JEAN-SANS-PEUR
DUC DE BOURGOGNE
Jean dil sans Peur, duc de Bourgogne , fils de Philippe-îe-Hardi , duc de Bourgogne, et de Marguerite de Flandre, né à Dijon le 18 mai 1 37 1 , marié, le 9 avril i385, à Marguerite de Bavière, fille d'Albert de Bavière, comte de Hainault et de Hollande.
Ce prince, qui du vivant de son père portait le nom de comte de Nevers, fit ses premières armes à la bataille de Nicopolis , qui fut si fatale à la no blesse française. Prisonnier de Bajazet, il ne dut sa liberté qu'à l'immense rançon que le duc de Bourgogne paya pour racheter son fils. Après la mort du duc Philippe, il fit son entrée à Dijon, jura de maintenir les privilèges de la ville, et se hâta de revenir à Paris pour y conclure le mariage de sa fille Marguerite de Bourgogne avec le dauphin
Louis, duc de Guienne.
La haine qui divisait les maisons de Bourgogne et d'Orléans avait fait partie de son héritage : elle ne tarda pas à se rallumer à l'occasion des nouveaux impôts qu'on voulait frapper. Le duc Jean , dans le conseil, prit hautement la défense du peuple, dont il devint l'idole, ce que le duc d'Orléans ne pouvait lui pardonner. Cette rivalité amena les plus violens désordres dans le gouvernement : c'était à qui des deux princes abuserait le plus de la démence du pauvre Charles VI : l'un, avec huit cents chevaliers de Bourgogne et de Flandre, marchait sur Paris pour s'en emparer; l'autre fuyait vers Melun, emmenant avec lui la reine et le dauphin. Le duc de Bourgogne vint se loger au Louvre dans la chambre de saint Louis, et exerça la puissance royale. Le duc d'Orléans l'accusa devant le parlement et rassembla des troupes pour venir le combattre. Il marcha en effet et s'empara de Charenton. Alors Jean-sans-Peur rangea son armée du côté d'Argenteuil et de Montfaucon. Tout semblait annoncer une bataille : les bannières flottaient déployées. Le duc d'Orléans avait fait peindre sur les siennes un bâton noueux avec la devise : Je l'envie (ce qui dans le langage du temps signifiai! : Je porte le défi). Les bannières de Bourgogne re-
présentaient un rabot pour emporter les nœuds du bâton : la devise était : Je le tiens! Mais tous ces préparatifs n'amenèrent point la guerre. Le conseil du roi la conjura, et le 17 octobre i4o5 la paix fut conclue, et la reine fit son entrée dans la capitale du royaume; elle était dans un chariot garni de drap d'or, escortée des ducs de Bourgogne et d'Orléans à cheval.
Les princes parurent d'un commun accord s'occuper du gouvernement du royaume, et l'on reprit les hostilités contre les Anglais. Le duc de Bourgogne tenta le siège de Calais; mais le refus d'argent que lui fit le conseil du roi le força à congédier son armée. Il accusa le duc d'Orléans d'être la cause de cette mésaventure, et sa haine devint un besoin de vengeance. Cependant il prenait soin de la dissimuler. Le 20 novembre 1407? il entendit avec lui la messe; ils communièrent ensemble, s'embrassèrent devant les princes et se jurèrent amitié. . . Trois jours après le duc d'Orléans tombait assassiné !
Ce prince soupait chez la reine, qui venait d'accoucher d'un prince qui n'avait pas vécu ; elle était dans son petit hôtel de la vieille rue du Temple,
pies la porte Barbette. Un valet de chambre du roi
s\ présente: « Monseigneur, dit-il au duc d'Or- » léans, le roi vous mande que vous veniez vers » lui sans délai; il a hâte de vous parler pour » chose qui vous touche grandement à vous et à » lui. » Le duc fait aussitôt amener sa mule, et accompagné seulement de deux écuyers montés sur le même cheval, et de quatre valets de pied portant des flambeaux, il se met en route pour l'hôtel Saint-Paul, où logeait le roi.
La nuit était sombre : il n'était pas à cent pas de l'hôtel de la reine, que dix-huit à vingt hommes armés s'élancèrent sur le prince en criant : A la mort! à la mort! Il est renversé de sa mule et assassiné à grands coups de hache, d'épée et de masse. Un homme d'une haute stature, vêtu d'un chaperon rouge qui lui descendait sur les yeux, dit à haute voix : « Éteignez tout, et allons-nous-en; il est bien mort! » Et les meurtriers disparurent.
