LA CHEVRETTE AVANT LES LALIVE
Le lieu dit la Cheyrette. — Premiers possesseurs : Jean Recullé, François Gervaise de la Versine, Pierre Poilalion. — Les Cenamy et le chancelier Séguier à la Barre. — Mootauron, seigneur de la Chevrette, construit le fameux château. — Héros de Tallemant des Réaux. — Sa ruine. — Description du domaine.
Nul ne s'est occupé de sa curieuse histoire, ni d'y préparer les voies à Mme d'Épinay. C'est une lacune que mon dessein est de combler d'abord, car on m'accordera que ce parag^raphe de Lebeuf ne compte pas : « La Chevrette est un lieu peu éloigné de la Barre, et aussi sur la paroisse de Deuil. Pierre Poilalion en était seigneur en 1620, Pierre Payen en 1638. Louis de la Vrillière, secrétaire d'État, et Marie Particelli, son épouse, y demeuraient en 1667 (1). » Un de ces trois noms
(1) Histoire du diocèse de Paris, III, 360,
est erroné, et il faut y en ajouter une dizaine, pour établir la filière des seigneurs, du commencement du dix-septième siècle aux Lalive (1). L'historien du diocèse de Paris est, cette fois, un peu inexact et singulièrement incomplet.
Je ne sache pas de mention de la Chevrette antérieure à celle qui se trouve dans Tacte suivant du Registre des ventes et saisines du duché de Montmorency^ 1553-1559 (2) :
1" octobre 1559. Honorable homme Jehan Recullé, marchant bourgeois de Paris, a esté saisy de l'acquisition par luy faicte de M' André Boudel et Alix Regnault sa femme, de une maison contenant plusieurs édifices, court, jardin, partie cloz de murailles, et le reste cloz de fossez et bayes vives, et lieux appartenans, assis au lieu dit la Chevrette près la Barre, paroisse de Dueil, contenant deux arpcns ung quartier, tenant d^une part au chemin des Maretz, d'un bout aux terres de la Bretonnière, en la censive du s' de Crissay, et chargée envers luy de IIII s. par. de cens pour arpent, la vendition faicte moyennant la somme de 630 livres tournois; lettres passées à Paris, par devant R. Thierot et P. Donzac, notaires au châtelet de Paris, le 22* jour de septembre 1559.
La Chevrette figure là comme un simple « lieu-
(1) J'ai presque exclusivement puisé, pour la recomposer, aux archives de Chantilly. Tout travailleur y contracte envers M. G. Maçon une dette que je m'empresse de reconnaître, pour ma part, en louant sa parfaite connaissance du dépôt commis à sa garde, et son empressement à y .guider mes recherches. Il exerce, dans son département, l'hospitalité où se perpétuent les traditions du château.
(2) Archives de Chantilly.
dit », comme une propriété particulière, dans la censive d'une seigneurie de Crissay qui dépendait elle-même d'une terre de TAnjou.
Elle est encore nommée dans un Aveu et dénom" brement rendu au Roi en 1582, par Madeleine de Savoie, veuve du connétable Anne, et le duc Henri de Montmorency (1), et dont voici l'analyse, réduite au nécessaire :
<( Deuil est le quinzième village [sur vingt] dépendant dudit duché [de Montmorency], auquel lieu lesdits dame et seigneur sont hauts justiciers, comme aussi des fief et seigneurie de Crissay, assis audit lieu, acquis [avec la terre] par Mgr le connétable, de Paul Turpin et Denise de Montmorency, sa femme... » On me pardonnera d'arrêter un instant le feudiste, pour lui reprocher une incroyable bévue : il met un Turpin de la fin du quatorzième siècle à la place de l'arrièreneveu qui traita avec le connétable, et périt, à ses côtés, à la bataille de Saint-Denis, en 1567 : Paul Turpin, guidon de la compagnie de M. de Montpensier (2) . L'importance féodale du fief de Gris-
(i) Les archives de Chantilly en gardent une copie, transcrite, en 1600, par le garde d'archives P. Aberlenc.
(2) Lancelot Turpin de Crisséi seigneur angevin (je me conforme ici à l'orthographe moderne de Crissay, et rectifie la faute de Lebeuf, qui écrit « Taupin »), chambellan du roi Charles VI, épousa, en 1398, Denise de Montiporency, fille de Charles de Montmorency, maréchal de France, et de Pernelle de Villiers de l'Isle-Adam.
