Le château d'Eu
Charles IX, fils de Henri II et de Catherine de Médicis, naquit à Saint-Germain-en-Layele 27 juin i55o, monta sur le trône le 5 décembre i56o, et fut sacré à Reims le i5 mai i56i , à l’âge de onze ans, par Charles, cardinal de Lorraine.
Le règne de ce malheureux prince ne marque dans notre histoire que comme une époque de sang. Tous les événemens dont il fut le témoin disparaissent devant la Saint-Barthélemy, dont il
fut le complice; et l’horreur universelle qu’inspire
cet épouvantable massacre est la seule célébrité qui se soit attachée au nom de Charles IX. On voit près de son trône un concours de personnages illustres et puissans, des esprits supérieurs, des courages héroïques : on admire les Guise, les Condé, les Coligny, les Montmorency; mais on regrette que leur ambition ait fait tourner contre le bien du royaume tant de nobles qualités, qui, sous une meilleure influence, en auraient fait le bon* heur et la gloire. Des batailles se livrent; on y déploie la plus rare valeur : mais ces guerres sont des guerres civiles; ces armées sont des partis, et des deux côtés c’est le sang français qui est répandu. Le siège de Rouen coûte la vie à Antoine de Bourbon, celui d’Orléans au duc de Guise; la bataille de Dreux voit périr le maréchal de Saint-André, celle de Saint-Denis le connétable de Montmorency ; Condé est tué à Jarnac; à Montcontour , l’amiral de Coligny a la mâchoire fracassée d’un coup de pistolet, et la moitié de son armée est passée au fil de l’épée. Des conférences ont lieu à Poissy , à Pontoise en 1 56 1 , à Saint-Germain en 1 562 , à Amboise en i563, à Moulins en i566, sous le désir apparent de mettre fin à la guerre civile; mais ces assemblées et les édits qui en émanent ne ser-
vent qu’à aigrir les esprits; ce sont des haltes où les partis se reposent un moment afin de puiser de nouvelles forces pour recommencer les hostilités; la politique n’est qu’un tissu de perfidies, de trahisons et de crimes; le génie de Catherine de Médicis plane partout. Au milieu de la corruption générale de la ville et de la cour, on aime à rencontrer un sage dont la vertu reste inaltérable, et qui donne à un pays déchiré par les dissensions intestines de salutaires lois; mais on gémit en réfléchissant que ces lois, fruit de la sagesse et de l’équité du chancelier de L’Hôpital, demeuraient impuissantes devant la fureur des factions. Enfin l’on est impatient de savoir comment un jeune roi, entouré de tant de pièges et de dangers, triomphera de l’esprit d’usurpation qui veut abaisser la couronne, et du fanatisme qui, au nom d’un Dieu de clémence , sollicite des assassinats. On regarde , et on voit à l’une des croisées de son palais ce prince, armé d’une carabine, tirer sur ses malheureux sujets fuyant pêle-mêle dans les rues de la capitale (i). On attend la vengeance du ciel, et
« Dieu , déployant sur lui sa vengeance sévère ,
» Marque ce roi mourant du sceau de sa colère. »
(1) « Quand il fut jour, dit Brantôme , le roi mit la tête à la fenêtre de
Une horrible maladie le mine à la fleur de son âge; le sang lui sort par les pores et par les cheveux; et il rend le dernier soupir au milieu des plus sombres terreurs et des plus affreux tourmens.
Les jugemens que les historiens ont portés sur Charles IX ne s’accordent pas en tous points : les uns attribuent à un naturel féroce et à la violence des passions ce que d’autres rejettent sur des influences étrangères et sur une malheureuse éducation. Cette nuance d’opinions s’est étendue jusqu’à la Saint-Barthélemy : d’une part, on a représenté le roi comme l’auteur du complot; de l’autre, les mémoires du temps, tels que ceux de Brantôme, de la reine Marguerite, de Cheverni, de Villeroi, de Castelnau et de Tavanes, ainsi que plusieurs historiens , ont prétendu que Charles IX ne se .détermina au massacre que par de secrètes instigations, après la blessure de Coligny; que
» sa chambre, et, voyant aucuns dans le faubourg Saint-Germain qui se » remuoient et se sauvoient , il prit une grande arquebuse de chasse qu’il » avoit , et en tiroit tout plein de coups à eux, mais en vain , car l’arque- » buse ne tiroit si loin , et incessamment crioit : Tuez , tuez. »
« Plusieurs personne, dit Voltaire, ont entendu conter à M. le maréchal » de Tessé que dans son enfance il avait vu un vieux gentilhomme âgé de « plus de cent ans, qui avait été fort jeune dans les gardes de Charles IX. « Il interrogea ce vieillard sur la Saint-Barthélemy, et lui demanda s’il » était vrai que le roi eût tiré sur les huguenots? «C’était moi, monsieur, » répondit le vieillard , qui chargeais son arquebuse. »
tout était prêt avant qu’il en eut connaissance, et que son intention particulière était d’abord de n’y comprendre que les chefs des réformés. Quoi qu’il en soit, c’est une tache de sang que les siècles n’ont fait qu’élargir, et qui couvre jusqu’au sentiment de pitié que l’on accorderait peut-être à un jeune prince corrompu p^r une cour licencieuse , et assiégé sur le trône par l’esprit de révolte et d’intolérance.
