REINE DE FRANCE ET D*>ÉCOSSE
Marie Stuart, fille de Jacques V , roi d'Ecosse, et de Marie de Lorraine , fille de Claude, premier duc de Guise, naquit en i54a. Reine dès le berceau, par la mort de son père, elle fut couronnée en Ecosse à l'âge de neuf mois. Promise au dauphin de France, François , fils de Henri II , par l'influence des Guises alors tout-puissans à la cour, elle vint à cinq ans à Paris , où elle ne tarda pas à répondre aux soins que l'on prit de son éducation. « Ainsi » que son bel âge croissoit, dit Brantôme, ainsi » croissoit sa beauté incomparable; et pour celle de » l'âme elle n'étoit pas moins merveilleuse, car elle » étoit fort savante ; elle écrivoit et parloit six sortes » de langues. Dès l'âge de treize ans, elle déclama » au Louvre, en présence du roi cl de toute la cour,
» une oraison en latin quelle avoit faite 6116-11161110. » Elle aimoit la poésie, et se mêloit de faire des vers, » dont j'ai vu aucuns de beaux et très-bien faits. »
Son mariage avec le dauphin fut célébré dans le mois d'avril i558, avec une magnificence digne de la plus élégante cour de l'Europe; mais cette union ne fut pas long-temps heureuse. Devenue veuve à l'âge de dix-huit ans , par la mort de François II , Marie Stuart s'embarqua en pleurant, à Calais , pour retourner en Ecosse. C'est du haut du vaisseau qui l'emmenait qu'elle adressa à la France ces regrets si louchans :
« Adieu , plaisant pays de France ,
» O ma patrie ,
» La plus chérie, « Qui as nourri ma jeune enfance.
» Adieu, France; adieu, mes beaux jours! » La nef qui disjoint nos amours » N'a eu de moi que la moitié.
» Une part te reste , elle est tienne ; » Je la lie à ton amitié, » Pour que de l'autre il te souvienne. »
Arrivée en Ecosse, elle trouva ce royaume en proie aux discussions religieuses; elle chercha à se donner un appui en épousant Henri Stuart, comte Darnley, son cousin, auquel elle décerna solennellement le litre de roi. Elle ne tarda pas à se repentir de celle union : Darnley, dévoré de jalousie,
devint le tourment de la reine; il fit assassiner David Rizzio, musicien piémontais, aimable, mais vieux, que Marie Stuart admettait dans son intimité pour charmer les ennuis qu'elle éprouvait en Ecosse, « dont le soleil, dit Brantôme, étoit si dis- » semblable à la beauté de sa reine (i). »Darnley fut lui-même étranglé à Edimbourg, en 1567 , dans une maison particulière ; et, trois mois après la mort de ce prince, la reine donna sa main au comte de Bothwel, son favori, universellement accusé de la mort de Darnley. Cette imprudente et funeste union souleva l'Ecosse contre elle : tant il est vrai que ce n'est point assez aux yeux du peuple que d'être orné des plus brillantes qualités, et qu'en faveur même des grâces, des talens et de l'esprit, on ne pardonne pas au défaut de jugement et de conduite ! Marie perdit son autorité , ses biens, sa couronne; et, abandonnée de ses sujets et de son armée, elle vint, suppliante, demander un asile à la cour d'Elisabeth, reine d'Angleterre. Cette prin-
(1) On montre encore dans le palais de Holyrood-housc , à Edimbourg, le cabinet où Marie Stuart soupait avec David Rizzio lorsque le farouche Kulhven vint le massacrer : les meubles du cabinet et de la chambre de la reine, ses sultans parfumés et brodés par elle-même, le portrait de la reine Elisabeth, sont parfaitement bien conservés; et le temps n'a pas même effacé sur le parquet les taches du sang de la victime.
cesse lui fit d'abord un gracieux accueil ; mais, plus tard, sous le vain prétexte que Marie Stuart n'était pas étrangère à des complots tramés contre son trône et sa vie , elle lui fit dire qu'elle eût à s'en justifier, ainsi que du meurtre de son époux , et la fit enfermer à Fotheringay, dans une prison d'où l'infortunée ne sortit, au bout de dix-neuf ans, que pour monter sur un échafaud.
