HENRI DE LORRAINE II
PUC DE GUISE.
Henri de Lorraine H, duc de Guise, pair et grandchambellan de France, quatrième fils de Charles de Lorraine, duc de Guise, et de Henriette-Catherine de Joyeuse, naquit le 4 avril i6i4-
Destiné d'abord à Réglise , Henri fut pourvu d'un grand nombre d'abbayes; il fut même nommé à l'archevêché de Heims; mais, selon les uns , il renonça volontairement à ses bénéfices, qui s'élevaient à cinq cent mille francs de rente; selon les autres, il en fut privé par le cardinal de Richelieu, qui s'opposa à son mariage avec Anne de Gonzague. Furieux de se voir traversé dans ses projets, il se retira à Besançon. Anne de Gonzague vint, diton, l'y trouver sous des habits d'homme (i). Em-
(1) Voir les Mémoires d'Anne de Gonzague , el la notice d^fttte princesse. i#
barrasse de la présence de sa maîtresse, le duc passa à Bruxelles. « C'est là que, par l'entremise de » la duchesse de Chevreuse, il épousa la comtesse » Le Bossu, sans les formalités prescrites par les » canons, comme aussi sans le consentement du » roi. Ce fut l'aumônier de l'armée qui leur donna » la bénédiction nuptiale. » Revenu en France, il servit avec distinction au siège de Gravelines, en i644> sous les ordres du duc d'Orléans. Sa famille se montra hautement mécontente de son mariage avec la comtesse Le Bossu : lui-même regrettait de l'avoir contracté, étant devenu éperdument amoureux de mademoiselle de Pons, fille d'honneur de la reine. « Cette malheureuse affaire , dit-il dans ses » Mémoires publiés en 1668 (1), qui, malgré moi, » n'avait que trop éclaté dans toute l'Europe , m'o- » bligea de demander permission à la reine-mère , » alors régente, de m'en aller à Rome, pour me » tirer d'un embarras aussi préjudiciable âmes in - * térêts qu'à l'établissement de ma fortune. » Le duc de Guise était dans cette ville, occupé de cette négociation auprès du pape Innocent X, lorsque la révolte des Napolitains contre la domination
(1 l ,e f^flio, page 1», édition de Cologne."
espagnole l'appela à jouer un rôle plus brillant. Les Mémoires dont nous avons déjà cité quelques lignes retracent, dans les plus grands détails cette entreprise aventureuse. Le très-fidèle peuple de Napies, ayant aux yeux des larmes de sang, avait supplié Henri de Guise d'être son défenseur contre la tyrannie espagnole, comme Tétait en Hollande M. le prince d'Orange. 11 se rendit à Naples au mois de novembre 1647.
« On ne peut, dit-il , exprimer la joie de tout ce » peuple , qui allait jusqu'à l'adoration et l'idolâ- » trie, venant brûler de l'encens au nez de mon » cheval.... Je me rendis chez Gennare, général des » Napolitains; c'était un petit homme de fort mé- » chante taille, fort noir, les yeux enfoncés dans » la tête, les cheveux courts qui lui découvraient » de grandes oreilles; je lui présentai la lettre que » M. de Fontenay (ambassadeur de France à Rome) » m'avait chargé de lui remettre : il l'ouvrit, la » parcourut toute de la vue , et , après l'avoir tour- » née de tous les quatre côtés, il me la rejeta disant » qu'il ne savait pas lire... Le peuple demanda à me » voir. Je me mis à une fenêtre , et je jetai un sac de » sequins et un autre de monnaie blanche, et, du- » rant qu'ils se battaient pour les ramasser, je-
» crus qu'il était temps de demander à dîner
» Gennare,de peur d'être empoisonné, ne se ser- » vai t pour cuisinier que de sa femme : elle apporta » le premier plat, habillée d'une robe de brocard » bleu, en broderie d'argent, des pendans d'oreilles » de diamans, toutes dépouilles de la duchesse de » Matalone. Il la faisait beau voir faire la cuisine, » laver les plats et se divertir l'après-dînée à blan- » chir et étendre le linge.... » La ville était sans cesse agitée par des mouvemens séditieux. Le duc n'employait pas pour les apaiser les voies de la douceur. « Un boucher, Miguel de Santis, murmurait, dit-il , » contre moi. J'étais monté sur un cheval d'Espa- » gne noir , fort vigoureux , que je poussai droit à » lui, et lui fis passer sur le corps (i). » Plus tard, on lui demandait tumultueusement grâce pour ce même chef de mutins, « J'appelai un de mes gar- » des (2), je lui commandai d'aller porter l'ordre à » Bernardo Spirito, auditeur-général , de faire con- » fesser Miguel de Santis, et d'aller le faire exécu- » ter à l'heure même sur le chemin d'Averse , d'y » faire planter un poteau sur lequel on mettrait sa » tête, et d'attacher à un arbre son corps par un
(1) Mémoires, page 174.
(2) Mémoires, page 310.
