‹ Le chateau de Versailles (volume 2)Chapitre 15 sur 76 · JO · texte numérisé non relu

JO

à ses travaux de Versailles. Les Comptes des Bâtiments ne commençant qu'en 1664, nous ne connaissons pas le détail de ces premières dépenses ; mais à l'exception de quelques changements apportés par Levau, alors premier architecte du Roi, aux ailes du « petit château 1 » de 1665 à 4 668, on peut dire que jusqu'en 4 669, Louis XIV ne s'occupa guère que du parc.

Pierre de Francine, célèbre mécanicien qui devait établir toutes les fontaines jaillissantes de Versailles, commença la fameuse grotte de Thétis, peut-être dès 1662 ; le petit château de la Ménagerie fut construit de 1663 à 1665 ; le parterre du Nord, dessiné par Perrault, date de 1664. En 1665, on plante dans le parc 4250 arbrisseaux qu'on avait enlevés des pépinières de Fouquet à Vaux-le -Vicomte. En 1666: on transforme le Fer-à-cheval ; ses allées, en pente, sont remplacées par le grand perron et les deux escaliers que nous voyons aujourd'hui. Dès 1667, nous trouvons Le Nôtre investi du titre de contrôleur général des Bâtiments du Roi2, et les Comptes des Bâtiments de 1667 et 4 668 attestent l'activité avec laquelle il procéda aux embellissements du parc. Jacques Houzeau sculpte des termes de pierre ; on fait des vases de bronze, des ornements en plomb bronzé et doré pour les bassins ; Francine fai t placer les conduites d'eau ; les deux Marsy commencent le groupe de Latone ; Tuby, le groupe du char d'Apollon; Perrault, l'Allée-d'Eau. On achète en grand nombre des vases de faïence, façon porcelaine, pour y mettre des fleurs et des orangers ; on fait venir de Flandre des ormes et des tilleuls pour planter le parc. Le Nôtre établit les premiers bosquets; dès 4 668 3, le Théâtre-d'Eau, le Labyrinthe et l'Étoile existent et servent à la grande fête donnée cette année ; les bassins de Louis XIII sont transformés et décorés de sculptures ; les eaux se multiplient ; on

à Choisy (14,500 livres) et une autre au Val de Galie (37,700 livres). — Archives nationales, carton O 1 1762.

1 C'est alors le nom consacré du château de Louis XIII.

2 Dans une acquisition de 8 arpents faite par Louis XIV à Trianon, en 1667, Le Nôtre assiste à la vente en qualité de contrôleur général des Bâtiments du Roi (Archives nationales, carton Ol 1762).

3 Plan manuscrit conservé au cabinet des Estampes, cité page 59.

CONSTRUCTION DU CHATEAU

commence à creuser le canal, qui a déjà la forme d'une petite croix, et à faire la longue avenue qui, en se prolongeant jusqu'à Villepreux, ouvrait au château une perspective étendue. A la date de 4 668, le parc de Louis XIII, toujours conservé dans son ensemble, est très-modifié dans ses détails, et beaucoup plus orné ; les bois sont devenus des bosquets, que Ton va décorer avec splendeur, les fontaines et les bassins sont multipliés et déjà ornés de nombreuses figures.

Mais Louis XIV ne devait pas s'arrêter à ces travaux d'embellissement du parc ; dès 1668, Mlle de Scudéry annonçait que le Roi avait pris la résolution de faire faire de grands changements aux bâtiments du palais. En effet, dès 1669, ne se contentant plus du petit château de Versailles, le Roi se décida à l'agrandir. Perrault, premier commis de Colbert, a laissé sur les origines du château actuel une note trop intéressante pour que nous ne la reproduisions pas ici.

« Louis XIV, dit-il, ayant fait quelques promenades agréables au château de Louis XIII vint à l'aimer, le fit embellir de peintures pour le rendre plus agréable et lui donner toute la perfection qu'il pouvoit avoir.... A peine fut-il achevé, et M. Colbert se fut-il réjoui de voir une maison royale achevée, où il ne seroit plus besoin d'aller que deux ou trois fois l'an pour y faire les réparations qu'il conviendroit, que le Roi prit la résolution de l'augmenter de plusieurs bâtimens pour y pouvoir loger commodément, avec son Conseil, pendant un séjour de quelques jours. On commença par quelques bâtimens qui, étant à moitié, ne plurent pas et furent aussitôt abattus. On construisit ensuite les trois grands corps de logis qui entourent le petit château et qui ont leur face tournée sur les jardins. Quand ces trois corps de logis, qui sont du dessin de M. Le Vau, furent faits, comme ils sont beaux et magnifiques, on trouva que le petit château n'avoit aucune proportion ni aucune convenance avec ce nouvel édifice. On proposa au roi d'abattre ce petit château, et de faire en la place des bâtimens qui fussent de la même nature et de la même symétrie que ceux qui venoient d'être bâtis. Mais le Roi n'y voulut point consentir. On eut beau lui représenter qu'une grande partie menaçoit ruine, il fit rebâtir ce qui avoit besoin d'être rebâti, et se dou-

