‹ Le chateau de Verneuil drame en cinq actesChapitre 43 sur 76 · DELMAR, VERDIER · texte numérisé non relu

DELMAR, VERDIER

Ils rentrent en scène par la petite porte pratiquée dans l'angle de la grille.

DELMAR *

Arrêtez, madame... au nom du ciel, répondezmoiî

M®* VERDIER

Ehl que voulez-vous que je vous dise, monsieur? Que pourrais-je ajouter à ce que vous savez déjà ? A l’aspect de ce malheureux, il m'a semblé d’abord retrouver l’enfant que je cherche, et je n’ai pu retenir mes larmes... Puis, remise d’une première émotion, je l’ai considéré plus attentivement, et j’ai acquis la presque certitude que ce n’est pas lui !

DELMAR

C’est alors qu’a brillé dans vos yeux un éclair de joie ; mais lout-à-coup j’ai vu votre visage s’assombrir, et puis vous avez laissé échapper d’éranges paroles : « Justice de Dieu, avez-vous dit, si c’était l’autre.. . Si c'était Adrien ! »

une v KH Di F. R , três-troublêe .

J’ai dit cela? Oui... j’ai dû le dire... Comprenez-vous en effet, monsieur... si c’était l’autre... Oh ! la ressemblance était si grande I DELMAR , irês-aurpris.

Encore une fois, madame, permettez-moi de vous demander l'explication de vos paroles : toutà-l’heure quand je vous ai rencontrée ici, quand j’ai offert de vous servir de guide, j’avais cru voir chez vous les angoisses et l’anxiété d’une mère... J’espérais les dissiper en vous prouvant que la victime du Bourget n’est pas l’enfant que vous cherchez depuis trois ans: vous venez, vous reconnaissez qu’en effet ce n’est pas lui... mais quel ne doit pas être mon étonnement de voir qu’au lieu de rendre le calme a votre âme, je n’ai fait au contraire que remplacer un semblant d’inquiétude, une douleur passagère, par un désespoir réel, par une terreur que je n’ose comprendre... de voir en un mot, il faut bien vous le dire, que vous paraissez regretter de n’avoir pas reconnu l'enfant que vous cherchez dans l'infortuné qu'a frappé le fer d’un assassin !

*M** Verdier, Delm j r.

M me VERDIER *.

Eh bien! monsieur... eh bien! oui... vous dites vrai!... et les reproches que vous m'adressez, si cruels qu'ils puissent être, je les accepte, car je les ai mérités!

DELMAR

Quoi! madame...

M n w VERDIER.

Je les ai mérités, monsieur!... c'est le juste châtiment d’un crime que j’ai commis, et que j'expie en ce moment d’une façon bien cruelle.

DELMAR

Un crime .. vous !

M œ * VERDIER.

Oui, un crime qui prit sa source dans mon amour materne), dans cet amour dont vous croyez mon cœur incapable .. C’est un fatal secret que je veux vous dire et qui serait mort avec moi, si je ne sentais le besoin de soulager ma conscience, et de vous expliquer ce que peuvent avoir d’étrange mes actions ainsi que mes paroles ..Puisse l’aveu que je vais vous faire trouver grâce devant vous !

DELMAR

Oh! parlez, parlez!

M‘" e VERDIER

Joséphine Verdier est mon nom, Paris la ville qui m’a vue naître; mes parens étaient pauvres; ils ne vivaient que du travail de mes mains. Heureuse dans ma médiocrité, sans désirs comme sans ambition, je passais des jours paisibles au sein de ma famille, lorsque mon malheur me Gt rencontrer un homme à l’extérieur aimable, aux paroles flatteuses, mais au cœur lâche et corrompu ; il in’aima... ou du moins il me le dit En promettant de devenir mon époux, il parvint à m’inspirer l'amour qu’il feignait d’éprouver... Que vous dirai-je? j’étais jeune, crédule, je succombai aux pièges tendus à mon inexpérience .. Un instant j’avais rêvé le bonheur, le réveil fut terrible!... mon lâche séducteur m’abandonna... et j’allais devenir mère!

DELMAR

Oh! le misérable!

M me VERDIER.

Mes parens ne purent survivre à ma honte. Je restai seule au monde avec mon Gis. dont je ne voulus point me séparer. Mon Adrien voyait à peine le jour depuis quelques semaines, lorsqu’un soir , un brillant équipage s’arrêta devant la modeste maison que j’habitais dans le quartier de la Cité: un jeune homme en descendit, se présenta chez moi, et m’adressa ces mots dont ma mémoire conserve encore le souvenir. « Mademoiselle, une personne mariée secrètement a un homme puissant et riche, mais qui a de fortes raisons pour tenir caché son mariage, vient do mettre au monde un fils qu'elle veut voir élever sous ses yeux. Vous êtes mère, consentez a me suivre, à vous soumettre à tout ce que j’exigerai de vous, et de l’or, beaucoup d’or, sera le prix de vos soins autant que de votre obéissance. •*

• Drlmar, M B,f VerJier.

MAGASIN THEATRAL

tnaui.

Voui acceptâtes?

ynu' VKHDIKR.

