LA FIGURE RETROUVEE
Elle continuait à s'instruire et à être très-heureuse, lorsqu'un jour, — elle avait alors environ quinze ans, — elle trouva son père triste et changé.
— Es-tu malade, mon père chéri? lui dit-elle en l'embrassant: tu n'as pas ta figure des autres jours.
— Bah! répondit Flochardet un peu brusquement, est-ce que tu connais quelque chose aux figures, toi?
— J'essaye, mon papa; je fais ce que je peux, reprit Diane, qui voyait dans les paroles de son père une moquerie de sa passion malheureuse pour l'art.
— Tu fais ce que tu peux! dit alors M. Flochardet en l'examinant avec tristesse. Pourquoi t'es-tu fourré dans la tête cette folle idée d'être artiste? Tu n'as pas besoin de cela, toi qui as trouvé un second père, plus sage et plus heureux que le premier; tu veux
connaître les soucis du travail, quand tu peux t'en dispenser ! Pourquoi ça? A quoi bon?
— Je ne peux pas te répondre, mon cher papa. C'est malgré moi ; mais pourtant si cela te fâche que j'essaie, j'y renoncerai, quelque chagrin que cela puisse me causer.
— Non, non ! amuse-toi, fais ce que tu veux, rêve l'impossible, c'est le bonheur de la j-^nesse. Plus tard, tu sauras que le talent ne sauve pas de la fatalité et du malheur !
— Mon Dieu ! tu es malheureux, toi ? s'écria Diane en se jetant dans ses bras. Est-ce possible? comment, pourquoi? Il faut me le dire. Je ne veux plus être heureuse si tu n'es pas heureux.
— Ne crains rien, répondit Flochardet en l'embrassant avec tendresse, j'ai dit cela pour t'éprouver; je n'ai aucun chagrin, je croyais que tune m'aimais plus parce que... parce que j'ai négligé ton éducation et l'ai confiée à un autre. Tu as peut-être pensé que j'étais un père frivole, indifférent, mené comme un enfant...
— Non, non, mon père, je t'adore, et je n'ai jamais pensé cela. Pourquoi l'aurais-je pensé, mon Dieu !
— Parce que je l'ai quelquefois pensé moi-même. Je me suis fait certains reproches; à présent, je me console en songeant que s'il m'arrivait quelque désastre de fortune, tu ne t'en ressentirais pas.
Diane essaya de questionner encore son père; il détournala conversation et se remit au travail, mais il était agité, impatient, et comme dégoûté de ce
qu'il faisait. Tout à coup il jeta son pinceau avec humeur en disant : ça ne va pas aujourd'hui, je gâterais ma toile, et pour un peu je la crèverais. Viens faire un tour de promenade avec moi!
Comme ils se préparaient à sortir, madame Laure entra, aussi pi mitante qu'à l'ordinaire, mais la figure altérée aussi :
— Comment, dit-elle à son mari, vous sortez, et vous devez pourtant livrer ce portrait ce soir.
— Et quand je ne le livrerais que demain? répondit Flochardet sèchement : suis-je l'esclave de mes clients ?
— Non, mais... Il faut que vous touchiez ce soir le prix de cette peinture, car demain matin...
— Ali I oui, votre tailleuse, votre marchand d'étoffes. Ils sont à bout de patience, je le sais, et si on ne les satisfait pas, ce sera un nouveau scandale.
Diane , étonnée et comme etirayée, ouvrait de grands yeux qui frappèrent madame Laure. Ma chère enfant, lui dit-elle, vous dérangez trop souvent votre père, vous l'empêchez de travailler, et aujourd'hui surtout, il faut qu'il travaille. Laissez-le tranquille.
— Vous me renvoyez de chez nous? s'écria Diane stupéfaite et consternée.
— Non jamais! dit M. Flochardet avec force en la faisant asseoir près de lui. Reste! jamais tu ne me déranges, toi!
— Alors, c'est moi qui suis importune, répondit madame Laure, je comprends et je sais ce qui me reste à faire.
— Faites tout ce qu'il vous plaira, reprit Flochardet d'un ton glacial.