tant qu'on lui faisoit ce petit château plus caduc qu'il n'étoit, pour le faire résoudre à l'abattre, il dit avec un peu d'émotion, qu'on pouvoit l'abattre tout entier, mais qu'il le feroit rebâtir tout tel qu'il étoit, et sans y rien changer *. »

Colbert, qui, avec les finances et la marine, avait la surintendance des Bâtiments, s'était montré, dès 4 663, l'adversaire déclaré des agrandissements et embellissements de Versailles ; il voulait que l'argent employé à la nouvelle résidence fût consacré au Louvre, qu'il désirait achever. Dans un mémoire adressé à Louis XIV, vers 1663, il n'hésita pas à lui dire: « Tout ce que l'on projette de faire n'est que rapetasseriequi ne sera jamais bien » ; et, après avoir montré qu'après l'achèvement des constructions proposées, il n'y aurait aucune proportion gardée entre la hauteur des bâtiments, les grandes pièces projetées et la petitesse de la cour, il disait : « Tout homme qui aura du goût de l'architecture, et à présent et à l'avenir, trouvera que ce château ressemblera à un petit homme qui auroit de grands bras, une grosse tête, c'est-à-dire un monstre en bâtirnens. Par ces raisons, il semble que l'on devroit conclure de raser et faire une grande maison. » Mais aussitôt Colbert abordait la question de la « prodigieuse dépense » que nécessiterait la construction d'un palais nouveau, et déclarait qu'il valait mieux achever le Louvre, conserver le petit château et « faire l'enveloppe » suivant le dessin adopté l'année précédente. L'enveloppe, c'est le projet de Levau qui, après bien des hésitations, sera enfin exécuté en 1669.

En 1665, Colbert revint à la charge; il reparla du Louvre que le Roi négligeait, et osa écrire : « Votre Majesté sait qu'au défaut des actions éclatantes de la guerre, rien ne marque davantage la grandeur et l'esprit des princes que les bâtirnens; et toute la postérité les mesure à l'aune de ces superbes maisons qu'ils ont élevées pendant leur vie. 0 quelle pitié, que le plus grand Roi et le plus vertueux, de la véritable vertu qui fait les plus grands princes, fût mesuré à l'aune de Versailles ! Et toutefois, il y a lieu de craindre ce malheur, n Mais le maître fut d'un avis opposé; Colbert n'eut qu'à

1 Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, V, 266.

CONSTRUCTION DU CHATEAU

obéir et à donner chaque année de grosses sommes pour Versailles.

Louis Levau, premier architecte du Roi * , reçut enfin l'ordre d'agrandir le petit château, en respectant tout ce qui pourrait être conservé, à l'intérieur et à l'extérieur. Il s'acquitta de sa tâche avec un succès digne de son talent. Nous avons eu la bonne fortune de trouver, parmi les plans conservés dans les archives du bureau de l'architecte du palais, un plan de 1669 donnant le rez-de-chaussée du principal corps du château tel que Levau venait de le construire2. Rien n'est plus différent des lourdes et épaisses constructions que Mansart fut forcé d'élever plus tard, et qu'on attribue communément à Levau.

Le château de Louis XIII est, comme le voulait Louis XIV, complètement conservé et absolument isolé, sauf à l'ouest, des nouvelles constructions, dont il est séparé par deux vastes cours, ornées de bassins, comme la cour de Marbre. Les façades nord et sud du château de Louis XIII sont conservées avec leur balcon3, et forment un côté de chacune des deux cours ; la façade occidentale seule est remplacée par une nouvelle, qui se relie, à droite et à gauche, aux constructions de Levau4.

Les bâtiments élevés par Levau comprennent: au nord, les grands appartements du Roi ; — à l'ouest, trois salons ou cabinets formant le pavillon du Roi, une grande terrasse et trois autres salons ou cabinets formant le pavillon de la Reine et qui se relient aux appartements de la Reine; — au midi, les appartements de la Reine.

