'Ëppstein, dont la place était au château. Conrad arrivait, et

Gaspard lui tirai!» gauchement son chapeau et s'éloignait en grommelant.

On sait le reste. Quand Gaspard apprit le mariage secret de sa fille, l'homme d'honneur n'eut rien à 3ire; le fidèle serviteur trembla seulement à l'idée de la colère de son maître. Il se justifia cependant sans peine devant la noble équité du comte Rodolphe; mais ce fut le père qui eut à souffrir, car il lui fallut dire adieu à sa chère Noémi, bannie parce qu'elle avait aimé. Noémi ressemblait tant à sa femme, qu'il crut, en la quittant, la perdre une seconde fois.

Néanmoins, dans cette nouvelle épreuve, le chrétien courba encore la tête devant les décrets de la Providence. Il embrassa sans pleurer sa fille, qu'il ne devait plus revoir, et relut dans sa Bible l'histoire d'Agar.

Noémi partit, et les jours, les mois, les années s'écoulèrent sans qu'on reçût une seule lettre de

Noémi; tout ce qu'on savait, c*est que Noémi était en France.

Quand elle pensait à sa sœur, Wilhelmine pleurait; mais aussi, il faut le dire, elle ne pleurait que lorsqu'elle pensait à sa sœur. Elle était, d'ailleurs, heureuse et aimait son mari qui l'adorait.

Nous avons dit la mort du comte Rodolphe et de sa femme. Maximilien, en renouvelant sa maison, excepta Jonathas et Gaspard de la mesure générale. Au service d'un autre maître, Gaspard pouvait pailler de son beau-fils et Jonathas de son beau-frère : en les gardant tous deux, le comte les obligeait tous deux à la discrétion.

Lorsque Albine vint habiter le château d'Eppstein, elle trouva fort à son gré la douce et bonne Wilhelmine. La jalousie naissante de Maximilien défendait à sa femme les châteaux des environs, mais ne lui interdisait pas les chaumières, et Albine s'ennuyait

moins dans la riante maisomiette du gai*de forestier i. 8.

que dans la noire et morne forteresse. Elle eut chez Willielmine ses fleurs qu'elle arrosait elle-même, ses oiseaux qui la connaissaient; le peu d'air, de soleil et de liberté qui lui restait, ce fut chez Wilhelmine qu'elle le trouva. Ce fut là seulement qu'elle vit luire encore une fois par hasard un des beaux jours de Wmkel.

Mais, lorsque l'arrivée des Français contraignit le comte à partir pour Vienne, il recommanda sévèrement à sa femme de ne plus quitter le château. Les soins du ménage retenaient Wilhelmine chez elle, et la pauvre Âlbine était plus seule et plus triste que jamais, au moment où arrivait au château le capitaine Jacques.

Les gens qui souffrent dif cœur ont une tendre pitié pour toutes les souffrances. Albine prit un vif intérêt au pauvre blessé. Le blessé, de son côté, montrait une singulière sympathie pour Albine. Un soir, le capitaine Jacques raconta sa vie à Albine. Sans

LE GHATEAU D'ePPSTEIN 139

doute, il y avait dans ce récit, qui n'est point parvenu jusqu'à nous, des causes d'intérêt profond, car, à partir de ce moment, une amitié réelle parut réunir ces deux jeunes cœurs.

Dès lors la pensée d'Albine parut aussi avoir un aliment et sa vie un intérêt. Elle ne regretta plus autant ses promenades dans la forêt, elle pressa moins vivement Wilhebnine de la venir voir au château. La femme du garde-chasse n'aperçut pas même le blessé pendant tout le temps de son séjour à Eppstein; elle entrevit seulement son uniforme, le jour où il partit pour aller rejoindre son régiment à Mayence.

Quand le capitaine Jacques lui manqua, Albine se rapprocha de nouveau de Wilhelmine, et la conjum de s'échapper de sa maisonnette aussi souvent qu'elle le pourrait. Ces deux jeunes femmes, séparées par la naissance et l'éducation, s'entendaient par l'âme; de ce côté, c'étaient deux sœurs. La châtelaine avait

repris un peu de gaieté; le doux espoir auquel elle devait sa joie, elle le confia à Wilhelmine, mais à Wilhelmine seule. La femme de Jonathas aussi allait être mère, un mois à peu près avant la comtesse. Alors ce furent entre elles des projets, des rêves, des folies î

— Nos deux enfants, disait Albine, seront élevés ensemble et auront les mêmes maîtres; je le veux, entends-tu, Wilhelmine ?

— Oui, Madame, répondait Wilhelmine; mais j*ai pensé à une chose : vous êtes trop délicate pour nourrir votre enfant, vous. Eh bien, je l'allaiterai en même temps que le mien. Moi, je suis une femme de la campagne, forte et bien portante, et, soyez tranquille, les soins ne leur manqueront ni à l'un ni à l'autre; seulement, je ne saurai plus lequel des deux est mon enfant.

Au milieu de tous ces plans, de toutes ces espérances, le comte Maximilien revint do Vienne.

Le lendemain de ce retour, quand Wilhelmine se présenta au château comme d'habitude, on lui signifia que madame ne recevrait plus personne : c'était Tordre de monseigneur. Elle insista, on la chassa presque. Elle rentra chez elle tout inquiète et tout éplorée.

A partir de ce moment, le comte Maximilien, qui avait rarement chassé jusque-là, alla tous les jours à la chasse, accompagné de Jonathas; car, pour le vieux Gaspard, il ne quittait plus guère la maison, heureux qu'il était de se voir remplacé par son gendre. Dans ces chasses journalières, le comte d'Eppstein montrait une cruauté farouche qu'on ne lui avait pas encore vue, qui croissait tous les jours, et qui semblait répondre à un besoin de faire soufi^^ qu'il avait au fond du cœur. Quand le cerf ou le daim étaient forcés, au lieu de leur épargner, par une balle ou par un coup de couteau de chasse, une longue et douloureuse agonie, il les laissait dévorer

par ses chiens, non sans que les meilleurs de sa meute fussent ëventrés; mais lui, toujours sombre, riait à ce spectacle. Du reste, il demeurait silencieux pendant des journées tout entières. Une fois, Jonathas, cédant aux instances de sa femme, lui avait demandé des nouvelles de la comtesse. Alors Maximilien avait visiblement pâli; et, d'une voix brève et avec un regard menaçant :

— Tais-toi, avait-il dit ; que t'importe ce que fait ou ne fait pas la comtesse? Gela ne te regarde pas.

Et, à partir de ce moment, le pauvre garde-chasse ne s'était plus hasardé à des questions si mal reçues.

Plusieurs semaines s'écoulèrent; on était à la fin de décembre; l'époque de l'accouchement de Wilhelmine était arrivée. Le matin de Noël, le comte avait donné rendez- vous à Jonathas; celui-ci attendit vainement son maître pendant deux heures, Maxi-

milieu ne parut point.

Bientôt, à la place de Maximilien, Jonathas vit ar-

river un messager qui lui annonçait que Wilhelmine l'appelait à grand cris ; Wilhelmine allait devenir mère. Jonathas reprit à grands pas le chemin de la maison; au moment où il y entra, Wilhelmine mettait au monde une petite fille.

La première pensée de Wilhelmine fut pour son mari, la seconde fut pour Albine.

— Qu'on avertisse madame la comtesse, s'écria Wilhelmine, radieuse dans sa douleur.

Mais nul ne répondit à Wilhelmine que par les larmes et le silence.

En effet, il s'était passé le matin même une scène terrible au château.

Âlbine avait pensé que, lorsqu'elle ferait à son mari rheureuse révélation qui remplissait de joie son cœur maternel, Maximilien partagerait cette ivresse, serrerait sa femme dans ses bras, jetterait un de ces cris de Tâme que Tâme comprend et recueille; une ère nouvelle s'ofifrait dès lors à son amour.

— J'ai méconnu le comte, se disait Albine dans la généreuse préoccupation de son cœur. Il est noble, bon, dévoué; seulement, je le comparais à des rêves, à des chimères d'enfant. Je demandais à la vie de réaliser les caprices fantastiques de l'imagination, comme si un homme d'État était un héros de

roman, comme si les hommes du xvm® siècle pouvaient ressembler à ceux duxvi®. J'étais folle; mais, maintenant, me voici sérieuse, me voici forte, me voici mère; plus d'exigences, j'ai des devoirs; je ne dois plus être sévère, puisque je suis responsable ; d'ailleurs, je sens que je pardonnerais tout au père de mon enfant, à celui qui m'a donné mon bonheur de mère, le plus pur bonheur qui soit au monde.

Ce fut donc dans \ine attente pleine d'impatience qu'Albine souhaita le retour du comte; ce fut avec un empressement tout joyeux et tout expansif qu'elle lui glissa à l'oreille en souriant le cher secret; ce fut avec une naïve et gracieuse malice d enfantqu'elle épia sur le visage de son mari l'effet de cette bonne nouvelle. Elle espérait qu'il allait l'embrasser avec transport^ l'appeler des plus doux noms, lui faire mille questions tendres et inquiètes. Au lieu de cel^, Maxi-

niilien pâlit affreusement, serra avec rage la main I. 9

qu' Albiné lui avait tendue ; puis voyant à quelque distance derrière lui Tobias et sa suite, sentant la nécessité de se contraindre, il passa muet et insensible devant sa femme éperdue, et s'éloigna précipitamment.

Albine resta debout, immobile et froide, à la place où le comte l'avait quittée, pareille à une statue de la douleur; elle passa la main sur son front, elle était bien éveillée, ce n'était pas un rêve aflreux. L'âme pleine d'épouvante et d'angoisse, elle regagna son appartement.

Qu'avait-elle fait? quelle faute lui avait attiré la colère de son maître, quel crime plutôt? Car, pour que cette colère tînt devant le bonheur qu'elle avait annoncé, il fallait que cela fût bien grave.

Albine avait beau s'interroger sévèrement, elle ne trouvait rien dans sa vie qui motivât tant de rigueur. Peut-être avait-elle eu tort de garder si longtemps le silence; mais enlin, si elle l'avait fait, c'était pour

annoncer la nouvelle au comte, et une si légère faute ne méritait pas un si rude accueil. La pauvre comtesse, perdue dans mille doutes effrayants, seule dans sa chambre, ne savait qu'imaginer, et tremblait au moindre bruit. Au bout d'une heure, la porte s'ouvrit; un serviteur entra et lui remit une lettre. Cette lettre était d^ Maximilien, et contenait ce qui suit:

« Madame, je me borne à vous faire connaître ma volonté, ma volonté expresse, entendez- vous? La

voici.

» Vous ne quitterez pas les murs du château ; vous ne paraîtrez jamais devant moi. Libre à vous de vous promener dans le préau et le jardin quand je serai sorti, et je sortirai tous les jours; mais, sur votre vie, je vous ordonne de ne pas faire un pas au ddà. J'entends aussi que vous n'écriviez à personne , et que votre Wilhelmine ne se présente plus au château. Vous savez qui je suis et ce que je suis. Obéissez, et ne

VOUS commettez pas avec ma colère, sinon je ne réponds pas des suites d'un éclat que vous seule aurez amené.

» Maximilien d'Eppstein. >

A la lecture de cette lettre, à laquelle elle ne cômprit rien, sinon qu'elle était perdue, la comtesse demeura anéantie.

Nous avons dit Tespèce d'autorité violente qu'exer-

çait l'implacable vouloir de Maximilien, et comme on se soumettait presque malgré soi à ce fatal et grossier pouvoir qu'on ne cherchait pas plus à éluder que les arrêts aveugles et inévitables de la destinée. Cela était à ce point, qu'Albine, sûre de ne pas être coupable, courba cependant la tête comme on le fait devant la mort, et attendit. Mais, il faut le dire, dans l'attitude calme qu'elle choisit, il y eut autant de dignité que de résignation. Après tout, le sentiment de son innocence la soutenait; et, n'aimant plus son mari.

elle tenait moins à Testime du comte qu'à la sienne propre.

— Si Maximilien ne respecte plus sa femme, se disait Albine, c'est à sa femme de garder le respect d'elle-même et de protester par sa tranquillité confiante et forte contre une injuste condamnation. Je ne sais pas même de quel crime Maximilien m'accuse; mais l'avenir porte^un flambeau avec lequel il éclaire le passé. Un jour viendra donc où ^aximilien reconnsutra son erreur; jusque-là, il sied que je reste paisible et fière.

Ne comptait-elle pas trop sur ses forces, cette âme

tendre qui, jusqu'à Tépoque de son mariage, avait tout vu céder devant sa faiblesse? La colère d'un homme tel que Maximilien ne devait certes pas être traitée à la légère, car cette colère, une fois soulevée, ne devait pas s'arrêter à moitié chemin et se laisser détourner par un obstacle; non, elle briserait l'obstacle et arriverait à soïi but.

Le comte le sentait si bien, qu'il avait peur de lui-même, et qu'il tremblait devant son propre courroux. Saisi de rage lorsque sa femme lui annonça naïvement ce qui était un bonheur pour elle, et ce qu'il croyait un déshonneur pour lui, il s'était en quelque sorte enfui devant sa vengeance; s'il n'eût écouté que ses violents instincts, il eût tué sur le coup cette femme qui l'avait trompé, et quij après l'avoir trompé, l'insultait. Mais c'eût été proclamer sa honte; il dompta sa colère, et provisoirement ne condanma sa femme qu'à la prison, comme on fait pour les criminels.

Sa lettre menaçante écrite à Albine, lui aussi, il attendit.

Tous deux habitaient sous le même toit; tous les matins et tous les soirs, Albine entendait passer Maximiliendàns le corridor : c'était toujours le même pas lent et sombre. Pas une seule fois ce pas ne s'arrêta devant sa porte, ou ne trahit même le moindre

LE CHATEAU d'epPSTEIN I5i

désir de s'arrêter. Pendant plusieurs semaines, pendant plusieurs mois, ils ne se virent pas une seule fois; mais, s'ils ne se voyaient pas, ils pensaient Tun à l'autre, et cela certes autant et plus que les amants les mieux unis.

Le comte avait beau vouloir éloigner par la fatigue physique les sombres idées qui l'obsédaient, c'était chose impossible : l'outrage qu'il croyait avoir reçu était de ceux que les hommes de cette trempe ressentent trop vivement pour les oublier ou le? pardonner. La comtesse, de son côté, avait beau se réfugier dans sa conscience et écarter toute pensée qui ne fût pas celle de son enfant ou celle de Dieu : le mystère de la conduite de Maximilien l'épouvantait malgré elle, et venait troubler sans cesse, le jour ses espérances, la nuit ses rêves.

