‹ Le château d'Eu (volume 4)Chapitre 14 sur 89 · DIT LE HARDI · texte numérisé non relu

DIT LE HARDI

DUC DE BOURGOGNE

Philippe de France, duc de Bourgogne, pair de France, comte de Flandre et d’ Artois, de Nevers, de Retliel, d’Etampes et de Gien, gouverneur de Picardie et de Normandie, quatrième fils de Jean, roi de France, et de Bonne de Luxembourg; né à Pontoise, le i5 janvier i34i; marié à Marguerite, fille de Louis III, comte de Flandre et d’Artois, le 12 avril 1369.

Ce prince n’avait que seize ans à la bataille de Poitiers; il y combattit aux côtés de son père avec une vaillance qui lui mérita le surnom de Hardi ; il y fut blessé et partagea la captivité du roi Jean en Angleterre. Un jour que l’échanson d’Edouard III avait servi son maître avant le roi de France : « Qui fa donc appris, lui dit le jeune Philippe en le

» frappant, à servir le vassal avant le seigneur? » — « Vous êtes bien Philippe -le -Hardi, » repartit Édouard.

Ce caractère plaisait au roi Jean, qui pour assurer l’avenir de Philippe lui donna, pour lui et ses héritiers, le duché de Bourgogne par des lettres patentes signées à Germiny-sur-Marne, le 6 septembre 1 363, et qui ne furent publiées que le a juin i364 par le roi Charles V, qui ajouta à cette donation l’hôtel de Bourgogne situé à Paris sur la montagne Sainte-Geneviève.

Philippe prit possession de son duché le 26 novembre suivant. Le maire de Dijon, à la tête de ses échevins, le pria de maintenir à la commune toutes ses franchises; le duc le promit et le jura sur les saints Évangiles; puis l’abbé de saint Bénigne mit au doigt du prince l’anneau consacré , signe d’un mutuel engagement.

Le duc de Bourgogne avait beaucoup d’amitié pour Charles Y, son frère, et le monarque avait en lui une haute confiance; aussi lui remettait-il souvent le soin de combattre et de chasser les bandes armées, qui, sous divers noms et différentes bannières, parcouraient alors et désolaient la France. Pour récompenser sa valeur et son zèle, il négocia

son mariage avec la veuve de l’ancien duc de Bourgogne Philippe de Rouvre, qui devait lui apporter en dot les comtés de Flandre et d’Artois. Ce mariage fut célébré à Gand au mois de juin r36q. Jamais on n’avait vu de fêtes plus brillantes; mais telle avait été la magnificence de Philippe, que quatre jours après il ne lui restait plus d’argent; il fut forcé pour payer les frais de son retour de mettre en gage quelques pierreries qui avaient échappé , à sa folle prodigalité.

Le douloureux traité de Brétigny avait livré une partie de la France aux Anglais, mais les Gascons surtout murmuraient contre leurs exactions. Le roi fit ajourner le prince de Galles pour venir au parlement de Paris voir juger cette réclamation. Le prince répondit qu’il y viendrait t à la tête de soixante mille hommes. Alors Charles V envoya un serviteur de son hôtel défier le roi d’Angleterre et se préparer à la guerre. Le premier projet était de tenter une descente en Angleterre; le duc de Bourgogne devait être le chef de cette expédition.

On jugea qu’il valait mieux attaquer l’armée du duc de Lancastre sous les murs de Calais; mais le prudent Charles Y finit par ordonner à l’impatient Philippe de se borner à contenir l’armée anglaise

sans rien entreprendre contre elle. Les deux armées furent licenciées, et le duc de Bourgogne alla recevoir sa femme au château de Rouvre, près Dijon , où il faisait sa résidence habituelle.

Il s’occupait de l’administration de ses états , lorsqu’en i38o il fut rappelé à Paris par la mort du roi Charles V, qui lui recommanda son fils avec la plus tendre sollicitude; ce jeune prince fut mis sous la tutelle des ducs de Bourgogne et de Bourbon; la régence fut confiée au duc d’Anjou. On se hâta de sacrer le nouveau roi. Après la cérémonie religieuse on servit un splendide festin. Les prélats s’assirent à la droite du roi, le duc d’Anjou avait mis son siège à la gauche ; mais le duc de Bourgogne, réclamant les droits et les honneurs de premier pair de France , s’élança et, sans s’adresser à personne , se plaça entre son frère et le roi. Le duc d’Anjou parut interdit; le roi et les autres princes ne blâmèrent point la démarche de Philippe-le- Hardi , et ce prince assura ainsi pour le présent et l’avenir le rang de sa pairie, qui jusqu’alors n’avait passé qu’après le duc de Normandie et le comte de Flandre.