Elle sortit et Diane fondit en larmes.
— Qu'as-tu donc? lui dit son père en essayant de sourire, qu'est-ce que cela te lait que je me querelle un peu de temps en temps avec maman Laure ? Elle n'est pas ta mère et tu ne l'aimes pas follement ?
— Tu es malheureux, répondit Diane en sanglottant, mon père est malheureux et je ne le savais pas!
— Non, dit-il en reprenant son ton de légèreté habituel. On n'est pas malheureux parce qu'on a des contrariétés. J'en ai d'assez vives, je l'avoue, mais j'en sortirai. Je travaillerai davantage, voilà tout. Je croyais pouvoir arriver au repos, j'avais gagné une jolie petite fortune, environ deux cent mille francs. En province, c'est une douce aisance ; mais il faut bien te le dire, car tu l'apprendrais un jour ou l'autre, nous avons trop mené grand train ; j'ai eu l'imprudence de faire bâtir, les devis ont été terriblement dépassés, bref, il faut revendre et à perte, car les créanciers sont pressés. Tu ne t'étonneras donc pas d'entendre dire que je suis ruiné. Ne t'en tourmente pas trop, on exagère toujours. Je vendrai ce que j'ai, et mes dettes seront payées, mon honneur sera sauf, tu n'auras pas à rougir de ton père, sois tranquille ! Je réparerai tout, d'ailleurs. Je suis encore jeune et fort, je me ferai payer un peu plus cher, il faudra bien que la clientèle y consente. Avec le temps, j'espère bien encore amasser de quoi te doter honnêtement si tu n'es pas trop
pressée de te marier, auquel cas le docteur fera l'avance.
— Ah ! ne parlons pas de moi, s'écria Diane, je n'ai jamais pensé au mariage et je ne m'occupe pas de ce qui me concerne dans l'avenir. Parlons de toi seul ; est-ce que cette jolie maison de ville que tu aimes tant, que tu as si bien arrangée, où tu es si bien installé, va être vendue ? Non, c'est impossible, où travailleras-tu! Et ta maison de campagne... Où demeureras-tu donc?
Flochardet, voyant que Diane s'affectait pour lui plus qu'il n'eût voulu, s'efforça de la rassurer en lui disant que peut-être obtiendrait-il de nouveaux délais. Mais elle s'inquiétait de l'excès de travail qu'il allait s'imposer. Elle craignait qu'il ne tombât malade. Elle feignit de se tranquilliser, mais ce fut pour lui faire plaisir, et elle rentra tout abattue et passa la soirée à pleurer en dedans. Elle n'osait pas dire au docteur combien elle avait de chagrin, elle craignait de lui entendre blâmer et critiquer son père. Elle joua aux échecs avec son vieux ami et se retira dans sa chambre pour pleurer en liberté.
Elle dormit peu et ne rêva point. Le matin, elle se remit au travail comme les autres jours, cherchant à se distraire, mais revenant toujours à cette pensée cruelle que madame Laure ferait mourir son père à force de travail, et que si sa pauTre mère, à elle, eût vécu, Flochardet eût toujours été sage et heureux.
Alors elle pleurait sa mère dans son cœur, non plus comme la première fois, alors qu'en la re-
grettant elle n'avait songé qu'à elle-même ; elle la regrettait maintenant pour le bonheur qu'elle eût pu donner à son père et qu'elle avait emporté avec elle.
Et elle dessinait machinalement sans songer à l'occupation de ses mains, elle appelait sa mère du fond de son âme, elle lui disait: Où es-tu? Vois-tu ce qui se passe ? Ne peux-tu rien me dire de ce qu'il faudrait faire pour sauver et consoler celui qu'une autre accable et désole ?
Tout à coup elle sentit comme un souffle chaud dans ses cheveux et une voix faible comme la brise du matin murmura à son oreille : Je suis là, tu m'as trouvée.