« C’était, ditThouret, aux états d’Orléans, dont » la session durait encore quand François II mou- » rut , qu’il appartenait de décider du sort du » royaume; mais ils se bornèrent à rester specta- » teurs tranquilles de l’accord qui fut fait entre les » Guises, dont la puissance paraissait s’anéantir, » et les Bourbons, qui allaient gouverner à leur » place. » Ces états avaient demandé qu’à l’exemple de ce qui avait été fait pour saint Louis, l’éducation de Charles IX, alors âgé de dix ans, fût confiée à l’université de Paris , et que des chevaliers et plusieurs hommes de loi fussent également choisis pour la surveiller (i). Cette sage mesure, en arra-
(1) « Les députés de la noblesse n’ont pas la prétention de faire la loi au » roi ni à la famille royale ; mais ils savent que le bas âge du roi le laisse » exposé à la séduction , aux surprises , aux importunités de tout ce qui » l’entoure, et que leur devoir est de l’en préserver.
fichant le jeune prince à la mollesse des cours, aux dangereux exemples, aux lâches séductions, eût évité bien des maux à la France; mais Catherine de Médicis, qui s’était emparée des rênes du gouvernement, n’était point femme à se dessaisir d’un si puissant moyen d’influence et de domination. Seulement, pour cacher ses projets, elle laissa d’abord près de lui M. de Cipierre, son gouverneur; elle y joignit Je prince de la Roche-sur-Yon; elle choisit pour précepteur le célèbre Jacques Amyot, et écrivit elle-même à son fils une lettre où elle lui trace un règlement général de sa conduite : cette lettre , conservée dans les mémoires du prince de Condé, renferme les plus sages exhortations. Mais, tandis qu’elle prenait publiquement ces attentions salutaires, elle détruisait secrètement son propre ouvrage; et bientôt le monarque, séparé des hommes de bien qui auraient pu le former à la science et à la vertu , fut livré à des flatteurs , à des âmes basses, à des hommes vicieux, dont l’exemple et la
» lis n’élèvent aucune prétention nouvelle: car, pour ne pas remonter à » des temps trop anciens, l’histoire apprend que, lorsque Blanche de Cas- » tille, mère de saint Louis, voulut l’appliquer aux études dans l’univer- » sité de Paris , les états-généraux formèrent un conseil d’administration « composé de savans légistes et de notables chevaliers. »
{Histoire de France: session des états-généraux d’Orléans, 1560.
Garnier, tome xxix.)
coupable connivence corrompirent son naturel. « Ce fut, dit Brantôme, le maréchal de Retz, Flo- » rentin , qui le pervertit du tout , et lui fit oublier » et laisser toute belle nourriture que lui avoit » donnée le brave Cipierre (i). » De bonne heure il annonçait un esprit vif, beaucoup de goût pour la guerre, pour la chasse, et en général pour tous les exercices violens. Ces inclinations devinrent des passions avec l’âge. Il se livrait, par exemple, aux travaux en fer jusqu’à altérer son tempérament, en forgeant lui-même des casques et des cuirasses. Sa taille était avantageuse, et il y avait dans sa personne un mélange de grâces et de majesté. Il avait l’habitude de jurer : ses mœurs étaient peu sévères; ses désordres furent publics; il eut deux enfans de Marie Touchet, fdle d’un juge d’Orléans : mais les vertus d’Élisabeth d’Autriche, qu’il épousa, mirent un frein à ces délires d’une jeunesse ardente. Destiné à offrir plus d’un contraste, l’auteur de la Saint-Barthélemy aimait les sciences et les lettres, qui éclairent l’esprit, et cultivait, non sans succès, la poésie et les arts, qui adoucissent
(1) Charles IX s’offensa si vivement de ce que M. de Cipierre lui avait ôté des mains un livre de théologie, qu’il déclara ne le plus vouloir pour gouverneur. (Bayle.)