L'aveu que j'analyse mentionne : « Terrier censier du fief de
say avait été supérieure, jadis, à celle de la seigneurie où on le rangea depuis, car il fut le siège d*une prévôté encore existante en 1559. Notre aveu en dénombre le domaine et les appartenances : a Une maison appelée le château de Grissay, couverte en tuiles, en forme de pavillon, grandes salles et masures, bâtie d'ancienneté en pierres de taille, contenant tout ledit lieu, en fonds de terre, 2 arpents... « Citons brièvement terres et vignes, sises sur le même terroir de Deuil, aux lieux dits : Blancport, Sous-le-Moustier, le Puits-au-Bart, et contenant, avec les fonds cidessus, 11 arpents 6 perches, pour arriver à ces deux derniers articles : « 5 quartiers de terre, audit terroir et lieu dit la Chevrette, tenant et aboutissant aux hoirs de la Bretonnière et aboutissant aux hoirs Jacques Lefèbre ; — 3 quartiers 6 perches de terre, assis audit lieu, tenant et
Crissay, assis à Deuil-sous-Montmorency, pour Mre Paul Turpin seigneur de Deuil et de Crissay, fait Tan 1556 et 1557. — 18 juillet 1548. Souffrance de faire foi et homma^^e, signifiée de la part d'Anne de Montmorency aux procureurs de nobles Paul et François Turpin, mineurs. — 8 août 1558. Acquisition faite, en échange, par Mre François de Marillac, et ce de la terre et seigneurie de Deuil. — 13 janvier 1559. Achat fait par Mre Anne de Montmorency de François de Marillac, par retrait féodal de certain domaine, cens, rentes, justice moyenne et basse de la terre et seigneurie de Deuil, avec ses appartenances et dépen< dances. — 14 février 1559. Acte de prise de possession pour Mgr le connétable des fief, terre et seigneurie de Crissay, assis à Deuil, accompagné d'une petite lettre en parchemin, fait et passé sous le scel de la prévôté de Crissay, le même jour. »
aboutissant à Mme de la Barre et, d'autre côté, aux marais. » L'ensemble est de 13 arpents 1|2 quartier, où la Chevrette figure pour 2 arpents 6 perches. On la voit encore inscrite, sans qualification féodale et comme « lieu-dit « , parmi les dépendances du fief de Grissày (1).
Nous retrouvons une « maison de la Chevrette » aux mains de François Gervaise, sieur de la Ver» sine, puis du premier possesseur nommé par Lebeuf : Pierre Pollalion. Comment et à quelle époque était-elle sortie du patrimoine des Montmorency? Je n'ai pas de réponse précise à cette question, que je puis cependant serrer d'assez près. On sait que le connétable Anne, très âpre à l'épargne, ne fut point imité en cela par ses successeurs, par son petit-fils Henri II surtout, un franc prodigue : l'un achetait, les autres vendirent. Henri I", qui devint connétable comme son père, eut une occasion notoire et excusable de dépense, et qui ouvrit une brèche dans le domaine immobilier des Montmorency : on le vit, au printemps de 1609, très occupé à réaliser, par la vente de biens-fonds, les 300,000 livres de la dot de sa fille Charlotte, promise au prince de Condé, et mariée en effet le 17 mai. Il est vraisemblable
(1) Les bâtiments ne sont pas mentionnés. La contenance est ici quelque peu inférieure : il y a 19 perches en moins. Cepen* dant Tidenticé de deux tenants et aboutissants ne laisse pas de doute sur celle des terres.
t LE CHATEAU DE LA CHEVRETTE
que la Chevrette fut comprise dans ces alié«nations. Un procès-verbal du 26 février 1614 constate la visite u de la fontaine du Gué, au village d^ Deuil, de laquelle les sieurs de Cenamy et Pollalion désirent un conduit pour leurs maisons de la Barre et de la Chevrette (1) » . 11 y a donc une maison à la Chevrette, peu importante sans doute, car nous la verrons bientôt rebâtir.
Elle est échue, en dernier lieu, à un « noble, homme » : Pierre Pollalion, fils d'Alexandre, bourgeois et, sans doute, marchand de Lyon.