Le calme auquel ils se contraignaient tous deux n'était que ce calme trompeur qui précède les orages; tous deux, ils le savaient bien, tous deux étaient sai-

sis par l'impression douloureuse et fébrile de l'attente. Maximilien et Albine ne vivaient plus; tous deux, avec Tapparence du calme sur leurs ' visages, mais la mort au fond de l'âme, tressaillaient souvent aux sourdes terreurs qui oppressaient leurs poitrines. Lui tremblait sans s'en rendre compte devant l'auréole de pureté dont était ceint le front de sa femme. Elle, connaissant la violence de son mari, s'attendait à tout pour le premier jour où ils se rencontreraient.

Et cependant ce fut à Âlbine la première que cet état devint intolérable ; forte de son innocence, elle résolut d'aller au-devant de ce danger inconnu qu'elle sentait menaçant autour d'elle. . Elle avait une telle conviction de ce danger, qu'après plusieurs jours de doute, ayant enfin décidé qu'elle demanderait une explication à Maximilien, voici ce qu'elle écrivit avant de lui demander cette explication. C'était, comme on va le voir, bien plutôt un testament qu'une lettre :

« n ne m'est pas seulement défendu de te voir, ma bonne Wilhelmine, mais encore- de décrire; aussi cette lettre ne te sera remise que si je meurs. La mort doit, ce me semble, délier de l'obéissance.

» Ne félonne pas de ces tristes appréhensions, Wilhelmine; il faut tout prévoir dans Tétat où je suis, et je ne voudrais pas cependant quitter cette terre sans t'avoir fait, à toi qui m'as toujours été si dévouée, les legs du cœur auxquels tiennent tous les mourants qui ont aimé.

» Mon Dieu t je ne sais pourquoi les mots viennent si tristes sous ma plume ; je suis pourtant gaie et tranquille, crois-le, ma jolie fermière. Ehl tiens, je souris même en ce moment aux projets que nous faisions

il y a deux mois.

» Te les rappelles-tu? En tout cas, je vais te les

redire, car, de part et d'autre, ces projets étaient

presque des engagements.

» Wilhelmine, tu m'as promis d'être la nomrice de mon enfant si je lui manquais. N'oublie pas cette promesse, car j'y compte, entends-tu bien? Je vivrai, j'espère que je vivrai pour t'en faire souvenir moi-même ; pourtant je serai plus calme quand je te l'aurai rappelée ici, et dans un moment qu'une résolution que je viens de prendre rend solennel.

» Ce n'est pas tout, Wilhelmine; écoute : si Dieu me rappelait à lui, je suis sûre que le comte Maximilien élèverait noblement et avec soin mon enfant; mais l'éducation de l'âme, tu m'entends, celle qu'on reçoit sur les genoux de sa mère, il n'y a qu'une femme qui sache la donner. Les hommes enseignent bien la vie, mais il n'y a que les femmes qui sachent enseigner le ciel... Par exemple, toi qui me connais, tu lui parleras bi^ mieux de moi que ne lui en parlera son père, qui ne m'a, jamais connue. Parle-lui de moi, Wilhelmine, souvent, toujours; tâche qu'il me connaisse comme s'il m'avait vue; puis ces care^

ses qui ne sont pas moins nécessaires aux petits enfants que le lait, ne les lui refuse pas, ma bonne Wilhelmine. Le pauvre orphelin I tpz'il grandisse dans ta tendresse et dans ton amour. Enfin, sois-lui non-seulement nourrice, sois-lui mère.

» Est-ce bien tout ce que j'avais à te dire? Oui; d'ailleurs, si j*ai oublié quelque chose, ton cœur devinera le reste de mes pensées.

» Mais tu me trouves bien égoïste sans doute : je ne t*ai point encore parlé de toi; pardonne-moi t je te parlais de lui, de lui qui est en moi.

> D'ailleurs, en te recommandant mon enfant, tu vas voir que je n*ai point oublié le tien. Tu trouveras sous cette enveloppe deux lettres, Tune adressée à la supérieure du Tilleul- Sacré, l'autre au major de Kniebis, à Vienne.

» Si tu as une fille, tu l'enverras, quand elle aura cinq ou six ans, avec la première de ces lettres, à ma bonne tante l'abbesse Dorothée, qui a été pour moi

156 LE CHATEAU d'ePPSTBIN

une seconde mère. A ma prière, Wilhelmine, elle accueillera tout de suite ta fille dans le couvent où j'ai été élevée avec les premières héritières de l'Allemagne. Ohl heureux temps, où je chantais si joyeusement les cantiques du Seigneur, et où la perte de ma colombe était ma plus grande peine. Là, Wilhelmine, sois tranquille, ta fille recevra une bonne et sainte éducation.

» Si tu avais un fils, envoie-le au major, qui le fera entrer dans un collège ou qui le placera dans une école militaire! Ce cher major, c'était l'ami intime de mon père; il ne manquait pas un jour de venir à Winkel. Je me rappelle quel plaisir je prenais à le taqumer, et avec quelle grâce et quelle bonté il se prêtait à mes innocentes malices, ou même les provoquait. Qui est-ce qui dirait, en me voyant aujourd'hui, chère Wilhelmine, que j'ai été la plus folle et la plus étourdie des jeunes filles?

> Le major n'aura certainement pas oublié sa pé-

tite Albine, et pour Tamour de moi, U accueillera ton fils comme s'il était le mien.

» Je voudrais que nous eussions chacune un fils

ou chacune une fille, nos enfants seraient firères ou

sœurs.

c Fais pour le mien, si je meurs, ce que je ferai pour le tien, si je vis.

» Adieu, ma Wilhelmine I Dans tous les cas, j'ai une conviction : c'est que les âmes ne meurent pas, et la mienne ne quittera point celle qw ne quittera point mon enfant.

> Je mets, pour mon pauvre petit ange, une boucle de cheveux dans cette lettre, qui ne te parviendra que si je m'en vais de ce monde.

* Adieu, encore une fois adieu t N'oublie rien, n'oublie rien I

» Albine d'Eppstein, née ScHYrALBACH.

» 24 décembre 17d3.

• P. S. J'oubliais. Encore un en£mtillage; si j'ai

un fils, je souhaite qu'il s'appelle Éverard, comme mon père; si j'ai une fille, je désire qu'elle s'appelle Ida, comme ma mère. > ^

Cette lettre écrite, Albine fut un peu plus tranquille.

Rien ne rafraîchit l'âme comme une résolution prise; et Albine était décidée à faire rompre à Maximilien ce silence sombre, obstiné, terrible, sa première parole dût-elle en éclatant, fatale comme la foudre, la frapper de mort.

La journée s'écoula plus rapide pour Albine que les autres journées, car elle pensait san& cesse que chaque minute qui s'écoulait amenait l'heure décisive, le moment suprême. Les dernières heures eurent des ailes.

La nuit yint. La comtesse fit allumer plusieurs bougies; il lui semblait que plus la chambre serait éclah*é6, mieux on verrait le calme de son front , plus

on pénétrerait Tinnocence de son âme, plus elle serait forte, enfin. Puis elle écouta; à l'heure accoutumée, elle entendit le bruit des pas de Maximilien. Elle ouvrit la porte et s'avança dans le corridor.

Maximilien parut au haut de Tescalier; il était conduit par un domestique qui Tédairait en le précédant. Quand il aperçut Albine, il s'arrêta un instant étonné. Le valet continua sa route, s'inclina en passant devant la comtesse; puis vint le tour de Maximilien.

Il allait passer sans rien dire; mais, avec une fermeté dont Albine elle-même se serait crue incapable, elle lui posa la main sur le bras. Au toucher de cette main, l'homme de fer tressaillit.

— Que voulez-vous, Madame? dit Maximilien.

— Un moment d'entretien, comte, lépondit Albine.

— Et quand cela?

-^ Sur-le-champ, si vous le voulez bien.

— • Conmient I ce soir?

160 LE CHATEAU d'bPPSTEIN

— Ce soir.

— Madame t dit Maximilîen avec menace.

— Je vous en prie.

— Vous vous rappelez le conseil que je vous avais donné, de laisser dormir ma colère; vous venez l'éveiller, c'est vous qui le voulez, Madame. Eh bien, soit; je suis à vos ordres.

Ils se regardèrent tous deux à la clarté vacillante ^ du flambeau; ils étaient aussi pâles l'un que l'autre. Ce moment décisif*, si longtemps redouté et qu'on savait inévitable cependant, il était venu; peut-être du fond du cœur, après l'avoir plus d'une fois souhaité, tous deux eussent-ils voulu le remettre; mais il était trop tard, une impulsion plus forte que celle de leur volonté leâ poussait en avant.

— Madame, dit, après une pause, le comte d'une voix altérée, il en est temps encore; dites-moi de me retirer et de rentrer dans mon appartement; je sens que vous êtes souffrante, et, à parler vrai, je vous en

préviens, je ne puis répondre de moi, Madame, faites-y bien attention. Voyons, souhaitez-vous que nous nous retrouvions tout de suite face à face, ou que nous ajournions encore notre explication?

— Non, pas d'ajornuement, répondit la comtesse; il y a assez longtemps que j'attends, et je n'ai rien à redouter, moi... Suivez-moi donc, s'il vous plaît.

Le comte fit signe au valet de porter la lumière dans sa chambre et suivit sa fenmie dans la sienne. La comtesse entra la première et ferma la porte après le comte.

Tant de fermeté rendait MaximiUen presque interdit; il la regarda faire avec étonnement; puis, voyant que la comtesse venait se replacer en face de lui et fixait ses yeux calmes sur les siens :

— Madame, Madame, dit-il, prenez garde! j'ai à vous demander un compte sévère de vos actions, de toutes.

— Et moi aussi. Monsieur, dit la comtesse, j'ai à

162 LE CHATEAU d'E?PST£IN

VOUS accuser; vous me calomnierez après si vous voulez.

— Parlez donc la première, dit le comte; mais vous êtes pâle et souffrante. Asseyez-vous donc, de grâce, ajouta-t-il avec ime galanterie terrible et en avançant un fauteuil à la comtesse.

La comtesse s'assit. Maximilien resta debout, les bras croisés, les lèvres serrées, le regard sombre.

On était dans cette grande chambre rouge, la chambrç de la famille, que la corptesse avait continué d'habiter pendant Tabsence de Maximilien, et que Maximilien lui avait laissée à son retour.

Cette chambre était éclairéepar quatre bougies; mais elle était si vaste, qu'à peine si la lumière atteignait les murs du fond. Le lit se dessinait dans la demiteinte avec ses grandes tentures, et les rideaux mouvants tremblaient devant les fenêtres, à travers lesquelles se glissaient quelques souflDies de la brise hivernale.

n y eut un instant de silence. Puis, d'une voix ferme et assurée, la comtesse reprit :

— Monsieur, j'étais près de mon père, jeune fille calme, heureuse et adorée; je riais, je courais, jejouais. Le bonheur débordait de mon âme, et l'enthousiasme de mon cœur. L'enthousiasme n'est pas une vertu vulgaire, croyez-le. Monsieur, et cependant c'est cette vertu qui m'a perdue. Vous êtes venu, et, pauvre folle que j'étais, j'ai trouvé que vous ressembliez à mes rêves. J'ai vu envous un vrai gentilhomme, chevaleresque, brave, ardent; vous cependant. Monsieur, vous m'épousiez pour des richesses et pour un titre. . .

— Madame ! interrompit le comte d'une voix sourde et quelque peu railleuse.

— Dès que j'ai été votre femme, continua Albine, vous n'avez même plus pris la peine de me tromper et d'entretenir des illusions qui vous devenaient inutiles. . . Mon Dieu ! il me semble pourtant qu'il y avait quelque chose à faire de ma vie.

164 LE CHATEAU D*BPPSTEIN

— Vraiment I s'écria Maximilien avec un rire amer et éclatant.

— J'ai vu, Monsieur, j'ai vu, poursuivit la comtesse, s'effeuiller une à une toutes mes croyances sans lesquelles j'eusse cru qu'il m'était impossible de vivre. Alors je me suis rappelé une parole de ma bonne mèreTabbésse du Tilleul-Sacré, c Mon enfant, me dit-elle lorsque je la quittai pour ne plus la revoir, si jamais le bonheur te manque, réfûgie-toi dans le devoir. »

— Ah I oui-dà f interrompit encore le comte.

Et son accent sardonique avait quelque chose

d'eflfirayant.

— Docile à ce souvemr , reprit la comtesse avec la sérénité d'un ange, j'ai mis toute ma vie dans l'obéissance, toute ma vertu dans la résignation; mais je m'étais armée contre l'oubli et non contre la haine, contre l'indifférence et non contre le mépris. Je ne vous reproche pas, Monsieur, ma jeunesse trompée,

LE CHATEAU D*BPPSTE1N 165

mes songes détruits, mon existence perdue; je ne réclame pas de vous un amour impossible ; mais j'ai droit, du moins, de revendiquer votre respect ; je veux ne pas rougir devant mes gens. Est-ce trop exiger, monsieur le comte ? Répondez , dites !

— Vous avez fini , n'est-ce pas ? répondit Maximilien. A mon tour alors, s'il vous plaît.

— Je vous écoute. Monsieur, répondit la comtesse/

— Je commencerai par vous dire que je n'ai point à m'occuper de ces puérilités de pensionnaire dont vous m'avez d'abord entretenu; le temps d'uni homme est assez précieux, je suppose, pour ne pas être gaspillé à de pareilles chimères; et, si je n'ai -pas réalisé les songes de votre tendresse, avez-vous réalisé, vous, les projets de mon ambition ?

— mon père I mon père ! vous me l'aviez prédit, s'écria Albine. Vjdl ambitieux de cordons, un ambitieux de titres, dont tous les efforts ont pour but

i66 LE CHATEAU d'ePPSTEIN

d'être grand' croix au lieu d'être commandeur, d'être duc au lieu d'être comte î Et il appelle cela de l'ambition 1 et il vient me parler de son ambition î

— Attendez, Madame, dit le comte rougissant de colère et frappant du pied ; ce n'est pas de txDut cela, au bout du compte, qu'il s'agit, et vous le savez bien,

— Non, je ne le sais pas ; car c'est pour le savoir que j'ai désiré avoir avec vous cet entretien.

— Eh bien, je vais vous le dire alors. Jç vous avais confié mon nom et mon honneur : qu'en avezvous fait, Madame? Ne mentez pas, n'hésitez pas, ne prenez pas vos mines de sainte et vos airs de martyre, c'est inutile. La question est claire, répondez-y clairement.

— Même dans les choses frivoles^ je n'ai jamais menti.

— Eh bien, dites-moi donc alors, loyale épouse, dites-moi ce que c'était que cet homme, ce Français, ce capitaine Jacques.

LE CHATEAU d'ePPSTEIN i67

A ce mot, Albine comprit tout ; elle sourît, et regarda un instant le comte d'un air de pitié.

Puis elle dit :

— Ce capitaine Jacques, Monsieur, c'est un blessé à qui j'ai sauvé la vie peut-être, et qui m'a sauvé l'honneur certainement.

