DUC DE GUISE
François de Lorraine, duc de Guise, prince de Joinville, marquis de Mayenne , pair, grand-maître , grand-chambellan, et grand-veneur de France, ministre et lieutenant-général de l'État; fils aîné de Claude de Lorraine , duc de Guise , et d'Antoinette de Bourbon; né le 17 février 1 5 19, épousa, le 4 décembre i54o,7 Anne d'Est, comtesse de Gisors, et dame de Montargis. Ce prince, brillant d'éclat, de valeur et de beauté, doué d'un génie vaste, audacieux, dévoré d'ambition, impatient d'un maître, était un de ces hommes extraordinaires qui imposent leur influence au siècle qui les voit naître, et qui, placés près du trône, en sont tour à tour l'effroi ouïe soutien : il joua sous trois règnes ce rôle imposant et terrible. Sous Henri II, en 1 553, il força
l'empereur Charles-Quint à lever le siège de Metz, et se couvrit de gloire dans cette célèbre défense, soit par sa vaillance, soit par les soins généreux qu'il prodigua aux ennemis qui tombèrent en son pouvoir après le départ de l'empereur; en 1 557, il passa en Italie; rappelé en France après la malheureuse bataille de Saint-Quentin , il fut déclaré lieutenant-général du royaume; en i558, il s'empara de la ville de Calais , que les Anglais occupaient depuis l'an 1 347- Sous François II, en 155g » il s'appropria la charge de grand-maître de la maison du roi; en i56o, il déjoua la conspiration d'Amboise. Sous Charles IX , il forma avec le connétable de Montmorency et le maréchal de Saint- André cette alliance connue sous le nom de triumvirat; en i5Ô2, les catholiques lui ayant écrit, comme à leur chef, de venir à leur secours , il partit de Joinville : en passant par Vassy, petite ville sur la frontière de Champagne, il fut témoin du massacre des réformés. (Le duc de Guise s'excusa toujours, même au lit de la mort, de toute préméditation dans cet affreux événement.) Il enleva le roi du château de Fontainebleau, et le ramena à Paris , où Guise fut reçu en triomphateur; il gagna , en 1 552 , la bataille de Dreux, quoiqu'il n'eût point de com-
mandement. « On a remarqué, dit le président He- » nault, que François, duc de Guise, général de » plusieurs armées et deux fois lieutenant-général » du royaume (ce qui lui donnait le commande- » ment sur le connétable même), n'avait d'autre » grade militaire que celui de capitaine de gen- » darmes, et était obligé d'obéir lui-même aux ma- » réchaux de camp : il est vrai que personne n'en- » treprit jamais de lui donner des ordres, et qu'il » fut toujours, pour ainsi dire, le général de ses » généraux. » L'année suivante, il alla mettre le siège devant Orléans, qui était devenu le boulevart de l'hérésie, disant que, le terrier étant pris oit les renards se reliraient , on les courrait à force par toute la France. C'est là qu'il fut assassiné par Poltrot de Méré, qui lui tira un coup de pistolet par derrière. On lui amena le coupable , qui se vantait d'avoir voulu le tuer pour défendre sa religion : Guise lui répondit : « Votre religion vous a porté à » me vouloir tuer, et la mienne fait que je vous » pardonne ! » Paroles sublimes que Voltaire a transportées dans sa belle tragédie d'Alzire, où Gusman dit à Zamore :
« Des dieux que nous 'se wons connais la différence : » Le lien l'a commandé le meurtre et la vengeance;
» Et le mien , quand ton bras vient de Qu'assassiner, » M'ordonne de le plaindre et de te pardonner. »
Il mourut au mois de février 1 563.
La vie de ce prince est remplie de traits qui attestent son courage et sa magnanimité. Au siège de Boulogne, en i545, frappé près de l'œil droit par une lance , tout le fer avec un tronçon de bois resta dans la plaie. Ambroise Paré, célèbre chirurgien du temps, fut obligé de prendre des tenailles de maréchal pour l'arracher : tous les spectateurs frémissaient; Guise seul était tranquille. La cicatrice qui lui resta de cette blessure l'a fait surnommer le Balafré; mais ce surnom désigne plus communément son fils Henri , duc de Guise.
Pendant le siège de Metz, un esclave appartenant à un officier espagnol s'était sauvé dans la ville avec un cheval qu'il avait dérobé à son maître : l'officier fit redemander son esclave au duc de Guise : le duc fit renvoyer le cheval après en avoir payé le prix à celui qui l'avait acheté : « Mais, quant à l'esclave, » ajouta-t-il , ce serait violer les privilèges du » royaume de France, qui consistent à laisser la » liberté à tous ceux qui viennent la chercher sur » ses terres. »
Un jour qu'il visitai! son camp, le baron de Lu-
nebourg, chef des retires, piqué de quelques observations, s'emporta jusqu'à présenter au duc de Guise le bout de son pistolet. Le duc tira froidement son épée, fit tomber le pistolet, et dit au baron de Lunebourg : « Je vous pardonne l'injure » que vous m'avez faite; il n'a tenu qu'à moi de » m'en venger; mais, pour celle que vous avez faite » au roi de France, que je représente ici, c'est à lui » d'en faire justice. » Et il l'envoya en prison, et continua tranquillement la revue des reîtres.