La ville et la cour furent consternés. « Jamais » plus méchant acte et plus traître ne fut commis » et exécuté dans ce royaume, dit le duc de Bour- )> gogne. »
Les premiers soupçons tombèrent sur le sieur de Carmy , ancien chambellan du duc, dont ce prince avait séduit la femme; mats bientôt le pré-
vôt de Paris, le sire de Tignouville, mandé au conseil des princes, déclara que, « s'il avait per- » mission d'entrer dans tous les hôtels des servi- » teurs du roi et même des princes , il pourrait » connaître les auteurs ou au moins les complices.» On lui accorda cette permission : alors le duc de Bourgogne changea de visage : « Mon cousin, dit le » roi de Sicile, en sauriez-vous quelque chose? il » faut nous le dire. » Le duc Jean le tira à part avec le duc de Berri,et leur avoua que c'était lui qui, tenté et surpris par le diable, avait ordonné ce meurtre; et il sortit précipitamment. Le conseil se sépara dans le plus grand désordre. Telle était la terreur qu'inspirait la puissance du duc de Bourgogne, qu'on n'osa pas l'arrêter sur-le-champ. Le lendemain il prit six hommes avec lui, et, ne s'arrêtant que pour changer de chevaux, il gagna la frontière de Flandre ( i ).
Cependant Valentine de Milan, duchesse d'Orléans, s'était jetée aux genoux du roi pour lui demander justice contre le meurtrier de son époux.
(t) Il arriva à Bapaume vers une heure après midi ; il ordonna, en mémoire du péril auquel il venait d'échapper, que dorénavant les cloches sonnassent à cette heure-là. (le qui s'appela long-temps YÂngelus du dur
de Bourgogne.
Après avoir entendu l'avocat de cette princesse, le chancelier de France répondit que « le roi m ferait bonne et prompte justice pour l'homicide » et la mort de sonTrère. » Et le roi, ajoutant quelques paroles de consolation, releva la duchesse et embrassa tendrement ses enfans.
Jean-sans-Peur n'avait rien perdu de son audace; il avait fait publier un écrit à Lille pour justifier l'assassinat de son rival; et, suivi de trois mille hommes d'armes, il osa revenir à Paris. Le peuple n'avait pas oublié qu'il avait défendu ses intérêts contre la cupidité des autres princes , et il le salua du cri de Noël, comme si le roi lui-même eût fait son entrée. Enhardi par cet accueil, il déclara qu'il ne demanderait point pardon au roi, mais qu'il défendrait sa cause devant lui. L'audience solennelle eut lieu le 8 mars \l\o[\\ elle fut présidée par le dauphin. Ce fut maître Jean Petit, cordelier, qui proposa la justification du duc de Bourgogne; et malgré les larmes de Yalentine de Milan, malgré les promesses solennelles que lui avait faites le roi, des lettres de grâce furent accordées au meurtrier, et Jean-sans-Peur, fort de la lâcheté du conseil, reprit dans Paris une autorité souveraine.
La reine et les princes, jaloux de sa puissance, ne tardèrent pas à lui susciter de nouveaux embarras : le duc d'Orléans, fils de celui qui avait été assassiné, se mit à la tête de cette ligue. Il épousa Bonne d'Armagnac, fille du comte Bernard d'Armagnac, qui, rempli de courage, d'action et d'habileté, devint le véritable chef du parti d'Orléans. Il n'entre pas dans les bornes d'une simple notice de dérouler le tableau de ces temps malheureux où la France était déchirée par les factions des Armagnacs et des Bourguignons, qui, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, étaient toujours cruels et sanguinaires, et portaient partout avec eux le meurtre et le pillage.
« Les affaires du royaume étaient dans la plus » déplorable situation. Le roi était insensé; le » dauphin n'écoutait aucun conseil; le clergé n'a- » vait pas le courage de dire la vérité ; les grands » se haïssaient; les moyens étaient ruinés par les » impôts ; les petits ne trouvaient pas à gagner leur » vie; ni nobles ni bourgeois ne pouvaient compter » sur leur état; les traités et les sermens n'étaient »pas observés; le peuple obéissait aveuglément » à de faux protecteurs qui le trompaient; des » gens de guerre ravageaient les campagnes; e!