Deux autres personnages vont se rencontrer à Deuil, environ au même temps, venant de Lyon comme lui, sans compter les Lalive, un siècle plus tard. Celui-ci acheta une charge de secrétaire du roi, et épousa Geneviève Drouart, Son frère Fran* çois, «gentilhomme du roi, envoyé àRaguse » , et sa belle-sœur surtout, Marie Lumague, donnèrent un certain éclat à leur nom : Marie Lumague, l'institutrice des Filles de la Providence, prodigua
au soulagement des pauvres un zèle qui a pu être
(i) Archives de ChaïUilly, Inventaire des titres du duché de
Montmorency, rédigé en 1613, 2' vol., f^ 40. La mention est
ajoutée à TarCicle Deuil : « Un feuillet papier, signé P. Coulon,
, Genuyt et autres, contenant et intitulé : Procès-verbal du voyer
et avis des officiers de Montmorency sur la Visitation, etc.. »
Rodolphe Cenamy, seigneur de la Barre, achète, le 3 juin 1609 (encore pour la réalisation de la dot de Mlle de Montmorency) , la ferme de Coquenart, assise sur la chaussée du grand étang d*£pinay, — ferme ruinée, — avec 37 arpents de terres.
comparé à celui de saint Vincent de Paul (1). Pierre mourut, laissant à sa veuve (9 mai 1628) la garde noble de six enfants mineurs, dont trois fils, qui se dirent écuyers. Elle était remariée, en 1636, avec le possesseur déjà nommé du fief d'en face : Vincent Cenamy, seigneur de la Barre, petit-fils de Barthélémy, un Lucquois, marchand à Lyon, puis gentilhomme à Paris, après fortune faite; fils de Rodolphe, seigneur de la Barre; frère de Paul, prieur de Deuil en 1617, en même temps conseiller et aumônier du roi, et abbé de Larrivour, au diocèse de Troyes (2) . Ce même Vincent fut trésorier du duc de Mayenne, banquier et Tun des dépositaires de la fortune de Mazarin. Sa terre de la Barre était à l'autre angle du chemin de Deuil et de la route de Paris, plus précisément à Tangle, ayant même sommet, du chemin de Deuil et du chemin de Montmorency ; la propriété se composa à Torigine d'une maison et d'un jardin, créés en 1551 par Jacques Perdrier, sur un sol d'un arpent; maison rebâtie, jardin agrandi jusqu'à couvrir vingt-six arpents, par Rodolphe Cenamy, en 1611. La surface de l'enclos ne dépassera jamais trente arpents, — moins du tiers de la Chevrette.
(i) Revue des Deux-Mondes, 1903, t. XVI, p. 77.
(2) Toute cette famille ne vint pas à Paris. Un Bartolomeo Cenami se rencontra à Lucques, au dix-neuvième siècle, sous le règne d'Élisa, qui, beau et besogneux comme un ténor, cajoleur et souple comme un Italien, fit les délices de la princesse.
. Puget de Montauron acheta la Chevrette des ' héritiers PoUalion, le 14 août 1636; la Barre, de Genamy, le 10 juin 1639, avec rétrocession immédiate de la maison et de Tenclos de la Barre au chancelier Séguier, qui rendit foi et hommage le 26 juillet. Nulle place, en 1638, pour le Pierre Payen de Lebeuf (I). Pierre Puget se dit seigneur de Montauron, des Caries et Caussidière, de la Marche et de la Chevrette, qui a donc été érigée en fief.
Nous n'avons pas à nous étendre sur ce personnage, qui appartient moins à l'histoire qu'à Thistoriette, comme Tallemant des Réaux Ta bien fait voir, car il a exercé toute sa verve, et il était très renseigné, sur le beau-père de son cousin Gédéon Tallemant, et en général sur la famille qu'il jugeait ainsi : « Tous les Pugets et les Pugettes avaient quelque petit endroit de la tête qui n'allait pas bien. (2) »> Qu'il me suffise de rappeler que Montauron, premier président des finances au bureau de Montauban en 1639, conseiller de la ville de Paris pour le quartier du Marais du Temple en 1641, se rendit célèbre surtout par ses prodigalités et la magnificence avec laquelle il paya à Corneille la ridicule préface de Cinna, Le
(1) Nul doute que « Pierre Payen » ne soit une mauvaise lecture de « Pierre Puget » .
(2) Les Historiettes de Tallemant des Réaux, Paris, 1854- 1860, 9 vol. in-8% VI, 213 et suiv.; 226 et suiv.
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poète et le financier eurent des imitateurs que railla La Fontaine (1) :
Vous qui dédiez
A Messieurs les gens de finance De méchants livres bien payés
On dit alors une dédicace, un panégyrique a à la Montauron >i ; puis toute chose rare, curieuse ou simplement nouvelle fut dite a à la Montauron V ; on connaît la fortune absurde de certains mots, et le plaisir que prennent les Parisiens à une répétition qu'ils trouvent assurément la plus joyeuse des figures de rhétorique. Scarron s'en gaussa, mais après que la déconfiture fut venue, car la fortune du financier ne résista pas à des dépenses insensées. Celles qu'il fit à la Chevrette contribuèrent sans doute à sa ruine.