— Et voilà pourquoi il vous nommait Albine; voilà pourquoi vous le nonmiiez Jacques; voilà pourquoi vous TappeEez mon ami; voilà pourquoi, n'osant pas vous donner le même nom, il vous appelait ma sœur; voilà pourquoi il était toujours dans cette chambre avec vous ; voilà pourquoi vous ne vous quittiez pas d'une minute; voilà pourquoi enfin vous pleuriez quand il est parti.

— Ah ! Monsieur I dit la comtesse en se levant.

— Oh ! ne jouez pas la fierté, ne simulez pas l'indignation^ Madame, reprit Maximilien s'exaltant à sa parole; ne souriez pas avec ce dédain , ne me regardez pas avec ce mépris, je vous le conseille. Si l'un de

nous deux doit mépriser l'autre, c'est le mari outragé et non la femme coupable.

— Pauvre Maximilien I mm^nura Albine.

— Ah ! ah I de la pitié, maintenant I Prenez garde, Madame! ne me poussez pas à bout avec votre insultante froideur; prenez garde t Madame, prenez garde t je n'ai pas le ssaig patient. Cet homme a été votre amant, je vous dis qu'il Ta été; mais je me vengerai, soyez tran^piille; je me le suis juré tout bas et je vous répète mon serment tout haut. Donc, au lieu de sourire, Madame, je crois que vous feriez mieux de trembler.

— Je ne tremble cependant pas. Monsieur, dit Albine impassible; voyez plutôt.

— Et que faites-vous alors?

— Je vous plains!

— Oh ! en voilà assez. Tenez, s'écria le comte avec explosion, arrêtez-vous là et pliez plutôt devant ma colère. Vous vous tenez debout, hautaine et insolente.

espérant me duper sans doute à force d'impudence ; mais je vous répète que je sais tout, qu'on ne me trompe pas si aisément que vous l'avez cru, que vous vous êtes prostituée à cet homme, et que cet enfant que vous portez n'est pas le mien, mais l'enfant de l'adultère. Entendez-vous, Madame, entendez-vous? Osez me regarder en face, maintenant. Vous l'osez... Elle l'ose, la misérable!. Abaisserez - vous ce regard? Vous ne voulez pas , infâme? Encore ce sourire. Ah!...

Maximilien marcha furieux vers la comtesse, ébloui, aveuglé par la rage, un nuage de sang devant les yeux. Albine, calme, le regard assuré, un sourire triste sur les lèvres, regarda venir l'orage sans faire un pas en arrière, sans dire une parole, sans faire un geste pour l'éviter. Le comte s'arrêta jfrémissant, enflammé, à un pas d'elle; une seconde ils restèrent ainsi debout face à face , éperdus tous deux , lui in-

voquant l'enfer, elle priant le ciel. Mais Maximilien ne I. 10 -

put supporter longtemps la muette insulte de tant de sérénité, et, appuyant ses deux mains siu* les épaules de sa femme :

— Une dernière fois, cria-t-il d'une Toix tonnante, pliez, demandez grâce à genoux.

— Malheureux insensé ! dit Albine.

Elle n'avait pas achevé , qu'une imprécation terrible retentissait, et que les deux mains violentes et impies du comte avaient fait plier comme un roseau et jeté rudement à terre la frêle créature qui le bravait. La tête d' Albine alla frapper l'angle du fauteuil où elle était assise un instant auparavant. Le sang jaillit, et elle s'évanouit en murmurant :

— Mon enfant, mon Dieu I mon enfant.

Maximilien demeura un instant devant ce corps

inanimé, Tœil fixe, immobile, et comme stupéfait de son propre crime; puis, s'arrachant à cette torpeur, il s'élança hors de la chambre en criant :

— Au secours ! au secours t

Les domestiques accoururent au bruit. On transporta la comtesse, toujours sans connaissance sur son lit, et on alla chercher le chapelain, qui, ainsi que nous l'avons dit déjà à propos du capitaine Jacques, avait fait des études de médecine.

— Je ne sais comment cela s'est fait, balbutiait le comte ; elle est tombée, et son front a heurté un meuble ; le pied lui aura glissé.

Et, en prononçant ces paroles, MaximiUen se souvint de la pauvre Gretchen, la fille du bailli, à qui le pied avait glissé aussi, et qui était morte victime, non pas de sa colère, mais de son amour. Ainsi cet homme brisait toutes les existences qu'il touchait.

Maximilien pâlit afireusement à cette pensée et s'appuya sur la cheminée, essayant de se remettre, car les valets le regardaient, et le chapelain venait d'entrer.

AJbine ne reprenait pas ses sens, tant la secousse avait été violente. C'était cependant Tâme plutôt que

172 LB CHATEAU d'EPPSTEIN

le corps qui avait été brisée. Le chapelain ne savait comment ranimer la comtesse; Teau froide n'y disait rien, les sels étaient impuissants. Mais bientôt le miracle que ne pouvait faire l'art, la nature l'opéra. Lés douleurs de l'enfantemeut prirent la comtesse ; Albine rouvrit les yeux, mais ses yeux restèrent égarés; elle recouvra la parole et non la raison ; le délire s'empara d'elle, les mots incohérents qu'elle laissait échapper dans sa fièvre, incompréhensibles pour tous les assistants, avaient pour son mari, pour son mari seul, une signification terrible.

Le chapelain déclara que, si quelque habile médecin n'arrivait point de Francfort à son aide, non-seulement il ne répondait pas de la mère, mais ne répondait pas non plus de l'enfant. Aussitôt un des domestiques du comte partit pour la ville, menant un cheval en bride, afin que sans retard le docteur pût arriver.

Le délire allait croissant.

— Je meurs, disait Albine entrecoupant ces tristes paroles de tristes plaintes, car F harmonie détruite dans la raison était restée dans la douleur. Je sens mon âme qui se détache de moi... Oh 1 qu'elle ne remonte pas à vous tout entière, mon Dieu I que j'en puisse* laisser |a moitié à mon enfant i Mon en*fant I le vôtre, Maximilien 1 entendez- vous ? le vôtre. . . Oh ! sur le seuil de Tétemité , je le jure ! .. . Maximilien, où êtes-vouâ? Maximilien, vous vous êtes cruellement trompé, oh ! oui, bien cruellement. Mon Dieu! que je soufifrel Si vous saviez, si vous saviez, Maximilien ; mais ce secret n'est pas à moi, il m'a fait jurer de ne pas le dire. Un jour, vous saurez. . . un jour, par luimême... un jour, il reviendra. Lamortl... lamorti...' Mais la mort n'est pas le terme, n'est-ce pas, monsieur le chapelain? Le cercueil, c'est le berceau du ciel. Et vous, mon père, mon bon père, donnez-moi la main. . . Mon père, j'ai une prière à vous adresser, à vous

seul ; tâchez que Maximilien n'entende pas ce que je 1. . 10

vais vous dire. Mon père, écoutez : vous trouverez

sous mon chevet une lettre pour Wilhelmine. Au

nom de Jésus! remettez-la-li^i. Dites-lui , mon père,

dites-lui que je meurs, mais que je reviendrai voir si

elle fait bien ce que je lui ai demandé. Vous savez,

• ■ mon père, les comtesses d'Eppstein qui meurent pendant le jour ou la nuit de Noël ne meurent qu'à moitié... mon enfant, mort pauvre enfant! Dieu m'exauce ! Dieu m'exauce ! Je te sens plus maintenant que je ne me sens moi-même. Je te donne mon cœur, je te transmets ma vie. Prends, prends tout, et que je meure. monsieur le chapelain ! monsieur le chapelain! sauvez-le, et ne vous inquiétez pas de moi... Moi, je suis perdi^e... '

En ce moment, minuit sonna, et le comte tressaillit. En effet , comme Tavait dit Albiue au milieu de son délire, on entrait dans la journée de Noël, La comtesse allait toujours s' affaiblissant, — Adieu ! adieu!... disait-elle. Je vous pardonne,

Maximilien; mais aimez votre fils, aimez-le. Mon père, me voici!... Ah ! ah t c'est aujourd'hui Noël ! ah! je me meurs !

Albine, qui, dans un dernier mouvement d'agonie, s'était soulevée presque sur son séant, retomba sur son oreiller et expira.

Maximilien s'élança vers le lit et prit Albine entre ses bras; mais, quoiqu'elle fût morte, il sentit trèssaillir l'enfant dans son sein, et recula comme épouvanté. En ce moment, le médecin deFrancfort arriva. On fit sortir tout le monde et même Maximilien. Il s'agissait de sauver l'enfant par une opération terrible.

Une heure après, du sein de la mère déjà froide, un enfant fut tiçé vivant; étrange mystère qui fait sortir ainsi la vieide la mort. La sympathie n'est-elle pas plus intime alors entre la mère et l'enfant? et l'âme de l'enfant, dites, messieurs les philosophes, répondez, messieurs les médecins, l'âme de l'enfant

176 LB GHATBAU D*BPPSTEIIf

ne semble- t-elle pas un dernier soupir de la mère? Le chapelain entra dans la chambre du comte, qu'il trouva la sueur au fronts, et, lui remettant la lettre trouvée sous le chevet de la comtesse, et adressée à Wilhelmine:

— Monseigneur, lui dit-il, vous avez un fils.

Le comte ouvrit la lettre, qui n'était point cachetée, la parcourut des yeux et répondit : /

— C'est bien : vous l'appellerez Éverard.

Le même jour où un fils naissait à Maximilien au château ^es comtes d'Eppstein, la fille de Wilhelmine venait au monde dans la chaumière du vieux Gaspard.

Le lendemain , la comtesse fut revêtue de ses plus riches habits, couchée sur son lit et exposée. Elle resta trois jours ainsi ; puis o*Q la déposa dans le cercueil toute parée comme elle était, et on la descendit dans le caveau de la famille d'Ëppstem.

Le lendemain du jour où Albine fut inhumée, le comte partit pour Vienne, où il resta un mois. Pendant ce temps, on effaça toute trace de mort; de sorte que, lorsqu'il revint, à part le pauvre orphelin dont Wilheknme s'était déclarée la mère, on aurait pu croire qu'Albme n'avait jamais existé. Les domestiques avaimt compris par instinct que c'était faire la

cour à leur maître que d'éloigner de ses yeux tout ce qui pouvait lui rappeler le souvenir de la comtesse.

Cependant, malgré tous ces soins, l'émotion de Maximilien fut vive en se retrouvant seul dans ce vieux château : Albert, son fils bien-aimé, était dans une pension à Vienne.

Ce fut surtout lorsqu'il rentra dans cette chambre héréditaire qu'on appelait la chambre rouge, ce fut lorsqu'il se retrouva au pied de ce fauteuil contre

lequel s'était fendu le front de la comtesse, en face de ce lit sur lequel elle était morte, ce fut alors que tous les souvenirs qui se rattachaient à Albine refluèrent vers son cœur, et qu'il se sentit frissonner malgré lui.

C'est qu'en tout temps, et même pour ceux dont la conscience était tranquille, je ne sais quelle terreur glacée, impossible à décrire, tombait de ces sombres lambris; ce soir-là, elle était augmentée encore par la rage du vent qui sifflait au dehors. Un grand feu

brûlait dans la large cheminée, où d'énormes quartiers de chêne se consumaient en criant; et pourtant il faisait froid comme toujours dans cette chambre vaste et déserte. Un candélabre à quatre branches était posé allumé sur une table, et pourtant nulle clarté ne semblait pouvoir illuminer ces murailles sombres et ce haut plafond. C'était absolument comme dans cette soirée terrible où avait eu lieu la scène de la nuit de Noël ; seulement, le fauteuil où A.lbine était assise était vide.

De moment en moment, la tempête augmentait de violence ; en se brisant aux angles des murs, Fouragan gémissait lamentablement; c'étaient comme de longues plaintes qui ne mouraient que pour renaître, qui ne s'éteignaient que pour recommencer.

Certes, le comte était brave : si on lui eût dit-qu'un homme avait frissonné au murmure delà brise, il eût ri de cet honmie et l'eût appelé lâche; et cependant le comte frissonnait malgré lui.

180 LE OHATEAU d'epPSTEÏN

n se promenait en rêvant, la tête indihée sur sa poitrine et le menton appuyé dans la main ; il se promenait de long en large, sans jamais dépasser, cependant, le cercle de lumière que le candélabre répandait autour de lui.

Et, de temps en temps même, avouons-le, il jetait un regard dans les angles sombres ou sur les rideaux roides et mouvants.

— Cestune terrible imagination, se disait «tout bas le comte, que celle qui met *dans les longues fureurs du vent les plaintes désespérées de tous les ti^passés de ce monde : ce pleur incessamment grossi des âmes qui planerait en certains moments sur la nature inanimée, cette angoisse impuissante qui briserait les forêts et se briserait aux montagnes, ce funèbre appel de ceux qui sont sous la terre à ceux qui sont dessus, tout cela serait affreux 1

Le comte s'arrêta, frissonnant, et s'accouda sur la cheminée; puis il lui arriva ce qui arrive toujours eu

pareille circonstance : c'est qu'une fois pris à cette idée, son esprit plongea jusqu'au fond.

— Parmi ces morts qui pleurent, se disait-il, ceux qui se lamentent si tristement dans les corridors du château sont peut-être les miens. Hélas ! ils sont bien nombreux, la faux implacable a fait une ample moisson dans ce château. Hélas! hélas I voyons... Sans parler des ancêtres, sans remonter à ceux que je n'ai pas connus, il y a d'abord ma mère. Sainte femme I quand elle vivait, je l'ai fait gémir bien souvent ! Plus elle était douce et tendre, plus j'étais emporté et volontaire, moi. Que de nliits ma mère a passées à genoux entre mon père et moi, exhortant l'un, apaisant l'autre. Et lui, mon père, il est là aussi, et, s'il s'est aussi couché dans sa tombe avant l'heure, c'est moi peut-être, ô mon Dieu ! qui ai abrégé ses derniers jours. C'était un noble vieillard que le comte Rodol phe, mais bien austère et bien rigide : il n'aurait pas

dû prendre au sérieux comme il le faisait les orageu- I. 11

ses boutades de ma jeunesse. Mon frère est là encore sans doute, puisque, depuis le jour où il est parti, je n'ai pas eu de ses nouvelles. Mon pauvre Conrad ! Oh I celui-là, quoi qu'en aient dit mon père et ma mère, je l'aimais bien, ce faible et poétique jeune homme que son père a maudit parce qu'il s'était mésallié, et qui est mort probablement parce que son père l'a maudit. Sont-ce là tous ceux que je pleure? Non, non; la funèbre revue n'est pas close : il y a encore Beriha, ma première femme; un nom plutôt qu'un souvenir, une ombre même quand elle était de ce monde; figure insignifiante qui n'a passé que pour laisser, Dieu en soit béni t un aîné à la maison d'Eppstein. Et puis enfin, et puis il y a...

