‹ Le château d'Eu (volume 4)Chapitre 69 sur 89 · MARÉCHAL DE FRANCE · texte numérisé non relu

MARÉCHAL DE FRANCE

(Peint d’y près un portrait qui est dans la galerie du palais de Versailles.

Charles de Cosse, premier du nom, comte de Brissac, maréchal de France, chevalier de l’ordre de Saint-Michel, grand-pannetier et grand-fauconnier de France, gouverneur de Picardie, lieutenantgénéral des armées du roi en Piémont, était fils aîné de René de Cossé , seigneur de Brissac en Anjou , et de Charlotte Goufïier.

Il naquit vers l’année 1 5o6.

11 fut élevé enfant d’honneur près de François, dauphin de Viennois et duc de Bretagne, dont son père était le gouverneur, et fut ensuite son premier gentilhomme, d’autres disent son premier écuyer. Après la mort de ce prince, il se livra uniquement aux armes. Il servit d’abord avec distinc-

tion dans les guerres de Naples et de Piémont, et se signala ensuite, en 1 54 1 ? au siège de Perpignan, où il était colonel de l’infanterie française. 11 y fut blessé au cou d’un coup de pique, après avoir repris, lui septième, l’artillerie dont l’ennemi s’était emparé. Le dauphin Henri de France, témoin de sa valeur, dit hautement que, s il ri était le dauphin de France , il voudrait être le colonel Bris sac,

11 fut ensuite colonel-général de la cavalerie légère de France, et il s’acquitta de cette charge avec tant de bravoure et de talent, qu’on se faisait gloire d’avoir appris sous lui le métier des armes. En 1 543, il jeta des secours dans Landrecies, qu’assiégeait Charles-Quint, et protégea, par une attaque hardie et périlleuse , la retraite de l’armée française, commandée par le roi lui-même. Fait deux fois prisonnier, et deux fois repris par les siens, il rejoignit le soir l’armée , couvert de sang et de poussière. Au moment où il arriva, François I finissait de souper; ce monarque l’embrassa, le fit boire dans sa coupe, et le créa chevalier de son ordre. Quelque temps après, Brissac défit l’arrière-garde de l’armée de l’empereur, à la levée du siège de Guise. En 1 544? il secourut la ville de Luxembourg, et se couvrit d’honneur à la retraite de Châlons. L’année suivante,

il tailla en pièces deux mille x\nglais à un combat près de Calais.

Henri 11, étant monté sur le trône, lui donna la charge de grand-maître de l’artillerie de France, *qu’il avait ôtée à Jean deTaye par mécontentement de quelques propos imprudens. Il l’envoya bientôt en ambassade à l’empereur pour négocier la paix. Brissac remplit avec habileté sa mission. Les hostilités devenant imminentes, le gouvernement du Piémont était de la plus haute importance : Brissac , que ses services avaient mis en grande estime, y succéda, comme lieutenant-général, au vieux prince de Melphe, à qui la duchesse de Valentinois avait fait exprès demander sa démission ; il reçut aussi, le bâton de maréchal en i55o. Brissac, petit de taille et délicat de figure , avait l’extérieur le plus agréable. Il était rempli d’esprit et de grâces; les dames l’avaient surnommé le beau Brissac. « Il était » le seigneur de la cour le plus aimable , dit Mézerai, » et aussi le plus aimé de Diane de Poitiers. » Ce fut autant peut-être à la protection de la belle duchesse qu’à son mérite personnel qu’il dut sa haute fortune. On a dit que Henri II était jaloux de lui , et l’avait nommé gouverneur en Italie pour l’éloigner.

Le maréchal, dès son arrivée à Turin, établit dans les troupes la discipline la plus sévère, et aguerrit les soldats et les officiers par des exercices militaires

appris à respecter les propriétés : les villageois pouvaient labourer en paix leurs champs, et rien ne leur était pris de force. Il se rendit maître de Quiers et de Saint-Damian , secourut le duc de Parme contre Ferdinand de Gonzague, enleva Yerceil, où était le trésor du duc de Savoie, conquit tout le pays des Langhes, s’empara d’Yvrée, surprit Casai , et força , la nuit même , à capituler toute la noblesse de l’armée impériale, qui y était venue assister à un tournoi. Il donna devant la citadelle l’exemple du courage et de la persévérance en travaillant luimême à descendre l’artillerie dans les fossés pour battre les voûtes.

Le roi lui fit le glorieux cadeau de l’épée qu'il avait coutume de porter à la guerre. Nul autre avant lui n’avait encore obtenu cet honneur. Henri II, en la lui envoyant, lui écrivait que l’empereur, étant à table, entouré du duc de Savoie, du duc d’Albe, et d’autres seigneurs, avait dit, en parlant de la cavalerie française : « Si j’avais cela à mon » commandement, et le sieur de Brissac pour se-

» conder mes armes et mes desseins , je me ferais » monarque du monde. »

Quoique la plupart du temps sans secours et sans argent, malgré ses plaintes réitérées de l’état où on laissait les affaires du Piémont et de la négligence qu’on mettait à fournir l’armée des chose nécessaires , le maréchal poursuivit ses succès. Il démantela le château de San-Salvadore, défit les troupes du capitaine La Trinité , marcha au secours de Santia, attaquée par le duc d’Albe, et le força de se retirer. 11 se fit porter malade à l’armée quand elle assiégeait Vulpian; la ville capitula, et il ordonna qu’on la démolît ; il enleva Yignal d’assaut et la rasa.