Je ne sais de quelles grâces féminines il para la Chevrette; son séjour s'y place entre deux liaisons auxquelles il doit la descendance dont les généalogistes ont fixé le souvenir. Il régularisa la seconde. Je me borne à transcrire là-dessus deux notes qui montreront quel intervalle il mettait entre promettre et tenir (2) : « N. Puget, fille de Pierre Puget, écuyer, sieur de Montauron, et de feu Louise Puget, sa cousine, fille de feu Etienne Puget, trésorier de l'Épargne, et de Louise Pre-
(i) Fables. « L'Avantage de la science m . L. VIII, 19. (2) Bib. nat., Mss, Cabinet des titres, dossiers bleus, vol. 546, Puget (du), 14329.
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vost, lég[itimée] en décembre 1633. Il y avait eu des articles de mariage signés d'eux et des parents; mais, pendant Tattente de la dispense, à cause de leur parenté, ladite fille aurait été conçue, et la naissance fit mourir la mère avant la solennité des noces. » — « Acte du 24 février 1647, par lequel Pierre de Montauron, conseiller du roi en ses conseils d'État et privé, et demoiselle Elisabeth-Diane de Michel, dame de la Marche, promettent accomplir les paroles de mariage qu'ils se sont données, sur la foi desquelles est issu un fils âgé de trois ans et demi. . . » . Puis voici deux autres citations sur la fin du séjour de Montauron à la Chevrette, où nous bornons naturellement son histoire. La première est de Tallemant des Réaux (I) : « Comme cet homme n'avait nul ordre, ni en sa dépense, ni en ses affaires, et que feu M. le Prince, qui l'aimait, ne lui put jamais faire tenir un registre, tout alla enfin cul par sus tête ; il fut contraint de vendre la Chevrette à M. d'Hémery, et sa maison du Marais à M. le duc de Retz. A cette Chevrette, il avait établi une chose fort raisonnable, c'est que, si un de ses gens eût pris un sol de qui que ce soit qui y couchait, il aurait été chassé. »> La seconde citation est extraite d'une lettre de Jean du Puy, à M. de Gremonville, du 17 février 1645 (2)
(i) Page 230.
(2) Ibid., p. 237.
« Le célèbre M. de Montauron vend tout ce qu'il a pour avoir paix à ses créanciers, même sa belle maison de la Gbevrette, que M. d'Hémery acbète soixante-dix mille écus. On en démembre la Barre » qu'un autre prend [entendez la ferme, « la maison et Tenclos » appartenant on l'a vu, au chancelier Séguier]. M. le duc de Retz s'accommode de la maison de Paris : la reine lui donne quelque partie du prix, qui est de cinquante ou soixante mille écus. Je ne crois pas, après tout cela, qu'il soit quitte; mais, comme il trouve un support dans le Conseil, on lui donnera temps pour le reste. J'aurais quelque satisfaction de voir aller cet homme à l'hôpital, après tant de luxe et de superfluités. »
L'état décrit dans l'acte de la vente qu'il en dut consentir, le 19 mars 1645, donne l'idée d'une belle demeure, dans un ample domaine. Je n'en puis toucher que les points saillants, me réservant de revenir au moins sur a la grande maison »
qu'on dit a bâtie de neuf v , quand elle sera tombée aux mains de Mme d'Épinay . Cette maison, ou, pour mieux dire, ce château, donne d'un côté sur la cour principale, de l'autre sur un grand parterre. Il fait partie d'un ensemble de belle ordonnance. Il est précédé d'une cour et d'une avant-cour, séparées par un mur où s'ouvre une porte cochère, et flanquées chacune de deux pavillons. Ceux de la cour renferment une cha-
pelle et une salle de bains : la chapelle ornée de tapisseries et de peintures dues au pinceau de Jacques Blanchard, qui y a « retracé toute This* toiré de la Vierge (1) ». L'un des pavillons de Tavant-cour sert de logis au concierge; Tautre contient une cave voûtée, des chambres au-dessus et l'horloge. L'entrée de l'avant-cour est celle du parc, à laquelle conduit une avenue plantée en trois allées d'ormes. A gauche, en entrant, est le jardin à fleurs, entouré d'espaliers et de palissades, avec, en son centre, une fontaine jaillissante, et, au fond, la fameuse orangerie qui sera transformée, un jour, en salle de théâtre. A cette orangerie s'adosse la ferme (qui fut autrefois celle de la Barre), comprenant : basse-cour, colombier à pied et divers bâtiments agricoles. Le parc est clos de murailles ; le parterre offre, en son milieu, un jet d'eau retombant dans un bassin revêtu de pierre. Les alentours se distribuent en bois, pré, potager, jardin fruitier et pépinière.