lame, il s’exprimait avec énergie; il avait la conception aisée ; l’aversion qu’il montra toujours pour le roi de Pologne, son frère, depuis Henri III, a fait dire qu’il avait le jugement sûr; c’était plus la connaissance intime qu’il avait du caractère et des vices de Henri que cette espèce d’envie dont les aînés, sur le trône, peuvent rarement se défendre contre les princes cadets , qui , placés naturellement plus près de la nation , sont par cela même à portée d’acquérir une plus grande popularité.
Si l’on considère Charles IX sous le rapport politique, on trouve en lui un esprit entièrement formé à l’école de l’artificieuse Catherine de Médicis : il était dissimulé, aimait à tromper, et s’applaudissait de voir tomber ses ennemis dans les pièges qu’il leur avait tendus. Lorsque Jeanne d’Albret vint en 1672 à la cour, Charles IX, qui méditait la perte de cette princesse , l’accabla de politesses et d’hommages. « Le soir, en se retirant , il dit à la » reine , sa mère, en riant : Et puis, madame, que «vous semble? joué-je pas bien mon rollet? — » Oui , lui répondit-elle , fort bien ; mais ce n’est » rien qui ne continue. — Laissez-moi faire seule- » ment, dit le roi, et vous verrez que je les mettrai
» au filet : je suis comme mon fauconnier, je veille » mes oiseaux. »
Il était impatient et facile à s’emporter : un jour, l’amiral de Coligny lui ayant parlé avec quelque fermeté en faveur des protestans : « 11 n’y a pas » long- temps, répondit Charles IX , que vous vous » contentiez d’être soufferts par les catholiques; » maintenant vous demandez à être égaux; bien- » tôt vous voudrez être seuls et nous chasser du » royaume. » Et il le quitta brusquement; et, entrant dans la chambre de sa mère , il lui dit en présence du chancelier : « Le duc d’Albe (i) a rai- » son ; des têtes si hautes sont dangereuses dans » un état ; l’adresse n’y sert plus de rien , il faut en » venir à la force. »
Plus occupé de ses plaisirs que des affaires de son royaume, il n’aimait pas à être distrait dans ses divertissemens. Villeroi lui ayant présenté plusieurs fois des dépêches à signer dans le moment où il allait jouer à la paume : « Signez pour moi, mon » père, lui dit-il. — Eh bien, mon maître, reprit
(1) On lit dans une note des Mémoires de l’Estoile : « Le projet de se » défaire de l’amiral de Coligny et des principaux chefs des huguenots, » conçu et médité au concile de Trente, en 1563, par le cardinal Charles » de Lorraine, fut confirmé dans l’entrevue de Bayonne , en 1565, entre le » roi Charles IX, la reine-mère et le duc d’Albe. »
» Villeroi, puisque vous me le commandez, je si- » gnerai. » C’est depuis cette époque que les secrétaires d’état ont signé pour le roi.
Iljouait àla paume quand il apprit le coup d’arquebuse tiré en 1572 à l’amiral de Coligny :«]N’aurai-je » jamais de repos? s’écria-t-il en jetant sa raquette » avec fureur ; verrai-je tous les jours troubles » nouveaux?» Il alla sur-le-champ visiter le blessé, lui parla avec le plus tendre intérêt; et quarantehuit heures après, dans la nuit du 24 août 1572 , la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois donnait le signal de sa mort et du massacre de ses partisans ! et, le lendemain, le farouche monarque se promenait insolemment dans les rues de sa capitale jonchée de cadavres, et courait avec sa mère contempler à Montfaucon le corps mutilé de l’amiral (1)!
(I) Les deux partis composèrent, selon l’usage du temps, des vers sur la mort de l’amiral, les uns en son honneur, les autres pour insulter à sa mémoire.
Voici une épitaphe qui fut très-goûtée à la cour :
« Ci-gist, mais c’est mal entendu,
» Ce mot pour lui est trop honneste ;
» Ici l’amiral est pendu » Par les pieds à faute de teste. »
Sa tête avait’élé coupée , présentée à Catherine , et envoyée, au pape , à Home.
