SOULIÉ. II
* Le bas-reiief, œuvre de Cojzevox, est en stuc et placé sur une cheminée feinte, eu campan-Tert et entourée de figures en stuc bronzé.
^ Cet inventaire a été publié par M. le duc d'Aumale à Londres, en 1861-
pour remplacer les corps d*albâtre signalés dans Tlnventaire de Mazarin * et qui probablement étaient alors en mauvais état. Le même document nous apprend que ces bustes furent placés par Girardon lui-même dans les deux salons où ils sont encore. Quant aux piédestaux, ce sont certainement les mêmes que ceux signalés dans l'Inventaire de Mazarin *.
I«a Grande gatorie (118).
La Grande galerie, « la plus belle et la plus magnifique qui soit au monde », dit La Martinière, s*élève sur remplacement de la terrasse qui se trouvait à la façade de Levau et devant le mur, encore conservé*, de cette façade. La Galerie est comprise entre le salon de la Guerre et le salon de la Paix, avec chacun desquels elle communique par une grande arcade. Sa longueur est de 72 mètres; sa largeur, de 10 mètres; sa hauteur, de 13 mètres.
Elle est éclairée par dix-sept grandes fenêtres cintrées, auxquelles correspondent dix-sept arcades revêtues, dans toute leur hauteur, de glaces à biseau ^, d'une remarquable blancheur, comme les glaces à biseau qui servent de vitres aux fenêtres '. Les glaces des arcades sont réunies par des cuivres dorés d'une grande légèreté et finement ciselés. Trois portes faisant communiquer la galerie avec TŒil-de-Bœuf sont pratiquées dans autant d'arcades ; elles sont couvertes déglaces, de sorte que les arcades dans lesquelles se trouvent les portes ne se distinguent pas des autres.
Toute la galerie est revêtue des plus beaux marbres et de grands trophées de cuivre doré, modelés par Coyzevox. Les
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' Un de ces bustes est différent des onze autres et appartient évidemment ù une autre série. Le corps est en marbre blanc ; la tête est beaucoup plus grosse et d'un travail différent ; le porpbjre est d'une autre nuance, et son poli est un peu usé.
* Le mur de la façade de Levau, avec tous ses ornements, se voit encore derrière Textrados de la voûte de la Grande galerie.
* Chaque arcade renferme 18 glaces; donc 306 glaces pour toute la galerie.
' Ces glaces ont été coulées à la manufacture royale établie rue Saint- Antoine & Paris (Compta de* BAtimtnU).
fenêtres et les arcades sont séparées par des pilastres de marbre, dont les piédestaux et les chapiteaux, d*ordre corinthien, avec des tètes de coq, symbole de la France, des soleils, devises du Roi, et des fleurs de lys^ sont en cuivre doré. Ils ont été exécutés par Tuby et Gaffieri, et dorés au feu par La Baronnlère ^
Quatre grandes nfches renferment des statues de marbre blanc, qui, sous Louis XIY, étaient des antiques.
La corniche, en stuc doré, sculptée en grande partie par Coyzevox, est décorée de couronnes de France, de colliers du Saint-Esprit et de Saint-Michel, et d*autres ornements. La voûte, en forme de berceau en plein-cintre, a été peinte dans toute son étendue par Lebrun, qui a mis quatre ans (4679-8S] à exécuter ce vaste travail, composé de 6 grands tableaux dans le grand cintre, de 3 grands tableaux aux extrémités et de 23 petits tableaux placés dans le reste de la voûte entre les grands. Ces peintures, sur toile marouflée, sont renfermées dans de riches bordures de sculpture dorée. Elles représentent Thistoire de Louis XIV, de 1661 à 4678 *, et constituent l'œuvre principale de Lebnm à Versailles, qui avait 8800 livres c de gages » par an et était voiture aux frais da Roi, de Versailles à Paris, où il dirigeait les Gobelins *.
Encore fort belle, lorsqu'elle est toute nue, comme nous la voyons aujourd'hui *, il est difficile de se représenter ce que la Grande galerie devait être avec le somptueux ameublement qui la décorait. Nous allons essayer, à Taide des Comptes des Bâtiments et des anciennes descriptions, de faire cette restitution.
La galerie était éclairée par 16 grands chandeliers d'ar-
* Comptes des Bâtiments, 1681.
* Les ouvrages à consulter sur la Grande galerie sont : Explication des tableaux de la galerie de VersailUs et de ses deux salons, par Rainssant. 1687, in-4**, — la Grande galerie de Versailles et les deux salons qui Vaecompagne nt..'. dessinés par J.-B. Massé, etc., 1752, in-folio; — Monicart. Versailles immortalisa, etc., 1720, 2 vol. in-4°, — l'excellent Catalogue d§ musée de Versailles^ par E. Soulié ; — les deux belles gravures de CoGHCf représentant un bai et le jeu du Roi sous Louis XV.
^ Comptes des Bâtiments.