Le duc d’Anjou n’était pas aimé; on lui reprochait son avarice. Une émeute le força d’abolir les

aides et les gabelles; et les finances étaient dans un tel état de désordre qu’il devint nécessaire d’assembler lés états du royaume. On en retira à grand’peine quelque argent, et le duc d’Anjou partit pour Naples. Le gouvernement resta dans les mains du duc de Bourgogne; mais les troubles de la Flandre, qui supportait impatiemment la cupidité de son souverain , le comte Louis , père de la duchesse de Bourgogne , attirèrent sur ce point toute sa sollicitude. Il envoya d’abord aux Flamands, sur lesquels il devait un jour régner, un héraut pour les engager à une réconciliation; mais, ceux-ci n’ayant voulu entendre à aucun arrangement; il fallut bien livrer bataille. Les Flamands, commandés par Arteveld, furent taillés en pièces dans la plaine de Rosebec, le 29 novembre i382, et les vainqueurs se livrèrent à tous les désordres. On chercha le corps d’ Arteveld , qui avait été tué des premiers; on le reconnut; le roi et sa suite le regardèrent une minute; puis il fut pendu à un arbre.

Deux ans après mourut le comte de Flandre : le duc héritait par cette mort des comtés de Flandre, d’Artois, de Rethel et de Nevers, des seigneuries de Malines et de Salins, des terres de l’Isle

en Champagne, de Beaufort et de Jaucourt; il devenait le prince le plus puissant de la chrétienté ; mais les principales villes de Flandre n’étaient pas disposées à subir ce nouveau maître sans réclamer pour leurs libertés. Une députation de la ville de Gand , l’intercession de la duchesse de Brabant , de la comtesse de Nevers et meme de la duchesse de Bourgogne , et quelques concessions mutuelles amenèrent la paix; elle fut confirmée par le traité signé à Tournay, le 18 décembre 1 385.

La Flandre ainsi pacifiée , Philippe-le-Hardi songea à réaliser son grand projet d’une descente en Angleterre. Tel était l’empressement de toute la noblesse française qu’au mois de septembre i386, douze cent quatre-vingt-sept vaisseaux étaient rassemblés au port de l’Écluse. On avait également fabriqué une ville en bois qui devait être emportée en Angleterre , et dont toutes les pièces pouvaient s’assembler sur-le-champ, et former des logemens. Le vaisseau du duc de Bourgogne était tout peint en or et azur; et orné de trois mille étendards, avec cette devise : « Il me tarde ! »

Ces brillans apprêts ne servirent qu’à ruiner les seigneurs qui avaient pris les armes. Le duc de Berri, toujours jaloux du duc de Bourgogne, n’arriva

que fort tard; la saison était mauvaise, les gens de guerre finir mu raient, la flotte fut dispersée par la tempête; et, de tant d’éclat et de menaces, il ne resta rien que la ville de bois dont hérita le duc de Bourgogne.

En 1392, lorsque la démence de Charles VI ne lui permit plus de diriger l’état, le gouvernement fut remis à ses oncles les ducs de Bourgogne et de Berri , et la garde de la reine fut confiée à la duchesse de Bourgogne. Le duc d’Orléans, frère du roi, fut extrêmement blessé de l’inaction où on le laissait, et c’est de cette époque que date cette sanglante inimitié des deux maisons qui fut si funeste à la France. Cependant à de certains intervalles, suivant les intérêts réciproques des princes, il y avait des lueurs de réconciliation et de bonne intelligence, mais l’état n’en était pas moins déchiré par les prétentions des divers partis, qui ne cherchaient qu’à triompher aux dépens du bien public.

