DUC DE MAYENNE
Charles de Lorraine, duc de Mayenne, second fils de François de Lorraine, duc de Guise, et d'Anne d'Est-Ferrare , naquit le 26 mars i554- Il épousa, le 6 août 1576, Henriette de Savoie, fille unique d'Honorat de Savoie, marquis de Villars, maréchal et amiral de France, et veuve du seigneur de Montpesat, dont elle avait eu six enfans. « Le duc, dit le Journal de Henri III, fut attrait par » cent mille livres comptant et trente mille livres » de rente au premier né de ce mariage : bruit fut » que ce duc avoit preste les cent mille livres au » roi, et qu'il avoit reçu assignation de trois cent » mille sur les deniers provenans de la vente des » biens du clergé. »
Ce prince avait les talens et l'ambition hérédi-
taires dans la famille des Guises; mais, moins audacieux que Henri son frère, que d'ailleurs il
n'aimait pas, il eût peut-être embrasse la cause du trône, si l'orage des factions l'eût laisse maître de servir d'autres intérêts que ceux de la maison de Lorraine. II devint un des chefs de la ligue; mais, secrètement jaloux de l'ascendant du Balafré , il aspirait au premier rang. On raconte qu'après avoir tenté lui-même d'enlever le roi à Saint-Germain, en 1587 (1), il envoya de Lyon, ou il se trouvait en 1 588, un gentilhomme pour prévenir Henri III que le duc de Guise machinait contre ses jours une conspiration. On ajoute que cet a\is. également donné par la duchesse d'Aumale, influa sur la détermination que prit le roi de se défaire du duc de Guise. Quoi qu'il en soit, l'événement fit bien voir que c'était moins par zèle pour le monarque qu'en haine de son frère que le duc de Mayenne avait agi dans cette circonstance.
Dès qu'il apprit le meurtre commis à Blois, il partit de Lyon pour aller rassembler ses troupes en Bourgogne, dont il était gouverneur; s'avança en Champagne, où on lui rendit les honneurs dus
(1) Nicolas Poullain, instruit du complot, en donna avis à Henri III , ijiii ne se rendit pas à la foire de Sainl-Germain.
m à la puissance royale, et fit son entrée à Paris le 1 1 février 1 58g. Il fut reçu avec un enthousiasme fanatique, « comme si l'on eût vu son frère le » duc de Guise ressuscité en sa personne : on fit » éclater la joie publique avec tant de transports » et d'excès, qu'on en vint même jusqu'à exposer » son tableau avec la couronne fermée et à lui » dresser un trône royal. » Il ne tint qu'à lui de se faire proclamer roi ; mais , soit un reste de terreur sur le dernier degré de l'usurpation, soit nécessité de ne point effaroucher le conseil ombrageux de la ligue , il se contenta du titre nouveau de Lieutenant-général de l'Etat et couronne de France.
Le parlement de Paris reçut son serment en cette qualité ; les lettres en furent scellées des nouveaux sceaux aux armes de France que l'on substitua aux sceaux du roi. Le duc de Mayenne, jaloux de signaler l'exercice de sa charge par un acte de souveraineté, rendit une loi pour unir sous une même forme de gouvernement toutes les villes qui avaient pris parti pour la ligue, ou pour y appeler celles qui n'y étaient pas encore entrées. Il nomma des présidens au parlement (Chartier <i Hacqueville), el fit sortir des prisons du Louvre et de la Bastille plusieurs conseillers
au parlement:, entre autres Séguier et tanelot. Non content de jouir dans Paris de l'autorité royale, Mayenne, qui redoutait la réconciliation de Henri III avec Henri de Navarre, résolut de la prévenir en marchant contre le monarque (1589. Il le pressait dans la ville de Tours, il allait le réduire à une fuite honteuse ou le faire son prisonnier, lorsque le roi fut dégagé par la courageuse habileté du héros béarnais : Mayenne se retira.