^ Avec ses appliques Louis-Pbilippe , ses espagnolettes Empire et banquettes couvertes de bousses en calicot rouge.
gent, portés par des guéridons dorés, par deux rangs de 42 beaux lustres de cristal, et, aux deux bouts, par deux lustres d'argent à huit branches *. Les rideaux étaient de gros damas blanc, brochés d*or, au chiffre de S. M.; ils avaient 3 aunes de large, et sortaient de la fabrique de Marcelin Gharlier, au prix de 1050 livres pièce*. Le parquet était couvert de deux grands tapis de la Savonnerie *. Les tabourets qui n'étaient pas en argent, étaient recouverts de velours vert entouré d*une bande de brocart d*or avec une frange de méme^. D*autres meubles étaient ornés de broderies exécutées sur les dessins de Bonnemer*. Le billard était aussi orné de velours vert à franges d'or, et accompagné de îi formes de velours vert à franges d'or*. Des tables d'albâtre à bordures de bronze cisdées par Devaux^ des vases de porphyre apportés de Rome*, des vases et des navicelles d'albâtre artistement travaillés * ornaient encore la galerie.
Mais ses plus grandes richesses étaient les meubles en argent massif et ciselé, ou en argent doré, dont elle était remplie. Ce mobilier somptueux se composait de tables, de grands guéridons, de candélabres à huit branches, ornés de cupidons et de satyres, de chandeliers dont la décoration représentait les mois, les saisons ou les travaux d'Hercule *\ de girandoles, de torchères, de caisses et de vases pour y mettre des orangers, et de scabellons pour les porter, de bancelles valant 46,000, 24,000 et 35,000 livres, de grandes bancelles de 40 à 42 pieds de long", de tabourets valant 6000
* M»remre QûUnt, 1682, décembro.
* Comptes du Bdiimêmts, 1684 et 1085.
' Idem, 1685.
^ Mercure Gëlani, 168S, déeembre.
* Comptée dee Bâtiminii, 1685.
* Mercure GaUmt.
^ Comptée dee BAtimoute.
* Damoiau, 1685, 11 avril. — Noua croyons que ce sont les beaux vases qui se trouvent actueHement dans la salle des Gardes de la Reine (118).
* La MàRTiifiÈRB. — Nous croyons que les quatre vases d'albâtre qui sont encore dans la galerie sont ceux qui y étaient autrefois. Quant aux navicelles, elles n'y sont plus.
'* Les douze chandeliers représentant les Forces d'Ueroule furent payés 31.153 livres à Gousinet et à Merlin.
" FÉLIBISII.
livres, de buires et d'aiguières S de brancards, etc., le tout fondu et ciselé aux Gobelins ' sur les dessins de Lebrun.
Les Comptes des Bâtiments nous donnent les noms des orfèvres-ciseleurs qui avaient exécuté les grandes pièces d'orfèvrerie destinées à la galerie et aux salons des grands appartements. Nous y trouvons mentionnés : Claude Ballin, le plus important de tous, Gérard de Bonnaire, René Cousinel, Delaunay *, Dutel, Germain, Granet ou Gravet, Ladoiran, Guillaume Loir, Thomas Merlin, Verbeck, Claude de Villeis et Vaucourt.
On voit sur les plus anciennes gravures représentant li galerie ^, la disposition et remplacement des grandes pièees d*orfévrerie dans les entre-deux des fenêtres et des arcades. Mais ces gravures, assez médiocres d'ailleurs, ne donnent qu'une idée incomplète de cet amas de richesses, et k Mercure de 4682 a décrit la galerie avant son achèvemeot; aussi les détails qu'il renferme sont- ils insuffisants, c Huit brancards d'argent, dit-il, portant des girandoles, sont entn quatre caisses d'orangers d'argent, portées sur des bases de même métal et garnissent l'entre-deux des fenêtres, et huit vases d'argent accompagnent les brancards qui sont aux côtés des portes. Quatre torchères dorées portent dans les
* Cotnptes des Bâtiments et Mercure Galant y 1682, déccmbro. ' En 1662 Louis XIV et Colbert transformèrent la manufacture ^
tapisseries des Gobelins en une manufacture royale des meubles de h Couronne, chargée, sous la direction de Lebrun et d'après ses dessins, àt fabriquer les tapisseries, les meubles, les cabinets, les fermetures desporttf et des fenêtres, les mosaïques genre Florence, les grands ouvrages d'argee* terio ciselés, les broderies sur gros de Tours, gros de Naples, moire cl toile d^argent, dont le Roi avait besoin. Lebrun ne fat pas un directnr oisif. Le Louvre possède de ce grand artiste 2400 dessins qui ont serri àt modèles aux artistes placés sous ses ordres : Van dcr Meulen. de Sir^ Baptiste , Blain de Foutenaj , Boêls , peintre d'animaux , Angoier <t Francart, peintres d ornements, Cucci, Canieri, Temporiti, Tuby, eeslp* leurs, les ébénistes Boulle, Opponord et Poitou, les graveurs RoosmH Leclerc, Audran, les mosaïstes Ferdinand et Philippe, les orfèvres Loir < ' de Villers ou de Villiers, le sculpteur-fondeur Le Nerve, les br Fayette et Balan, les tapissiers Jans, Pierre et Jean Lefebvre, Laurent, etc. On dépensa aux Gobelins, selon Marinier, 3,645,943 lintf <^^a 1664 à 1600.
• Voir Le Livre commode^ 1, 245 (édition publiée par Ed. FoniuviBRâitf "%.-* Bibliothèque Elzévirienne).