1 Levau avait succédé en 1654 à Lemercier, comme premier architecle, il avait été l'architecte de Fouquet et avait construit le château de Vaux. Levau mourut en 1670.

2 Voir notre plan n° 3. Les parties teintées en masse sont les parties du château qui ne sont pas sur le plan de Levau. Le dessin original de ce plan appartenait à M. Soulié. — Nous avons aussi retrouvé deux autres plans représentant, au premier étage, les appartements du Roi (n° 4) et la disposition des pièces de l'appartement de Louis XIII (n° 5), conservée par Louis XIV jusqu'en 1701.

3 Le balcon de la cour des Cerfs est un reste de cet ancien balcon. Cette façade existe encore derrière la galerie des Glaces qui y est

adossée ; et, au rez-de-chaussée, on retrouve les arcades qui la supportaient dans le grand corridor qui est derrière la galerie de Louis XIII.

Il est facile de voir sur le plan combien les cours de Levau donnaient de légèreté et d'air au nouveau château, et combien il différait de ce que nous voyons aujourd'hui, qu'elles ont été si diminuées 1 et que le château de Louis XIII a été enterré au milieu d'un épais massif de bâtiments.

La nouvelle façade du château sur les jardins présentait, à sa partie centrale, et à hauteur du premier étage, une grande terrasse pavée de marbre blanc, noir et rouge, avec un bassin de marbre blanc au milieu, d'où s'élevait un jet d'eau2. C'est sur cette terrasse qu'en 1679 Mansart construisit la galerie des Glaces3. A droite et à gauche de la terrasse sont les pavillons du Roi1 et de la Reine8, qui terminent les appartements du Roi, au nord, et ceux de la Reine, au midi.

Les constructions de Levau prolongèrent le château, à l'est, au-delà de la cour de Marbre et le réunirent aux bâtiments de service du château de Louis XIII, dont elles restèrent cependant séparées en partie par des cours. En 1678, Mansart suréleva d'un étage ces deux bâtiments ; leur toit fut décoré d'une balustrade ornée de vases, et chacun fut terminé par un élégant pavillon, dont la façade était formée par six colonnes supportant une balustrade ornée de statues. Le toit était surmonté d'un clocheton6.

Nous donûons du château de Levau, pour en permettre l'étude, 3 plans inédits (nos 3, 4 et 5) et deux vues d'après Silvestre : la façade sur les jardins et la façade septentrionale.

1 Elles sont devenues : au nord, la cour des Cerfs et une petite cour ; — au midi, la cour delà Reine et une petite cour. Les cours de Levau ont été modifiées en 1684 et 1090 par Mansart qui les transforma en quatre cours par les constructions qu'il y éleva, et qui fît disparaître les façades Louis XIII.

2 Félibien.

3 Voir notre gravure le Château de Levau, façade sur les jardins, exécutée d'après l'estampe de Silvestre intitulée La Vue du Château de Versailles du côté du jardin en 1674 (n° 2544 de la Chalcographie). — Voir aussi le tableau n° 727 du musée de Versailles, sur lequel la façade de Levau se présente avec les ornements de la balustrade du comble.

4 Aujourd'hui salon de la Guerre et extrémité septentrionale de la galerie des Glaces.

5 Aujourd'hui salon de la Paix et extrémité méridionale de la galerie des Glaces.

c Voir le Château de Versailles, vu de îavant-cour, en 1682, estampe de Silvestre (n° 2547 de la Chalcographie), et notre gravure.

CONSTRUCTION DU CHATEAU

Cette dernière vue montre la façade nord du château, la façade nord de la grotte, la pompe, les hôtels de la rue actuelle des Réservoirs, une partie du parc (l'Allée-d'Eau), l'étang deClagny, la route de Saint-Germain (rue Éaurepas actuelle), le clocher de l'église de Saint-Julien et les quatre pavillons des futures ailes des Ministres.

Les dispositions de Levau et de Mansart furent complètement modifiées sous Louis XV du côté de la cour. L'architecte Gabriel, l'un des promoteurs de la restauration de l'art grécoromain, détruisit l'aile du côté de la chapelle, c'est-à-dire l'ancien bâtiment de service de Louis XIII, éleva la façade pseudo-grecque que nous voyons aujourd'hui au nord de la cour Royale, et construisit le lourd pavillon à colonnes qui termine cette aile. Le bâtiment sud échappa à cette destruction, à l'exception de son extrémité qui devint également, en 4 820, un pavillon de style prétendu grec. Puisque nous en sommes à parler des modifications inintelligentes apportées aux anciennes façades des cours du château, et qui en détruisent l'harmonie, nous devons dire qu'on se tromperait si l'on croyait que la laide tourelle qui se trouve, du côté sud, au troisième angle rentrant de la cour, soit l'œuvre de Lemercier ; elle n'a été construite que sous le règne de Louis-Philippe1.