Telle était l'autorité dont jouissait le duc de Guise, qu'à en croire quelques historiens et les mémoires du temps « il recevait assis et couvert » Antoine, roi de Navarre, qui se tenait debout et » tête nue, et que le connétable de Montmorency » le traitait de Monseigneur, tandis que lui n'appe- » lait le connétable que Monsieur. »
Henri TI le créa duc d'Aumale en 1 547 ? et érigea en i55a sa terre de Joinville en principauté; mais le plus beau titre qu'il ait reçu est celui de Conservateur de la patrie, qui lui fut décerné par le parlement.
« François, duc de Guise, dit l'auteur de l'his-
» ioire de Lorraine, était d'une taille au-dessus
» de l'ordinaire, ayant le visage long, les yeux î. 21
» grands et bien fendus, le teint olivâtre, la barbe » et les cheveux ras et châtains. Il était d'une » modération étonnante dans l'une et l'autre for- » tune (i); indulgent pour ses amis, clément en- » vers ses ennemis, infatigable dans les travaux de » la guerre, et si peu délicat pour sa personne, » qu'il n'y avait point de soldat dans l'armée qui » s'épargnât moins que lui. Il appelait ses blessures » les marques d'honneur des gens de guerre. La na- » ture lui avait donné une certaine éloquence mâle » et militaire, et un ascendant qui le rendait maî- » tre de ceux avec qui il traitait; il parlait peu et » par sentences. Son plus grand plaisir était de ré- » compenser les belles actions de ceux qui se dis- » tinguaient par leur valeur. Il dormait très-peu à » l'armée; après midi, lorsqu'il avait disposé et vi- » site les gardes, il prenait un peu de sommeil; la » nuit, il se faisait déshabiller comme pour se cou- » cher; puis, lorsqu'on était retiré, il se faisait rha- » biller, et visitait les principaux postes, de peur de » surprise; vers le point du jour il dormait tout vêtu.
(1) Cependant il montrait s ouvent un caractère si impérieux et si turbulent, qu'il fut remarqué même par un enfant. « 11 ne peut durer en pa- » tience qu'il ne fasse toujours du mal à quelqu'un, disait naïvement de » lui Marguerite de Valois, alors très-jeune , à Henri li son père ; il veut » toujours être le maître. »
y> Il était si exact observateur de la discipline mi- Witaire, que les peuples chez lesquels il devait » passer l'attendaient avec joie; ses ennemis seuls » ne le voyaient pas venir avec assurance. »
Le corps de ce prince fut déposé à Joinville, dans le tombeau de Claude de Guise, son père; et Ronsard, le prince des poètes de son temps, composa en son honneur cette prosopopée :
« A moy quiay conduict en France tant d'armées ,
» lssii de ces vieux rois des terres Idumées ;
« A moy qui dès jeunesse aux armes ai vescu
» Des ennemis vainqueur , et non jamais vaincu ;
» A moy qui fus la crainte et l'effroi des batailles,
» Qui pris et qui gardai tant de fortes murailles ;
» A moy qui eus le cœur de prouesse animé,
» A moy qui ai l'Anglois en sa mer renfermé ,
» A moy qui ai fait teste aux peuples d'Allemagne ,
» A moy qui fus l'horreur de Naples et d'Espagne ,
» A moy qui sans fléchir , d'une invincible foy ,
» Fus serviteur de Dieu , de France et de mon roy :
» A moy de qui le nom en France se voit estre
» Tel qu'il ne peut jamais augmenter ni décroistre,
» Ne dressez un tombeau par artifice humain ,
» Et tant de marbre dur ne polissez en vain.
» Pour tombe dressez-moy de Metz la grande ville ,
» Les grands murs de Calais et ceux de Thionville ;
» Et dessus mon sépulchre en deux lieux soit basti
» Dreux à vostre senestre, et à dextre Reinti.
« Gravez-y mes assauts , mes combats et mes guerres ;
» Fleuves , forêts et monts , mers , campagnes et terres
» Qui tremblèrent sous moy ; et des peuples vaincus
» Pendez-y les harnois , les noms et les escus ;
» Puis , afin que ma gloire ici vive accomplie ,
» Assemblez sur mon corps la France et l'Italie ,
» Et toutes les cités qui sentirent les coups
» De ma dextre invaincue.... et m'enterrez dessous! »
N. B. Comme Claude de Guise, il est représenté avec un chien à ses pieds.
73bls.
LE MÊME
(Peint d'après un portrait qui est au Musée Royal.)
Th.