^ Dans MoNiCART, les deux gravures do Chevotet et Hérissek, eili^ vure de Dolivar (Au cabinet des Estampes, Versailles, voL 9).
angles de grands chandeliers d'argent. Huit girandoles d'argent sont sur des guéridons dorés, posés au milieu des fenêtres de glaces. »
Le coup d'œil de la galerie, où le blanc dominait avec les meubles d'argent, les rideaux de damas blanc, les glaces, la lumière des bougies de cire blanche qui remplissaient les lustres de cristal ou d'aigent suspendus au milieu de guir* landes de fleurs \ le coup d*œil de la galerie, disons-nousy devait être merveilleux le soir, lorsqu'elle était remplie de princesses et de dames, de princes et de seigneurs, couverts de costumes aux couleurs éclatantes et ruisselant de diamants, de pierreries et de broderies d'or.
Mais la fortune changea en 4688. Vainqueur et maître de l'Vnrope à la paix de Nimègue, en 4678, Louis XIV avait iatiçiié les vaincus du poids de son orgueil et de sa touteptiissance. L*Rniope entière s'allia contre lui et forma la Li^ne d'Augsbourg pour secouer le joug de la France* Louis XIV se vit obligé d*avoir 450,000 hommes sous les afin de résister à la coalition qui l'attaquait sur toutes firootières, et une flotte puissante destinée à combattre de la Hollande et de l'Angleterre. Le Trésor fut bientôt épofsé. et, pour faire face aux dépenses militaires, U liallat icoxzrir à des expédients de toute sorte. Bn 4689, Louis XIV ae dâôda à faire fondre son argenterie.
c Le Boj. dit Dangeau*, vent que dans tout son rojraome as iass^ fondre et porter à la Itomoie tonte Targenterie qui lût dans les cbambres, comme miroirs, cbenets, giran* <c v.c*j£s sCfTles de vases, et, pour en donner Texemple» :i Sicrirsr tocte sa beâle argenterie, malgré la richesse da ' -'. iiit tjCkdre mtae tes filigranes. Les toilettes de ^UoMS fcnMBt iftmtiifs aussi, sans en excepter ceOe Ls iHoptine. • Ea conséquence de cet ordre, on a ÎA Ifrioaûe, dn %± décembre 1689 au 19 mai 4690, fiaens 'jrarpealcne* ei €69 cJbjets en filigrane d'argeaL
Ces derniers se composaient de coffres, bahuts, boites, vases, chandeliers, aiguières, sièges et cabinets ^
« Le Roi nous a dit ce soir, écrit Dangeau', qu'il avoit cru tirer plus de 6 millions de Targenterie qu'il fait fondre, mais qu'il n'en aura guère plus de 3 millions. »
Plusieurs tableaux du musée de Versailles et de Trianon nous montrent quelques-unes des grandes pièces d'orfèvrerie dont nous venons de parler, et nous permettent de nous faire une idée de leur beauté et de leur grandeur. Sur le tableau de De Sève [n^ 2098), représentant une visite de Louis XIV aux Gobelins, en 4667, on voit de grands vases à mettre des orangers, leurs bassins et les brancards pour les porter, de grands guéridons, etc. C'est là qu'on peut admirer rélégance, le goût et le talent des ciseleurs de Lebrun. Sur le tableau de Halle (n^ 2107), représentant la réparation faite à Louis XIV par le doge de Gènes, on voit plusieurs vases et bassins, et surtout le grand trône d'argent placé ordinairement au salon d'Apollon, mais qui fut apporté à la galerie pour cette cérémonie. Les autres tableaux à consulter sont : le baptême de Monseigneur, par Christophe (n9 2099) ; la naissance du duc de Bourgogne, par Dieu [n<» 2094) ; la réparation faite à Louis XIV par le roi d'Espagne, en 4662, {u9 4069) ; les modèles des tapisseries des Mois, d'après Lebrun et Van der Meulen (n"»* 4680-4694), qui sont exposés dans la salle des Résidences , à Tattique du Midi ; plusieurs tableaux de fleurs , de Blain de Fontenay et de Baptiste, placés à Trianon ; le plafond de la salle de l'Abondance '.
garnitures de cheminées, bordures de miroirs, torchères, girandoles, bras, chaudeliers, nefs, bassins, vases, urues, aiguières, buires, flacons, cavettst, plateaux, salières, pots à fleurs, cassolettes, caisses d'orangers, brancards, seaux, cages, écritoires, gantières, alambic, crachoir, etc.
^ Inventaire général des meubles de la Couronne dressé en 1706 (Archi?es nationales, KK, 362). Les pièces fondues sont rayées sur ce manuscrit, avec la mention : • Porté à la Monnoie. •
" Le 12 décembre 16S9.
* Tous les meubles d'argent furent remplacés par des vases et navioellet en porphyre, en albâtre et en jaspe, ainsi que par des tables à dessus de mosaïques de marbre, avec bordures en cuivre ciselé, les pieds sculptés et -dorés. Plusieurs de ces meubles étant devenus vieux en 1770, on les enleva tous, et on les remplaça, pour le mariage du Dauphin avec Marie- Antoinetla,
Salon de U P&lz (114).
Le salon de la Paix fut établi en même temps que celui de la Guerre, mais sur remplacement de trois pièces enlevées à Tappartement de la Reine. Il a conservé toute sa décoration primitive. Comme le salon de la Guerre, il est entièrement revêtu de marbres ornés de trophées en cuivre doré, ou de panneaux de glaces. On y voit aussi, comme au salon de la Guerre, six bustes d'empereurs romains, dont les têtes sont en porphyre et les corps en marbre '.