Diane tressaillit et se retourna; il n'y avait personne derrière elle. Il n'y avait d'autre mouvement dans sa chambre que l'ombre des feuilles des tilleuls agitées par le vent, sur le plancher de sapin blanc. Elle regarda son papier, une silhouette très-fine s'y dessinait, c'était elle qui l'avait tracée ; elle l'indiqua davantage et modela le visage, toujours sans y attacher d'importance. Puis elle massa la chevelure de cette tête d'étude, y dessina une bandelette et une étoile en souvenir du camée splendide dont elle avait rêvé et la regarda avec indifférence, pendant que Geoffrette qui venait d'entrer trottait par la chambre pour ranger quelques objets.
— Eh bien, mon enfant, dit la bonne femme en s'approchant, êtes-vous contente de votre ouvrage, ce matin ?
— Pas plus que les autres jours, ma Geoffrette, je
ne sais même pas trop ce que j'ai fait... mais qu'estce que tu as, toi? te voilà pâle avec des larmes dans les yeux ?
— Ah ! seigneur Dieu ! s'écria Geoffrette, comment est-ce possible ? ce n'est pas vous qui avez l'ait cette figure-là ? Vous avez donc regardé le portrait ? vous l'avez donc copié ?
— Quel portrail ? je n'ai rien copié du tout.
— Alors... alors... c'est une vision, un miracle? Monsieur le docteur, venez voir, venez voir cela! qu'est-ce que vous en dites ?
— Quoi, qu'y a-t-il? dit le docteur qui venait chercher Diane pour déjeuner. Pourquoi Geoffrette crie-t-elle au miracle ?
Et, regardant l'étude de Diane, il ajouta : Elle a copié le médaillon ! Mais c'est bien, cela, ma fille; sais-tu que c'est très-bien ? C'est même étonnant, et la ressemblance est frappante. Pauvre jeune femme 1 Je crois lavoir. Allons, ma fille, courage ! Tu feras de meilleurs portraits que ton père, celui-là est beau et il est vivant.
Diana, interdite, regardait son étude et y retrouvait le souvenir fidèle du camée de son rêve, le type qu'elle avait gardé dans sa pensée ; mais c'était l'ouvrage de son imagination, et sans doute aussi la ressemblance que lui trouvait Geoffrette et le docteur était une affaire d'imagination. Elle ne voulut pas leur dire qu'elle n'avait jamais ouvert le médaillon: elle eût craint qu'ils ne le lui fissent ouvrir, et elle ne se jugeait pas encore digne de cette récompense.
Pendant le déjeuner, elle demanda pourtant à son bon ami s'il était bien sûr que le portrait de sa mère fût ressemblant.
— Comment Taurais-je reconnu, dit-il, s'il ne l'était pas? Tu sais bien que je ne veux pas mettre de complaisance avec toi. — Geoffrette, ajouta-t-il, allez me chercher ce dessin. Je veux le voir encore.
Geoffrette obéit, et le docteur le regarda encore attentivement et à plusieurs reprises, tout en savourant son café. Il ne disait plus rien, il paraissait absorbé, et Diane se demandait avec angoisse s'il ne revenait pas sur sa première impression. En ce moment, on annonça M. Flochardet, qui venait quelquefois prendre le café avec le docteur.
— Que regardez-vous donc là? dit-il à M. Féron, quand il eut embrassé sa fille.
— Regardez vous-même, répondit le docteur. M. Flochardet se pencha sur le dessin et pâlit.
— C'est elle, dit-il avec émotion. Oui, c'est bien cette chère et digne créature à laquelle, sans le dire à personne, je pense sans cesse, et à présent [dus que jamais ! Mais qui a fait ce portrait, docteur? C'est une copie du médaillon que je vous ai donné pour Diane. Seulement c'est infiniment mieux senti, et mieux rendu. La ressemblance est plus noble et plus vraie. C'est très-remarquable et je n'ai pas un seul élève capable d'en faire autant. Dites ! ditesdonc qui a fait cela ?
— C'est... c'est, dit le docteur avec une hésitation maligne, un petit élève de... de moi, ne vous en déplaise !