J’éui» pauvre, souffrante et sens travail; je i consenti» à tout. Mes préparatif» furent bientôt terminés; je suivis l'inconnu, dont le ton elles ! manières ne pouvaient m'inspirer ni crainte ni déliance... Nous partîmes: la voiture roula toute la nuit; mais l'obscurité ne me permit pas de distinguer la roule, que nous parcourions d ailleurs avec la rapidité de l'éclair. Lorsque le jour corn- i mença à paraître, le jeune seigneur, car je ne pus douter qu’il ne fût noble, me pria de consentir à me laisser couvrir les yeut ; je n opposai aurune résistance .. Eotin, après avoir voyagé encore pendant plusieurs heures dans une forêt, à en juger par la difficulté de notre marche, la voilure , s’arrêta. On m'aida à descendre; puis, après j avoir fait quelques pas, je sentis au froid glacial qui me saisit par tout le corps, que nous péné- , trions dans un passage souterrain. Nous monté- | mes ensuite un escalier étroit, et au bout de quel- i ques secondes, lorsque mes yeui furent rendu» a la lumière, je me trouvai dans une chambre secrète d’un vastecbéteau: celte chambre avaitdcui issues cachées, l’une communiquant à un riche salon, l'autre ouvrant sur le passage soulerraiu par lequel j'étais entrée dans le château.

DBLMAR.

Âpres, après?

M mc VERDIER.

Je ne tardai pas a m’assurer que le seigneur qui m'avait amenée en était le propriétaire, et que 1 l'enfant confié à mes soins était le sien 11 ne se passait pas de jour que sa jeune épouse ne vint me visiter; elle me comblait de caresses et d'égards... A la liberté près, on ne me laissait point de vreui à former . Comment payai-je tant de bonté! par la plus noire ingratitude! ... Jusqu à mon départ de Paris, je n'avais été que malheureuse... Bientôt, hélas! je devins coupable !... Par une bizarrerie de la nature, qui u est cependant pas sanseiemple, cet enfant avait une ressemblance si parfaite avec le mien, que souvent moi-même je faillis m'y laisser prendre. Fatale ressemblance ! que de fois ne t'ai-je point maudite! lu me suggéras une pensée criminelle a laquelle je n'eus ni le coulage, uila force de ré- ■iiter, ei doutle souvenir est pour moi une source inépuisable de remords.

DKLMAK.

Ciel! O malheureuse! je crains de vous comprendre... Auriez-vous donc osé substituer votre enfant à celui pour lequel on vous avait appelée ?

M mr VERDIER.

C’est In mon crime... Rien ne put me détourner d'un projet que m’avait inspiré mon amour maternel ; car pour moi. pauvre fille déshonorée, sans ressource aucune, l’amour maternel, c était d’assurer un avenir brillant a mon fils ; il n’avait pas de nom, je lui en donnai un; il ne possédait rieu, je lui lis une fortune .. Insensée que j'étais!

je ne prévoyais pas qu’en assurant son bonheur j allais me séparer de lui pour toujours et me préparer des regrets éternels! Je pensais au contraire que jamais il ne serait entièrement perdu pourmoi.. Quelques précautions que l'on prenne, me disais-je, de quelque mystère que l’on s’entoure, je découvrirai tôt ou tard le nom de cette puissante famille, je retrouverai ce château... et alors qu’il me sera doux de retrouver aussi mon Adrien, de le revoir riche, brillant et heureux; de le suivre de loin, en silence, dans cette existence de bonheur que je lui aurai faite, moi sa mère, qui n’avais rien à lui donner que mon amour... Qu'il me sera doux de songer que s'il m'est défendu de l'embrasser et de lui donner le nom de fils, du moins, en le voyant passer riche et heureux, je puis me dire : Cette fortune, c'est à moi qu'il la doit; ce bonheur-la, c’est mon ouvrage !

DKLHAR.

Et vous n’avez pas même vu se réaliser ces espérances criminelles qu’avait rêvées votre folia ambition?

M tne VERDIER.

Hélas ! monsieur, j’aurais voulu me repentir qu’on ne m’en aurait pas même laissé le temps, car ou m’emmena brusquement du château, eu se servant des mêmes moyens dont on avait fait usage pour m'y conduire.

DKLMAR

Mais le nom du château, le nom du jeune seigneur?

M m* VERDIER.

Ils furent toujours un mystère pouf moi.

DELM AR.

Et depuis, ne fîtes vous aucune démarche pour savoir ce qu’était devenu votre fils Adrieu?

M ra * VERDIER.

Elles ont été infructueuses... Quelques années après ma sortiedu château, je quittai Paris pour aller me fixer à Vendôme, où une ancienne amie désirait vivement ma présence. L’enfant, qui, aux yeux de tout le monde, passait pour le mien, et que j’élevais selon mes faibles ressources, me témoignait peu de tendresse, son cœur restait presque muet pour moi ; enfin, un jour, il y a de cela trois ans, il s'enfuit de la maison ou je l'avais mis en apprentissage, et depuis, je ne I ai jamais revu. Comprenez-vous maintenant, monsieur, ce que ma conduite et mes paroles ont pu avoir d’étrange? Comprenez-vous mon hésitation à reconnaître le malheureux jeune homme assassiné aux portes de Paris?... Et puis, quand j’ai cru pouvoir affirmer que je ne retrouvais pas en lui l’enfant que j'ai élevé, le fils d un grand seigneur, comprenex-voiis , monsieur, que la première pensée qui m’est venue au cœur, c est que le cadavre trouvé au Bourget était peut-être celui de mon véritable enfant, de celui que depuis dix sept ans j’ai perdu par ma faute!

DELM A H, a pari.

Cette extrême ressemblance entre les deux en-

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