Le comte Maximilien s'arrêta, haletant et sentant (pie, quoique appuyé contre la cheminée, les jambes lui manquaient; il se laissa tomber dans un fauteuil. Puis, dans sa muette pensée, qu'accompagnait cependant le mouvement de ses lèvres :

— Il y a Tautre, reprit-il en respirant avec peine, il y a Albine, Albine qui m*a trahi... Ohî elle doit se lamenter .plus haut que les autres, celle-là, car sa mort, à elle, n'a pas été une mort naturelle, comme celle de Bertha ; car la maladie dont elle est morte, c'est ma jalousie; car je l'ai tuée, non pas avec mon épée, mais avec ma colère. Eh bien, quoi I je Tai tuée, ou plutôt je l'ai punie, et je ne m'en repens pas, non; et cela serait à refaire, que je le referais encore.

En ce moment, le vent gémit plus tristement que jamais.

Le comte se leva, pâle et glacé.

— Comme il fait froid ici t dit-il à voit haute.

Et il poussa du pied dans le foyer un gros tronçon de chêne.

— Comme il fait sombre! reprit-il.

Et il alluma un second candélabre placé sur la cheminée.

184 LECHATEAU d'ePPSTEIN

Mais à quoi bon ? c'était dans son cœur qu'était le froid, c'était dans sa conscience qu'était la nuit.

Pourtant il essaya de chasser les noires pensées qui se heurtaient à son âme, comme les hiboux au mur d'un caveau. Il appela à son aide la distraction pour lui la plus puissante, ses rêves d'ambitieux.

— Allons donc, dit-il en passant la main sur son front, allons donc, Maximilien, n'es-tu plus un homme? Au diable toutes ces chimères I Voyons, écrivons cette lettre à Kaunitz.

Il s'assit devant un bureau, prit la plume et écrivit la date: « 24 janvier 1793. »

La plume lui tomba des mains.

— H y a aujourd'hui un mois qu'eDe est morte, murmura-t-il.

Et il se leva en repoussant violemment son fauteuil.

Une singulière angoisse lui serrait le cœur.

n se mit alors à marcher, tout éperdu et essayant eu vain de ressaisir sa pensée engourdie. Je ne sais quels murmures funèbres lui disaient tout bas qu'il allait se passer quelque chose de terrible, de surnaturel, d'inattendu ; quelque chose qu'il ne pouvait vaincre par la lutte, quelque chose qu'il ne pouvait éviter par la fuite. Puis il comparait en lui-même l'agitation qui bouillonnait dans son sein avec le morne silence qui l'entourait et qui n'était troublé que par les plaintes mourantes du vent; et cela l'épouvantait:

E est des moments où, même pour les âmes les plus fortes, tout se résout en effroi. Dans ce silence, le frémissement du timbre de l'horloge prêt à sonner les douze coups, ces douze coups eux-mêmes, dont le dernier venait d'annoncer qu'on était entré dans le vingt-cinquième jour de janvier, un éclat de bois qui jaillit du foyer sur le parquet, tout cela causa une commotion électrique à cet homme si brave ;

le glapissement lointain d'un de ses chiens dans le chenil jeta un trouble insurmontable dang ce cœur si résolu. Bientôt il eut peur du bruit sourd de ses pas résonnant sur le parquet, et il resta debout, sans bouger, appuyé contre la muraille. Mais alors il eut peur de son immobilité même; il se frotta les mains; il hocha la tête avec un tremblement nerveux.

D attendait, il sentait venir quelque chose d'effrayant.

C'est que le monde invisible qui nous entoure, qui échappe à notre vue, qui fuit notre toucher, qui trompe tous nos sens, secouait autour de lui, dans cette chambre silencieuse et sombre, ses muets épouvantements. Toutes les terreurs qu'ont versées Alighieri dans le poëme, Michel-Ange dans la peinture, Weber dans la musique, frissonnaient autour des tempes du comte Maximilien : il les respirait dans l'air, en quelque sorte. Que pouvait donc sa pauvre

raison contre les visions sinistres de son imagination frappée?

Un souvenir terrible s'agitait, d'ailleurs, vaguement au fond de tout cela. Maximilien se rappelait cette sombre légende de la comtesse Léonore, morte le jour de Noël; il calculait que la comtesse Albine était morte le même jour que la comtesse Léonore, et il se souvenait que la légende disait que les comtesses d'Eppsteinmortesce jour-là ne mouraient qu'à moitié.

Puis, au fond des ténèbres de son âme, Maximilien entendait la voix d' Albine qui disait :

— Si je n'avais pas été coupable, mais victime! et toi, Maximilien, qui t'es cru juge, si tu n'avais été que meurtrier?

Ces lentes et solennelles paroles, la voix les répétait vingt fois ; vingt fois elles retombèrent sur la conscience du comte, lourdes et corrosives, comme ces gouttes de plomb fondu dont parle Dante.

Le comte recueillit toute son énergie pour s'arracher à ce supplice de damné .

— L'étrange et folle illusion ! dit^il tout haut, sans doute pour dominer du bruit de sa voix la voix qui murmurait tout bas au fond de son cœur.

Mais, tout à coup , au moment où il parlait ainsi , le cri d'un petit enfant s'éleva dans le silence et sembla continuer la plainte de la morte. Seulement, cette fois, il n'y avait point à s'y tromper, le bruit était réel. C'était le vagissement soutenu de l'enfance, et il partait de la chambre ituée au-dessus de l'appartement de Maximilien.

— Allons, pensa le comtq, après la mère, c'est le fils, maintenant; son fils, son Éverard, un étranger pour moi, un ennemi qu'il faut que j'élève sous mes yeux, dans ma maison, et comme mon propre enfant, ou sinon la honte de la mère retombe sur moi. . . Mais, continua-t-il avec rage, va-t-il se taire, à la fin 1 Wilhelmine est*elle sortie? l'aurait-elle laissé seul dans

LE GHATEAU d'ePPSTEIN 189

son berceau ? Est-ce ainsi, ajouta-t-il avec un rire amer, qu'elle suit les dernières instructions de son amie?

Ayant affaire à un bruit matériel, Maximilien attendit avec moins de crainte, mais peut-être avec plus d'impatience. Cependant les larmes de l'enfant ne cessaient pas, Maximil.en prit son épée, monta sur une échelle de bibliothèque, et frappa de la garde au plafond, afin de réveiller la nourrice, sans doute endormie.

Les cris continuèrent.

Bientôt le mouvement de colère de Maximilien commença de faire place à une angoisse nouvelle ; son cœur, un instant dilaté, s'oppressa comme auparavant. Ce gémissement ininterrompu, qui semblait se plaindi'e à Dieu de la mort de la mère et de l'abandon du fils, troubla le comte à le rendre fou.

11 voulut sortir, mais pour aller où?

n essaya d'appeler quelqu'un; sa voix s'arrêta dans son gosier.

11 prit la sonnette et la. reposa sur la table. En effet, qui appeler? Tout dormait dans le château, excepté l'orphelin et le meurtrier.

Le feu, que Maximilicn avait oublié de ranimer, s'était peu à peu éteint dans l'âtre, de. sorte que l'obscurité envahissait la chambre, où la lueur tremblante des bougies luttait seule contre les ténèbres; au dehors le vent mugissait toujours; au-dessus, les vagissements de l'enfant continuaient à se faire entendre. Le comte avait froid, il avait peur; et, lorsque dans son délire, il porta les mains à son front, il les retira par un mouvement subit, car il lui sembla que son front de feu brûlait ses mains glacées.

Alors, et comme rappelé à lui-même par la force même de sa terreur, il se mit à rire, mais d'un rire morne et terrible, en disant :

— Ah çà! mais je crois, Dieu me damne I que jç

perds la tête. Allons voir pourquoi cet enfant crie, c'est bien simple.

Alors il s'avança d'un pas assez délibéré vers la muraille, mit le doigt sur un ressort caché dans la tapisserie, et poussa devant lui une petite porte secrète.

Cette porte donnait sur un étroit escalier de pierre, coimu de père en fils par les comtes d'Eppstein seuls, et qui n'avait d'autre issue, également ignorée de tous, que dans l'étage supérieur où pleurait l'enfant, puis dans l'étage inférieur, et enfin jusque dans les caveaux où reposaient les aïeux de Maximilien. Cet escalier était comme un espion géant, dressé centre la muraUle le long du château, et auquel rien n'échappait.

Au moment où la porte secrète s'ouvrit, un vent glacial, un vent de tombeau frappa Maximilien au visage, éteignit le candélabre qu'il tenait, et le comte, pâle comme un cadavre, les cheveux hérissés, demeura pétrifié sur le seuil.

Dans cet escalier, dont nul que lui n'avait le secret, où nul ne pouvait pénétrer, il entendait le frôlement distinct d'une robe de femme, et il voyait une forme blanche glisser légèrement dans Tombre devant lui.

L'enfant criait toujours. C'étaient trop de terreurs à la fois. Le comte, sentant que ses genoux manquaient sous lui, s'appuya à la muraille pour ne pas tomber.

Combien de temps le comte Maximilien demeurat-il là privé de sentiment, c'est ce qu'il n'aurait pu dire lui-même. Il y a des instants qui durent des années. Aubout d'une minute, au boutd*une heure peutêtre, il se réveilla baigné d'une sueur froide et écouta le silence.

L'enfant ne criait plus. Le vent avait cessé de souffler.

Maximilien, dans un suprême effort, réunit tout son courage. 11 ramassa le candélabre qu'il avait laissé

tomber, le ralluma, tira son épée du fourreau, et, s'élançant dans Tescalier, monta jusqu'à la chambre de Tenfant.

En ouvrant la porte secrète qui donnait dans l'étage supérieur, le candélabre, que le comte tenait de la main gauche, s'éteignit de nouveau, et cette fois, non par un courant d'air, ni par un souffle de vent, mais par une influence surnaturelle. Cependant la lune, qui, à cette heure, se dégageait d'un nuage qui l'obscurcissait, laissa tomber à travers la haute croisée un de ses pâles rayons, et, à la lueur de cette lumière blafarde, voici ce que vit le comte :

Wilhelmine, la nourrice, était absente; mais Albine, la morte, debout près du berceau de son fils, le balançait doucement, et l'enfant, tout murmurant encore, commençait à se rendormir. C'était bien Albine, et Maximilien la reconnut tout de suite, l'étrange berceuse !

Elle portait la robe blanche avec laquelle elle avait

194 LB CHATEAU d'ëPPSTEIN

été ensevelie; on voyait? à son cou cette chaîne d'or à gros anneaux qui lui venait de sa mère, et avec laquelle, dans sa lettre à Wilhelmine, elle avait recommandé qu'on Tinhumât.

Albine était belle comme de son vivant, plus belle peut-être; oui, la mort l'avait embellie. Ses longs cheveux noirs inondaient ses épaules, dont la blancheur semblait transparente; il y avait autour de son front comme une vapeur lumineuse ; mais c'était son regard surtout qui répandait une douce flamme; c'était son sourire qui rayonnait.

Quand Maximilien parut sur le seuil, elle leva sur lui son œil calme et fier, et, approchant un doigt de ses lèvres, conmie pour lui imposer silence, elle continua de bercer son enfant.

Le comte fit machinalement, et de la même main dont il portait son épée, le signe de la croix ; mais sa main resta comme paralysée à son firont...

La morte remuait les lèvres I

— On conjure les démons et non les bienheureux, dit-elle avec mélancolie, et sa voix résonna comme une musique céleste. Croyez-vous, Maximilien, que Dieu m'aurait permis de revenir aux cris de mon enfant, si je n'étais point parmi ses élus?

— Parmi ses élus? murmura le comte.

— Oui, Maximilien, car Dieu est juste, et il sait bien, lui, que j'ai toujours été une épouse chaste et fidèle. Je vous l'ai dit à mon dernier soupir, et vous ne m'avez pas crue; je vous le répète aujourd'hui que le Seigneur m'a reçue dans son sein, et les morts ne mentent pas. Maximilien, cette fois, me croyez-vous?

— Mais cet enfant?... murmura le comte en montrant Éverard de la pointe de son épée.

— Cet enfant est le vôtre, Maximilien, répondit la comtesse. Vivante, les apparences m'accusaient ; morte, ma présence ici me justifie, ce me semble? Je vous dis, comte, que cet enfant est à nous deux, et qu'il vous appartient'légitimement comme à moi.

— Est-ce vrai? est-ce vrai? répéta Maximilien égaré, absent de lui-même en quelque sorte, et parlant comme poussé par une irrésistible puissance.

Après un moment de silence, il reprit en balbutiant :

— Mais alors, cet hbnmie, ce capitaine Jacques, quel était-il?

— Vous le saurez un jour, mais probablement trop lard. Tout ce que je puis vous dire, c'est qu'un serment me lie morte comme il me liait vivante; c'est que cet homme n'a été et ne pouvait être pour moi qu'un frère.

— Mais, en ce cas, s'écria Maximilien, en ce cas, je vous aurais donc soupçonnée injustement? D'où vient que vous ne vous vengez pas, alors?

Albine sourit à ce mot de vengeance.

— Oh I je vous pardonne ma mort, Maximilien, reprit la morte; les orages des passions humaines n'agitent plus la sphère céleste où nous nous reposons.

Seulement, tâchez d'adoucir pour votre fils votre humeur violente et farouche, Maximilien; n'appuyez jamais la main sur lui comme vous l'avez appuyée sur moi; car il est bon que vous sachiez que Jésus m'a accordé de continuer, même au delà de la tombe, mes soins maternels et de veiller sur le père et sur le fils, pour protéger l'un au besoin, pour punir l'autre s'il le fallait, car je suis morte dans la nuit de Noël.

— Dieu puissant t murmura le comte.

— Ainsi, continua la morte de sa voix grave et solennelle, ainsi, comme Wilhelmine, la chère nourrice d'Éverard, était retenue ce soir, bien malgré elle, près de son mari blessé, et comme mon enfant pleurait, je suis venue bercer et apaiser mon enfant... Mais voici Wilhelmine qui rentre ; je retourne dans mon tombeau, prête toujours à en sortir, songes-y, Maximilien, au premier cri de mon fils. Adieu!

— Albine! Albine ! s'écria le comte.

— Adieu, MaximilifâQ, reprit Albine d'uae voix solennelle, adieu, et prends garde que ce ne soit au revoir; adieu et silence. Souviens-toit souvieoûstoi!

L'ombre quitta alors le berceau de Tenfant, qui s'était f endormi en souriant, et s'avançant vers Blaximilien, qui se dérangea pour lui faire place;^ elle passa le doigt posé sur ses lèvres devant le comte anéanti, et disparut par l'escalier secret.

