ACTE 111, SCÈNE
le nom de gueux, qui s’opposaient à l’établissement de l’inquisition. Après s’ètre rendu maître de Harlem en 15^4? il quitta les Pays-Bas, dont il laissa le gouvernement à don Louis de Requesens, commandeur de Castille , et il retourna à la cour. L’éclat de ses services lui attira d’abord la faveur du monarque et les hommages de tout ce que l’Espagne avait de plus illustre; mais Philippe II, jaloux en secret de sa gloire, ne lui pardonna point sur tout d’avoir contrarié les projets d’hymen qu’il avait formés pour Frédéric de Tolède, fils du duc d’Albe, et il l’envoya prisonnier à Uzeda.
Vers cette même époque, don Henri, cardinal, âgé de soixante-dix ans , fils du grand Emmanuel , roi de Portugal, venait de succéder à Sébastien, son petit-neveu, vaincu et tué le 4 août 1678, dans dans la bataille qu’il avait livrée à Molucco, souverain de Maroc. La couronne du roi septuagénaire et sans enfans ne pouvait manquer d’être enviée. Philippe II se mit au rang des compétiteurs , en sa qualité de neveu de Henri du coté de sa mère : d’autre part, un chevalier de Malte, Antoine, prieur de Crato, voulut succéder au roi-cardinal, qui était son oncle paternel: le pape Grégoire 111 tourna aussi ses vues vers le Portugal.
« Le prieur de Crato, dit Voltaire, eut en vain re- » cours à l’appui du grand-seigneur. 11 ne man- » quait plus que de voir aussi le pape implorer le » Grand-Turc pour être roi de Portugal. Une arw mée de vingt mille hommes prouva le droit de » Philippe. Le vieux duc d’Albe, exile depuis deux » ans, après ses longs services, rappelé comme un » dogue enchaîné qu’on lâche encore pour aller à » la chasse, termina sa carrière de sang en battant » deux fois la petite armée du roi-prieur, qui, aban- » donné de tout le monde, erra long-temps dans » sa patrie. Philippe vint se faire couronner à Lis- » bonne. »
Le duc d’Albe ne survécut pas long-temps à ses
nouvelles victoires; il expira le 12 janvier i582.
« Il avait la démarche grave et le maintien aus- » tère, l’air noble et le corps robuste, le discours » mesuré et le silence expressif. 11 était sobre et dor- .» niait peu, travaillait beaucoup, écrivait lui-même » toutes ses affaires. » Sa franchise dans les conseils allait jusqu’à l’audace, sa justice dans l’administration jusqu’à la cruauté; sa politique était digne de l’école de Charles-Quint et de Philippe IL L’Espagne n’a pas eu de capitaine plus habile à faire la grande guerre avec de petites armées, à gagner la
confiance du soldat, à étouffer ses murmures. Sa prudence était extrême, sa discipline sévère. Un jour , le jeune Frédéric de Tolède, son fils, l’envoya supplier d’attaquer le prince d’Orange , qui était à la tête d’une armée considérable : « Adàez » dire à mon fils, répondit le duc d’Albe, que je » lui pardonne sa demande à cause de sa jeunesse » et de son inexpérience; mais qu’il se garde bien » de me presser davantage de m’approcher de l’en- » nemi : il en coûterait la vie à celui qui se charge- » rait de ce message. » Le duc aurait tenu parole; et peut-être, si son Fils eût enfreint ses ordres, aurait-on vu se renouveler le célèbre et terrible exempie de Manlius Torquatus ! Son orgueil égalait sa dureté. Lorsqu’il était gouverneur des Pays-Bas , il avait fait construire à Anvers une citadelle qui avait cinq bastions : il en avait désigné quatre par son nom et ses qualités, le Duc , Ferdinand , Tolède > d’Albe : on donna au cinquième le nom de l’ingénieur, sans faire aucune mention du roi d’Espagne. Il fit ensuite placer dans la citadelle sa statue en bronze, au pied de laquelle la noblesse et le peuple étaient représentés demandant grâce, avec des écuelles aux oreilles ef des besaces au cou, pour rappeler le nom de gueux donné aux insurgés. Sa
conduite dans la conquête du Portugal laisse croire qu’il aimait l’argent, et qu’il était enclin à abuser de la victoire pour augmenter ses richesses. 11 fit à Lisbonne un énorme butin , encore augmenté par l’arrivée dans le port de la flotte des Indes, et permit aux Espagnols de se livrer aux plus affreuses spoliations. Philippe II, qui devait pourtant avoir quelque indulgence pour les injustices et les violences, nomma des commissaires pour informer contre les auteurs des exactions et juger la conduite du général et de son armée. Comme on demandait compte au duc d’Albe de l’argent des vaincus : « Je n’en dois compte qu’au roi, répon- » dit-il avec fierté : s’il me le demande, je lui met- » Irai en ligne de compte les royaumes que j’ai con- » servés ou conquis, les sièges où j’ai réussi, les » victoires que j’ai remportées, et soixante ans de » services. » Philippe trouva sans. doute la balance dangereuse à établir, et fit cesser les poursuites. « Quel homme que le duc d’Albe , dit Raynal , s’il » n’eût point terni l’éclat de tant de talens par un » excès de sévérité ! »
C’est le duc d’Albe qui, en i55g, vint à Paris épouser, au nom de Philippe II, roi d’Espagne, la princesse Elisabeth de France. « li la trouva, dit
» Brantôme, extrêmement agréable et advenante
» pour son maistre, et dit que cette princesse fe-
» roit bien aisément oublier au roi d’Espagne le
» regret de ses dernières femmes , et de l’Angloise
» et de la Portugoise. » Le jour de mariage de cette
princesse, célèbre par sa beauté, ses vertus et ses
malheurs , on lui gvait adressé ces vers :
Heureux le prince à qui le ciel ordonne D’Élisabeth l’amiable accointance!
Plus vaut que sceptre ou hautaine couronne D’un tel trésor l’heureuse jouissance.
Le ciel en elle a mis le meilleur de son mieux ;
Aussi doit-on changer le nom de sa naissance ;
Au lieu que l’on la nomme Élisabeth de France ,
On la devrait nommer Élisabeth des deux.