En 1671, le château neuf était à peu près terminé. Il restait du château de Louis XIII presque toutes les dispositions intérieures, les façades nord et sud, sur les cours intérieures, et les trois façades de la cour de Marbre2 avec leurs combles richement décorés et dorés, qui donnaient au château un air de magnificence qu'on ne trouvait nulle autre part.

Le château avait alors deux cours, la terrasse ou Petite cour, que nous appelons aujourd'hui la cour de Marbre, avec son

1 Cette tourelle fait communiquer la salle 172 avec l'attique Chimay.

2 En 1G72 on fut obligé de démolir la façade occidentale, parce que le mur bombait et menaçait de s'écrouler. On la reconstruisit sur un style différent de l'ancien (Voir Comptes des Bâtiments, 1672, et Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, V, 326).

Nous avons déjà dit que cette façade a encore été refaite par M. Questel, qui a scrupuleusement reproduit celle de 1672, et replacé l'ancien cadran du temps de Louis XIV, que M. Nepveu avait enlevé. M. Chapu a reproduit exactement les sculptures du couronnement, qui représentent Hercule et Mars, au milieu desquels est placé le cadran. — La crêto qui décore le haut de la façade est en bronze.

bassin, et la cour Royale, séparée de l'avant-cour par une belle grille en fer forgé et doré, qui s'étendait entre les deux pavillons à colonnes, et dont la porte était surmontée d'un écu de France, également en fer forgé et doré1.

Les bâtiments terminés, on commença la décoration des appartements. Une armée de peintres, de sculpteurs, de marbriers, de bronziers, de doreurs, de serruriers, d'ébénistes, tous décorateurs de grand talent, fut employée à cette œuvre colossale, une des gloires de l'art français du xvir3 siècle. Louis XIV fit venir les plus beaux marbres des Pyrénées et du Languedoc, où l'on exploita de nouvelles carrières; on en acheta à l'Italie et à la Grèce ; mais nul pays ne donna de plus beaux marbres décoratifs que la France.

En même temps on s'occupait de l'avant-cour. En 1671, on commença les deux ailes des Ministres, qui furent achevées par Mansart en 1680. Les pavillons qui terminent les ailes à leurs deux extrémités furent construits les premiers2 et restèrent isolés pendant quelques années ; ils étaient destinés à l'habitation des ministres et secrétaires d'Etat.

Le château neuf avait alors la même forme que celui de Louis XIII, et trois cours comme lui : l'avant-cour, entre les ailes des Ministres, qui fut terminée en 1680 parla pose d'une belle grille dorée3 et par l'achèvement des loges des sentinelles, surmontées de groupes sculptés4; — la cour Royale, entre les anciens bâtiments de service de Louis XIII ; — la cour de Marbre, au fond.

Les carrosses entraient dans l'avant-cour ; mais ceux des personnes qui avaient « les honneurs du Louvre » pénétraient seuls dans la cour Royale. Les gens qui ne jouissaient pas de ce privilège en étaient réduits, pour arriver aux vestibules

1 Voir le tableau n° 726 du musée de Versailles et la gravure de Silvestre (Chalcographie, n° 2547). — La porte était à peu près à l'endroit où se trouve aujourd'hui la statue équestre de Louis XIV, que Louis-Philippe a fait poser en 1835. — Notre gravure, Le Château en 1745, montre cette grille, qui a été détruite au 6 octobre 1789.

2 Comptes des Bâtiments et estampe de Silvestre n° 2542 de la Chalcographie.

3 Les deux grilles des cours furent faites par Delobel et Luchet [Comptes des Bâtiments, 1682).

k La grille, ses deux pavillons et les groupes ont été restaurés en 1879 par les soins de M. Guillaume, architecte du palais.

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des escaliers, à se servir de chaises à porteurs, dites chaises bleues, qui, moyennant 6 sols, les portaient aux entrées du château. Le service des chaises bleues était affermé à une compagnie privilégiée. Elles sont représentées sur le tableau n° 765.

