PRINCESSE DE CONDE
Charlotte de Montmorency, fille puînée du connétable de Montmorency, naquit en 1 5g3. Elle avait à peine quinze ans lorsqu'elle fut présentée à la cour par la duchesse de Montpensier, sa tante. L'éclat de sa beauté charma tous les yeux, et fit une vive impression sur le cœur de Henri IV. Bassompierre , l'un des jeunes seigneurs les plus distingués de la cour, aspira bientôt à sa main : le roi, laissant alors échapper le secret de sa passion , le tira un jour à part, et lui dit : « Bassompierre , » je te veux parler en ami : je suis devenu non-seu- » lement amoureux , mais fou de mademoiselle de » Montmorency. Si tu l'épouses et qu'elle t'aime, » je te haïrai ; si elle m'aimait, tu me haïrais : il vaul
» mieux que cela ne soit pas cause de notre mésin- » telligence. » Vaincu par les instances et les promesses avantageuses de Henri, Bassompierre se désista. Le monarque soulagé l'embrassa tendrement, et pleura de satisfaction (i). Il avait éloigné Bassompierre comme un mari qui aurait été trop clairvoyant; il proposa le prince de Condé, qui sortait à peine de l'adolescence. Ce prince , alarmé déjà des attentions galantes du roi, hésitait ; Henri IV le fit venir, et lui dit en présence du duc de Bouillon : « Vous pouvez l'épouser sans aucun soupçon » sur mon compte. » Sur cette assurance , Condé se maria le 3 mars 1609. Mais, si l'honneur trouva toujours Henri fidèle à sa parole, il n'en fut pas de même de l'amour. Ses assiduités auprès de la jeune princesse, ses présens, les fêtes brillantes qu'il lui donnait, ne trahirent que trop sa faiblesse; et Condé, justement inquiet et jaloux, emmena d'abord sa femme à Chantilly. Non content d'avoir fait éclater hautement son chagrin de cette brusque absence, le roi se travestit plusieurs fois, et entreprit des courses nocturnes pour se procurer le plaisir de voir la princesse, ou de rester quelques momens avec elle. Sully fut chargé de négocier auprès
(1) Voir les Mémoires de Bassompierre, tome 1.
de son mari son retour a la COUI*; mais la mission de cet austère médiateur n'aboutit qu'à la faire reléguer au château deVerteuil en Picardie. Le monarque amoureux ayant encore trouvé Je moyen de pénétrer dans cette mystérieuse retraite, Je prince de Condé quitta la France le 29 novembre 1609. La princesse et une de ses demoiselles étaient en croupe chacune derrière un domestique : deux gentilshommes faisaient toute l'escorte; ils forcèrent la marche, et arrivèrent à Landrecies, première place des Espagnols dans les Pays-Bas, gouvernés alors par l'archiduc Albert et l'infante Isabelle -Glaire -Eugénie, fille de Philippe II roi d'Espagne.
Lorsque cette nouvelle fut reçue à la cour, le roi, qui était à jouer, quitta brusquement le jeu, se promenant à grands pas, frappant du pied, laissant échapper des exclamations de dépit, finissant par convoquer son conseil au milieu de la nuit. Sully, Villeroi, et Jeannin tour à tour consultés, l'avis de ce dernier prévalut, et Praslin, capitaine des gardes, fut chargé d'aller redemander à l'archiduc le prince et la princesse, et, en cas de refus, de lui annoncer la guerre. Sully, en sortant du conseil, dit au roi : « .le savais bien, sire, que,
» ne m'ayant pas donné le loisir d'y penser, je ne » dirais rien qui vaille ; mais dans deux jours je » vous aurais donné un bon avis (i). » Dès que les dispositions de Henri furent connues, il ne se trouva qu'un trop grand nombre de ces courtisans prêts à tout entreprendre pour faire triompher sa passion ; et la comtesse de Berny , femme de l'ambassadeur de France à Bruxelles, et Annibal d'Estrées, marquis de Cœuvres, épuisèrent tous les raffinemens de l'intrigue pour séduire la princesse deCondé. La princesse, à la cour de France, avait été moins flattée de l'amour du roi que des agrémens qui en étaient la suite, des hommages, des adorations , des fêtes dont elle était l'héroïne : lorsqu'elle se vit privée de ces plaisirs, elle regretta celui qui les faisait naître sous ses pas; et aux regrets succéda une inclination qui lui donna un éloignement momentané pour son époux. L'archiduchesse disait en parlant d'elle : « C'est un » caractère angélique, dans lequel il n'y a rien » à reprendre, que sa passion pour le roi, qui est » son sortilège. » D'Estrées résolut enfin de l'enlever ; il s'assura de son consentement , et envoya au roi le plan de son entreprise. Henri, transporté [1) Mémoires uY Sully.