Les peintures du plafond, exécutées par Lebrun, ont pour but de faire contraste à celles du salon de la Guerre, et de montrer que c'est c le séjour de la douceur et du plaisir ». Au centre, on voit la France sur un char, précédée de la Paix et accompagnée de TAbondance et de TAllégresse ; THymen, couronnée par les Grâces ; l'Autorité royale poursuivant la Discorde, et la Magnificence complètent cette composition, dont quelques détails font allusion au mariage du Dauphin avec une princesse de Bavière, et à ceux de Mademoiselle et de M"^' d'Orléans avec le roi d'Espagne et le duc de Savoie. Les peintures des voussures montrent l'Espagne, l'Allemagne et la Hollande heureuses et se livrant à la joie, et l'Europe chrétienne en paix.
Le tableau de Lemoine représentant Louis XV donnant la paix à l'Europe a été placé au-dessus de la cheminée en 1729. La cheminée, en campan vert, supporte deux vases de porphyre et une petite copie en marbre de la Cléopâtre antique par Julien.
Sous Louis XV le salon de la Paix fut réuni à Tappartement de Marie Leczinska et devint le salon de jeu de la Reine. On ferma l'arcade qui fait communiquer ce salon avec la galerie par un grand châssis peint des deux côtés, que l'on pou-
ptJ des ctndélabres en bois doré-sculpté de fort bon goût. Ils y restèrent depuis (CUtrmtê).
En 1709, pendant les désastres de la guerre de la succession d'Espagne, le Roi fit fondre sa Taisselle d'or ; il en tira 450,000 livres (Danoeâu, XII, 432, et Âdditi&n de Saimt^imon, p. 433, dans laquelle son peu de patriotisme s'étale avec crudité).
* Voir pag« 158.
yait enlever lorsque, dans les grandes cérémonies, les deux salons devaient être réunis à la galerie. Marie Leczinska y tenait sa Cour et y donnait des concerts.
La galerie fut le théâtre de deux événements historiques assez importants pour être racontés en détail ; il s'agit de la réception du doge de Gènes et de celle des ambassadeurs de Siam.
Le 15 mai 4685, jour anniversaire du bombardement de Gènes par Duq[uesne, le doge impérial Lescari, accompagné de trois sénateurs envoyés par la République et de huit « gentilshommes camarades i, eut audience du Roi pour lui présenter les excuses de la république de Gènes. Nous mettons sous les yeux de nos lecteurs le récit qu*a fait le Mifcure de cette fameuse audience.
Après que Ton eut monté le magnifique escalier qui conduit an grand appartement de Sa Majesté, on entra dans le salon de la Guerre, qui est au bout et qui joint la galerie, et de ce salon on tourna dans la galerie, au bout de laquelle étoit le Roi, dans le salon ' qui fait face à celui par lequel on venoit de passer.
Deux choses sont à remarquer : Tune que cet appartement et cette galerie étoient magnifiquement meublés, et qu*il y aToitpour plusieurs millions d'argenterie ; Tautre que la foule étoit également grande partout, quoique ces apparlemeus et cette galerie ensemble pussent conlenir autant de monde que le plus vaste palais. Quelque ordre qu'on eût apporté pour laisser un passage libre le long de la galerie, le Doge eut beaucoup de peine à la traverser. M. le maréchal duc de Duras, capitaine des Gardes du corps en quartier, qui l'avoit reçu à la porte do leur salle, l'accompagna jusqu'au pied du trône de Sa Majesté. II étoit d'argent, et élevé seulement de deux degrés. M*** le Dauphin et Monsieur étoient aux côtés du Roi. Sa Majesté étoit environnée de tous les princes du sang, et de ceux de ses grands officiers qui ont rang proche de sa personne en de pareilles cérémonies. La suite du Doge étant fort nombreuse, la plus grande partie ne le put suivre jusqu'au trône, et remplit le vide de la galerie, qu'on avoit tûché do tenir libre pour le laisser passer.
Dès que le Doge eut aperçu le Roi et remarqué qu'il en pouToit être reconnu, il se découvrit. II avança encore quelques pas et fil ensuite, et les Sénateurs en même temps, deux profondes références à Sa Majesté. Le Roi se leva, et répondit à ces révérences en levant un peu son chapeau ; après quoi ce monarque leur fit
^ Le salon de la Paix.
signe d'approcher, comme en les appelant de la main. Le Doge monta alors sur le premier degré du trône où il fit une troisième rérérence, ainsi que les quatre sénateurs. Le Roi et le Doge se couvrirent ensuite. Tous les princes en firent de même, et les (piatre sénateurs demeurèrent découverts.
Nous ne citerons du discours du Doge que le passage essentiel :
Je ne puis donc assez bien exprimer Textrême douleur que ma République a eue d'avoir pu déplaire en quoi que ce soit à Votre Ifijesté ; et bien qu'elle se flatte que c'est un pur effet de son malheur, elle voudroit néanmoins que tout ce qui s*est passé, dont Votre Miû^^ n'a pas été contente, fût à quelque prix que ce soit efibcé non seulement de sa mémoire, mais encore do celle de tous les hommes, étant incapable de se consoler dans une si grande affliction, jusqu^à ce qu'elle se voie rétablie dans les bonnes grftces de Votre Msgesté.