Les idées religieuses se mêlaient aux idées chevaleresques : une jeunesse aventureuse appelait à grands cris une croisade; elle fut résolue en 1396, et le comte de Nevers, fils du duc de Bourgogne, en fut nommé le chef. Philippe-le-Hardi conduisit lui-

même son fils à Saint-Denis, mais ne voulut pas encore le faire chevalier. « Il recevra l’accolade, «disait-il, comme chevalier de Jésus-Christ, ^ la « première bataille contre les infidèles. » Mais il disposa pour lui un équipage digne de sa magnificence , et le mit sous la garde d’Enguerrand de • Coucy/ le plus brave et le plus aimable chevalier de son temps. Cette croisade contre les Turcs se termina par la bataille de Nicopolis, où Bajazet tailla en pièces l’armée des croisés , et fit prisonnière l’élite de la noblesse française; le comte de Nevers était du nombre.

Pendant que ces braves chevaliers allaient se faire tuer par les Turcs, le duc de Bourgogne poursuivait toujours son projet de rétablir la paix entre la France et l’Angleterre; mais en vain le roi Richard venait d’épouser la fille du roi Charles VI ; le duc de Glocester mettait obstacle à tout rapprochement. Aussi Philippe-le-Hardi disait-il à la duchesse sa femme , qui avait eu pour ce prince des attentions bienveillantes : « Nous perdons toutes » nos avances avec ce duc de Glocester; si ce n’était » le grand avantage que nous y voyons pour l’a- » venir, le roi d’Angleterre n’aurait pas eu pour » femme notre cousine de France. »

Le duc de Bourgogne était sans cesse traversé , dans ses vues pour le gouvernement , par le duc d’Orléans, qui s’était ligué contre lui avec la reine Isabeau de Bavière, sous les auspices d’un amour criminel; aussi, sur la fin de sa vie, préférait-il à Paris le séjour de Dijon ou de Bruxelles. Il était dans cette dernière ville, il y donnait une grande fête à la duchesse de Brabant, lorsque , dit M. de Barante, « il y tomba malade d’une de ces maladies » populaires, qui, dans ce temps-là, ravageaient » fréquemment les peuples pauvres et malheureux, » et dépeuplaient les villes sales et infectes. » Il demanda à être transporté à son château de Halle, où était une chapelle à la Vierge, en laquelle il avait une dévotion particulière. Il fit venir ses deux fils, le comte de Nevers et le comte de Rethel : il les exhorta à aimer Dieu, à bien servir le roi, à ne point grever leurs sujets, et mourut après cette sainte exhortation, le 27 avril i4o4? dans la soixante-troisième année de son âge.

On regretta en lui le vaillant guerrier, le politique habile, l’administrateur sage, prudent, ami de la paix. Il aimait le faste , et trop souvent peut-être il eut recours à la bourse de ses sujets de Flandre et de Bourgogne pour satisfaire son goût pour la

magnificence : mais il faisait un noble usage de sa fortune. Il répandait ses largesses sur tous ses serviteurs et sur les capitaines qui avaient bien servi la France. Pieux, exact aux pratiques de religion, il fonda la belle Chartreuse de Dijon, et donna beaucoup aux couvens et aux églises.

Tel avait été son amour pour le luxe, pendant sa vie, qu’il ne laissa pas de quoi payer ses funérailles. Sa veuve renonça à la communauté , et s’en vint, dit-on , selon la coutume , déposer, en signe de renonciation , sa bourse , son trousseau de clefs et sa ceinture sur le cercueil de son époux.

Son corps fut enterré le i5 juin i4o4? à Dijon, dans l’église des Chartreux qu’il avait fondée. Par son testament, fait à Arras le i3 septembre i386, il avait partagé ses états entre ses enfans. Jean, comte de Nevers, son fils aîné, eut la Bourgogne et la Flandre; c’est ce prince qui devint si célèbre sous le nom de Jean-s ans -Peur.

JEAN-SANS-PEIJR ,

DUC DE BOURGOGNE

Jean dit sans Peur, duc de Bourgogne, fils de Philippe-le-Hardi, duc de Bourgogne, et de Marguerite de Flandre, né à Dijon le 28 mai 1 37 1 , marié, le 9 avril 1 385, à Marguerite de Bavière, fille d’Albert de Bavière, comte de Hainault et de Hollande.

