MONTAI. AIS. ADRIEN
ADRIEN
Eh! te voilà, mon cher Montalais! ( Désignant le bosquet.) Que signifie?...
MONTALAIS
J’ai pensé, monsieur le duc, qu’il vous serait agréable à votre retour de la chasse de prendre quelques rafraîchissement eu attendant l’heure du souper, cl je vous ai fait apporter ici une légère collation.
Heureuse idée! je me sens un appétit de chasseur; c’est tout dire. (Il entre dans le bosquet et se place à table.) Voyons, prends un siège, et mets-toi là ; tu me tiendras compagnie.
montalais, s’inclinant .
Oh! monsieur le duc!
ADRIEN
Mets-toi là. te dis-je! Nous sommes seuls; au diable l’étiquette !
montalais, se plaçant à table .
Ce sera donc pour avoir l'honneur de vous servir. (Il le sert, et lui verse à boire,) Eh bien ! monsieur Léon, comment vous trouvez-vous de votre nouvel état ?
ADRIEN
Mais, tu le vois, on ne peut mieux ; et je m'en acquitte, je crois, comme un homme habitué depuis long-temps aux grandeurs. Cependant, le marquis et toi, vous savez ee qui en est.
MONTALAIS
C’est une justice à vous rendre, un compliment à vous faire. La promptitude que vous avez mise à vous familiariser avec votre nouveau genre de vie a surpassé nos espérances. Il n’est personne ici qui ne puisse reconnaître en vous le digne rejefbn des ducs de Verncuil.
ADRIEN
Que veux-tu! Bon sang ne peut mentir, dit le proverbe. Le passé me semble un rêve, je suis bien forcé de croire a la réalité du présent, et l’avenir me parait si beau, que maiuleuanl j’oserais défier le sort de m'atteindre.
montalais, à part.
Pauvre garçon î il me fait de la peine.
ADRIEN
Je n'ai qu’un regret, c'est de n’avoir jamais connu les auteurs de mes jours. O mon père!
malgré vos tort* à mon égard, je n’en chéris pas moin* votre mémoire, et il me serait bien doux aujourd'hui de recevoir de voire maiii la femme qui doit unir sa destinée à la mienne !
MONTALAIS, à part .
Diable! nous tombons dans le sentiment. (Haut.) Pour Dieu î monsieur le duc, chassez de si sombres pensées, et ne songez qu'au bonheur qui vous attend lorsque vous serez l'époux de l'adorable Lucie. Voyons, je porte la santé de votre belle tiaocée!
ADRIEN, avançant son verre.
Bien dit, mou cher Montalaii; je veux te faire raison.
montalais, prenant un flacon auquel on n’a pas encore touché.
Ce vin ne parait sur la table de M. de Rosebois que dans de9 occasions solennelles. Certes, nous ne pouvions en choisir uue plus belle que celle-ci.
Il lui vetse «tu IL cou qu'il lient à la main.
ADRIEN
Allons, à la dame de mes pensées I à mon prochain mariage!
Oui, monsieur le duc, à votre prochain mariage. ADRIEN.
A mon adorable Lucie I
MONTALAIS
A la reine de votre cœur ! (A part, tandis qv'Adrien boit.) Douce illusion, dont il trouvera la tic au fond de son verre. (Il jette le contenu du sùni terre sans être vu d'Adrien , qui parait frappé d'une idée aussi triste que subite ) Eh bien! quelle noire pensée vient se mêler à de riantes idées?
ADRIEN
Une réflexion soudaine, un retour sur moimême.
MONTALAIS
Qu’est-ce donc ?
ADRIEN
On a bien raison de dire que la fortune change les hommes; elle a fait de moi un ingrat.
MONTALAIS
Un ingrat! Envers qui?
ADRIEN
Envers la malheureuse femme qui me servit si long-temps de mère. Aujourd'hui, pour la première fois depuis que j’habite ce château, je me suis souvenu d’elle. Tandis que je vis dans l’opulence, la misère est sans doute son partage ! Oh ! je ne me pardonnerai jamais un tel oubli.
Il peut se réparer, monsieur le duc.
ADRIEN
Oui, je lui enverrai de l'or, beaucoup d'or.