Maximilien, épuisé par tant d'émotions, neserendit plus compte, à partir de ce moment, de ses actions. Sans doute, en entendant le bruit des pas de la nourrice, il referma machinalement la porte mystérieuse, et, guidé par cet instinct aveugle qui survit parfois à la raison, il regagna sa chambre sans bruit. Toujours est-il qu'en se réveillant le lendemain, après un sommeil fiévreux, il se trouva tout habillé sur son lit et se dit:

— J'ai fait un rêve terrible.

Cependçint, Wilhelmine, qu'il interrogea, avait été retenue effectivement une partie de la nuit dans sa chaumière par une blessure que Jonathas, son mari, avait reçue dans la journée: un sanglier qui tenait tête aux chiens, ayant foncé sur le garde, lui avait déchiré la cuisse d'un coup de boutoir. Au retour, Wilhelmine avait trouvé l'enfant calme comme elle l'avait quitté.

Ce n'était do|ic pas un songe, c'était une apparition; mais cette pensée était trop terrible pour le comte, et il répéta:

— J'ai rêvél j'ai révél

Les événements qui, depuis cinq ans, heureux ou sinistres, sinistres plus souvent qu'heureux, marchaient avec tant de rapidité à Eppstein, se ralentirent un peu après cette solennelle apparition d'Albine. Depuis cette lugubre nuit de Noël, le séjour du château était devenu tout à fait insupportable au comte Maximilien; chaque nuit, il se réveillait en sursaut, croyant entendre des pas dans l'escalier de la muraille. Le jour, il tressaillait chaque fois que Wilhelmine et son nourrisson se rencontraient sur son passage. Enfin, il n'y put tenir et prit la fuite devant ses remords. Un matin, il demanda sa voiture,

L15 CHATEAU d'epPSTEïN 201

et, une heure après, il était en route pour Vienne, emmenant son fils Albert.

C'était sur ce fils aîné que se concentraient désormais toutes les espérances et toute la tendresse du comte. Cet enfant, du moins, était bien le sien, et Maximilien aimait à se répéter que, de naissance et de droit, il serait un jour le chef de la maison d'Eppstein, qu'il continuerait l'ambition et qu'il succéderait aux titres de son père. Le comte avait résolu de faire donner à Albert l'éducation la plus complète et la plus brillante, éducation de gentilhomme, d'officier et de diplomate, de diplomate surtout. Au reste, ce fils chéri, unique, car son frère cadet ne comptait pas, n'avait pas trop perdu, non plus que son père, à l'alliance avec les Schwalbach, alliance malheureuse sans doute • au point de vue du foyer, mais avantageuse par ses résultats politiques. Les Schwalbach étaient tout-puissants et fort bien apparentés. Tout ce qu'on savait à Vienne de la triste fin d'Al-

202 LB CHÂTEAU d'ePPSTEIN

bine, c'est qu'elle était morte en couche; et on plaignait fort ce pauvre comte, veuf une seconde fois après' deux ans de mariage.

— Qu'est-ce, après tout, qu'un déshonneur qu'on ignore? se disait Maximilien.

Et, comme avec cela sa conscience était un peu sourde, il ne tarda pas à s'étourdir dans tous les plaisirs bruyants de la cour, et dans tous les projets de grandeur qu'il formait pour lui et pour son Albert.

Quant à l'étranger, quant à Éverard (c'est le nom sous lequel le chapelain avait baptisé le fils d'Albine), le comte d'Eppstein ne s'en souciait guère, et n'y pensait pas plus qu'à son frère Conrad, à sa première femme et à Gretchen. Un bruij; complaisant s'était répandu à Vienne; la santé délicate de l'enfant exigeait, disait-on, qu'on le laissât dans l'air pur des montagnes : nouveau sujet, par conséquent, de s'apitoyer sur ce malheureux père forcé de se séparer de l'un de ses fils.

Heureusement, tandis que Maximilien recevait ces compliments de condoléance et s*appuyait de toutes ses forces sur les parents d'Albine, Éverard avait trouvé une mère, Wilhelraine relisait chaque jour la lettre de la comtesse, et exécutait pieusement le testament sacré de sa bienfaitrice. Acceptée comme nourrice par l'indifférent dédain du comte, elle avait, dans une exagération de sentiment propre aux âmes généreuses, donné plus de soins, sinon plus d'amour, au fils d'Albine qu'à sa propre fille. Au bout de sept mois, elle avait sevré sa petite Rosemonde; mais, jusqu'à un an et plus, elle continua d'allaiter l'enfant adoptif de son cœur.

— Écoute donc, Jonathas, disait-elle à son mari, un peu jaloux de ces préférences, notre fille est notre fille, et nous. n'avons à en répondre à personne; mais ce pauvre orphelin, qui n'a que nous et Dieu, si nous le négligions quand sa mère est morte, et quand son père l'oublie, qu'est-ce que penserait Ma-

dame?... Et puis il est si faible, le cher petit I tandis que Rosemonde est forte et bien portante.

Wilhelmine fut donc pour Éverard la mère la plus tendre et la plus dévouée, et, hormis le soir fatal où elle fut forcée de le laisser pour soigner son mari blessé, elle ne le quittait jamais plus d'un quart d'heure. Grâce à ces soins de tous les instants, l'enfant vint si bien, que c'était merveille, et il y avait plaisir à les voir, Rosemonde et lui, blanches et charmantes créatures, s'ébattre sur le gazon.

Des années s'écoulèrent, et les goûts d'Éverard se développèrent un peu sauvages et assez peu studieux. Il apprit bien, en même temps que sa sœur de lait Rosemonde, à lire et à écrire; mais, comme Rosemonde n'apprenait pas le latin ni l'histoire, il ne voulut pas entendre parler de l'histoire ni du latin, que dom Aloysius le chapelain tenait fort à lui ' enseigner. Il aimait beaucoup mieux courir dans les bois avec Rosemonde, ou suivre de ses petites jam-

bes Jonathas à h chasse; ce qui n'empêchait pas que ce ne fût un grand bonheur pour lui d'écouter le soir, assis près de Rosemonde, aux pieds de Wilhelmine qui filait, quelque histoire de revenant ou de fée, contée par Jonathas ou par le vieux Gaspard.

Au reste, si l'éducation de l'esprit lui manquait, celle du cœur, celle que sa mère avait demandée pour lui à Wilhelmine, lui était largement donnée. D'abord, il n'y avait qu'à regarder faire la sainte femme du garde-chasse pour s'instruire en douceur et en piété; puis, soir et matin, dès qu'Éverard fut en âge de comprendre, Wilhelmine le mena faire sa prière dans les caveaux funéraires du château, sur le tombeau de sa mère, et, la prière achevée, elle lui parlait de l'ange (fi'il avait perdu sur la terre, mais qui veillait encore sur lui dans le ciel.

— Songez, Éverard, lui disait-elle, que votre mère vous voit, vous suit sans cesse; qu'elle est présente à toutes vos actions; qu'elle sourit de vos I. 12

bonnes pensées et pleure de vos fautes. Songez que son corps est dans le tombeau, mais que son âme est partout où vous êtes.

L'enfant s'efforçait alors d'être sage et docile afin de faire sourire sa mère. Quand il avait commis quelque délit de son âge, il rougissait et se retournait comme s'il allait rencontrer le regard triste de son invisible témoin. Cette pensée devint pour lui une seconde religion. Sa jeune imagination frappée crut même voir plus d'une fois, ou, qui sait? vit peutêtre, dans le silence de la nuit, une ombre blanche, qui ne lui faisait pas peur, debout à côté de son lit, le contemplant avec amour : et il tendait ses mains vers elle; mais elle lui disait :

— Dors, mon Éverard, dors, le sommeil est Bon aux petits enfants.

Et il se rendormait doucement, et, ces nuits-là, il faisait les plus charmants rêves.

Le lendemain, il ne manquait pas de tout raconter

à Wiihelmine, et Wilhelmine ne le détrompait pas; elle ne voyait pas de danger à cela, la digne femme, et y en avait-il réellement? Où était le risque, pour cette jeune âme, de croire à la présence d'une céleste gardienne de son enfance? Wilhelmine, d'ailleurs, y croyait la première.

— Madame a dit, pensait-elle, qu'elle ne quitterait ni la nourrice ni le nourrisson.

Bien souvent il lui arrivait de parler tout haut à la trépassée, et de hii demander aide et conseil. Éverard s'accoutuma, à son exemple, àTinvoquer, et il disait ma mère comme on dit mon Dieu. La morte vivait toujours dans ces deux cœurs.

Nous ne parlons pas de la petite Rosemonde; elle devenait pourtant, en grandissant, jolie comme les amours et bonne comme les anges. Gracieuse et tendre créature, elle était toute gentillesse et toute douceur. Éverard l'adorait et lui cédait en toute chose. Wilhelmine pleurait de joie en voyant, le dimanche,

à la chapelle, ses deux enfants agenouillés à quelques pas devant elle, et priant pour elle qui priait pour eux.

Le comte Maximilien resta sept années absent ; la pplitique l'avait pris dans son tourbillon. Au bout de ce temps, il vint passer quinze jours à Eppstein, non pour voir son jûls, mais pour toucher les fermages et renouveler les baux. C'est à peine s'il demanda à voir Éverard ; il n'avait d'yeux que pour son Albert, qui, du reste, lui ressemblait en tout, et qui joua mille méchants tours à son frère et aux gens du château.

Le chapelain crut devoir faire part au comte de la résistance d'Éverard à tout enseignement,

— Eh! mon Dieu, laissez-le, dit Maximilien au grand étonnement de dom Aloysius, laissez-le; qu'il fasse ce qu'il voudra, et qu'il devienne ce qu'il pourra, peu m'importe. . . Qu'a-t-il besoin de savoir quelque chose, étant destiné à n'être rien?

Au bout d'une semaine de séjour au château, le comte Maximilien repartit pour Vienne avec Albert.

Deux autres années passèrent encore calmes et heureuses sur la maison du garde-chasse, que les deux enfants égayaient de leurs francs rires, et parfumaient de leurs haleines pures. Éverard et Rosemonde avaient chacun dix ans. La douleur annonça son retour à Eppstein par Isl mort presque subite de dom Aloysius. Le vénérable vieillard, chargé d'ans et de vertus, s'éteignit doucement en feuilletant un in-folio sur lequel on le crut endormi, tandis qu'il était mort. Ce fut le premier chagrin d'Éverard, qui ne put s'empêcher de pleurer le cher maître qui n'avait été pour lui' que trop faible et trop indulgent.

Cette doulem% hélas! n'était rien à côté de celle

qui l'attendait, le pauvre enfant!... Dom Aloysius

avait fourni une longue carrière, après tout; sa mort

était dans le cours naturel des choses, et il restait I. {%.

2i0 LE CHATEAU d'ePPSTEIN

le dernier survivant de tous les siens. C'était le contemporain du vieux comte Rodolphe et de la vieille comtesse Gertrude, qui dormaient déjà depuis dix ans dans leurs tombeaux. Il fermait l'ère des ancêtres. Mais Wilhelmine, la bonne, l'utile ménagère, sa jeune vie n'était-elle pas nécessaire encore à deux enfants? ne tenait-elle pas aux entrailles de toute sa

famille?

Dieu rappela pourtant à lui la femme de vingt-neuf ans, presqu'en même temps que le vieillard de quatre-vingts. On mourait jeune dans la famille de Wilhelmine. Sa mère s'était de même prématurément éteinte, comme aussi, sans doute, sa sœur Noémi, et Wilhelmine alla les rejoindre, ainsi que sa maitresse qu'elle avait servie si fidèlement jusque dans la tombe.

Depuis longtemps, au reste, sa santé avait donné de graves inquiétudes. Toute blonde et rose qu'elle était, dom Aloysius avait reconnu chez elle les symptô-

mes de la maladie des corps faibles et des cœurs tristes. Depuis longtemps, Wilhelmine devenait plus pâle de jour en jour, et cependant, de jour en jour, à la moindre émotion qu'elle éprouvait, de plus vives rougeurs passaient sur son visage. A chaque automne, elle s'affaiblissait sensiblement. On eûtditque vivant delà même vie que les fleurs, elle devait disparaître avec les lis, dont elle avait la blancheur et la modestie, et avec les roses, dont elle avait le pâle éclat et les parfums. A chaque printemps, comme si cette vie régénératrice qui se répand dans toute la nature s'épanchait aussi en elle, elle se reprenait à un mieux factice qui n'était qu'une lièvre plus ardente. Les deux enfants, ignorant les causes de cet éclat fébrile, la regardaient alors,* et lui disaient, en lui jetant leurs bras au cou:

— Oh ! comme tu es belle, petite mère !

Alors Wilhelmine souriait tristement, car elle ne s'abusait pas sur son état; elle serrait ses chers en-

fants sur son cœur; et lorsqu'ils lui disaient, en la regardant avec étonnement :

— Pourquoi pleures-tu?

Elle leur répondait :

— Parce que je suis trop heureuse.

Cependant, vers le commencement de Tannée

1802, Wilhelmine sentit, à sa faiblesse croissante, que le mal allait faire de plus rapides progrès; alors, pour ne pas user le peu de forces qui lui restaient, Wilhelmine renonça aux longues courses dans la forêt, courses qui faisaient les délices des deux enfants, elle se renferma dans sa chambre sans se plaindre, car une plainte d'elle eût éveillé des soupçons, et, par suite, la tristesse dans toute la famille. Elle se renferma, disons-nous, dans sa chambre, qui bientôt, sous ses mains, et avec ses rideaux blancs, ses rameaux bénits à Pâques, prit Tapparence de ces reposoirs qu'on élève dans les villages le jour de la Fête-Dieu, et où Dieu s'arrête un instant, en-

tre le parfum de Tencen^ et le parfum des fleurs. Seul de toute la famille, le vieillard, plus près de la mort lui-même, sentait que la mort venait. Dans les belles soirées de Tété, lorsqu'on attendait le retour de Jonathas et que le vieillard était assis devant la porte aux derniers rayons du soleil couchant, regardant les deux enfants courir, cueillir les pâquerettes mêlées à l'herbe de la forêt, ou poursuivre les insectes emportés par la brise du soir, Wilhelmine apparaissait tout à coup sur le seuil de sa porte comme une pâle vision, venait sans bruit s'asseoir aux pieds de son père, et appuyer sa tête inclinée sur ses genoux tremblants. Alors, sans cesserde regarder le ciel, le vieillard laissait tomber sa main sur la tête de sa fille ; Wilhelmine sentait frissonner cette main, et, sans changer déplace, répondant à sa pensée muette par une parole à peine intelligible:

— Que voulez-vous , mon père î murmurait-elle ; cela doit être bon, puisque Dieu le veut ainsi.

Et le vieillard ne répondait pas, car un père ne comprend jamais que Dieu veuille que son enfant meure.

Quant aux deux enfants, ils ne s'apercevaient de rien, ils jouaient, ils chantaient, ils étaient heureux.