Le discours du Doge terminé, le Mercure continue ainsi :
Toutes les fois que le nom de Sa Majesté se trouva dans ce discours, le Doge se découvrit, le Roi en fit de môme, et tous les princes se découvrirent aussi, ce qui arriva plusieurs l'ois. Le Roi répondit au Doge : « Qu'il étoit content des soumissions que lui faisoit faire la République de Gênes ; que comme il avoit été fâché d*avoir eu sujet de faire éclater son ressentiment contre elle, il étoit bien aise de voir les choses au point où elles éloicnt, parce (pi'il croyoit qu'à l'avenir il y auroit une très-bonne correspondance * ; qa^il vouloit se la promettre de la bonne conduite que la République tiendroit, et que l'estimant beaucoup il lui douueroit dans toutes les occasions des marques du retour de sa bienveillance. » A regard du Doge, Sa Majesté parla de son mcrile personnel avec beaucoup de bonté, lui faisant connoltro qu'EIIc lui douneroit avec plaisir des témoignages de l'estime parliculièru qu'EUe en làisoit.
Après cette réponse du Roi, les quatre sénateurs lui firent leurs complimens chacun selon son rang, et Sa Majesté r^^pondit à chacun en particulier à mesure qu'il acheva, parlant à tous en tenncs très-obligeans, et principalement à M. Salvago, qui avoit demeuré plusieurs années en France en qualité d'envoyé de Gdnos.
L*audiencc finie, le Roi, saluant le Doge, baissa son chapeau plus qu'il n'avoit fait lorsque Sa Sérénité étoit arrivée. Le Doge fit trois profondes révérences en se retirant. Les sénateurs firent tous la même chose, et lorsqu'il se crut assez éloigné du Roi pour n'en
' Echange, réciprocité de bons sentiments.
168 LE CnATEAU DE VERSAILLES
plus être vu, il se couvrit et les sénateurs aussi. Us revinrent dans le môme ordre, et trouvèrent partout une aussi grande a£Quence de peuple ; de sorte qu*ils eurent de la peine à entrer dans les divers endroits, où ils trouvèrent des tables prêtes à servir.
A peine Taudience fùt-elle finie, que toute la Cour et tout le peuple qui remplissoit Versailles apprirent que le Roi étoit trèssatisfait du Doge, et que le Doge étoit charmé de tout ce qu'il avoit remarqué d*auguste et d'engageant dans Sa Msgesté. On ne s'entre* tint d'aucune autre chose le reste du jour. Le Roi même, pendant son dîner, parla avantageusement du Doge, en présence d'une grande partie de la Cour. On lui trouva un air civil et spirituel, une contenance qui n'avoit rien d'embarrassé, de la grandeur sans abaissement, et de l'abaissement sans bassesse. Le personnage qu'il avoit à soutenir n'étoit pas aisé, et l'on peut dire que la manière dont il en est sorti mérite tous les applaudissemens qu'il en a reçus. Son esprit s'est fait remarquer en ce qu'il n'a point paru chagrin de la fonction qu'il avoit à remplir. L'amertume en étoit adoucie par la grandeur de celui à qui il devoit faire la satisfaction; et la gloire de l'acquérir à sa République et de mériter son estime bannissoit de son esprit tout ce qui auroit pu laisser du chagrin dans celui d'un homme moins spirituel et moins clairvoyant ^.
Dangeau va nous dire maintenant ce qui ce passa à la réception des ambassadeurs de Siam, le 4*^ septembre 4686.
Le Roi donna audience aux ambassadeurs de Siam, sur un trône qu'on lui éleva au bout de la galerie qui touche à l'appartement de j^me la Dauphine *. L'ordre fut fort beau, et Sa Majesté dit qu'il en falloit louer M. d'Aumont, premier gentilhomme de la Chambre en année. Les ambassadeurs parlèrent fort bien ; l'abbé de Lyonne, le missionnaire, leur servit d'interprète ; ils demeurèrent au pied du trône jusqu'au moment qu'ils présentèrent au Roi la lettre de leur maître ; ils montèrent pour la lui rendre jusqu'à la dernière marche. Les Siamois témoignèrent un profond respect par toutes leurs mines, et s'en retournèrent jusqu'au bout de la galerie, toujours à reculons, ne voulant pas tourner le dos au Roi. Ils sont trois ambassadeurs ; ils ont quatre gentilshommes et deux secrétaires ; le reste de leur suite n'est que de la valetaille.
Le marquis de Sourches • nous donne le costume du Roi. « Il avoit un habit à fond d'or, tout chamarré de diamants d'une grosseur prodigieuse » . Une jolie gravure de Sé-
' Voir le tableau de Ilallé (n° 2107), que nous avons déjà cité p. 164, et VAlmanarh de 1686.
* Ou de la Reine.
• Mémoires, 11, 161.
bastien Leclerc a conservé le souvenir de cette réception ^ La galerie était déjà dépouillée des grandes pièces d'orfèvrerie qui la décoraient, lorsque furent célébrées les fêtes données à Toccasion du mariage du duc de Bourgogne, le 7 décembre 4697. Nous nliésitons pas, malgré sa longueur, à reproduire la relation du Mercure*, parce que nulle part nons n^avons trouvé un tableau qui nous représentât plus complètement le luxe de la Cour de Louis XIV.