La cour de Marbre fut plus d'une fois remaniée. Louis XIV, comme tous ceux qui aiment bâtir, se plaisait à faire et à défaire, pour refaire mieux encore. Le portique de Louis XIII fut d'abord démoli ; les tourelles de maçonnerie qui se trouvaient aux angles furent remplacées en 1671 par d'élégantes volières en fer forgé, exécutées l'une par Mathurin Lebreton, l'autre par Christophe Mangin, et dorées par Goy, dont le nom revient sans cesse dans les Comptes des Bâtiments1. En 1673, on établit une fontaine décorée d'un groupe en bronze doré, représentant deux amours embrassant un triton qui tenait une corne d'abondance, d'où sortait un jet d'eau2. Le groupe avait été fondu par Duval, l'un des fondeurs les plus célèbres de l'époque. Mais en 1684 on détruisit la fontaine ; la cour fut alors pavée de marbre blanc et noir, et les fenêtres furent décorées de ces beaux balcons en fer ciselé et doré, que nous admirons encore et qui furent forgés par l'habile Delobel.

Le nombre des hommes, ouvriers ou paysans corvéables, employés aux travaux du château et des parcs de Versailles, fut toujours très-considérable. On lit dans Dangeau, à la date du 27 août 1684 :

Durant cette dernière semaine on dépensa pour Versailles 250,000 livres ; il y avoit tous les jours 22,000 hommes et 6000 chevaux qui travailloient.

Le 31 mai 1685, Dangeau met dans son journal :

Par le calcul que l'on fait de tous les gens qui travaillent présentement ici ou aux environs pour Versailles, on trouve qu'il y en avoit plus de 36,000 travaillant actuellement.

1 On voit ces volières sur l'une des gravures des Fêtes de 1674 (n° 3519 delà Chalcographie) et sur la vue du Château gravée par Silvestre en 1674, n° 2543 de la Chalcographie^. 4

2 Denis, Poème descriptif de Versailles (manuscrit de la bibliothèque de Versailles).

Avec un pareil nombre d'ouvriers, il ne faut pas s'étonner si les accidents, blessures et morts, sont fréquents sur les chantiers. Les Comptes des Bâtiments nous apprennent qu'il y a un chirurgien chargé de panser les blessés, et que les secours donnés aux blessés ou aux veuves des ouvriers tués varient de 30 à 50 livres. Le 6 mars 1678, on donne 40 livres à un manouvrier « en considération de ce qu'il s'est rompu une jambe ». Le 4 5 avril de la même année, un autre manouvrier obtient aussi 40 livres « en considération de ce qu'il a eu la jambe fracassée ».

Les maladies sévissaient cruellement parmi ces foules, à cause de la gelée ou de la neige, malgré lesquelles on les fait travailler à prix d'or *, et surtout à cause du remuement de vastes espaces de terres marécageuses. Les fièvres à accès étaient très-fréquentes. Mmc de Sôvigné parle, dans sa lettre du 42 octobre 4 678, de la mortalité qui frappait les travailleurs.

Le Roi, dit-elle, veut aller samedi à Versailles, mais il semble que Dieu ne le veuille pas, par l'impossibilité que les bûtimens soient eu état de le recevoir, et par la mortalité prodigieuse des ouvriers, dont on emporte toutes les nuits, comme de l'xIôteHDieu, des charrettes pleines de morts.

Le Roi lui-même, qui sans cesse visitait les travaux, avait constamment des accès de fièvre2.

A peine le château neuf fut-il achevé, que Louis XIV le trouva trop petit. Mansart, qui dès 4 676 dirigeait les travaux de Versailles, construisit alors la grande aile du midi, entre l'Orangerie et la rue de la Surintendance (4 679-81), et la réunit au château par le bâtiment qui est au fond de la cour des Princes, au rez-de-chaussée duquel se trouve un vestibule conduisant au jardin. Cette aile fut destinée à loger les princes de la maison de Bourbon 3.

Pendant ce temps (4 674-1680), on travaillait, sur les des-

1 Paul Boiteau, Moniteur universel, 3 et 11 janvier 1855 (articles rédigés d'après les autographes inédits de Louis XIV et de Louvois conservés au Dépôt de la Guerre (Gorresp. génér. de Louvoie, DCCXIX).