Enfin, Jonathas remarqua à son- tour la faiblesse de sa femme, et la crainte le gagna. Il en dit deux mots à son père, qui alors lui apprit ce que depuis longtemps il avait deviné. Le lendemain Jonathas partit comme s'il allait faire sa tournée dans la forêt, et, vers le milieu du jour, il revint avec un médecin qu'il était allé chercher à Francfort. A cette vue, Wilhelmine frissonna, car elle comprit que son mari savait tout, et la pauvre femme soufifrit de sa douleur.

Avec des riches, le médecin eût dissimulé, il eût donné des espérances pour se ménager une occasion de revenir ; mais les pauvres sont les favoris de la vérité.

Le médecin dit tout.

D'abord, Jonathas refusa de le croire. Il avait craint une indisposition, rien de plus. L'idée que sa chère Wilhelmine pouvait lui être enlevée au tiers de sa vie ne s'était jamais présentéeàson esprit. H examina alors la pauv/e malade avec plus d'attention, et il s'aperçut enfin des ravages affreux qu'avait déjà faits le mal. Alors, comme tous les hommes robustes et habitués aux fatigues physique^, maio dont l'esprit n'a jamais eu occasion de lutter contre leé douleurs morales, Jonathas se laissa abattre tout à coup. Il passa lé reste du jour et toute la soirée muet, à regaWër Wilhelmine; toute la nuit, il veilla à côté de la chambre de sa femme. Puis, le matin venu, il décrocha son fusil comme d'habitude, fit quatre pas hors de la porte; mais il n'eut pas la force d'aller plus loin : il rentra, remit son fusil à sa place, et, quand Wilhelmine se leva (chaque jour elle se levait plus tard), elle trouva

son mari assis sur un escabeau devant la cheminée et la tête dans ses mains.

La malheureuse femme s'avança droit à lui.

— Que veux-tu, Jonatlias I lui dit-elle; il faut du courage.

Jonathas voulut répondre ; mais il sentit qu'il allait éclater en sanglots , et il s'élança hors de sa maison .

A partir de ce moment, la vie du pauvre gardechasse fut complètement désorganisée. Il sortait toujours le matin avec son fusil ; mais il ne s'éloignait pas de la petite maison, qu'il ne pouvait se décider à perdre de vue. Malgré les précautions qu'il prenait pour se cacher, Wilhelmine le voyait souvent passer dans quelque clairière, ou bien les deux enfants revenaient tout tristes, se tenant par la main, et demandant à Wilhelmine :

— Petite mère, qu'a donc Jonathas ? Nous l'avons vu couché au pied d'un arbre: il pleurait.

Enfin, le moment vint où Wilhelmine cessa de se lever. Le soir seulement, au moment où le soleil se couchait, on ouvrait la fenêtre, et la mourante sou-

riait mélancoliquement à son dernier rayon. Alors tout le monde se rassemblait dans sa chambre. Les enfants apportaient de gros bouquets de fleurs qu'ils mettaient sur son lit, Jonathas apportait la Bible, qu'il présentait à sou père, et le vieillard lisait quelque sainte et sublime histoire, tandis que Wilhelmine priait, que Jonathas pleurait, et que les deux enfants faisaient silence, assis à côté Tun de l'autre dans un fauteuil appuyé au lit de la malade.

Un matin, Wilhelmine se sentit plus mal que d'habitude, et ce fut elle-même, ce jour-là, qui dit à Jonathas de ne pas sortir. Les deux hommes demeurèrent donc presque toute la joiu^née auprès d'elle. Quant aux deux enfants, ils passèrent leur temps comme d'habitude, à entrer et à sortir, emportant les fleurs fanées et rapportant des fleurs nouvelles. Plus Willielmine se rapprochait de la mort, plus elle aimait les fleurs. Depuis quelques jours, elle ne semblait plus vivre que de leurs parfums.

Le soir, la lecture eut lieu comme d'habitude; mais, à la fin de la lecture, Wilhelmine s'évanouit. On s'en aperçut à un léger soupir. Jonathas s'élança près d'elle. Au premier moment, il la crut morte, et jeta un cri.

Wilhelmine entendit ce cri du fond de son évanouissement et rouvrit les yeux.

— Pauvre ami 1 dit-elle en tendant sa main froide et humide à Jonathas, pauvre amit Et moi aussi, crois-moi, cela me déchire le cœur, de te quitter sitôt et quand tu as encore besoin de moi, toi qui m'as tent aimée ^ mais le Seigneur le veut. Sois ferme, sois homme. Par bonheur, le plus fort de ma tâche est accompli ; les enfants sont à moitié élevés et se portent bien. Je n'ai jamais trouvé le courage de me séparer de Rosemonde, j'ai eu tort; et, quand je n'y serai plus, mon ami, je te prie de la conduire à Vienne, au couvent du Tilleul- Sacré, où tu rem^ tras à la supérieure la lettre de ma bonne maîtresse;

LE CHATEAU d'BPPSTEIN 219

on achèvera là d'élever noire enfant selon Dieu; n'y manque pas, entends-tu bien? Veille, toujours sur Éverard, remplace-moi près de lui, et sa mère t'accompagnera partout comme elle m'accompagnait. — Éverard I écoutez, vous aussi... Vous voilà grand et raisonnable, et vous irez bien sans moi prier matin et soir sur le tombeau. N'y manquez pas un seul jour, tant que vous resterez ici, mon enfant. Respectez votre père, mais aimez votre mère. Je vous reconunande votve sœur Rosemonde. Et toi.. Rosemonde, ma fille, ne cesse pas d'être pieuse et charitable, montre-toi digne de la sainte maison où tu vas entrer, et aie toujours devant les yeux l'exemple de la noble protectrice dont je t'ai si souvent raconté les vertus.

Les enfants se mirent à pleurer, sans trop savoir ce que cela voulait dire, et parce que tout le moade pleurait.

Wilhelmine se tourna ensuite vers Gaspard, de-

220 LE ghateâu d'eppstein

bout derrière son mari, qu'il dépassait de toute la tête, immobile et calme, vieux chêne qui voyait périr tous ses rejetons.

— A vous, mon père, que dirai -je?... à vous qui, douleur vivante, ensevelissez tous vos enfants!

— Dis-moi au revoir, ma fille, répondit gravement le vieillard^ car c'est moi qui te rejoindrai le premier. Si mes vieilles mains doivent encore coudre ton jeune linceul, notre séparation du moins sera la moins longue, et la sainteté de ta mort m'est encore une consolation. Nous nous retrouverons aux pieds de Dieu, Wilhelmine. Je m'en irais tout à fait tranquille, hélas I si je savais que ta sœur Noémi a fait une fin aussi chrétienne, aussi pure que la tienne.

— N^en doutez pas, mon père, n'en doutez pas. ' Moi, je ne fais que mourir; Noémi avait souffert. Mais ne parlez pas encore dç nous rejoindre, mon père; vivez pour enseigner la résignation à Jonathas, vivez pour veiller sur mes deux enfants; ils n'ont

LE GHATBAU d'bPPSTBIN 221

que la vie pour vous avoir, eux; et, Noémi et moi, nous aurons Tétemité pour vous attendre.

Puis, sentant qu'elle s'affaiblissait encore, et voulant épargner à son mari la douleur de Tadieu suprême :

— Je sens que je vais un peu mieux, dit-elle; retirez-vous, je voudrais dormir.

Jonathas fit mine d'emmener les deux enfants.

— Non, laisse-les, dit Wilhelmine; ils dormiront dans le fauteuil.

La pauvre femme ne voulait pas mourir seule.

Jonathas se retira, croyant véritablement au sommeil; mais Gaspard découvrit la vérité; il se pencha sur le lit de sa fille, la baisa au front, et, lui serrant les mains :

— A revoir au ciel I lui dit-il.

Wilhelmine tressaillit; puis, le plus bas qu'elle put et pour que son mari ne l'entendît pas :

— Adieu I répondit-elle.

Les deux hommes sortirent. Jonathas, écrasé de fatigue, s'endormit; Gaspard se mit en prières.

Au bout d'une heure, n'entendant plus rien,- il descendit, entr* ouvrit doucement la porte de la chambre : Wilhelmine semblait endormie; on eût dit une belle madone de cire couchée sur son lit couvert de roses. Elle tenait dans ses mains les deux mains réunies de Rosemonde et d'Éverard.

Les deux enfants ne dorma;ient pas : ils regardaient.

— grand-père, dirent-ils en apercevant Gaspard, nous avons bien peur, va ! Petite mère ne nous répond plus, et sa main est si froide, qu'elle glace nos mains.

Gaspard s'approcha du lit de sa fille : Wilhelmine était morte.

Le lendemain, en revenant d'ensevelir sa femme, le bon Jonathas, plus faible que le vieux Gaspard, se laissa tomber à genoux à la place que sa femme oc-

cupait (F ordinaire... Tout à coup, il sentit de petits bras qui l'enlaçaient, et deux bouches roses se posérent sur ses joues brunes inondées de larmes. Il regarda les deux enfants et se trouva un peu consolé. Cette même année, le comte Maximilien d'Eppstein eut aussi sa consolation : il fut nommé conseiller intime.

Ce fut. une nouvelle et affreuse douleur pour Éverard quand il lui fallut se séparer de Rosemonde; il venait de connaître la mort, il allait apprendre l'absence.

Cependant, malgré les pleurs et les prières d'Éverard, Jonathas, pour remplir le dernier vœu de Wilhelmine, conduisit sa fille à Vienne. Comme l'avait prévu la pauvre Albine, sa lettre ouvrit à sa filleule ', les portes du couvent du Tilleul-Sacré, et Rosemonde fut reçue par Tabbesse comme si elle eût été la propre fille de la comtesse d'Eppstein.

LE CHATEAU d'EPPSTEIN 2S5

Éverard avait quelque temps espéré être du voyage ; mais le garde-chasse lui avait fait comprendre qu'il n'avait pas le droit, sans une permission du comte, de l'emmener à Vienne.

Éverard était donc resté seul et bien triste avec le vieux Gaspard;

I^e retour de Jonathas n'avait pas même ramené sa gaieté; seulement, Éverard lui avait fait redire vingt fois où était ce couvent, et comment était la chambre de Rosemonde. La chaumière, si joyçuse autrefois, si pleine de cris et de chants, était devenue morne et muette; ses habitants restaient, la plupart du temps, tous trois taciturnes et sombres en face les uns des autres : le vieillard, l'homme et l'enfant.

Gaspard ne quittait plus la maison et le jardin; il

restait presque toujours assis sur le banc de la porte

quand il faisait beau, et sur une chaise près du foyer

quand il pleuvait; là, pensif, les yeux fermés, il re- I. 13.

gardait en lui-même vivre ses souvenirs et sourire ses deux filles, Noémi et Wilhelmine.

Jonalhas, quelque temps qu'il fît, jetait dès le matin son fusil sur son épaule, sifflait ses chiens, s'enfonçait dans la forêt, et, le plus souvent, revenait le soir sans gibier; il avait passé la journée à errer dans les endroits les plus sombres, ou bien il avait laissé passer le temps, couché au pied d'un arbre. — L'âme de ces deux hommes était comme ime horloge dérangée, arrêtée pour ainsi dire sur une douleur*. Depuis que cette douleur était entrée en eux, ils semblaient ne plus exister; ils respiraient, voilà tout.

Quant à Éverard, il était trop jeune pour que son ardeur et sa sève restassent ainsi glacées par le chagrin; mais, dans sa retraite profonde, loin de toute relation humaine, sans famille, sans confident, n'ayant vu du monde entier que le château et la forêt d'Eppstein, n'ayant connu des hommes que Gaspard et Jonathas, n*ayant d'autre amour que l'amour filial

qu'il portait à Wilhelraine morte et rameur fraternel qu'il portait à Kosemonde absente; cloîtré pour ainsi dire dans sa propre pensée, qui n'avait pas un cœur où se répandre, il laissait son esprit obéir à la direction de son instinct, et se formait un caractère au fond généreux et droit, mais heurté, sauvage, étrange. Seul avec lui-même, ses premières impressions d'enfant devinrent ses convictions de jeune homme, et il se fit des passions et des croyances inaltérables, des sentiments naïfs, mais faux, qu'il aurait vus tomber d'eux-mêmes s'il avait trouvé, dans les livres, quelque point de comparaison ; dans la vie, quelque conseiller ou quelque guide.

Il en résulta cpie sou imagination prit la place de son jugement. Fidèle aux terreurs et aux amours dont la bonne Wilhelmine avait fait en quelque sorte le fond de son cœur, il voyait partout et toujours sa mère; n'avait d'autre amie, d'autre pensée, d'autre bonheur que sa mère; il vivait sans cesse avec cette

228 LE GHATÊAU d'ePPSTEIN

morte ; si bien que toute son existence était une vision.

Le témoin, le confident, le complice de cette apparition constante et sainte était la yerte forêt d'Eppstein.

Nous avons déjà essayé de peindre ce vaste bois, sombre, noir, profond, solitaire, sublime et comme sacré, cette sorte de lucus antique dont le vent semblait Tâme attristée. Il y avait de tout dans ce bois, pareil au génie complet d'un homme : il y avait des ravins au fond desquels le jour ne descendait jamais; il y avait des sources murmurantes qui causaient avec les oiseaux ; il y avait de larges quartiers de granit blancs à la lune, gris au soleil, ruines de la nature; il y avait des pans de muraille écroulés, des donjons éventrés, des caves découvertes, ruines de la société. Ces tours inquiètes, penchées sur la vallée dont elles dominaient les chemins, avaient Tair de regarder si les barbares ne revenaient pas. Les fantômes devaient aimer à reparaître au milieu de ces

débris de Thistoire, fantômes eux-mêmes des temps disparus.

Éverard connut bientôt son verdoyant univers dans tous ses détours : clairières, fourrés, taillis, rien pour lui n'y était secret; il avait grimpé à tous les arbres, il était descendu dans toutes les profondeurs, il avait embrassé tous les horizons; on le voyait courir sur le bord des abîmes, descendre par le lit des cascades, sauter d'un bond du chêne au peuplier ; il jouait avec cette forêt comme un enfant avec sa nourrice, et la forêt le respectait, Taimait et lui souriait.

Il y trouvait tout familier et ami ; mais lui, de son côté, était bon et inoffensif pour tout ce qui l'entourait; il n'arrachait pas les branches des arbres, il n'écrasait pas du pied les fleurs, il ne chassait pas, comme Jonathas, les cerfs et les biches ; il plaignait même le hibou et avait pitié des couleuvres : volontiers il eût dit, comme ce charmant saint François d'Assise, qu'il ne connaissait pas pourtant: Che^

vreaux^ mes frères! hirondelles^ mes sœurs! Aussi, les daims qui venaient se désaltérer au ruisseau près duquel il était assis ne s'effarouchaient pas, et les petits oiseaux ne s'envolaient pas de l'arbre au pied duquel il se reposait : ils continuaient, au contraire, à battre des ailes et à chanter leurs chansons. Tous les hôtes de ces épais ombrages lui faisaient les honneurs de leur gîte, devinant sans doute en lui un être innocent et bon comme eux.