Il paraît qu'il ne fut pas étranger aux intrigues de sa sœur, Catherine de Montpensier, pour hâter la mort de Henri III (r). Après l'assassinat de ce monarque par Jacques Clément , le duc de Mayenne crut devoir faire proclamer roi, sous le nom de Charles X, le vieux cardinal de Bourbon, qui était alors prisonnier entre les mains de Henri IV, son neveu : cette proclamation fut faite le 7 août 1589. Mayenne prit lui-même le titre de lieutenant-général du royaume, et sortit de Paris à la tête d'une armée de vingt-cinq mille hommes, pour aller, d'ici) il fallut mettre dans redit de réunion du duo de Mayenne à l'obéissance de Henri IV , donné au mois de janvier 1996 , un oubli général de tout ce qui s'était passé depuis 1580; encore, d'après l'opposition formée par la reine Louise, veuve de Henri III, l'édil ne fut-il enregistré qu'en vertu d'un ordre particulier de Henri l\
loi
sait-il, prendre et ramener, lié et garrotté, le Béarnais. On avait déjà loué des fenêtres pour le voir passer. Le combat d'Arqués (a3 septembre 1589) et la bataille d'Jvry (i4 mars i5go) déjouèrent cette présomptueuse audace : Mayenne n'espérait plus que dans le secours des Espagnols. Le duc de Parme s'approche; Henri IV lève le siège de Paris. Sur ces entrefaites , le vieux cardinal de Bourbon , ce fantôme de roi de la ligue, meurt. Philippe II , roi d'Espagne, songe à mettre la couronne de France sur la tête d'Isabelle-Claire-Eugénie, sa fille, qu'il fait promettre en mariage au jeune duc de Guise, fils du Balafré. Les intrigues du légat du pape et de Mendose, envoyé du roi d'Espagne, tendent à dépouiller le duc de Mayenne de la puissance, pour laisser le premier rôle au fils du héros tué à Blois ; la faction des Seize, insatiable de sang, demande et fait de nouvelles victimes. « Il est » temps, s'écrie Boucher, docteur de Sorbonne,de » jouer des couteaux. » Le premier président Brisson esl étranglé (1). Mayenne déploie dans celte circonstance une fermeté au-dessus de son carac-
1 1 Proraellez-moi du moios , disait à ses bourreaux ce vertueux magistral <!<• ue point brûler un grand ouvrage <l<; jurisprudence <|m m'occupe depuis plusieurs années; j'j attache plus de prix «i»'» la vie. «
1ère; les armes a Ja main, i! disperse la faction des Seize; quatre d'entre eux subissent Je même supplice qu'ils avaient fait éprouver au président linsson.
Cependant le parti espagnol s'agitait pour que l'on donnât à Henri III un successeur catholique. Mayenne convoque les états-généraux a Paris: ils s'assemblent dans la salle du Louvre le 26 janvier 1593. Le duc, assis à la place du roi , sous un dais comme le roi, prononce un discours modeste et réservé. « Choisissez un roi, » disait-il : mais, par l'appareil dont il s'était entouré, il semblait dire : « C'est moi qui suis en possession du trône (1). » Les ambassadeurs espagnols avaient d'autres vues : ils sollicitaient l'élection de l'infante. Le parlement de Paris retrouva son énergie. Sur la proposition d'Edouard Mole, procureur-général, il rendit le 28 juin un arrêt « qui déclarait nuls tous actes qui » seraient faits pour l'établissement d'une princesse » ou prince étrangers. » Mayenne se félicita en secret de cette courageuse déclaration qui le délivrait
(1) Le duc de Mayenne, pour rehausser l'éclat de ces états-généraux . avait créé André de Brancas grand-amiral , et MM. de La Châtre, Boisdauphin , de Hosne et Saint-Pol , maréchaux de France. A cette occasion , Chanvalon lui dit : « Vous avez fait des bâtards qui seront légitimés à » vos dépens. »
des prétentions du duc de Guise, son neveu, dont il était jaloux : il fit rompre les négociations ; et les états de Paris furent livrés au ridicule dans la fameuse satire Ménippée, qui devint à cette époque le code des Français, et porta le dernier coup à la ligue (i).
Henri IV était entré à Paris le 11 mars i5o,4, Mayenne s'était retiré à Laon : battu par le roi , il gagne en toute hâte la Bourgogne; là il implore de nouveau le secours de Philippe II. Vélasco , connétable de Castille, lui amène quatorze mille hommes. Un engagement a lieu, en i5o,5, à Fontaine- Française, où Henri IV fait des prodiges de vaillance et reste vainqueur. L'admiration qu'inspirèrent son courage et sa bonté , l'horreur des Bourguignons pour l'étranger, achevèrent de ranger ces contrées
(1) En 1593 parut le Catholicon d'Espagne. L'année suivante on y ajouta Y Abrégé des États de la ligue, et le tout fut appelé Satire Ménippée. M. Leroi, aumônier du jeune cardinal de Bourbon , et depuis chanoine de Rouen , fut seul l'auteur du Catholicon. Pour l'Abrégé des États, plusieurs y travaillèrent : Passerai et Rapin, deux poètes fameux , en composèrent les vers; M. Gillot, conseiller au parlement de Paris, fit la harangue du cardiual légat ; Florent Chrétien , homme d'esprit , composa la harangue du cardinal de Pellevé ; on est redevable au savant Pierre Pithon de la harangue de M. d'Aubray, qui est la meilleure de toutes; et l'on doit encore à Rapin la harangue de l'archevêque de Lyon, et celle du docteur Rose, grand-maître du collège do Navarre et évCque de Senlis. Peutêtre que la salin- Ménippée ne fut guère moins utile que la bataille d'ivry.