2 Leroi, Journal de la santé du Roi.

3 De là le nom de cour des Princes, d'escalier des Princes.

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sins de Levau el de Dorbay, à la merveille du château neuf, au grand escalier, appelé depuis l'escalier des Ambassadeurs et qui fut détruit sous Louis XV. Mansart élevait sur la terrasse du premier étage du palais (4679) la Grande galerie, que nous appelons aujourd'hui la galerie des Glaces et qui ne fut achevée qu'en 1684. En 4681-82, Mansart construisait une uou\elle chapelle entre ]e château et la gratte de Thétis *. On continuait la décoration des appartement» ; on faisait les peintures des plafonds et leurs frises eu stuc doré; on ornait toutes les pièces de marbres, de dorures, o° sculptures en bois doré et en marbre, de cuivres ciselés et dorés aux fermetures des portes et des fenêtres2, de glaces et de miroirs de Venise. Les bases et les chapiteaux des col» unes et des pilastres étaient aussi de bronze doré et faits par Tuby; les parquets en marqueterie et une partie des meubles étaient exécutés par Boulle, Oppenord et Poitou, les plus fameux ébénistes de l'époque. Lyon fabriquait les plus riches brocarts et les plus beaux damas brochés d'or pour l'ameublement du palais ; Vigarani peignait des tableaux pour fermer en été les cheminées3.

QuançL Louis XIV vint habiter en 1682 le château neuf, tout était à pea près terminé, la Grande galerie exceptée. Le jardin et les paies étaient également achevés à peu près. Il faut bien dire à peu près, car rien ne finit avec Louis XIV En effet, le château neuf, malgré l'aile du midi, étant encore trouvé trop petit, il le fit agrandir. En 4 684, Mansart commença l'aile Neuve ou aile du nord *, achevée en 4 688. Pour l'établir, on détruisit sans pitié la grotte de Thctis s et les

1 Celte chapelle, remplacée en 1710 par la chapelle actuelle, occupait, au premier étage, le talon d'Hercule, et, au rez-de-chaussée, le vestibule qui conduit de la cour de la chapelle au jardin

2 Ces beaux cuivres sont de Dominique Cucci.

3 Comptes des Bâtiments de 1065.

4 Mansart travaillait très-vite, et cette rapidité satisfaisait l'impatience de Louis XIV. Ainsi, Mansart ayant apporté les plans de l'aile du nord, et le Roi ayant fait des critiques à son projet, Mansart refit son travail en vingtquatre heures (Dangeau, 3 avril 1685). Dangeau nous apprend en même temps que la nouvelle aile donnait 55 logements de plus pour des courtisans.

5 On construisit alors le Château-d'Eau pour remplacer le réservoir placé sur le bâtiment de la Grotte.

réservoirs de Louis XIII, qui furent reportés plus au nord, là où ils sont aujourd'hui l.

Avec ses deux ailes, le château avait un développement de 580 mètres de façade sur le jardin, et 375 fenêtres. Cette immense façade est décorée par des avant-corps formés de colonnes d'ordre ionique, surmontées d'une centaine de statues en pierre; le dessus de l'attique est terminé par une balustrade en pierre et des piédestaux, qui supportaient alors des trophées et des vases enlevés sous le premier empire. Avant cette destruction, la façade était beaucoup plus élégante et moins lourde, ainsi qu'on le peut voir sur les vues de Silvestre, sur la belle aquarelle de Portail (n° 2267 du musée) et sur la face septentrionale de l'aile du nord (Opéra), où ces ornements ont été conservés2.

Les architectes qui avaient été employés à ces grands travaux étaient : Louis Levau, premier architecte, aidé de François Levau, Lemuet, Dorbay, Pierre Gittard, Bruand, Pierre Cottard et Blondel. En 4 676, Mansart paraît pour la première fois dans les Comptes des Bâtiments, et, le 26 février 1677, il recevait une gratification de 6000 livres3, « à lui accordée en considération des soins et de la conduite qu'il a des bâtimens du Roi ». L'année suivante, on lui donna une gratification de 4000 livres, pour la même raison. Louis XIV le récompensa largement de son activité et de son entier dévouement à son œuvre. Ses appointements, qui étaient d'abord de 6000 livres, furent portés à 4 0,000 livres en 4 687. En 4 683 il fut anobli, et en 4 693 fait chevalier de Saint-Michel, ainsi que Le Nôtre4. Le 25 novembre 4 684, le Roi lui donna 50,000 livres et l'agrément pour la charge d'intendant

1 L'aile du midi prit alors le nom d'ancienne aile.

2 La Martinière (Dict. géogr., art. Versailles, p. 93, 2e col.) nous apprend que Louis XIV voulait établir sur cette façade de grands combles très-ornés de plombs dorés et de lanternes. Il y aurait eu un nombre infini de logements dans ces combles. Les modèles furent exposés dans une galerie du Potager ; mais les guerres qui survinrent empêchèrent l'exécution de ce projet.