Le vieux bois n'était pas, d'ailleurs, pour le jeune homme seulement une retraite, une maison, un nid; c'était encore autre chose, c'était plus que tout cela; c'était, avecle caveau funèbre du château, lendroit où il revoyait sa mère. Dans la tombe, sa mère était morte ; sous ce bois, elle vivait comme lui et avec lui.

Quand une fois Éverard s'était enfoncé dans quelque sentier bien tranquille, s'il voulait voir Albine, il n'avait qu'à fermer les yeux; parfois même, de ses

yeux ouverts, de ses yeux mortels, il la voyait, Târae céleste. C'était elle qui le soutenait lorsqu'il se suspendait à quelque racine d'arbre au-dessus d'un précipice, lorsqu'il franchissait des abîmes, lorsqu'il s'aventurait sur des pierres croulantes, et elle ne se contentait pas de lui apparaître et de l'aider ; elle lui parlait souvent, elle le conseillait toujours. La voix qu'elle empruntait alors, c'était celle de la forêt même, voix tantôt douce et tendre, tantôt grave et sérieuse, quelquefois grondeuse et terrible.

A l'aube, par exemple, à l'aube d'une journée de mai, quand le soleil, éclatant sur l'horizon, faisait un diamant de chaque goutte de rosée, un orchestre em-

plumé de chaque arbre, une cassolette de chaque fleur; quand tout chantait, embaumait, resplendissait, et que la brise, suave comme les ^èvres d'une amante, caressait le front d'Éverard, notre solitaire, étendu sur le gazon, inondé de lumière et tout enivré de la nature, se croyait dans les bras de sa mère, lui

envoyait mille baisers, et, en prêtant l'oreille, l'entendait dire: t Mon Éverard, mon enfant chéri, tu es beau et bon, je t'aime! souris-moi, je t'aime! regarde-moi, je t'aime ! » et toutes sortes de ces paroles flatteuses et caressantes dont les mères ont coutume de bercer leurs enfants quand elles les tiennent sur leurs genoux. Et plus le soleil montait, plus les expressions de la mère devenaient tendres et ardentes, plus aussi l'esprit du fils s'animait et se réchauffait aux flammes vivifiantes de cet amour : c'était un bonheur, un délire ; qui eût dît alors à Éverard qu'il était orphelin l'eût bien étonné.

Presque autant que les beaux jours de la belle saison, il aimait certaines journées d'hiver, les jours de neige surtout. La neige, triste aux villes, est si charmante aux bois ! cette robe blanche que revêt la terre est presque aussi gaie que sa robe verte du printemps. Ces jours-là aussi, Éverard croyait que sa mère était contente de lui, et il était content.

LE CHATEAU D'EPPSTBIN 233

Albine ne causait pas toujours comme une mère avec son enfant; elle ne lui était pas seulement mère, elle lui était,institutrice, et il y avait des moments où, dans de sérieux entretiens, elle essayait de le faire meilleur et plus fort. C'était, par exemple, aux heures solennelles du soir, quand Tombre descend sur la terre et la réflexion dans les cœurs; tout va dormir, mais l'homme pense. Alors, avec les derniers bruissements des feuilles, avec les derniers gazouillements des oiseaux, avec les derniers rayons du soleil, la mère donnait de sages conseils à son fils ; son éloquence , c'était quelque ruine rencontrée, quelque arbre droit et fort la veille et que le vent avait brisé le matin. Souvent aussi l'horizon s'élargissait devant Éverard: il étaitarrivé au sommet d'une montagne, et, en même temps que se développait à ses yeux la forêt tout entière, il entendait, là-bas dans le lointain, un grand murmure continu qui semblait le bruit de l'étemilé. C'était le Mein qui roulait calme et puissant.

argenté par les premiers rayons delà lune. Ainsi, entre la morte et le rêveur, tout servait de trucheman, tout, même la pluie et son ennui grisâtre, le brouillard et sa morne mélancolie, qui le faisaient rentrer en luimême, tout, jusqu'à Torage où il entendait de justes reproches et qui jetait dans son cœur un efiBroi salutaire bientôt dissipé par un baiser du solal perçant les nuages.

Ainsi se fit l'éducation d'Ëverard,et son âme n'eut pour maîtres que les caprices du vent et l'ombre d'une trépassée.

D'ailleurs, il ne voyait, il n'entendait personne. Son père I savait-il seulement qu'il avait un père. De temps en temps, on répétait autour de lui : t M. le comte ne reviendra pas à JEppstein cette année. » Que lui importait ? Ces paroles n'éveillaient dans son âme aucun écho, aucun souvenir. Il n'était ni triste ni content de l'abandon où on le laissait ; cet abandon, il y était habitué, il ne s'en étonnait ni ne s'en plaignait;

il ne disait pas : t Mon p^re î » il disait comme tout le monde : < M. le comte ! •

D y avait au château deux ou trois valets chargés de donner de Faîr aux chambres ou d'entretenir le jardin ; mais Éverard ne s'occupait pas d'eux, et ils ne s'occupaient pas de lui. Il avait bien sa chambre à Eppsteîn, mais il l'occupait rarement; le plus souvent il allait passer la nuit sous le toit de Jonathas. Là, il était plus près de sa chère forêt; d'ailleurs, tout l'été, pour peu qu'il fît beau, sa chambre était la forêt même.

Au plus^ épais au bois, sur le bord d'un ruisseau qui, en cet endroit, plus large et plus impétueux, y déversait presque un torrent, il avait trouvé une sorte de grotte naturelle formée par l'excavation d'une roche très-haute et très-escarpée. Ces bords rudes et étranges l'avaient enchanté tout d'abord, et, quand il y découvrit une retraite charmante cachée aux regards par un buisson d'aubépines et par un figuier

Ï30 LB GHATBAU D'EPPSTBIN

sauvage, il se crut dans un paradis. Sur la rive opposée s'élevait une montagne presque à pic, couverte de gigantesques sapins ; la sombre verdure de ces arbres jointe aux rugissements du torrent, ajoutait à la scène je ne sais quelle lugubre sublimité. C'était sévère et grand.

La mélancolie du lieu n'était pas, d'^ailleurs, sans. être parfois déridée par quelque beau reflet doré descendant le long des pierres du haut de la montagne et par quelque faible senteur exhalée de l'orage, et semblable à une bonne action cachée. Éverard ne saisissait nulle part mieux que là cette douce et mystérieuse musique qui, disait-il, accompagnait partout

ses pas et donnait le ton à toutes ses actions et à toutes ses idées.

— Ne l'entendez-vous pas? demandait-il.

— Non.

— Eh bien, je l'entends, moi ; elle m'entraîne, elle m'enveloppe; c'est dans ce nuage mélodieux qui

marche partout avec moi que j'ose me confier à ma mère, lui raconter mes désirs, mes chagrins, mes joies, et lui demander ses avis.

Dans ce coin de vallée perdu, Éverard passait donc la plupart de ses nuits et la moitié de ses jours. C'est là qu'il grandit, c'est là qu'il vécut heureux, en sesouvenant de sa mère et de Wilhelmine, et, disons-le, en attendant, en espérant Rosemonde. Un regret, un rêve, n'est-ce pas là toute la vie? Et, quand notre songeur eût cherché dans les voyages, dans le mouvement, dans le trouble, des émotions et des plaisirs, . y eût-il trouvé quelque chose de plus que dans sa solitude embaumée?

Oui, il souhaitait ardemment le retom* de Rosemonde ; la petite compagne de son enfance n'était pas

sortie de sa mémoire; il l'avait sans cesse devant les yeux avec son béret noir , d'où s'échappaient les boucles de ses cheveux blonds, avec son minois rose, sa moue boudeuse, son sourire espiègle ; il se rappe-

238 LE CHATEAU d'ePPSTBIN

lait leurs jeux, leurs querelles, et la grave protection dont il l'entourait. C'était d'elle seule qu'il parlait à Jonathas et au vieux Gaspard; quand ceux-ci lui répondaient, c'était d'elle seule qu'il était question. Rosemonde fut ainsi pour Éverard le seul lien qui le rattachât à la vie de ce monde. Pour le reste, il était en tous points semblable, malgré ses quatorze ans, à Jonathas, qui en avait quarante, à Gaspard, qui en avait quatre-vingts. Grave et taciturne comme l'homme et le vieillard, il venait s'asseoir près d'eux à leur foyer sans rien dire, et eux non plus ne l'interrogeaient pas, ne lui demandaient jamais d'où il venait, ce qu'il faisait, ce qu'il comptait faire.

Quand on recevait par hasard une lettre de la pensionnaire du Tilleul- Sacré, c'était iête dans la maison du garde-chasse. L'enfant sautait ^de joie, le père essuyait une larme d'attendrissement, et l'aïeul luimême sortait de son extase contemplative. Puis Gaspard et Jonathas écoutaient avec pecueillemeQt la

lecture de la bienheureuse lettre, dont se chargeait toujours leur jeune ami. Rosemonde parlait de ses compagnes, des progrès qu'elle faisait, des soins qu'on lui donnait, comme si elle eût été la fille d'un duc. Elle apprenait l'histoire, le français, le dessin, la musique, toutes sciences dont Éverard savait à peine le nom. Aussi, ce qui lui agréait le plus , c'est quand Rosemonde retournait par la pensée à Ëppstein près de son vieux grand père, de son père Jonathas et de son cher frère Éverard. La lettre lue, ou la reli- ' sait, puis on la commentait, puis on la relisait encore. Ces soirs-là, la lampe et le feu brûlaient tard dans la salle boisée de Jonathas. Le lendemain, les trois solitaires pensaient certes, chacun de son côté, à l'absente, mais ils ne s'en parlaient plus.

C'est dans cette profonde retraite, dans cette liberté absolue, parmi les apparitions, au milieu des pins séculaires et sur la limite du merveilleux et du ciel, que s'écoula l'enfance songeuse d'Éverard. D

n'ouvrit, pendant des années, d'autre livre que celui

que la nature lui présentait à chaque heure; il n'adressait la parole à personne autre que ses deux amis muets et sérieux, Gaspard et Jonathas. Quand un bûcheron, un paysan des environs se trouvait sur son passage, il s'enfuyait comme un faon efiarouché. Quand la Bible du vieux Gaspard lui tombait ^tre les mains, il ne dérangeait pas la page marquée^ et se contentait de suivre machinalement, d'un œil distrait, les caractères noircis où il avait vu autrefois se posw les doigts de Wilhelmine près du petit doigt de Rosemonde, alors que la jeune femme apprenait à ses petits enfants à épeler.

Était-elle pourtant muette-^ nous ne le croyons pas — l'âme de cet ignorant sublime qui avait appris à épeler dans la Bible et à lire dans une fosse? Étaitelle aride, cette âme faite de foi et d'amour, cette âme féconde en éblouissements, en surprises, en féeries surhumaines, comme un conte des Mille et une

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Nuits; cette âme naïve, pure, chevaleresque comme une légende des bords du Rhin; pareille enfin à ces cathédrales où la fantaisie arabe s'épanouit en fleurs si charmantes sur le fond de la gravité chrétienne.

Cependant, les jours s'écoulaient doucement. 11 se trouva, un matin, que cinq ans s'étaient passés sans apporter, comme nous le disions en commençant, un changement à Eppstein; seulement, Éverard et Rosemonde avaient quatorze ans, et Jonàthas, à la grande joie d'Éverard, parlait d'aller chercher Rosemonde à son couvent.

Pendant ces cinq ans, c'est-à-dire de 1803 à 1808, Napoléon avait accompli la plus belle moitié de son iliade. Mais le grand et terrible drame joué par la France et l'Europe ne nous regarde pas ici : nous ne sommes que l'historien d'un château et d'une chaumière entre Francfort et Mayence, et ces cinq années,

si fécondes pour l'univers, furent pour ce château et 2. 14

cette chaumière si peu remplies, que ce n'est pas la peine d'en parler.

Vers ce temps-là, le vieux Gaspard, qui de jour &i jour s'afiEûblissait, ne trouva plus, un matin, la force de quitter son lit pour aller s'asseoir à son banc sur le seuil de la porte, ou même à son fauteuil, près de la cheminée. Il appela Jonathas.

— Mon ami, lui dit-il, je sens que je m'ëteins et que le froid de la mort me gagne.

— Faiblesse momentanée, mon père, répondit le garde-chasse ému plus qu'il n'eût voulu le paraître; nous vous garderons longtemps encore.

— Non, Jonathas, reprit le vieillard avec une fermeté calme, je n'ai plus, crois-le, que quelques jours à vivre ; je ne m'en plains pas, je m'en réjouirais plutôt; néanmoins, avant de quitter ce monde, je souhaiterais encore deux choses. Que veux-tu 1 Thonmie est un demandeur éternel, l'agonie même a ses désirs ; je voudrais donc savoir d'abord ce qu'est devenue ma

LE CHATEAU d'bPPSTEIN 243

fille Noémi, disparue dans cette tourmente de' k France; si je dois la retrouver là-haut, et si elle est morte saintement comme sa sœur. Ce souhait ne se réalisera pas, hélas ! et pourtant Dieu sait que Faccomplissement de ce vœu rendrait ma mort deux fois plus paisible. Mais le second souhait, tu peux le satisfaire, Jonathas.

— Parlez, mon père.

— Jonathas, ne verrai-je pas une dernière fois la fille de ma Wilhelmine?

— Mon père, je partirai demain pour Vienne.

— Me^ci, Jonathas ; Dieu te bénira pour comprendre sur un mot les mourants, et m'accordera à moi, je Tespère, la grâce d'attendre ton retour.

Le lendemain matin, en effet, le garde-chasse se mit en route. Éverard le suivit jusqu'à la moitié du jour; il aurait bien voulu raccompagner jusqu'au terme de son voyage, et sans doute il l'eût pu; qui se serait aperçu au château de son absence ? Jonathas

S44 LE GHATBAU d'BPPSTBTN

s'y refusa pourtant : quelqu'un devait rester pour veiller le grand-père. A trois heures donc, après avoir partagé avec lui son modeste repas, Éverard embrassa le voyageur, le chargea de mille vœux et de mille tendres paroles pour la petite Rosemonde, et reprit à pas lents le chemin d'Eppstein.

Quand il arriva à la forêt, il était neuf heures du soir; la nuit était tout à fait tombée, mais une nuit de juin, limpide, calme et bleue. D'une hauteur où Éverard s'arrêta, il put embrasser du regard toutes les harmonieuses ondulations du bois blanchissant à la lueur de la lune. Ce groupe de vallées et de coteaux avait réellement l'air d'une mer ; on n'entendait que le cri du grillon, et un frisson du vent courait à peine à la cime des arbres; au ciel, les étoiles scintillaient; en bas, au fond, un étang immobile luisait comme un miroir d'argent. Dans cette ombre diaphane, les maisons, pâles, semblaient dormir, et les champs, tranquilles, rêver; on s'endormait soi-même dans la

rêverie devant ce paysage fantastique, et une paix religieuse pénétrait le cœur.