On débita .aussi un petit écrit intitulé : Passio domini nostri Gaspardi Coligny, \secundUm Bartholomeum. Enfin, en 1575, François de Chanlclouve, gentilhomme bourdelois , fit paraître une tragédie de Gaspard Coligny, qui est une sorte d’apologie de la Sainl-Barthélcmv,
Charles IX ne survécut pas long-temps à ce barbare triomphe :
Le chagrin vint flétrir la fleur de ses beaux jours :
Une langueur mortelle en abrégea le cours.
Atteint d’une violente maladie de flux de sang, ses souffrances étaient horribles : « Je suis cruelle- » ment tourmenté , disoit-il sans cesse à Mazille , » son médecin; ne pourrai-je jamais reposer? » Il » ne vouloit voir que sa nourrice, que Sa Majesté » aimoit beaucoup, encore qu’elle fust huguenote. » Ah! ma nourrice, ma mie, lui disoit-il un jour » d’une voix qu’interrompoient ses sanglots, que » de sang et de meurtres! Ah! que j’ai suivi un » méchant conseil! O mon Dieu,pardonne-les-moi » et me fais miséricorde! Je ne sais où*je suis, tant
et où Charles IX, Coligny, le conseil du roi, les furies , le peuple, Mercure, débitent pêle-mêle les vers les plus bizarres.
« UN MESSAIGIER.
» Lorsque la blonde aurore
» Chassoit les noirs chevaux de la déesse more ,
» Et délaissoit le lit de son mari vieillard ;
» Que la cloche auxerroise éclatoit toutes parts ,
» Le roi gaignant devant, il envoya grand force ,
» Tandis que tout Paris, ès cantons le renforce » Qui Pilles, l’amiral, Pardaillan etPinos,
» Et autres envoya sous les stygiens flos ;
* Bien que Dieu ait permis que Lorges à la fuite » Se soit sauvé bien loing sur sa cavale vite. »
On peut voir par le beau récit de la Saint-Barthélemy, dans la Henriade , comme Voltaire a colorié le tableau burlesquement esquissé par le gentilhomme bourilelois.
» ils me rendent perpleix et agité. Que deviendrai- » je? je suis perdu, je le vois bien; » et il versait des larmes en abondance. Le lendemain , 3o mai 1574? il expira au château de Vincennes, dans sa vingt-quatrième année.
« Le lundy Ier juin, le corps du roi, qui, pendant » l’espace de vingt-quatre heures , avoit demeuré » mort dans son lit, le visage découvert, où cha- » cun le pou voit voir, fut, par les médecins et » chirurgiens, ouvert, et puis embaumé et mis en » plomb. » Ces soins 11’empêchèrent point de dire que Charles était mort d’un poison versé par Catherine de Médicis : mais on n’a pas besoin de lui prêter des crimes. Toutefois Bassompierre écrit qu’un jour, le jeune roi Louis XIII voulant se mettre à jouer du cor de chasse, il lui dit : « Sire, je ne » le conseille pas à Votre Majesté, car il nuit au » poulmon; même j’ai ouy dire que le feu roi Char- » les IX, à force de jouer du cor, se rompit une » veine, ce qui lui causa la mort. — Vous vous trom- » pez, répliqua le roi; le sonner du cor ne le fit pas » mourir; c’est quV/ se mit mal avec la reine Cav therine, sa mère , à Monceaux, et qu’il la quitta » et s’en vint à Meaux. Mais, si, par la persuasion » du maréchal de Retz, il ne fût pas revenu à Mon-
» ceaux auprès de la reine, sa mère, il ne fût pas » mort sitôt. »
« Le jeudi 8, le cœur du feu roi fut porté par le » duc d’Alençon, son frère, aux Célestins; et, le » dimanche suivant , le corps fut apporté de Saint- » Antoine-des-Champs à Notre-Dame, et le lende- » main , de Notre-Dame à Saint-Denis, où il fut en- » terré avec la plus grande magnificence. »
La devise de Charles IX était deux colonnes avec ces mots : « Pietate et justitiâ. » Elle était digne du vertueux L’Hôpital, qui l’avait composée; mais l’auteur de la Saint-Barthélemy n’en a fait qu’une triste et funeste imposture.
VVWVVWVt'V V