Jamais prince n*a tenu sa parole avec tant d'exactitude que le Roi. Par le traité fait avec M. le duc de Savoie, Sa Majesté s*étoit engagée de marier M. le duc de Bourgogne avec M""* la princesse de Savoie, sitôt qu'elle auroit douze ans ; et comme elle les eut accomplis le 6 décembre, le mariage se fit le lendemain. Ce jourlà, qui étoit mi samedi, tous les princes, princesses et principales dames de la Cour se rendirent entre onze heures et midi dans la chambre de M"** la princesse de Savoie. M s** le duc de Bourgogne, accompagné de M. le duc de Beauvilliers *, y fût conduit sur les onxe heures et demie, par M. le marquis de Blainville, grandmaltre des cérémonies, et par M. des Granges, maître des cérémonies ; et ce prince prit un siège assez près de la princesse, qui étoit encore à sa toilette. Le Roi Tayaut fait avertir à Tissuc du Conseil, elle sortit de sa chambre poUr aller joindre Sa Majesté qoi Tattendoit dans la galerie. MS*" le duc de Bourgogne lui donna la main droite. M. le marquis de Dangeau, son chevalier d'honneur, aoatenoit sa robe derrière ce prince, ci M. le comte de Tcssé, son premier écnyer, en faisoit autant de l'autre côté, lui donnant aussi de temps en temps la main, pour la soulager à cause de la pcsautear de ses habits, se reculant néanmoins pour ne pas paroître aussi avancé que M^ le duc de Bourgogne. L'exempt des gardes pour lors en service auprès de M"*^ la princesse de Savoie, porloit sa queue. On se mit en marche pour aller à la chapelle. M^*" le duc de Bourgogne et M"*^ la princesse de Savoie marchoient devant Sa Majesté, les princes et les princesses marchoient à lenr rang.
On n*a jamais poussé si loin la magnificence des habits. Le Roi en avoil un de drap d*or, relevé sur les tailles ^ d'une épaisse et riche broderie d'or. Monseigneur ^ étoit vôtu d'un brocart d'or, avec une broderie d'or sur les tailles. Celui de M**" le duc de Bourgogne étoit de velours noir en manteau. Il étoit brodé d*or en plein,
' Voir auMi VAlmoMck d«i 1687.
' 1<97, décembre.
' Gouvemeur da duc de Bourgogne.
^ Sur les coutures.
* Le Grand- Dauphin.
et le manteau doublé d*une étoffe d'argent pareillement brodée d*or, mais d'une broderie délicate. Il étoit en pourpoint, en chausses ouvertes, en grosses jarretières et couvertes de dentées, telles qu'on les portoit autrefois, des ailes et des rubans sur les souliers, et un bouquet de plumes sur le chapeau. L'habit de j^me ig princesse de Savoie étoit d'un drap d'argent brodé d'argent, avec une parure de rubis et de perles ^ M^** le duc d'Anjou et M*'' le duc de Berry avoicnt des justaucorps de velours, couverts de broderie d'or, et des vestes très-riches. L'habit de Monsieur • étoit superbe. Il étoit de velours noir, vec d'épaisses boutonnières de broderie d'or, sans intervalle, et de gros boutons de diamants. Sa veste étoit d'or et le reste de sa parure étoit de la môme richesse. M. le duc de Chartres avoit un habit de velours grisblanc, couvert d'une broderie d'or très-agréable, enrichi de diamants, de rubis et d'émeraudes. M. le Prince * et M. le Duc ^ avoient des habits d'une grande beauté et singuliers. Celui de M. le Prince étoit de velours noir, brodé d'or en plein d'une trèsfine broderie, et les tailles marquées par une plus forte et plus riche. M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse avoient aussi des habits fort magnifiques. Madame '^, M™^ la duchesse de Chartres et M"^^ la Duchesse ^ eu avoient à peu près de môme goût, c'est-à-dire les plus belles étoffes d'or relevées d'agrémens d'or les plus forts et les plus riches qui se puissent faire. Leurs coiffures et leurs corps étoient chargés de toutes sortes de pierreries. L'habit de Mademoiselle ^ fut généralement admiré. Il étoit de velours vert, couvert d'une broderie d'or d'un goût exquis avec une parure de diamauts et de rubis. M'"" la princesse de Conty la douairière * avoit aussi un habit de velours vert en broderie d'or uia{.^iiifique, avec beaucoup de pierreries. L'habit de M^'* de Condô'"^ etoit de velours iucaruat, brodé d'or et d'argent avec quantité de pierreries. Grand nombre de seigneurs et de dames avoient des habits qui u'éloicut guère inférieurs à ceux dont je viens de vous parler. Les dames qui ne sont plus de la grande jeunesse, étoient vôtues de velours noir, avec de très-belles jupes, ou
^ Le Roi venait de donner toutes les pierreries de la CouronDO à la duchesse de Bourgogne; elles valaient alors 11.333,000 Uvres, soit 50 millions de fr. d'aujourd'hui (Danoeau, 18 novembre 1G96).
* Le duc d'Orléans, frère du Roi.
' Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé.
^ Louis III, duc de Bourbon, lils du précèdent.
^ La duchesse d'Orléans, la Palatine.
® La duchesse de Bourbon.
^ Elisabeth-Charlotte d'Orléans, fille de Monsieur.