Une trêve ayant été conclue au mois de février 1 556, Brissac vint en France trouver le roi. Ce fut alors qu’il donna une grande preuve de patience et de modestie, en souffrant, sans s’indigner et sans rappeler ses services, l’ingratitude du roi, qui, tout en le recevant avec honneur , ne lui accorda aucune récompense, tandis que « ceux, dit Du « Villars dans ses mémoires, qui avoient perdu » souvent et des villes et des batailles, plustost par » inconsidération que par infortune, estoient traic- » tez et recompensez des plus clairs deniers de la

» France. » Le maréchal, n’étant d’aucun des partis puissans à la cour, n’y avait aucun appui. La duchesse de Valentinois, qu’il avait négligée, ne le soutenait plus de son crédit; et il y avait pour ennemis les Guises, dont il s’était plaint, et le connétable, qui ne lui pardonnait pas d’avoir çule commandement du Piémont , qu’il avait en vain demandé pour son neveu Coligny.

De retour en Italie après cette absence, il passa le Pô à Valence, et jeta l’effroi dans Milan, prit Valfenières, et saccagea de fond en comble Cairas. Il en était là de ses nouveaux succès quand il reçut la nouvelle de la bataille de Saint-Quentin et l’ordre de renvoyer en France une partie de ses troupes. Il adressa au roi un mémoire sur ce qu’il y avait à faire dans les circonstances périlleuses où l’on se trouvait, et des remontrances contre le projet d’évacuer l’Italie; et il vint lui-même à la cour de France, où il reçut, malgré la froideur des Guises et les accusations dont on l’avait noirci , des marques publiques d’estime de Henri II. Il espérait encore mener à bien les affaires dans le Piémont, quand il apprit la conclusion du traité de paix de Cateau- Cambresis. Sa douleur fut si grande, qu’elle alla jusqu’au désespoir, lorsqu’il se vit forcé de dé-

molir les places qu’il avait défendues pendant neuf ans. Il fut alors, comme en d’autres circonstances , abreuvé de dégoûts et blessé par des injustices.

François II, à son avènement au trône, se plut, comme ses prédécesseurs, à reconnaître ses services. Mais le maréchal trouva les mêmes difficultés à obtenir de lui le paiement des troupes du Piémont. Enfin il pria qu’on envoyât quelque autre y commander à sa place, et écrivit même à la reine qu’il était décidé à se retirer s’il ne recevait pas un peu d’argent pour donner à ses soldats. Il emprunta cent mille livres, qu’il leur distribua. Remplacé dans sa charge de lieutenant du roi en Piémont par M. de Bourdillon, il vint à Paris, et demanda au roi qu’on acquittât cet emprunt ; n’ayant pu l’obtenir, il le paya lui-même avec la dot destinée à sa fille aînée. Cet acte généreux, qui prouvait si bien que l’honneur et la fidélité à ses engagemens lui étaient plus chers que toutes les richesses, fit sensation à la cour, et fut admiré de tous. François II en acquit une telle estime pour le maréchal, que, s’il n’eût pas été gouverné par les Guises, qui dominaient sa jeunesse, il l’eût élevé â la conduite des alfa ires de l’Etat.

Brissac fut nommé en i55g gouverneur de Picardie.

Lorsque Charles IX, encore enfant, eut succédé à François II, lorsque les jalousies des grands et les querelles religieuses étaient sur le point d’allumer de toutes parts la guerre civile, les Guises voulurent ramener à eux le maréchal de Brissac, dont le nom et l’influence devaient servir leur parti. Il se rangea de leur côté contre les calvinistes, mais il se montra très-modéré, et cette modération l’empêcha de jouer alors un grand rôle.

On l’avait fait successivement commandant de Paris en i562, et lieutenant-général du roi dans toute la Normandie en x563. L’amiral de Coligny était maître d’une grande partie du pays. Brissac, renferme dans Rouen, sans hommes ni argent, se désolait de son inaction forcée , et envoya demander au roi que l’armée du duc de Guise quittât le siège d’Orléans et vînt arrêter les progrès des Anglais et des huguenots en Normandie. Le roi trouva ses avis justes , mais le duc de Guise voulut rester devant Orléans, et le roi l’approuva. Après l’assassinat du duc, il prit le commandement de son armée.

Quand la paix de i563 eut été conclue à Or-

léans entre les deux partis, le maréchal de Brissac, quoique très-cassé et très-incommodé par la goutte, assista au siège du Havre, qu’occupaient les Anglais, y surveilla avec activité les travaux, et contribua beaucoup à la prise de la place. Il en revint plus souffrant, et mourut à Paris le 3i décembre 1 563 , âgé de cinquante-sept ans.