3 II ne faut pas oublier que l'on doit multiplier par 5 pour avoir la valeur actuelle de la livre de ce temps. Ce serait donc aujourd'hui une gratification de 30,000 francs.

4 Ce furent les deux premiers artistes décorés de cet ordre.

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des Bâtiments qu'avait Gobert, à qui on voulait ôtcr cet emploi1. Le 28 juillet 4691, Mausart obtint la charge d'inspecteur général des Bâtiments, avec 10,000 livres de pension, et la permission de se défaire de sa charge d'intendant des Bâtiments, qu'il vendit en effet 130,000 livres à Blondel, en 16992. Le 8 janvier 1699, il fut nommé surintendant des Bâtiments en remplacement de M. de Villacerf, qui avait succédé à Louvois. « Cet emploi, dit Dangeau, vaut plus de 50,000 livres de rente 3 et donne un fort grand commerce avec le Roi. » Mansart garda cependant sa place de premier architecte, qui rapportait 18,000 livres et a une infinité de commodités 4 ». Le 4 7 janvier de la même année, le Roi lui donna les 8000 livres pour les Manufactures, accordées à M. de Villacerf quelques mois auparavant3. Le 15 juin 4700, Mansart reçut encore 4 00,000 livres pour payer une charge de conseiller d'Etat achetée par lui, en 4 699, pour son fils6. A la fin de Tannée, quand l'architecte du Roi maria son fils à la fille de Samuel Bernard, dont la dot s'éleva à 400,000 livres7, il obtint des lettres de noblesse pour le banquier, qui avait, il faut le dire, toujours fait de grandes avances d'argent au Roi pendant la guerre8. En 1701, le gendre de Mansart, M. de Montargis, achetait 1,200,000 livres une des charges de l'Extraordinaire des guerres. Enfin, Saint-Simon dit que Mansart gagnait beaucoup aux ouvrages et aux marchés, mais son témoignage est suspect.

Mansart avait sous ses ordres Robert de Cotte, son beaufrère et son élève, qui le remplaça comme premier architecte en 4708. Ses dessinateurs étaient Augustin-Charles Daviler9, Cauchy et Cailletau dit Lassurance10, au talent duquel Saint- Simon, jaloux de Mansart et de Robert de Cotte, comme de

1 Dangeau.

2 Dangeau, 1691, 28 juillet; 1699, 16 mars.

3 Au 11 mai 1708, Dangeau dit que la charge vaut 52,000 livres. k Dangeau, 1708, 11 mai.

5 Dangeau.

6 Dangeau.

7 Samuel Bernard avait six enfants, qu'il dota de la même façon.

8 Dangeau, 1700, 15 décembre.

9 Comptes des Bâtiments, 1685.

10 Mort en 1724.

tout favori, attribue le mérite des œuvres du premier architecte, « qui, dit-il, le tenoit sous clef ».

Bérain, dessinateur du cabinet du Roi, Vigarani et Lepautre, tous les trois pleins d'invention, sont les principaux décorateurs que nous ayons à citer avec Lebrun et Mignard, qui dirigeaient : le premier, les peintres, le second, les sculpteurs.

Pendant que l'on construisait le château neuf, on agrandissait la place Royale, appelée aujourd'hui la place d'Armes, qui se bordait d'hôtels. Vers 1666 ou 1667, on travaillait aux trois grandes avenues qui partent de cette place et portent alors les noms de Grande- Avenue, au centre d'avenue de Saint-Gloud et d'avenue du Parc-aux-Cerfs 2. En 1683, elles étaient terminées; les ormes qu'on y avait plantés étaient entourés d'épines pour les protéger contre les attaques des maraudeurs ; et les épines étant insuffisantes, on chargea, en 1684, quatre gardes armés de pistolets de défendre les jeunes arbres. En 1687, on continuait encore à apporter les plus grands soins aux plantations des avenues.