® Mademoiselle de Blois, UUe de Louis XIV, veuve de Louis-Armand l*', prince de Conty. Elle était surnommée, à la Cour, la grande princesse de Conty, à c&use de sa haute taille.
^ Âune-Louise de Bourbon, morte en 1700.
brodées on chamarrées d*or, et étoient parées de riches croix de diamants.
La Cour dans cet éclat passa le long de la galerie, des appartemens et du grand escalier, et entra dans la chapelle. La foule des spectateurs étoii très-grande dans tout son passage, mais on avoit observé un fort bon ordre dans la chapelle. Msi* le duc de Bourgogne et M"** la princesse de Savoie se mirent d'abord à genoux sur des carreaux au bas des marches de Tautcl. M. le cardinal de Goislin fit la cérémonie des fiançailles, qui fût suivie de celle du mariage, et dans Tune et dans Tautre cérémonie M>^ le duc de Bourgogne se tourna vers le Roi ci vers Monseigneur, pour leur demander leur consentement, et W^^ la princesse de Savoie en fit autant, et se tourna de plus vers Monsieur et vers Madame, pour leur demander aussi leur consentement. M^** le duc de Bourgogne mit une bague au doigt de la princesse de Savoie et lui fit présent de treize pièces d*or. Ensuite M. le cardinal commença la messe. A Voffertoire, M»*" le duc de Bourgogne et M"*** la princesse de Savoie allèrent à Tofifrande, après avoir fait les révérences ordinaires à l'autel, au Roi et à Monseigneur. M. le marquis de Blainville présenta à Ms*" le duc de Bourgogne un cierge où étoient dix louis d'or, et M. des Granges eu fit autant à M^" la princesse de Savoie, avec pareil nombre de louis. Le poêle fut tônu par M. l'abbé de Coislin, nommé à rôvôchô de Metz, premier aumônier en survivance, et par M. l'abbé Morel, aumônier du Roi. Après la messe, le Roi signa sur le registre de la paroisse ; ensuite M^*" le Dauphin, M*^ le duc de Bourgogne et M'"" la duchesse de Bourgogne, M^ le duc d'Anjou, M*"" le duc de Bfcrry, Monsieur et Madame, M. le duc et M'"* la duchesse de Chartres, M. le Prince et M™* la Princesse, et les autres princes et princesses '.
On sortit de la chapelle dans le même ordre qu'on y étoit entré, et l'on retourna par rescalier, l'appartement et la galerie, dans la chambre de M™* la duchesse de Bourgogne, d'où l'on passa dans son antichambre. Sa Majesté y dîna sur une table en demi-cercle, où étoient placés selon leur rang Ms** le Dauphin, M^*" le duc de Bourgogne, M*** la duchesse de Bourgogne, MB'' le duc d'Anjou, M**' le duc de Berry, Monsieur, Madame, M. le duc de Chartres, M"** la duchesse de Chartres, Mademoiselle, M"*^ la Grande- Duchesse • et M. le Prince, M™« la Princesse *, M. le Duc et M°»« la Duchesse, M°^* la princesse de Conty la douairière, M"*^ de Condé,
* Les registres de la paroisse Notre-Dame sont conservés aujourd'hui à la mairie de Versailles. Les baptêmes, les mariages et les décès de la famille royale y sont inscrits simplement avec ceux des autres habitants de la ville.
* Marguerita-Louise d'Orléans, fille de Gaston, duc d'Orléans, mariée au Grand- Doc de Toscane.
* Anne de Bavière, femme de Henri-Jules de Bourbon, prince de Condé.
M. le duc du Maine, M. le comte de Toulouse et M"** la duchesse de Vemeuil *.
A la sortie de table. Ton rentra dans la chambre de M"^ la duchesse de Bourgogne, où le Roi ne demeura qu*un instant et retourna chez lui, toujours plus occupé des affaires de son Btat que des plaisirs, môme dans les plus grandes fêtes. Sur les six heures du soir, l'ambassadeur de Savoie, avec une assez nombreuse suite, lui Tint faire compliment sur son mariage et lui présenta quelques jeunes seigneurs piémontois. Â sept heures et un quart. M'"* la duchesse de Bourgogne, suivie d'un grand nombre de dames, se rendit dans Tappartement du Roi, où Sa Majesté Tattendoit dans le salon *, pour recevoir le roi et la reine d'Angleterre*, qui arrivhrent un moment après. L'on entra dans la galerie, qui étoit éclairée par trois rangs de lustres et grand nombre de girandoles. De là Ton passa dans la chambre du Portique *, auqud on joua Tespace d'une heure ; ensuite de quoi le Roi, Leurs Majestés Britanniques et toute la Cour vinrent dans le salon du bout de la galerie qui regarde l'Orangerie, pour voir tirer le feu d'artifice qui avoit été préparé au bout de la pièce d'eau appelée la pièce des Suisses. Il n'y avoit point de théâtre dressé, comme on le fait ordinairement pour les feux d'artifice, mais Tartifice étoit autour de cette pièce d'eau et particulièrement au bout, sur un espèce d'amphithéâtre naturel. Tous ces endroits étoient disposés en sorte qu'il en devoit partir de l'artifice pour former des berceaux de feu qui auroient couvert la pièce d'eau, et cette pièce d*eau devoit être bordée d'un nombre infini de terrines remplies de grosses mèches qui auroient fait voir un parterre de limiières ; mais le {^rand vent et la pluie violente qu'il faisoit pour lors furent fort contraires à ce spectacle, qui néanmoins parut grand et extraordinaire.