Flochardet regarda sa fille qui s'était tournée vers la fenêtre pour cacher son émotion, et regardant aussi le docteur d'une manière qui équivalait à un point d'interrogation, il comprit et reporta ses yeux sur le dessin avec une surprise extrême, cherchant peut-être à y critiquer quelque chose, mais ne trouvant rien à reprendre, car il était dans une de ces dispositions d'esprit où l'on n'est plus si sûr de soimême et où l'on se sent forcé d'admettre que dans les choses les plus sérieuses on a pu se tromper.
Diane n'osait pas se retourner, elle craignait de rêver, elle se penchait sur la fenêtre pour cacher son trouble, sans s'occuper du soleil qui frappait vivement sur sa tête et qui lui enfonçait, comme des aiguilles rouges dans les yeux, ses rayons de rubis. Dans cet éblouisse ment, elle vit une grande figure blanche, d'une merveilleuse beauté, dont la robe verdàtre brillait comme une poussière d'émeraude. C'était la muse de ses rêves, c'était sa bonne fée, la dame au voile ; mais elle n'avait plus ce voile sur la figure, il flottait autour d'elle comme un nimbe d'or, et son beau visage, qui était celui du camée vu en senge, était exactement celui que Diane avait dessiné celui que Flochardet contemplait sur le papier avec une admiration mêlée d'un certain effroi.
Diane étendit volontairement les bras vers cette figure rayonnante qui lui souriait et qui lui dit en se dissipant •• Tu me reverras !
Diane, oppressée et ravie, tomba sur une chaise dans l'embrasure de la fenêtre en étouffant un cri de joie. Flochardet et le docteur s'élancèrent vers elle
pensant qu'elle se trouvait mal; mais elle les rassura et, sans leur dire la vision qu'elle venait d'avoir, jlle demanda à son père s'il était vraiment un peu content de son ouvrage.
— Je n'en suis pas seulement content, répondit-il ; j'en suis ravi et bouleversé. Je te fais réparation, mon enfant ; tu as le feu sacré, et avec cela une connaissance du dessin très au-dessus de ton âge. Continue sans te fatiguer, travaille, espère, doute souvent de toi-même, cela est fort bon, mais moi, je n'en doute plus et j'en suis bien heureux !
Ils s'embrassèrent en pleurant. Puis, Flochardet pria sa fille de le laisser parler affai res avecle docteur, et elle se retira dans sa chambre où elle se trouva seule, Geoffrette ayant été déjeuner. Alors Diane courut à son secrétaire et y pritla boîte de maroquin qu'elle avait liée d'un ruban de satin noir, pour n'avoir pas la tentation de l'ouvrir trop tôt. Elle l'ouvrit enfin, se mit à genoux sur un coussin et baisa le médaillon avant de le regarder ; puis, elle ferma les yeux pour revoir dans sa pensée la figure idéale qui lui avait promis de revenir. Elle la revit bien nette, et, sûre de son consentement, elle regarda enfin le portrait. C'était bien la même figure qu'elle avait dessinée; c'était la muse, c'était le camée, c'était le rêve, et c'était pourtant sa mère ; c'était la réalité trouvée à travers la poésie, le sentiment et ^'imagination.
Diane ne se demanda pas comment le prodige s'était fait en elle. Elle accepta le fait tel qu'il se produisait et ne chercha pas comment sa raison se
mêlerait plus tard de l'expliquer. Je crois qu'elle fit fort bien. Quand on est encore très-jeune, il vaut mieux croire à des divinités amies que de trop croire à soi-même.