En même temps, Louis XIV faisait bâtir toutes les dépendances du château : la Ménagerie (1663-65), l'ancien hôtel de la Surintendance (1670), le Trianon de porcelaine (1670), rebâti en 1687 par Mansart et Robert de Cotte, l'hôtel de la Chancellerie (1673), le château de Clagny pour Mme de Montespan (1676-83), première œuvre de Mansart à Versailles, le nouveau Potager (1676-83), la Petite et la Grande-Ecurie (1679-82), Marly commencé en 1679, le Grand-Commun (1682-85), le nouvel hôtel de la Surintendance (1682-88), la nouvelle Orangerie (1684-87), le Jeu de paume (1686), la chapelle actuelle (1699-1710), la Vénerie, le Chenil, les réservoirs, le Châteaud'Eau, etc. Il faut encore ajouter à cette liste déjà bien longue, les immenses . travaux destinés à fournir de l'eau aux fontaines du parc et aux besoins de la ville nouvelle qui se créait.

1 C'est l'avenue de Paris. — Elle a été replantée en 1798 par M. Pioche, ngénieur en chef du département de Seine-et-Oise.

2 Voir aux Archives de Seine-et-Oise (A 279), un plan de Matis, géomètre arpenteur de Louis XIV, sur lequel cette avenue, appelée depuis avenue de Sceaux, porte le nom d'avenue du Parc-aux-Cerfs.

CONSTRUCTION DU CHATEAU 103

Condamné à bâtir Versailles malgré lui, et poussé par le Roi, Colbert se résigna, et apporta à la direction et à la surveillance des nouvelles constructions le même zèle et la même énergie qu'il mettait à tout ce qui* s'accomplissait dans les divers services de son administration. Toutes les semaines il envoyait au Roi une note sur l'état des travaux; il terminait ainsi celle du 4 mai 4 672 : « Voilà, Sire, le détail de tout ce qui se fait à présent ; toutes les semaines j'aurai l'honneur d'en rendre compte à Votre Majesté, et j'espère que dans les semaines suivantes elle apprendra quelque progrès qui la satisfera davantage. Je la supplie de me faire savoir si ces relations lui sembleront ou trop longues ou. trop courtes, afin de suivre en cela comme en toutes choses ses volontés. »

Colbert voyait tout par lui-même, et avait des so ^-ordres excellents. Le premier fut un sieur Petit, contrôleur génér-al des bâtiments, jardins, tapisseries et manufactures du Roi ; il était chargé « d'avoir l'œil 1 » sur tous les ouvrages qui se faisaient à Versailles et d'en hâter l'exécution 2. Petit fut remplacé, en 1672, par Lefebvre qui, d'après Colbert, avait « plus d'action » .

On a de Colbert à Lefebvre une instruction 3 qui montre bien ce qu'était le ministre. Colbert ordonne au contrôleur général de visiter tous les jours les travaux et de faire exécuter ponctuellement les ordres et mémoires qu'il reçoit; de commencer la visite tous les jours dès cinq heures du matin (on était alors au 30 septembre 1672) ; de contrôler le nombre des 36,000 ouvriers et de se mettre en état de répondre à tout ce qu'il lui demandera quand il viendra à Versailles. Aucun détail n'échappe à l'attention de Colbert ; il recommande à Lefebvre d'avoir soin que le petit parc soit toujours propre et en bon état, ce qui ne devait pas être facile à obtenir, étant donné les travaux de toute espèce

1 II était bon d'avoir l'œil ouvert sur ce qui se passait dans les maisons royales, car Petit signalait à Colbert, dans une lettre de 1665, que les gens de service, lorsque la Cour quittait Saint- Germain, volaient tout, jusqu'aux serrures et aux tablettes des appartements.

2 Comptes des Bâtiments, 1668.

3 Lettres, Instructions et Mémoires de Colbert, V, 337.

qui s'accomplissaient partout. Il le charge aussi de s'assurer que Le Bouteux, le célèbre jardinier de Trianon, ait des fleurs pour le Roi pendant tout l'hiver !.

Les comptes étaient vérifiés avec soin par les greffiers de l'écritoire, charge occupée en 1672 par un sieur Bellefin et plus tard par le sieur Goullot. Ce dernier, en 1683, employa 46 journées à la vérification des comptes, et reçut 600 livres pour sa peine s.

1 M. Lefebvre mourut d'apoplexie, à Versailles, le 21 avril 1698. — Malgré la surveillance qu'il exerçait, M. Lefebvre fut trouvé en faute et rabroué par Louvois, qui apportait la même rigueur que Colbert dans l'exercice de ses fonctions de surintendant. Un jour Louvois avait trouvé que des parquets étaient fixés avec des vis trop courtes ! (Moniteur universel, 3 et 11 janvier 1855, art. de Paul Boiteau, d'après les papiers des Archives de la Guerre).

2 Comptes des Bâtiments^ 1683.

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