» l'Anglais, qui long-temps avait été faible en France, » devenait menaçant (i). »
La bataille d'Azincourt ne tarda pas à changer ces menaces en deuil. L'élite de la noblesse française fut massacrée, et de ce nombre les deux frères du duc de Bourgogne. Le duc d'Orléans et le duc de Bourbon furent emmenés prisonniers en Angleterre.
Jean-sans-Peur, furieux de la mort de ses deux frères , envoya un cartel au roi d'Angleterre ; mais Henri V répondit : « Je ne recevrai point le gan- » telet d'un si noble et si puissant prince que le » duc de Bourgogne; je ne suis que peu de chose » auprès de lui. » Sur ce refus le duc Jean chercha à occuper d'un autre coté sa colère et sa vaillance. Il marcha sur Paris, où gouvernait le comte d'Armagnac depuis la mort du duc d'Aquitaine, décédé en i Z| ï 5 sans laisser aucun regret. Le danger était pressant : Tanneguy-Duchatel avait emmené le dauphin (depuis Charles VII) à Melun; et, dans cette anarchie d'ambition où Isabeau de Bavière passait tour à tour du parti des Bourguignons au parti des Armagnacs , on vit cette reine auda-
(1) Histoire des Dites de Bourgogne
cieuse faire son entrée dans Paris le i4 juillet 1418 à côté de Jean-sans-Peur, et les Parisiens, las de tant de guerres et de massacres, suivre son char en criant : « Noël! et vive le bon duc de Bourgogne! » Les gens sages désiraient que tous les princes se réunissent contre l'ennemi commun , les Anglais; mais ies Armagnacs, qui entouraient le dauphin , ne pouvaient souffrir le duc de Bourgogne. L'assassinat de la vieille rue du Temple n'était point oublié, et les serviteurs et amis de la maison d'Orléans avaient juré de le venger; mais ils mettaient le plus grand mystère dans leur dessein. Ils firent dire au duc Jean que le dauphin était prêt à traiter avec lui , et le duc eut une première entrevue avec ce prince sur un ponceau du côté de Corbeil. Le dauphin se retira mécontent de cette entrevue, parce qu'il n'avait rien pu gagner sur l'esprit altier du duc de Bourgogne. Le lendemain il lui en fit demander une seconde par Tanneguy-Duchâtel : le duc hésitait; mais, vaincu par les instances et les larmes de la dame de Giac, qu'il aimait, et qui avait été gagnée par la petite cour du dauphin , il consentit à revoir le dauphin sur le pont de Montereau. Le jour fut indiqué au to septembre 1/J19. VLalgré de sinistres prédictions, malgré les près-
sentimens que lui donnait peut-être le souvenir du meurtre du duc d'Orléans, il se rendit devant Montereau avec quatre cents hommes d'armes. Vers le milieu du pont était une sorte de loge en charpente où l'on entrait de chaque coté par un passage assez étroit. Lorsque le duc arriva à la barrière du côté du château , il y trouva le sire de Beauveau et ïanneguy-Duchâtel. « Messieurs, dit-il en les saluant r » vous voyez comme je viens. » Et frappant sur l'épaule de Tanneguy : « Voici en qui je me fie. » Le dauphin était dans le cabinet en charpente au milieu du pont. Le duc s'avança, ôta son chapeau de velours noir, et mit un genou en terre. A peine était-il relevé qu'on entendit crier : « Alarme ! tue ! tue! » Tanneguy et les gens du dauphin frappèrent le duc de leurs haches et de leurs épées. Tout son corps était sillonné de blessures.
Sanglantes et terribles représailles! . . .
Jean-sans-Peur était d'une petite taille , mais d'une constitution robuste, son œil était petit et d'un bleu clair, mais son regard était ferme et hardi; ses cheveux étaient longs et noirs, ions ses traits annonçaient la force cl la santé. Infatigable à la guerre, patient, dur pour lui-même, il
se montrait fier et impérieux avec les grands, bon et généreux pour ses serviteurs.
Son corps, d'abord recueilli par le curé de Montereau, fut transporté, plus tard, aux Chartreux de Dijon , par les soins de Philippe, son fils.
Jean-sans-Peur fut un funeste exemple des maux que peuvent entraîner les crimes des princes lorsque la justice impuissante n'a pas le courage ou la force de les punir.