Ce prince, qui du vivant de son père portait le nom de co<|te de Nevers, fit ses premières armes à la bataille de Nicopolis , qui fut si fatale à la no blesse française. Prisonnier de Bajazet, il ne dut sa liberté qu’à l’immense rançon que le duc de Bourgogne paya pour racheter son fils. Après la mort du duc Philippe, il fit son entrée à Dijon, jura de maintenir les privilèges de la ville , et se hâta de revenir à Paris pour y conclure le mariage de sa fille Marguerite de Bourgogne avec le dauphin Louis, duc de Guienne.

La haine qui divisait les maisons de Bourgogne et d’Orléans avait fait partie de son héritage : elle ne tarda pas à se rallumer à l’occasion des nouveaux impôts qu’on voulait frapper. Le duc Jean , dans le conseil, prit hautement la défense du peuple, dont il devint l’idole, ce que le duc d’Orléans ne pouvait lui pardonner. Cette rivafité amena les plus violens désordres dans le gouvernement : c’était à qui des deux princes abuserait le plus de la démence du pauvre Charles VI : l’un, avec huit cents chevaliers de Bourgogne et de Flandre, marchait sur Paris pour s’en emparer; l’autre fuyait vers Melun, emmenant avec lui la reine et le dauphin. Le duc de Bourgogne vint se loger au Louvre dans la chambre de saint Louis, et exerça la puissance royale. Le duc d’Orléans l’accu|| devant le parlement et rassembla des troupes pour venir le combattre. Il marcha en effet et s’empara de Charenton. Alors Jean-sans-Peur rangea son armée du côté d’Argenteuil et de Montfaucon. Tout semblait annoncer une bataille : les bannières flottaient déployées. Le duc d’Orléans avait fait peindre sur les siennes un bâton noueux avec la devise : Je l'envie (ce qui dans le langage du temps signifiait : Je porte le défi). Les bannières de Bourgogne re-

présentaient un rabot pour emporter ies nœuds du bâton : la devise était : Je le tiens ! Mais tous ces préparatifs n’amenèrent point la guerre. Le conseil du roi la conjura, et le 17 octobre i4o5 la paix fut conclue, et la reine fit son entrée dans la capitale du royaume; elle était dans un chariot garni de drap d’or, escortée des ducs de Bourgogne et d’Orléans à cheval.

Les princes parurent d’un commun accord s’occuper du gouvernement du royaume, et l’on reprit les hostilités contre les Anglais. Le duc de Bourgogne tenta le siège de Calais; mais le refus d’argent que lui fit le conseil du roi ie força à congédier son armée. Il accusa le duc d’Orléans d’être la cause de cette mésaventure, et sa haine devint un besoin de vengeance. Cependant il prenait soin de la dissimuler. Le 10 novembre 1407? il entendit avec lui la messe; ils communièrent ensemble p s’embrassèrent devant les princes et se jurèrent amitié. . . Trois jours après le duc d’Orléans tombait assassiné !

Ce prince soupait chez la reine, qui venait d’accoucher d’un prince qui n’avait pas vécu; elle était dans son petit hôtel de la vieille rue du Temple,

près la porte Barbette. Un valet de chambre du roi

s’y présente: « Monseigneur, dit-il au duc d’Or- » léans, le roi vous mande que vous veniez vers » lui sans délai; il a hâte de vous parler pour » chose qui vous touche grandement à vous et à « lui. » Le duc fait aussitôt amener sa mule, et accompagné seulement de deux écuyers montés sur le même cheval, et de quatre valets de pied portant des flambeaux, il se met en route pour l’hôtel Saint-Paul, où logeait le roi.

La nuit était sombre : il n’était pas à cent pas de l’hôtel de la reine, que dix-huit à vingt hommes armés s’élancèrent sur le prince en criant : A la mort! à la mort! Il est renversé de sa mule et assassiné à grands coups de hache, d’épée et de masse. Un homme d’une haute stature, vêtu d’un chaperon rouge qui lui descendait sur les yeux, dit à haute voix : « Eteignez tout, et allons-nous-en; il est bien mort !•» Et les meurtriers disparurent.