(Président Renault.)
.sous les lois du monarque français, • l'exception de la ville de Châlons, où s'était réfugié l<- duc »l<- Vlayenne : ce chef de la ligue, fatigué lui-même de la protection dédaigneuse <lc l'Espagne, voyant (Tailleurs les espérances de son parti presque entièrement ruinées, fit enfin sa paix avec Henri l\ . par l'entremise de Gabrielle d'Estrées (i), obtint les conditions les plus honorables et les plus avantageuses, et vint le trouver au château de Monceaux. Il se jeta aux pieds de Henri, qui l'embrassa et lui fit faire une longue promenade dans le parc : Ceignant de ne pas s'apercevoir que sa marche vive et leste mettait au supplice le duc affligé d'une sciatique et chargé d'embonpoint, il lui montrait dans tous leuio j ''":is les embellissemens de cette maison de plaisance. Enhn il *it à l'oreille à Sully : a Si je promène encore long- temps ce gros corps, » me voilà vengé sans grande peine de tous les » maux qu'il nous a faits , car c'est un homme » mort : » et se tournant vers le duc de Mayenne : « Avouez, mon cousin, lui dit-il en riant, que je » vous ai un peu essoufflé; c'est là tout le mal et le
(1) On «lit que Gabrielle mil à son intervention celle condition secrète, que, si le roi venait à l'épouser ou à reconnaître les enfans quelle avait eus de lui, la maison de Lorraine ferait placer ces enfans sur le trône a i exclusion <le> princes du sang.
» déplaisir que vous recevrez jamais de moi; » et ils soupèrent ensemble avec Gabrielle; et Henri IV but le premier au duc de Mayenne.
Mayenne, comme capitaine, ne manquait ni de bravoure, ni d'habileté; mais il eut pour adversaire un héros qu'il n'était pas aisé de vaincre. Comme chef de parti, il n'avait ni l'audace ni toute l'activité que ce rôle impose. Henri IV disait « qu'il » restait moins de temps au lit que le duc de » Mayenne à table. » Ennemi des excès de cruauté quand ils pouvaient nuire à son ambition , on l'a vu renverser la faction des Seize après l'assassinat du sieur Brisson; mais, à la guerre, il abusa quelquefois du droit du vainqueur : ainsi, en i586, à la prise de Castillon, il fit enfermer et pendre dans une église vingt -deux bourgeois que la peste avait épargnés. « Il est vrai, dit le commentateur du » Journal de Henri III , que c'étoit pour faire plai- » sir à la duchesse, son épouse, de qui ces pauvres » gens étoient vassaux! » Il était peu sévère sur la discipline dans son armée : ses soldats pillaient les églises. Un jour ils trouvèrent deux calices, l'un d'étain , l'autre d'argent : ils laissèrent celui d'étain « pour ce, disoien t-ils , qu'il étoit de la ligue, et » prirenl celui d'argent, qui étoit hérétique et royal,
o et partant de bonne prise. » On raeonle aussi qu'afin de pouvoir manger en toute liberté d<-
conscience de la viande le vendredi, ils forçaient les prêtres, le poignard sur la gorge, de baptiser les veaux, les moutons, les bœufs, sous les noms de carpes, brochets, barbeaux : sur les plaintes qu'on en faisait au duc de Mayenne : « Il faut pa- » tienter, répondait-il : j'ai besoin de toutes mes » pièces pour vaincre le tyran. » Il n'appelait jamais autrement Henri III depuis les états de Blois. Quant à Henri IV, qu'il ne pouvait s'empêcher d'admirer, il tint avec honneur envers lui son serment d'obéissance et de fidélité,
« .... Et , soumettant son cœur et ses provinces , » Fut le meilleur sujet du plus juste des princes. »
Il mourut le l\ octobre 161 1.