DEBACLE
Je ne vous raconterai pas jour par jour les deux années qui suivirent. Diane continua à travailler avec courage et modestie, réclamant souvent avec une tendre humilité les conseils de son père. Mais celuici n'était pas disposé tous les jours à bien comprendre ce qu'il n'eût pas été capable de faire. Sans s'en rendre compte, Diane prenait une route tout opposée à la sienne. Le pays qu'elle habitait possédait beaucoup de beaux restes de la statuaire antique que l'on commençait à apprécier, car le goût français commençait, lui aussi, à chercher une pente nouvelle. La gravure répandait et popularisait les trouvailles précieuses d'Herculanum et de Pompeïa , peintures, vases, statues, meubles, objets de toute sorte, et une élégante simplicité, comme on disait alors, tendait à remplacer la chinoiserie, le contourné et le vanlotié. On connaissait mieux l'Italie, on voyageait
davantage, et si on appréciait encore le beau coloris et l'aimable fantaisie de Watteau, on ne s'éprenait pas moins des vases étrusques et des médailles grecques. On ne revenait pas précisément au goût du temps des Valois, que nous appelons aujourd'hui l'époque de la Renaissance ; on tentait une renaissance nouvelle, moins originale, mais charmante encore. On faisait de ces meubles que nous appelons à présent style Louis XVI, et qu'alors on appelait meubles à l'antique. Ils étaient fort beaux sans être bien fidèles, mais ils avaient un grand air, et les femmes elles-mêmes commençaient à baisser leurs monumentales coiffures et à faire bouffer négligemment autour du front leurs cheveux encore poudrés. Les hommes bouclaient leurs ailes de pigeon, liaient d'un simple ruban leurs longs cheveux naguère renfermés dans une bourse ; quelques-uns même les relevaient en tresse avec un peigne d'écaillé. Flochardet, dans son atelier, était coiffé ainsi et faisait des portraits dont l'ajustement était beaucoup moins compliqué que ceux qui lui avaient valu tant de gloire.
On ne s'étonna donc pas trop de voir sa fille, à laquelle on commençait à faire attention, s'habiller plus simplement encore que la mode ne l'y autorisait, et lui-même ne se demanda pas trop comment cette vision du passé, ce goût pour ce qui ne faisait que poindre, avait pu germer en elle, dans sa tendance et dans son talent avec tant de parti pris et de précocité. Seulement, Flochardet devenait triste et se dégoûtait de son propre savoir-faire. Ce réveil de
la forme dans l'art le prenait au dépourvu, lui qui l'avait toujours escamotée pour faire ressortir l'ajustement. Il s'apercevait d'une baisse croissante dans la vogue dont il avait joui. Il avait essayé d'augmenter ses exigences au moment où l'on était moins disposé à le payer cher, et comme il eût été humilié de consentir à un rabais, il voyait rapidement diminuer sa clientèle. On commençait à connaître et à estimer le talent de sa fille et on ne craignait pas de lui dire qu'il devrait se faire aider, au besoin remplacer par elle. Certes, le pauvre homme n'était pas jaloux du talent de sa chère Diane, mais, à aucun prix, il ne voulait qu'elle interrompît ses libres et fécondes études pour s'adonner au métier, pour gagner de l'argent et réparer les sottises de madame Laure.
Durant ces deux années que je vous résume, la position de l'artiste devint très-grave. Il eût voulu tout sauver par un travail énergique, il se fût volontiers tué à la peine, mais la chose qu'il avait le moins prévue lui arrivait. Le travail lui manquait de plus en plus. Incapable de mettre de l'économie dans ses dépenses, madame Laure avait retiré de la communauté son petit avoir et s'était retirée à Nîmes, chez ses parents, où elle se tenait les trois quarts de l'année, ne se montrant qu'à de courts intervalles avec son mari, et le reste du temps dépensant en robes neuves le peu qu'elle possédait, au lieu de le sacrifier pour alléger les embarras du ménage. Dianet voyant son père délaissé, triste et seul, avai; repris chez lui son domicile et partageait son temps entre lui et le docteur. On avait renvoyé presque tous les
domestiques. Geoffrelte faisait la cuisine, et Diane y mettait la main pour que son père, habitué à bien vivre, ne s'aperçût pas de cette décadence. Elle mettait de l'ordre dans la maison et dans les affaires. Longtemps elle retarda le désastre qui menaçait le capital, en servant fidèlement les intérêts. Mais un jour vint où les créanciers, las d'attendre, firent une saisie sur les maisons, les jardins, la petite ferme, les objets d'art et le mobilier.