» pied... Ce qui fut fait ponctuellement , à la grande » satisfaction de la noblesse. »
l^est à croire que le peuple n'en était pas aussi satisfait. Les partisans des Espagnols cherchaient a profiter de ce mécontentement, soit pour susciter des embarras au duc de Guise, soit même pour attenter à ses jours (i). Enfin , le gouverneur Gennare et Vinceiize d'Andréa facilitèrent par leur intelligence le triomphe et l'entrée dans Naples des Espagnols i conduits par don Juan d'Autriche. Le duc de Guise , trahi, abandonné, chercha a gagner Capoue avec quelques cavaliers fidèles. Le gouverneur de cette ville envoya quatre hommes pour l'arrêter. Le duc les fit prisonniers. Entouré de dangers, obligé piartout dè se battre, tantôt contre des troupes envoyées à sa poursuite, tantôt contre des paysans qui lui refusaient passage, donnant partout des preuves du plus bouillant courage, il n'avait plus qu'un quart de lieue à parcourir pour être en sûreté, lorsque son cheval fut blessé. « Vous » voyez, messieurs, dit-il à ceux qui l'entouraient, » que nous ne pouvons plus nous retirer. Mettons-
(1) Un moïse fat arrêté dans la chattbre même dn prince à l'instant ou il lirait de sa poche un couteau pour lui en donner dans le ventre. (Mémoires, 2* partie , pages 27, 28, 29.)
» nous en escadron pour mourir de bonne grâce, » et vendre nos jours le plus cher que nous pour- » rons ! » La courtoisie des officiers des troupeji qui le poursuivaient lui conserva la vie : il se renflit à eux, et fut conduit à Capoue, où on le traita avec tous les honneurs dus à son rang. On délibéra ensuite sur la mesure à prendre à son égard : le conseil opinait à la mort; Fa vis de don Juan d'Autriche, dicté par la générosité, fit écarter cette sentence. Une galère espagnole le transporta d'abord à Gaëte. « On me conduisit, dit-il, dans le château (i); je » n'y voyais point de logement, quand, dans un » recoin que je n'avais pas aperçu, l'on ouvrit une » grosse porte de fer, et une autre grillée ensuite » me donna l'entrée dans une tour dont les mu- » railles pouvaient avoir vingt-deux pieds d'épais- » seur, sans que l'pn pût approcher de la fenêtre » de plus près. C'était l'honorable demeure que l'on » m'avait préparée. J'y trouvai un méchant lit, sans » rideaux , avec des draps dans lesquels avait couché » deux mois un parent de Mazanielle , que l'on avait
» pendu il n'y avait que huit jours On me servit
» à souper un morceau de viande fort sec et fort » brûlé, une salade assaisonnée, à mon avis, avec
(1) Mémoires, 2° partie, pages 248 et suivantes.
j> l'huile de la lampe de la chapelle; le pain était
» fort sec et sentait le relan Quelque temps après,
» il fut décidé que je serais transporté en Espagne. » Sur la fin du mois de mai (1648), le jour de » l'Ascension, je m'éloignai de Gaéte au bruit de » tout le canon du château , pour prendre la route » d'Espagne, où je devais trouver la fin de mes dis- » grâces et ma liberté. » Cette liberté ne lui fut rendue qu'au mois d'août i65a, à la sollicitation du prince de Gondé.
De retour en France i le duc de Guise s'occupa plus d'intrigues amoureuses que d'intrigues politiques. 11 reprit son projet d'épouser mademoiselle de Pons; mais, « ayant su qu'elle lui était infidèle, » il la traita fort indignement; il lui fit même un » procès dans lequel il réclamait en justice des pen- » dans d'oreilles estimés cinquante mille écus (1). » Son inconstance lui fit porter ses hommages aux pieds de mademoiselle de Gorce> dont il fut si tendrement aimé, qu'après la mort du prince elle prit l'habit de Carmélite. Il prit parti pour la belle duchesse de Montbazon, dans sa célèbre intrigue contre la duchesse de Longueville; et se battit en duel, sur la Place-Roy aie, avec le comte de Coligny,
(tj Baylc.
qui fut blessé et désarmé. C'était un des seigneurs de la cour les mieux faits, les plus brillans, les plus spirituels : on le choisit, en i656, pour aller audevant de la reine Christine de Suède, qui venait en France. Dans les carrousels, il se faisait toujours
ses armures. Lorsqu'il y paraissait à côté du prince de Condéj on disait : « Voilà les héros de la fable » et de l'histoire ! » Son courage était extraordinaire ; mais son orgueil le rendait quelquefois barbare. Un jour, à Naples, dans une révolte, un soldat avait murmuré contre lui : « 11 poussa droit son cheval à » lui, et, mettant l'épée à la main, la lui passa au » travers du corps , et le tua tout raide , en s' écriant : » Y en a-t-il d'autres qui veulent mourir de ma » main?» Et comme si c'était un honneur de mourir de sa main, il dédaigna d'en tuer un second, et le
fit livrer au bourreau
Plusieurs historiens le représentent comme un héros de roman : ils vont jusqu'à dire « que les » femmes qui l'aimaieut pouvaient connaître à * l'émotion de leur cœur, et sans le voir, s'il était » présent. » Dans ses Mémoires, il ne se défend pas d'être d'amoureuse complexion; mais il rejette avec une sorte de modestie, qui ne lui était cependant