Un grand canal se développe au travers, et aboutit à des grottes ornées de statues en plomb. Statues en pierre et en marbre complètent la décoration de ses bords. Trois autres bassins
(i) Jacques Blanchard, né et mort à Paris (1600-1638), a exécuté plusieurs peintures à JNotre-Dame, à l'hôtel Bullion, et un dessus de porte à Versailles, représentant la Charité. Ces renseip,nements sont puisés dans un Catalogue de la collection de Lalive de Jully, dont il sera parlé plus loin.
ET MADAME D'ÉPIMAY 15
comportent des fontaines jaillissantes. Sans s'arrêter à toute la machinerie nécessaire au jeu des eaux, il faut noter qu'elles prennent leur source, d*une part à la grande fontaine de Deuil, d'autre part à la Mare-Ghevalier, d'où elles sont amenées â destination par des conduites de 530 et 314 toises. Le tableau s'achève par un mail, établi dans une allée au fond du parc, et par un jeu de paume, installé le long d'un autre mur, en dehors, au milieu d'allées d'ormes qui formaient anciennement l'avenue du château de la Barre. Un souvenir de La Fontaine a encore sa place ici :
On De connaissait point autrefois ces beautés. Tous parcs étaient vergers du temps de nos ancêtres ; Tous vergers sont faits parcs ; le savoir de ces maîtres Change en jardins royaux ceux des simples bourgeois, Comme en jardins des dieux il change ceux des rois.
Le Nostre était le plus illustre de « ces maîtres » .
Cinq petites maisons, destinées à être louées, et situées au bord de la route de Paris, — on les y voit encore, — touchent presque aux allées dont il vient d'être question, et c'est ici que commence le domaine extérieur de la Chevrette. La partie principale en est : 128 arpents de terres labourables et 9 1/2 de prés, six aux terroirs de Deuil, Épinay et Montmagny. Le fief du Pin, à Deuil> comportant bâtiments d'exploitation et une
vigne de 8 arpents 1/2, est situé entre les chemins de Deuil à Montmorency et de Deuil à Groslay. Tous biens acquis des héritiers PoIIalion et de Cenamy, et où il est à remarquer toutefois que Montauron se réserva provisoirement ce qu'il avait gardé du fief de la Barre. D'autres encore sont à mentionner, qui lui étaient venus de sources différentes, et forment des dépendances plus lointaines. Montauron a acheté : à Piscop, en 1639, de Diane de la Rue, veuve de François de Braque, sur saisie, le fief et la terre de Châteauvert (1) ; à Eaubonne, en 1637, de Lefebvre de Lezeau, conseiller d'État, deux fermes, Tune appelée le fief de la Goudraye, dit anciennement de Bussy; au même village, en 1639, de Claude Brethe, écuyer, sieur de l'Olive, et de Madeleine Guymier, sa femme, plusieurs héritages; et, de divers particuliers, 510 livres de rentes.
Ajoutons enfin les cens et rentes et des droits très variés, à Deuil et en diverses paroisses d'alentour : Saint-Brice, Sarcelles, Moisselles, Chauvry, Groslay, Domont, Eaubonne, Saint-Gratien, Sannois, Franconville-la-Garenne. A Deuil, est nommé spécialement le fief de Grissay. Ces fleurons féodaux proviennent à Montauron d'une déclaration faite en sa faveur, dans une vente
(i) François de Braque, seigneur de Volhard et en partie de Piscop, dit Châteauvert, capitaine de cavalerie, épousa, en 1615, Diane de la Rue, fille d'Antoine de la Rue et de Marguerite Picard.
ET Madame D'ÉPiNAY 17
consentie, le 26 mars I64I, par Henri II de Gondé à Louis de Machault, président au Grand Conseil; vente où l'acquéreur nommé se réservait la terre de Soisy et le fief Nicolas-de-Soisy; qui y étaient compris. Ces biens, comme on doit le penser, avaient appartenu à Henri II de Montmorency, beau-frère du prince; le patrimoine confisqué sur le supplicié de Toulouse, en octobre 1632, avait été rendu à sa famille, pour la plus gfrande partie, six mois après (1).