Ce fut un coup très-rude pour Flochardet, qui ne pouvait plus le cacher à sa fille et à ses amis. Il était résigné à tout abandonner et à chercher dans une autre province, non pas une nouvelle clientèle, il faut des années pour cela , mais des travaux quelconques. Il en avait déjà obtenu à Arles, dans les églises; il faisait des vierges, des saintes et des anges, et d'abord, il s'était imaginé pouvoir se passer de faire le portrait. Un instant même, il s'était réjoui, se croyant pusse maître pour tout de bon en abordant ce qu'il appelait la grande peinture. Mais l'idée que l'on se faisait des vierges et des anges avait changé aussi ; longtemps on avait aimé les madones souriantes et grassouillettes du temps de Louis XV. On commençait à les vouloir plus sérieuses, moins semblables à de jolies nourrices de village, et on lança beaucoup de lazzis aux bonnes petites mamans que Flochardet entourait vainement d'un nimbe lumineux semé de roses parfaitement exécutées. Ces railleries, qu'on lui épargnait par un reste de déférence, arrivèrent pourtant aux oreilles de Diane. Elle comprit que son père ne se relèverait pas par cette nouvelle ten-
tative, et elle entra, un soir, chez le docteur au moment où il se retirait dans sa chambre. Mon bon ami, lui dit-elle, savez-vous que mon père est perdu?
— Oui, je le sais, répondit le docteur, tout à fait perdu! Il fui faudrait deux cent mille francs et personne ne veut les lui prêter.
— Mais si quelqu'un se portait caution?...
— Qui ferait cette folie? Ce serait deux cent mille francs jetés à l'eau; ton père ne s'acquittera jamais.
— Vous doutez de lui?
— Non; mais, dès qu'il aura recouvré une aisance apparente, sa femme reviendra et le ruinera de plus belle.
— Achetez, au moins, une des maisons pour satisfaire les créanciers; vous permettrez que j'y demeure avec mon père, et, un jour, quand il ne sera plus, vous reprendrez tout ; moi, j'aurai assez de talent pour vivre ; il me faut si peu, qu'un tout petit peu de talent me suffira,
— Tu oublies que ton père n'a pas cinquante ans et que j'en ai soixante-quinze. Si j'achète ses biens et que je lui en laisse la jouissance, je ne retirerai jamais l'intérêt de mon argent et je mourrai dans la gêne. Est-ce là ce que tu veux?
— Non! je vous paierai le loyer; je travaillerai, ma bonne fée fera encore un miracle pour moi, je gagnerai de l'argent! Essayez, mon ami. Retardez la vente de nos biens en répondant du paiement et vous verrez qu'avant deux ans. . .
— Ce n'est pas si sûr que cela, dit le docteur. 11 y
a urne autre solution, mais elle est bien grave. Je puis acheter pour toi au moins la maison de ville de ton père et tous les objets d'art de la maison de campagne. Je puis donc te mettre à même de lui conserver son domicile, ses habitudes et son bien-être, car vous pouvez louer une partie de cette maison qui est grande et vous en faire une petite rente pour subvenir à vos besoins. Mais voici ce qui arrivera : madame Laure reviendra chez son mari et elle s'arrangera pour te chasser de chez toi par ses tracasseries. Tune supporteras pas cette lutte que tu n'as jamais voulu engager, tu me reviendras, ce dont je serai fort content; mais ton père retombera sous le joug, les dettes recommenceront, car on ne vivra pas avec la petite rente que fourniront les loyers. Alors, tu abandonneras la propriété pour sauver l'honneur de ton nom, ton père sera tout aussi ruiné qu'aujourd'hui, et toi, tu le seras à tout jamais, car la dot que je voulais te constituer aura passé à payer les cotillons à falbalas de ta belle-mère. Tu n'ignores pas que je veux partager ma fortune entre toi et mon neveu. Ce que ton père doit équivaut, à peu de chose près, à la moitié de mon avoii . Donc, si je sauve ton père, je sacrifie ton avenir, cela est aussi certain que deux et deux font quatre.