Éverard s'assit sur l'herbe et songea. Une voisine avait promis de rester cette nuit-là près du malade, et Tair était si doux, si tiède, que le jeune homme résolut de ne rentrer qu'au matin. ^

n avait besoin de rester seul, de penser, de causer avec sa mère, qui lui envoyait les caresses de cette brise; il avait besoin de récapituler sa vie, de revoir son passé, d'imaginer son avenir; il lui semblait qu'une ère nouvelle allait s'ouvrir pour lui, et, comme le voyageur, parvenu au sommet d'une montagne, jette un dernier coup d'oeil sur la vallée qu'il a par- . courue, il donnait un regard d'adieu aux jours écoulés. Bien peu d'événements, mais beaucoup de pensées et de sensations avaient rempli son existence; aussi était-il à la fois naïf et profond; il avait l'esprit simple d'un enfant avec le cœur ardent d'un homme.

Cette nuit-là, cœur et esprit, il sentait tout troublé I. . 14.

246 LE CHATEAU d'ePPSTBIN

en lui, comme devant une crise de sa destinée; les ombres chères ou indifférentes qui avaient traversé ses jours repassèrent à ses yeux, et le saluèrent. Tandis qu'Albîne, fidèle témoin, se tenait debout à ses côtés, il vit dans une sorte de songe lumineux, d'abord Wilhelmine, sa seconde mère, puis son bon vi^ux maître Aloysius; puis, dans le lointain, son père, le sourcil froncé, et son frère, méchant et moqueur; mais il détourna d'eux ses regards avec eflfroi, pour les reporter avec amour sur la noble et belle figure du vieux Gaspard, sur le visage doux et triste de Jonathas.

Alors, descendaiit de plus en plus en lui-même, cet enfant, aimé seulement de deux mortes glacées et de deux hommes silencieux, se trouva bien seul au noionde, et sentit qu'il lui manquait quelque chose, qu'il y avait dans son sein un vide qui n'était pas rempli, et que son âme appelait une autre vie; il se reprocha amèrement cette pensée, il la combattit, elle

revint malgré lui. 11 se figurait que sa mère devait être irritée de son ingratitude, et il n'osait fermer les yeux ni détourner la tête, de peur de la voir sévère et fâchée; il se trompait, il la trouva souriante et calme. Tous les morts n'ont pas la jalousie mesquine des vivants.

Heureux de n'être pas coupable en désirant autre chose que ce qu'il avait, Éverard songea alors à sa petite amie d'autrefois qu'il allait revoir, et je ne sais quelle joie inconnue lui remplit le cœur. Il ne se la figurait pas grandie et changée: non, il l'imaginait enfant et espiègle comme lorsque, cinq ans auparavant, il la portait dans ses bras, la peureuse, pour passer les ruisseaux. Il allait donc enfin oser être jeune et jouer et rire aux éclats ; ils étaient du même âge, du même jour, ils se comprendraient, ils se parleraient. Dieu sait ! Ce n'est pas avec Rosemonde qu'Éverard s'aviserait de se taire et de réfléchir, comme avec les hommes attristés ou avec la nature muette;

248 LE CHATEAU D*EPP8TBIN

près de sa vive et joyeuse compagne d'enfmce, comme il courrait, comme il vivrait, comme il aimerait, comme il lui ferait gaiement les honneurs de la forêt familière !

n ne vit rien de plus, rien au delà. Pour le moment, cette idée lui suffit, et, à cette idée, miUe espérances et miUe joies chantèrent en lui comme les oiseaux aux premiers rayons de soleil. Pour ne s'étendre cpi'à quelques journées, son avenir n'en était pas moins immense ; il s'enivra d'une divine attente, et, dans son fécond délire, il lui sembla qu'il aurait désormais deux cœurs.

Cependant les heures de cette poétique veillée passèrent vite, et l'aube couronna d'une vive lueur le sommet de la montagne où Éverard s'était assis. L'enfant passa la main devant ses yeux, offrit, selon sa coutume de chaque matin, son âme à Dieu et à sa mère, et se mit à descendre dans la vallée vers le village d'Eppstein.

LE CHATEAU d'bPPSTEIN 249

La grotte chérie se trouvait sur son chemin ; Év^ rard ne voulut pas passer sans dire un bonjour à sa retraite préférée, qu'il n'allait plus revoir de quelques jours peut-être, s'il était retenu près de Gaspard. H ne tarda pas à entendre le murmure de la source qui arrosait son royaume de deux cents pas. Bientôt il l'embrassa tout entier. Mais il recula tout à coup en jetant un cri de surprise et d'indignation; son asile de fleurs, que nul ne connaissait, était violé I Un homme, un étranger, était assis, le front dans ses mains, au bord du ruisseau.

Le premier mouvement d'Éverard fut un mouvement de colère jalouse. Il s'avança rapidement vers l'inconnu ; ses pas étaient amortis par l'épais velours du gazon, et il arriva ainsi près du profane sans que celui-ci s'en aperçût; mais alors toute l'indignation du tendre enfant tomba. L'homme pleurait,

H pouvait avoir de trente-cinq à quarante ans ; il était petit et délicat, mais semblait nerveux et avait

une physionomie belle et puissante. Son costume était grave comme son visage; sa redingote verte, boutonnée jusqu'en haut, laissait voir un bout de ruban rouge. D y avait quelque chose de militaire dans son attitude et sa tournure.

Un instant suffit à Éverard pour faire ces remarques, et tout de suite il se sentit pris d'une inexplicable sympathie pour cet étranger; c'était peutêtre à cause des larmes qu'il voyait couler sur ses joues.

Après l'avoir contemplé quelques minutes en silence avec un attendrissement naêlé de respect, il lui dit de sa voix la plus douce :

— Bienheureux ceux qui pleurent !

— Qui me parle ainsi? dit le voyageur en se retournant. Un enfimt 1 . . . Étes-vous de ce pays, mon ami?

^2 LE GHATBAU d'ePPSTBIN

— Oui, Monsieur.

— Alors vous pourrez me donner les renseignements que je viens chercher. Dites-moi... mais tout à l'heure... la voix me manque; laissez>-moi me remettre un peu.

— Oui, remettez-vous, Monsieur, ditÉverard touché de cette douleur vraie; remettez- vous et pleurez toutes vos larmes : les larmes sont bonnes presque toujours. Vous savez la légende des eaux de cette montagne? ajouta-t-il comme se parlant à lui-même. Un chevalier méchant et impie racontait à un saint ermite sa vie souillée, non par repentir, mais par dérision :

« — Que pourrais-je jamais faire, mon père, disait-il en riant, pour effacer tant et de tels crimes t

» — Rien que remplir d'eau cette gourde, répondit le saint homme.

9 — Quoil si peu! et pour cette pénitence vous m'absoudrez?

LE CHATEAU d'ePPSTBTN 253

» — Quand la gourde sera pleine, vous serez abspns; mais donnez-moi votre foi de noble homme que vous la remplirez, dit r(Brmite,

» — Je vous la donne ; cette source, dont j'entends le bruit, n'est pas si loin.

» Mais la source se dessécha à l'approche du chevalier.

> Il alla au ruisseau; le ruisseau se tarit.

> Il alla au torrent; le torrent cessa découler.

» Il alla à la ^rivière; l'eau n'entra pas dans la gourde.

)» n alla au fleuve; la gourde resta vide.

» Il alla à la mer; la gourde ne s'y mouilla seulement pas.

> Alors, au bout d'un an de courses infructueuses, le méchant chevalier revint près du solitaire.

» — Vieillard, lui dit-il, tu t'es moqué de moi ;

mais ce ne sera pas impunément.

{itt4 tB CHATEAU D*BPPSTBIN

I Et il finappa le saint homme au visage.

» -^ Ayee pitié de lui, mon Dieu i dit l'ermite^

» — Demande grâce pour toi plutôt, repTii le cbe-

> Et il poussa rudement Termite, qui tomba sur le sable.

» — Mon Dieu I dit le solitaire, prenez toute ma vie de prières pour expier sa vie de péchés !

» *— Tu te tairas, à la fin I s'écria le rfievalier hors de lui.

» Et il lui porta un coup de son épée.

» — Mon Dieu ! dit Termite en tombant, pardonnez-lui comme je lui pardonne!

» Alorà enfin, en entendant ce cri évangélique, en voyant ice vieillard qui priait pour celui qui Tàvait blessé, Un grand déchirement se fit dans Tàme dû chevalier : il se mit à trembler comme un enfant tt tomba à genoux près du saint homme, et voici qu'une à une ses larmes tombèrent silencieusement datts ta

gourde aride : elle fut vite remplie. Cependant le chevalier pleurait toujours, et non-seulement il fût sauvé et absous par les larmes, mais ses pleurs de remords, allant se mêler à la source autrefois desséchée, donnèrent à toutes les eaux de ces montagnes la propriété de guérir les plaies du corps comme elles avaient fermé les plaies de Tâme.

» Pleurez donc toutes vos larmes, ajouta Éverard; • les larmes apaisent, les larmes consolent. *

L'étranger, d'abord distrait, avait ensuite relevé la tête avec surprise, et regardait en souriant le petit pâtre qui lui parlait ce langage mystique. Éverard, en effet, portait le costume d'un paysan de ces montagnes: guêtres et ceinture de cuir, large pantalon venant à mi-jambes, veste de velours brun, la chemise rabattue sur les épaules et rattachée au col par un anneau d'or, un chapeau de feutre gris avec une grande plume noire; mais sous ces habits grossiers se révélait une distinction innée. Le regard ferme et

profond n'était certes pas celui d'un rustre; la pâleur de ce front avait une étrange poésie; sous Fenveloppe frêlede ce corps délicat, on sentait une âme puissante; enfin, dans la gaucherie timide et naïve de l'attitude se laissaient voir une grande honnêteté et une sincé* rite parfaite.

Ce fut donc avec une certaine déférence que le voyageur dit à l'enfant :

— Et qui êtes- vous, mon ami?

— Le fils de la comtesse Albinéd'Eppstein, répondit Éverard.

— Le fils d'Albine..! Et où est-elle, votre mère?

— Morte pour tous, excepté, bien entendu, pour son fils, reprit sérieusement l'enfant.

— Que voulez-vous dire?

— Les morts ne vivent-ils pas toujours pour ceux qui les aiment?

— Albine vit donc pour moi ! s'écria l'étrangcar avec un accent profond ; car Dieu sait si je l'ai aimée.

la noble et sainte créature!.,. Et quand Tavez-vous perdue, hélas? ^

— Le jour où je suis né.

— Au moins quelque chose reste d'elle sur la tei*re, et permettez-moi, mon enfant, de reporter sur vous Taffection que je lui avais vouée.

— Vous qui avez connu, et qui avez aimé ma mère, je vous aime et je vous reconnais, dit Éverard.

Et l'enfant ingénu, l'homme grave se donnèrent la main comme deux vieux amis.

— Vous ressemblez à Albine en effet, reprit l'étranger.

— Vraiment? Oh! que vous me faites plaisir en m' apprenant cela !

— Oui, voilà bien ses beaux yeux limpides, miroir de son âme céleste; c'est sa voix que j'entends quand vous parlez, et qui va, comme autrefois, jusqu'à mon cœur. Mon enfant, comment vous appelle-

t-on?

— Éverard.

— Everard, je vous le dis, votre mère revit en vous.

— Et elle revit pour moi, Monsieur, car, je vous le répète, elle n*est morte que pour le^ autres; mais, moi, je l'entends, je la vois; elle est ma confidente et mon appui. C'est elle qui met à cette heure dans mon âme la confiance et la sympathie que j'ai ressenties pour vous, moi si sauvage. Vous n'auriez pu me tromper, allez; j'y vois clair à travers ma mère.

Alors Éverard raconta à son nouvel ami sa vie tout entière, si Ton peut appeler vie cette existence entre la tombe et la terre, cette vision perpétuelle de la mort, où la trépassée partageait l'existence du vivant, où le vivant était de moitié dans la mort de la trépassée, où l'enfant semblait presque un fantôme, où la mère était presque une réalité.

Ombres charmantes de l'Allemagne, anges et nymphes de la natuï*e et de la vie, sylphes, ondines,

sylvains, salamandres, je conçois que vous ayez aimé et gâté cet enfant, qui n'était pas moins gracieut que vous ! Et toi-même, Germanie, vieille panthéiste qui as Tunivers pour religion et pour idéal, coinmd tu devrais, sœur européenne de Tlnde, te reconnaître dans ce fils amoureux des flots et des nuées, épris de l'infini palpable, et si tendrement respectueux pour une mère invisible et partout présente I

L'étranger écouta le bizarre récit d'Évei*ard gra- ' vement et sans sourire, comme un homme qui a sondé l'incertitude et la faiblesse de l'esprit humain sans avoir pu mesurer la toute-puissance de Dieu. Éverard, selon» son habitude, parla peu du comte d'Eppstein. Le secret de la jalousie de Maximilien et de la dernière heure d'Albine était resté entre elle et Dieu, et le voyageur pleura sa mort étrange et subite sans y soupçonner un crime.

Il ne parut pas s'intéresser moins vivement à tout ce qui regardait la famille du garde-chasse.

— Vous avez donc aussi connu mon autre mère»

Wilhelmine, puisque sa fin prématurée vous touche tant? lui dit Éverard. Elle et ma mère, vous les pleurez vraiment comme deux sœurs.

— Gomme deux sœurs, en effet... Mais vous dites donc que le vieux Gaspard Muden vit encore, et que Wilhelmine a laissé à Jonathas une fille?

— Oui, ma sœur Rosemonde. Jonathas est parti hier pour l'aller chercher à Vienne, et, je le disais à ma mère cette nuit, il me semble que son retour va commencer pour moi une ère nouvelle.

— Et Jonathas reviendra-t-il bientôt?

— Ah ! je l'espère. Il faut qu'il se hâte, s'il veut accomplir un des derniers vœux de Gaspard, qui est couché à présent sur son lit d'agonie, et qui voudrait bien revoir sa petite-fille avant de mourir. Ce que les hommes peuvent faire pour contenter les mourants, il faut qu'ils le fassent. L'autre désir de l'aïeul dépend de Dieu seulement : ce serait de savoir

si sa seconde fille Noémi est morte d'une mort pieuse ou vit d'une vie prospère; mais Noémi est en France, et ce souhait du pauvre vieillard ne peut être exaucé.

— Si fait, dit Tétranger.

— Et qui donc l'acconiplirait?

— Moi.

FIN DU PREHIBR YOLUBfB.

UNIV. OF MÎCHIGAN,

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