MONTALAIS, Ù part.
S’il savait que demain il n’aura plus le sou ! ADRIEN.
11 faut la mettre à l'abri du besoin pour 1« r este de ses jours.
MONTALAIS, à part.
Est-il généreux pour un homme ruiné! (liant./ Si vous le voulez, je me chargerai, moi, de remplir vos intentions.
ADRIEN
Peut-être que les recherches seront plus longues que tu ne le l'imagines.
MONTA LA 19
Soyez tranquille, ça sera bien vite fait.
adribn, bâillant.
Cette chaise m’a fatigué à un point... je me sens une sorte d'engourdissement...
mont a lais, à part.
Allons donc! ça n’est pas malheureux. [Haut.) Défaut d’habitude, monsieur le duc... Le repos de cette nuit aura bientôt tout réparé.
ADRIEN
En effet, le sommeil m'accable. {Tendant son verre.) Voyons, que je cherche à réveiller mes esprits.
MONT AL AÏS, lui i tersanl du même flacon.
A la bonne heure! voila le vrai moyen!
ADRIEN, plaçant son verre auprès de lui.
L’infortunée dont je te parlais, lorsque je l’ai quittée, habitait la ville de Vendôme... Y demeure-t-elle toujours? c’est ceque je crois... (Luttant contre le sommeil.) Il te sera facile de t’en assurer quand je t'aurai dit son nom.
Montalais, l'écoutant à peine.
En effet, j'ai besoin de savoir... [A part, en l'observant.) 11 tarde bien à s’endormir!
Adrien, s’endormant.
Eh bien! cette pauvre femme s'appelait...
Il bâille.
MONTALAIS
Vous me direz cela plus tard, monsieur le duc; dormez... vous avez besoin de repos.
ADRIEN
Dormir, oui... mais je veux que tu saches...
Elle s’appelait Joséphine Verdier.
montalais, se levant vivement.
Que dites-vous? celle qui éleva votre enfance t’appelait Joséphine...
ADRIEN, les yeux à demi fermée.
Verdier... C’était ma mère.
MONTALAIS
Et yous avez dix-sept ans ?
ADRIEN
Dix-sept ans, oui.
MONTALAIS
Et vous êtes né à Paris?
ADRIEN
Oui... on disait que j’étais né a Paris. Mais toi, Montalais, tu m'as bien dit, toi, que je suis né *u château de Verieuil.
Il s'endort tout-i-fait.
Montalais, au comble de la surprise y l'œil fixé
sur lui.
Le fils de Joséphine Verdier! né il y a dix-sept ans à Paris !... mon fils à moi !... l’enfant qui venait à peine de recevoir le jour quand j’abandonn «> la mère!... En voilà une découverte!... Qui est-ce qui aurait pu soupçonner? Eh bien ! c’est *6*1. ça fait un drôle d’effet. C’est mon fils, à qui, sans m’en douter, j’ai fait cadeau d'une fortune immense et du titre de duc! 11 est vrai que, sans
| m’en douter davantage, j’allais le- faire enfermer à Bicêlre. ( Vivement.) Oh! mais non, cela ne sera pas ! Enfermer mon fils, le dépouiller d'une fortune et d’un rang qui maintenant lui appartiennent... et tout cela pour faire plaisir à un imhé- I cile de marquis, dont jusqu’à ce jour je n'ai été | que le premier valet! Allons donc! est-ce que ccst J possible? est-ce que c'est dans la nature? D’ail- ; leurs ne nous sommes-nous pas déjà trop avancés avec Léon pour pouvoir revenir sur nos pas ?... Cette réclusion, dont en ce moment il est encore ! victime, tôt ou tard il nous en demanderait i compte. Décidément l’intérêt du présent, celui de i l’avenir, la nature, tout rne fait une loi de maintenir mon fils au rang où je l’ai placé! [Regardant Adrien.) Il dort profondément! [Regardant autour de lui.) La nuit est sombre... personne!... Allons! puisqu’un des deux est de trop ici, que mon fils prenne la place du duc, et que leduc sorte du château... mais qu’il en sorte pour n'y rentrer jamais !
Il charge Adrien sur si-s «‘pailles cl disparaît avec lui dans le souterrain.