— Sacrifiez-le 1 il faut le sacrifier ! répondit Diane avec un ton d'autorité comme si elle eût été une de ces fières déesses dont elle avait le profil pur et la belle tournure. Vous ne m'aviez jamais dit ce que vous vouliez faire pour moi : à présent quv. je le sais, je me tranquillise, mon père est sauvé. Vous ne pouvez
pas me conseiller de l'abandonner au désespoir et à la misère pour préserver mon avenir.
— C'est fort bien, dit le docteur; mais mon présent, à moi ? mon revenu, c'est-à-dire mon bien-iMre? il faudra donc que je le diminue de moitié, dès demain?
— Si vous m'eussiez mariée, ne l'eussiez- vous pas fait?
— Je comptais que tu resterais près de moi, que nous vivrions en famille ; de cette façon on ne s'aperçoit pas de la dépense, on a pour compensation le bonheur domestique ; au lieu que me priver pour faire vivre largement madame Laure...
— Sans doute, reprit Diane, cela n'a rien de réjouissant; mais tenez, j'y ai songé : je suis résolue à mettre mon autorité à la place de la sienne et je sens que j'en viendrai à bout. Je vous servirai l'intérêt du capital que vous me confiez. Croyez en moi, car si j'adore mon père, je vous adore aussi et je ne veux pas que vous soutiriez, si peu que ce soit, du bienfait que vous me destinez.
— Allons ! dit le docteur en l'embrassant, j'y songerai. Va-t'en dormir et dors bien; à tout risque et quoi qu'il arrive, ton père sera sauvé jusqu'à nouvel ordre, puisque tu le veux
En effet, le lendemain, la maison de la ville et la maison de campagne mises aux enchères furent poussées et enlevées par le docteur Féron; mais, contre l'attente de Diane, il garda pour lui l'une et l'autre. Il savait ce qu'il faisait et ne voulait pas la mettre dans l'alternative d'entrer en lutte avec son
90 LE CHATEAU DE PlCTORDU
père ou d'être dépouillée par lui. Il connaissait la faiblesse de Fîochardet pour sa femme et ne voulait pas non plus amener entre eux un rapprochement funeste. Il ne s'en ouvrit nullement à Fîochardet. Mon ami, lui dit-il, je regrette de n'avoir pu vous sauver de cette catastrophe ; vous voilà dépossédé de tous vos biens, mais, puisque j'en fais l'acquisition, vous vivrez tranquille et sans dettes désormais. Vous vivrez chez votre fdle, à qui je loue votre maison devenue mienne. Elle tirera parti d'une grande moitié de cet immeuble qui ne vous servait qu'à donner des bals et des spectacles, et votre clientèle à tous deux suffira à vos dépenses, car elle compte travailler à vos côtés, et, tout en faisant des progrès, elle ramènera la vogue à votre atelier. Elle ne s'en flatte pas sans raison. Je sais que l'opinion est bien disposée pour elle et que si elle l'eût voulu, elle eût déjà eu des commandes et du succès.
Fîochardet remercia le docteur et objecta pourtant que si sa femme voulait se réunir à lui, ii serait forcé d'élire un autre domicile.
— Si cela arrive, reprit M. Féron, elle acceptera celui que votre fille, principale locataire de ma maison, vous offre à tous deux.
— Ma femme n'y consentira jamais 1 elle a trop d'orgueil : elle alléguera, pour vivre tout à fait séparée de moi, que je n'ai pas de domicile à lui offrir, parce qu'elle ne veut rien devoir à ma fille.
— Ce sera un fort mauvais prétexte, car il lui reste quelque chose et rien ne l'empêchera de payer pension à sa belle-fille. Ce sera une manière de con-
tribuer aux dépenses de la communauté, devoir dont elle se dispense un peu trop.
Flochardet sentit que le docteur avait raison, et, à vrai dire, sa femme l'avait rendu si malheureux qu'il ne pouvait pas la regretter beaucoup. Son caractère facile ne lui fit pas envisager comme humiliante la position qu'on lui offrait. Doux et honnête, naturellement confiant, il espéra recouvrer sa clientèle et son indépendance, une fois qu'on saurait ses dettes acquittées.