de joie, s'écria imprudemment : « tel jour, à telle » heure, vous verrez ici la princesse de Coudé. » La reine fait sur-le-champ avertir l'ambassadeur d'Espagne; un courrier part, et arrive avant l'heure fixée pour l'enlèvement. Le projet étant découvert, et le prince de Condé refusant de revenir en France, le roi se détermine à la guerre, et montre à l'Espagne étonnée l'armement le plus formidable qui eût jamais menacé sa puissance. Voilà donc la princesse de Condé devenue une nouvelle Hélène qui va embraser l'Europe !... Son mari, qui ne se croyait pas en sûreté à Bruxelles, se sauva à Milan; et ce ne fut qu'après la mort de Henri IV que ce prince rentra en France, dans les premiers temps de la régence de Marie de Médicis. Les deux époux se réconcilièrent, et la princesse donna à Condé des preuves d'un tendre et courageux attachement. En 1617, lorsqu'il fut mis à la Bastille, elle s'y renferma avec lui, devenant ainsi pendant deux ans la compagne volontaire et la consolation de ses malheurs. Son amitié ne fut pas moins vive pour l'infortuné Montmorency, son frère, décapité à Toulouse en i63*2. Elle était haute et fière; mais elle ne crut point s'humilier en se jetant aux genoux du cardinal de Richelieu pour demander la grâce du ma-
réchal.On rapporte que, s'étant trouvée au service funèbre de ce prélat, elle répéta ce mot de Marie, sœur de Marthe : « Domine , si fuisses hic, f rater » meus non fuis set mortuus. »
Les mémoires du temps s'accordent tous à dire qu'elle avait beaucoup de fierté : mais , belle , entourée des< adorations de la cour, objet des vœux d'un grand roi , qui , pour la revoir , déclare la guerre à l'Europe, mère enfin du grand Condé, ne lui était-il pas difficile de se défendre d'un peu d'orgueil? Elle en montra beaucoup dans sa querelle avec madame deMontbazon, au sujet de deux billets que cette dernière disait être de madame de Longueville à Coligny : la cour s'était partagée dans cette importante affaire ; la princesse, soutenue de la reine et de la présence du duc d'Enghien, son fils , qui revenait vainqueur de Rocroy, exigea que la duchesse de Montbazon lui fît satisfaction. La duchesse lut, dans un papier attaché à son éventail, des excuses à la princesse ; et la princesse répondit, avec cette majesté qu'elle savait si bien donner à tout ce qu'elle faisait :
« Madame, je crois très-volontiers l'assurance » que vous me donnez de n'avoir nulle part à la » méchanceté que l'on a publiée. Je défère au
j> commandement a ut la rci/ic m'en a fait (i . • Au moment de la prison des princes, le Parlement avait vu cette princesse si fière demander à genoux la liberté de ses enfans; niais, dominé par les frondeurs , le Parlement avait renvoyé cette mère désolée à la commisération de la reine. Elle ne survécut pas long-temps à ce coup douloureux : elle mourut, le 2 décembre i65o, à Châtillon, avec le regret de laisser dans les fers un fils dont elle s'était tant enorgueillie. Elle était âgée de cinquante-six ans.
(1) Mémoires de mademoiselle de Montpensier.
ELEONORE DE BOURBON,