La ville et la cour furent consternés. « Jamais » plus méchant acte et plus traître ne fut commis » et exécuté dans ce royaume, dit le duc de Bour- » gogne. »

Les premiers soupçons tombèrent sur le sieur de Carmy , ancien chambellan du duc, dont ce prince avait séduit la femme ; mais bientôt le pré-

YÔt de Paris, le sire de Tignouvilie, mandé au conseil des princes, déclara que, « s’il avait per- » mission d’entrer dans tous les hôtels des servi- » teurs du roi et même des princes, il pourrait » connaître les auteurs ou au moins les complices.» On lui accorda cette permission : alors le duc de Bourgogne changea de visage : « Mon cousin, dit le » roi de Sicile , en sauriez-vous quelque chose ? il » faut nous le dire. » Le duc Jean le tira à part avec le duc de Berri,et leur avoua que c’était lui qui, tenté et surpris par le diable, avait ordonné ce meurtre; et il sortit précipitamment. Le conseil se sépara dans le plus grand désordre. Telle était la terreur qu’inspirait la puissance du duc de Bourgogne, qu’on n’osa pas l’arrêter sur-le-champ. Le lendemain il prit six hommes avec lui, et, ne s’arrêtant que pour changer de chevaux, il gagna la frontière de Flandre ( i ).

Cependant Valentine de Milan, duchesse d’Orléans, s’était jetée aux genoux du roi pour lui demander justice contre le meurtrier de son époux.

(1) Il arriva à Bapaumc vers une heure après midi ; il ordonna, en mémoire’du péril auquel il venait d’échapper, que dorénavant les cloches sonnassent à celte heure-là. Ce qui s’appela long-temps X Angélus du duc de Bourgogne.

Après avoir entendu l’avocat de cette princesse, le chancelier de France répondit que « le roi » ferait bonne et prompte justice pour l’homicide » et la mort de son frère. » Et le roi, ajoutant quelques paroles de consolation, releva la duchesse et embrassa tendrement ses enfans.

Jean-sans-Peur n’avait rien perdu de son audace; il avait fait publier un écrit à Lille pour justifier l’assassinat de son rival; et, suivi de trois mille hommes d’armes, il osa revenir à Paris. Le peuple n’avait pas oublié qu’il avait défendu ses intérêts contre la cupidité des autres princes , et il le salua du cri de Noël , comme si le roi lui-même eût fait son entrée. Enhardi par cet accueil, il déclara qu’il ne demanderait point pardon au roi, mais qu’il défendrait sa cause devant lui. L’audience solennelle eut lieu le 8 mars elle fut pré-

sidée par le dauphin. Ce fut maître Jean Petit, cordelier, qui proposa la justification du duc de Bourgogne; et malgré les larmes de Valentine de Milan, malgré les promesses solennelles que lui avait faites le roi, des lettres de grâce furent accordées au meurtrier, et Jean-sans-Peur, fort de la lâcheté du conseil, reprit dans Paris une autorité souve-

raine.

La reine et les princes, jaloux de sa puissance, ne tardèrent pas à lui susciter de nouveaux embarras : le duc d’Orléans, fils de celui qui avait été assassiné, se mit a la tête de cette ligue. Il épousa Bonne d’ Armagnac, fille du comte Bernard d’ Armagnac, qui, rempli découragé, d’action et d’habileté, devint le véritable chef du parti d’Orléans. Il n’entre pas dans les bornes d’une simple notice de dérouler le tableau de ces temps malheureux où la France était déchirée par les factions des Armagnacs et des Bourguignons,, qui, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, étaient toujours cruels et sanguinaires, et portaient partout avec eux le meurtre et le pillage.

« Les affaires du royaume étaient dans la plus » déplorable situation. Le roi était insensé; le » dauphin n’écoutait aucun conseil; le clergé n’a- » vait pas le courage de dire la vérité; les grands » se haïssaient; les moyens étaient ruinés par les » impôts; les petits ne trouvaient pas à gagner leur » vie; ni nobles ni bourgeois ne pouvaient compter » sur leur état; les traités et les sermens n’étaient » pas observés; le peuple obéissait aveuglément » à de faux protecteurs qui le trompaient; des » gens de guerre ravageaienl les campagnes; el

» l’Anglais, qui long-temps avait été faible en France. 3) devenait menaçant (i). »

La bataille d’Azincourt ne tarda pas à changer ces menaces en deuil. L’élite de la noblesse française fut massacrée, et de ce nombre les deux frères du duc de Bourgogne. Le duc d’Orléans et le duc de Bourbon furent emmenés prisonniers en Angleterre.