Tels furent, en somme, les possessions et les droits que Montauron céda, le 19 mars 1645, contre 18,666 livres de rente, représentant en capital, au denier vingt, comme on calculait alors, le beau prix de 373,000 livres.
Michel Particelli d'Hémery. — Deux visites du roi. — La Fronde. — Le camp de Turenne. — La Vrillière et Brienne. — Les fils de GKâteauneuf vendent la Chevrette. — Série de châtelains moins notoires : Boissier, de Mongelas, Le Cousturier, Dupré de Saint-Maur. — Lalive de Bellegarde achète la Chevrette, Épinay et la Briche. — Contestations. — Les origines et la composition de la famille. — ' Note sur la Barre.
L'acquéreur fut un autre financier, plus notoire, une figure historique : Michel Particelli, auquel
. - (1) Les Lettres patentes du roi, « contenant le don fait par Sa Majesté à Mgr le prince de Gondé et à Mme la princesse sooi
Lèbeuf donne, avec simplicité, les titres de seigneur d'Héméryj Courcerain et de la moitié de Malnoue. D'autres titres, plus brillants, ne lui manquèrent pas; il est connu sous le nom de d'Hémery. Peu de mots suffiront pour remettre en mémoire ce personnage, qui fut contrôleur général, puis, à deux reprises, surintendant des finances (1). Il remplaça, la première fois, « le président Bailleul, homme de bien et juge fort intègre, mais trop familiarisé et trop doux pour cette charge, où la justice n'est pas la principale qualité. Le cardinal Mazarin voulut le changer pour un moins régulier et plus dur... et dont il pourrait disposer absolument (2) , » D'Hémery fut son homme; on dit de lui ailleurs, d'une façon concordante (3) : « Il était très pauvre, inventeur d'impôts, insensible aux larmes; il se fit riche à voler; prodigue à dépenser en sales débauches. Après la mort de M. de Cinq-Mars, il entretint publiquement la belle Marie Delorme, concubine de ce favori. »
épouse, aux deux duclieflses d'Angoulêine et de Ventndour, et au Sgr comte d'Alais, des biens meubles et immeubles de feu Mre Henri, duc de Montmorency n, sont datées de mars 1683. (j) Le 16 juillet 1647, et, avec Claude de Mesmes d'Avaux pour collègue, le 9 novembre 1649. (A. de Boislisle, Semblançay et la surintendance des finances^ Paris, 1882, in-8**. -— Extrait de i* Annuaire-Bulletin dé la Société de V Histoire de France,)
(2) Mémoires de Mme de Motteville^ I, 169.
(3) Bibl. nat., Mss., Cabinet des titres, dossiers bleus, vol. 511, Partiqelli. j • .
Grâce à son voisin d'Ormesson, d'abord, dont la terre confinait à la Chevrette, il est possible d'entrevoir notre personnage dans le cadre qui nous intéresse ) d'autres citations permettront d'y suivre quelques péripéties de son étonnante fortune.
« Le dimanche 4 juin 1645, jour de la Pentecôte, » le contrôleur général, qui s'installe pour ainsi dire, reçoit déjà quelques amis :
J'envoyai, dit d'Ormesson (1), chez M. d'Hémery, à la Chevrette. Sur les onze heures, M. Chahenat me manda d'y aller diner. J'y fus saluer, dans son jardin, M. d'Hémery, qui se promenait avec le commandeur Souvré, Bautru, Beringhen et Le Camus, son beau- frère. Après la promenade, il me pria à. dîner fort civilement, et lui-même dit à mes gens de s'en retourner. Son dîner était très poli. Après le diner, je fus promener avec M. Bautru, qui me parla de son fils, de la petite d'Amboille. M. d'Hémery vint nous rejoindre, qui commença à parler de feu M. le Cardinal, qui n'était pas si habile homme comme celui-ci, qui ne travaillait pas tant, s'était rencontré dans une cour plus brouillée...
Cette société est très connue : Chahenat est un des gendres de l'hôte, « élevé dans les mérùes intrigues, » et n'ayant pas meilleure réputation que lui (2); Antoine Le Camus, le beau-frère auquel il vient de vendre sa terre de Brie, y com-
(1) Journal d'Olivier Le Fèvre d*Ormessony édit. Chéruel^ 1,285.
(2) C. MoBEAU, Choix de Mazarinades, Paris, 1853, 2 vol. iii-8®, 1, 120.