Si les durs travaux du gouvernement du Piémont et les fatigues de la guerre l’avaient usé , les plaisirs auxquels il se livrait trop volontiers avaient été pour quelque chose aussi dans sa prompte vieillesse.

Il avait épousé Charlotte d’Esquetot, fille de Jean, seigneur d’Esquetot, et de Madeleine Picàrt, dame d’Estelan. Il en eut quatre enfans, deux gar^ çons, Timoléon et Charles de Cossé, et deux filles , Diane et Jeanne de Cossé. Il fut toujours plein d’égards , d’affection et de respect pour sa femme ; mais , comme il était très-galant et cédait facilement aux attraits des autres femmes, il laissa encore trois enfans naturels : Artus de Cossé, évêque de Cou-

tances; N de Cossé, demoiselle de Beaulieu; et

N de Cossé, abbesse d’Estival, née de la signora

Novidalle, Piémontaise, « l’une des belles dames, » à mon gré, dit Brantôme, qui fust de par delà, et » de la meilleure apparence et grâce. »

11 ajoute : « Il eut de cette belle Novidalle une » fille très-belle comme la mère ; laquelle fille fut « vouée à Dieu, et voilée d’un voile à cacher sa » grand beauté pour n’en faire envie au monde. » Brissac avait de grands talens et les plus nobles qualités ; il était au-dessus des faiblesses et des passions viles. Son cœur était généreux, ses habitudes somptueuses. Il avait en mépris l’avarioe, la haine et la flatterie. Il était religieux et pur de conscience; il aimait à secourir les malheureux, sans faire distinction de ses propres ennemis. Actif et prudent, il ne prenait jamais son repos qu’il n’eût terminé tout ce qu’il croyait devoir faire. Il était rempli de courage et de résolution. Les succès ne l’enorgueillissaient jamais, et l’adversité ne l’abattait point. Malgré qu’il eût eu presque toujours à lutter contre des forces supérieures, il n’éprouva jamais de défaite. Il savait l’art de manier l’esprit des soldats , de s’en faire aimer et obéir; par une parole il les excitait et les poussait au danger. La sagesse de son administration, son affabilité envers tous, sa justice inébranlable lui avaient concilié l’affection des Piémontais, et leur avaient rendu douce la domination française. Il fut politique adroit et grand capitaine, et jouit, malgré les ca-

lomnies de ses ennemis, d’une des plus belles réputations de son temps. (Voyez l’éloge qu’en fait Du Villars dans ses mémoires. )

De Thou dit dans son Histoire : « Il a été le plus » illustre capitaine de son siècle, et il a surpassé » tous les capitaines français qui ont fait la guerre » en Italie, par le bonheur qui l’accompagna dans « ses entreprises et par sa prudence à conserver ce » qu’on avait gagné dans la guerre, selon le consen- » tement universel des Français et des étrangers. » On raconte une foule de traits de lui qui font autant d’honneur à son caractère ferme qu’à sa bonté. François de Guise, qui gouvernait l’Etat, l’abandonnait sans secours à ses faibles forces dans le Piémont : Br issac écrivit au roi avec franchise pour s’en plaindre. Leduc vit sa lettre, et, froissé des termes qui s’y trouvaient, il envoya un homme de confiance au maréchal pour l’engager à dire qu’ii l’avait signée sans l’avoir lue : « Mon ami, répondit- » il à cet homme, je ne connais de protecteur à la cour que le roi. Il ne fallait pas venir de si loin pour me faire une proposition semblable. J’ai lu » ma lettre avant de l’envoyer, et je l’approuve. » Les soldats qui avaient vaincu tant de fois sous lui

furent réformés; indignés de cette injustice, ils de-

mandèrent avec irritation où ils trouveraient du pain : «Chez moi, tant qu’il y en aura,» répliqua-t-il.

11 était d’une sévérité extrême sur la discipline. Il fit déclarer privé d’armes, d’honneur, de condition et sujet à la taille, un jeune gentilhomme, lieutenant de cinquante hommes d’armes, qui s’était absenté de l’armée après le refus d’un congé. 11 fit condamner et exécuter six Gascons qui étaient les auteurs de la reddition de Ville-de-Dix. Après une sédition, il fit massacrer une cinquantaine de soldats de deux compagnies qui avaient été les plus mutines. Mais il était aussi juste que sévère. A l’assaut de Vignal, Boissy s’était élancé à la brèche contre l’ordre militaire, et avait cependant par sa valeur causé la prise de la place. Il le fit garrotter, renfermer en prison et condamner à mort, pour le punir de son infraction à la loi. Puis, lorsqu’on allait le conduire au supplice, il ordonna aux troupes de se retirer, et lui donna sa grâce : « Appro- » chez, lui dit-il; j’ai pitié de votre jeunesse. La loi » a jugé l’action ; je veux être clément en faveur du » motif. Je vous pardonne, et, pour honorer fin- » trépidité que vous avez montrée, je vous donne » cette chaîne d’or, que je vous prie de porter pour

» l’amour de moi. Recevez des mains de mon écuyer » un cheval et des armes, avec lesquels vous com- » battrez auprès de moi désormais. »

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