Le véritable motif de la haine d'Élabeth contre la reine d'Ecosse était une rivalité de femme; elle ne pouvait pardonner à Marie Stuart la supériorité de ses talens et de sa beauté. Sa jalousie fut d'abord aussi puérile que par la suite elle devint cruelle. Jacques Melvill raconte que, dans une mission dont il fut chargé auprès d'Elisabeth, cette princesse l'accablait de questions sur la reine d'Ecosse : « Quelle est la plus belle, de Marie ou de moi? lui » demandait-elle un jour. — Marie est la plus belle » femme de l'Ecosse , répondit l'ambassadeur , » comme Elisabeth la plus belle femme de l'An- » gleterre. — Mais quelle est la plus grande? — » C'est la reine d'Ecosse. — Il faut donc qu'elle soit » trop grande, répliqua Elisabeth, car je ne suis ni » trop grande ni trop petite. »
Les commissaires nommés par Elisabeth vinrent
apporter à Marie Stuart, dans sa prison, une lettre de la reine, qui lui ordonnait de subir le procès auquel les lois d'Angleterre la soumettaient. « Je » suis venue dans ce pays , répliqua Marie , non en » sujette, mais en souverain indépendant; je ne me » soumettrai à aucune chose indigne de la majesté » d'une tête couronnée. Prisonnière depuis mon m arrivée dans ce royaume, les lois ne m'ont jamais » offert aucune protection; qu'on ne les pervertisse » pas aujourd'hui pour m'ôter la vie. » Elisabeth resta inflexible; Marie fut condamnée à mort; elle reçut sa condamnation avec tranquillité : « La mort, » dit-elle, qui doit mettre fin à mes malheurs, ne » peut me causer de chagrin. »
Elle demanda un confesseur catholique : on lui refusa cette grâce consolante « .... Et pourtant, s'é- » cria-t-elle , j'ai été couronnée reine de France et » reine d'Ecosse !....(i)» Le 18 février 1 587 , elle se leva avant le jour, s'habilla avec plus de soin qu'à
(1) « Il ne faut pas douter, dit Brantôme, que, si le grand , vaillant el » généreux prince feu monsieur de Guise dernier ne fust mort, la ven- » geance d'une si noble reine et cousine , ainsi morte , ne seroit mainte- » nant à naître.
» Cette reine, qui fut en beauté non semblable, » Fut par trop d'injustice exécutée à mort. » Pour soutenir la foy d'un cœur inviolable , » Se penl-il faire donc qu'on n'en venge le lort ? »
l'ordinaire, et, ayant pris une robe de velours noir : « J'ai gardé, dit-elle, cette robe pour ce grand » jour, parce qu'il faut que j'aille à la mort avec un » peu plus d'éclat que le vulgaire. » Elle se donna elle-même la communion avec une hostie consacrée que le pape Pie V lui avait envoyée secrètement; conduite ensuite dans une salle tendue de noir, où l'on avait élevé un échafaud, elle appela son maître-d'hôtel, et lui dit : « Aidez-moi à mon- » ter, c'est le dernier service que je recevrai de » vous. » Elle monta, un crucifix à la main, le visage serein et dans tout l'éclat de sa première beauté. Elle embrassa son fidèle serviteur Melvill ; et, comme la douleur arrachait des sanglots à ses domestiques : « j'avais promis que vous seriez plus » tranquilles, leur dit-elle; retirez-vous, et priez » pour moi. » Elle pria elle-même à haute voix pour son fils, pour la reine d'Angleterre, se fit bander les yeux, et, sans plainte comme sans ostentation, elle livra au bourreau cette tête charmante, dont les attraits lui étaient devenus si funestes. Le bourreau ne la sépara du corps qu'au troisième coup de hache; et, la montrant aux assistans, il s'écria : « Dieu sauve la reine Elisabeth! » ainsi advienne aux ennemis de l'Évangile ! »
Comme si l'Évangile s'associaitjamaisàde tels assassinats!
Cette princesse avait écrit son testament le 7 février 1587; elle y joignit un codicille qu'elle écrivit aussi de sa propre main, le 18 février au matin. Les originaux de ces deux pièces remarquables étaient gardés au collège des Écossais, à Paris. « Elle pro- » teste mourir en la foi catholique, apostolique et » romaine; fait une donation au duc de Guise, » son cousin, qu'elle nomme principal exécuteur >j de sa volonté; indique les moyens d'acquitter ses w dettes; recommande de payer diverses sommes » à ses domestiques, aux hôpitaux, aux pauvres; et » prie le roi de France de lui continuer son douaire » un an après sa mort, pour récompenser ses servi- » teurs, son médecin et son aumônier. »
Marie Stuart, pendant son séjour en France, aimait la société des gens de lettres, surtout celle de Ronsard, de Dubellay, de Maison-Fleur; elle avait composé sur la mort de François II, son premier époux , une romance dont elle fit les paroles et la musique : elle est moins connue que ses Adieux à la France , et pourtant il n'y règne pas une moins douce mélancolie.
« En mon triste et doux chant 1. 26
» D'un ton fort lamentable, » Je jette un œil touchant » De perte irréparable , » Et en soupirs cuisans » Je passe mes beaux ans.
» Las ! en mon doux printemps » Et fleur de ma jeunesse, » Toutes les peines sens » D'une extrême tristesse ; » Et en rien n'ai plaisir » Qu'en regret et désir .
» Si en quelque séjour » Soit en bois ou en prée , » Soit à l'aube du jour, » Ou soit sur, la vesprée »> Sans^cesse mon cœur sent » JLe regret d'un absent.
» Si je suis en repos » Sommeillant sur ma couche , » J'oy qu'il me tient propos, » Je le sens qui me touche ; » En labeur, en reçoy, » Toujours est près de moi.
» Mets , chanson , ici fin
» A si triste complainte
» Dont sera le refrain :
» Amour vraye et sans feinte. »
Les infortunes de cette illustre princesse ont été célébrées et mises sur la scène par des poètes de diverses nations : Alfiéri, en Italie; Schiller, en Allemagne; Lebrun, en France. La tragédie de ce dernier auteur a obtenu à Paris un brillant succès,
que justifient l'intérêt du sujet, la fidélité historique des caractères, et une poésie noble et touchante.
90bis.
LA MÊME