Jean-sans-Peur, furieux de la mort de ses deux frères , envoya un cartel au roi d’Angleterre ; mais Henri V répondit : « Je ne recevrai point le gan- » telet d’un si noble et si puissant prince que le >» duc de Bourgogne ; je ne suis que peu de chose » auprès de lui. » Sur ce refus le duc Jean chercha à occuper d’un autre côté sa colère et sa vaillance. Il marcha sur Paris, où gouvernait le comte d’ Armagnac depuis la mort du duc d’Aquitaine , décédé en i4i5 sans laisser aucun regret. Le danger était pressant : Tanneguy-Duchâtel avait emmené le dauphin (depuis Charles VII) à Melun; et, dans cette anarchie d’ambition où Isabeau de Bavière passait tour à tour du parti des Bourguignons au parti des Armagnacs , on vit cette reine auda-

(1) Histoire des Ducs de Bourgogne

cieuse faire son entrée dans Paris le 1 4 juillet 1 4 1 8 à côté de Jean-sans-Peur, et les Parisiens, las de tant de guerres et de massacres, suivre son char en criant : « Noël! et vive le bon duc de Bourgogne! » Les gens sages désiraient que tous les princes se réunissent contre l’ennemi commun , les Anglais; mais les Armagnacs, qui entouraient le dauphin , ne pouvaient souffrir le duc de Bourgogne. L’assassinat de la vieille rue du Temple n’était point oublié, et les serviteurs et amis de la maison d’Orléans avaient juré de le venger; mais ils mettaient le plus grand mystère dans leur dessein. Ils firent dire au duc Jean que le dauphin était prêt à traiter avec lui, et le duc eut une première entrevue avec ce prince sur un ponceau du côté de Corbeil. Le dauphin se retira mécontent de cette entrevue, parce qu’il n’avait rien pu gagner sur l’esprit altier du duc de Bourgogne. Le lendemain il lui en fit demander une seconde par Tanneguy-Duchâtel : le duc hésitait; mais, vaincu par les instances et les larmes de la dame de Giac, qu’il aimait, et qui avait été gagnée par la petite cour du dauphin, il consentit à revoir le dauphin sur le pont de Montereau. Le jour fut indiqué au io septembre 1 4 1 0* Vlalgré de sinistres prédictions, malgré les près-

sentimens que lui donnait peut-être le souvenir du meurtre du duc d’Orléans, il se rendit devant Montereau avec quatre cents hommes d’armes. Vers le milieu du pont était une sorte de loge en charpente où l’on entrait de chaque côté par un passage assez étroit. Lorsque le duc arriva à la barrière du côté du château , il y trouva le sire de Beau veau et Tanneguy-Duchâtel. « Messieurs , dit-il en les saluant , » vous voyez comme je viens. » Et frappant sur l’épaule de Tanneguy : « Voici en qui je me fie. » Le dauphin était dans le cabinet en charpente au milieu du pont. Le duc s’avança , ôta son chapeau de velours noir, et mit un genou en terre. A peine était-il relevé qu’on entendit crier : « Alarme ! tue! tue! » Tanneguy et les gens du dauphin frappèrent le duc de leurs haches et de leurs épées. Tout son corps était sillonné de blessures.

Sanglantes et terribles représailles !...

Jean-sans-Peur était d’une petite taille , mais d’une constitution robuste , son œil était petit et d’un bleu clair, mais son regard était ferme et hardi; ses cheveux étaient longs et noirs, tous ses traits annonçaient la force et la santé. Infatigable à la guerre, patient, dur pour lui-même, il

se montrait fier et impérieux avec les grands, bon et généreux pour ses serviteurs.

Son corps , d’abord recueilli par le curé de Montereau , fut transporté, plus tard, aux Chartreux de Dijon , par les soins de Philippe, son fils.

Jean-sans-Peur fut un funeste exemple des maux que peuvent entraîner les crimes des princes lorsque la justice impuissante n’a pas le courage ou la force de les punir.

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