Toute la Cour passa ensuite par la chambre de M™® la duchesse de Bourgogne, qui étoit extrt^mement éclairée et dans laquelle, dès le jour précédent, l'on avoit tendu un lit magnifique de velours vert en broderie d'or et d'argent. L'on y vovoit aussi la toilette de cette princesse, qui fut admirée, tant pour les pièces d'orfèvrerie que pour la broderie et les points. Ces pièces d'orfèvrerie étoient d'un dessin, d'un goût et d'un travail admirables. On y voyoit en quelques endroits de petites têtes antiques en forme de médailles,
* Charlotte S<5giiier, veuve de Henri de Bourbon, duc de Vemeuil, 6l8 naturel de Henri IV.
' Aujourd'hui la chambre à coucher de Louis XIV.
* Jacques H, chassé d'Angleterre en 1688, et Marie-Béatrix-EIéonore d'Esté. Louis XIV leur avait donné la résidence de Saint-Germain.
* Le portique était un jeu introduit à la Cour vers 1689. On faisait tourner une boule autour d'un portique dans lequel elle entrait par une des ouvertures et s'arrêtait ensuite sur un chiffre dont la valeur décidait du gain ou de la perte.
mdlées parmi les oraemens, si belles et si bien faites, qu'on n'a Jamais rien tu de plus beau en ce genre. Ce qu'il y a de fort remarquable, c*est qu'aucune de ces tôtes ne se resscmbloit. Ce merveilleux ouvrage est de M. de Launay. Le drap du lit et le oouvre-pled ftirent aussi fort regardés et fort admirés.
On se mit à table et le Roi soupa au môme endroit avec le roi et la reine d'Angleterre, et les mêmes personnes qui avoient été da dîner. Pendant le repas, l'on disposa dans le grand cabinet de M** la duchesse de Bourgogne, la toilette do Mcc* le duc de Bourgogne, dont la richesse et le bon goût mirent dans l'embarras de Juger à laquelle des deux toilettes on devoit donner la préférence, à l'égard des points et de la broderie.
Après le souper, le grand-maître et le maître des cérémonies allèrent quérir M. le cardinal de Coislin, qui lit la bénédiction du lit. M*** le duc de Bourgogne vint se déshabiller dans le cabinet, où Ton avoit mis sa toilette, et l'on déshabilla dans le même temps M** la duchesse de Bourgogne, après avoir fait sortir do la chambre toutes les personnes qui n'y dévoient pas rester. Le roi d'Angleterre vint donner la chemise à M^'' le duc de Bourgogne, et la reine la donna à M°^^ la duchesse de Bourgogne, qui donna 868 jarretières et son bouquet à "Mademoiselle. Sitôt que M°^<^ la duchesse de Bourgogne fût au lit, le Roi ût appeler M>'' le duc de Bourgogne, qui entra dans la chambre en robe do chambre, le bonnet à la main et les cheveux noués par derrière avec un ruban couleur de feu, et se mit au lit du côté droit. Les rideaux du pied étoient fermés ; mais ceux des côtés demeurèrent à demi-ouverts. Le Roi fit entrer M. l'ambassadeur do Savoie et lui dit qu'il pou- ▼oit mander qu'il avoit vus les mariés couchés ensemble. Ensuite le Roi et Leurs Majestés Britanniques se retirèrent, mais Monseigneur resta dans la chambre. Un moment après, MC le duc de Bourgogne se releva, passa dans le grand cabinet où il se rhabilla, et s'en retourna coucher chez lui *.
Le dimanche 8, il y eut sur les six heures du soir, dans le grand cabinet de M"** la duchesse de Bourgogne un grand cercle où se trouvèrent les princesses et les duchesses en très-grand nombre et magnifiquement vêtues. Le Roi s'y rendit à sept heures. Le Gerde se leva, et l'on passa dans les appartcmens, où il y eut musique. Jeu de portique et une collation surprenante, tant pour la quantité que par son ordonnance. M"'* la duchesse de Bourgogne avoit ce Jour-là un habit de velours couleur de feu, brodé d'or, avec une parure de diamants. Le matin de ce môme jour, IIM. lea cardinaux d'Estrées, de Janson, de Furstemberg et de Coislin vinrent en rochet et en camail à la toilette de cette princesse prendre possession du tabouret.
' Le marisgs ds ces deas «nfantt, Agés do quinze et de douze ans, ne devint rial que deux ans après la oélébrsiion.
Lundi 9, fête de la Conception de la Vierge, le Roi avec tonte la Cour entendit la prédication du Père Bourdaloue et vêpres, et M°*® la duchesse de Bourgogne y parut pour la première fois en son rang. Elle avoit ce jour-là un habit de velours noir avec une parure de diamants, et une jupe de drap d*or brodée d*or.
Le mardi 10, M. le prince de Galles et M*"* la princesse d'Angleterre vinrent sur les trois heures rendre visite à M"^* la duchesse de Bourgogne, qui avoit ce jour-là un habit de satin couleur de rose brodé d'argent avec une parure de diamants. Ils allèrent ensuite chez M*'' le duc de Bourgogne.
Le mécredi 11 S il y eut dans la galerie de Versailles le plus grand et le plus magnifique bal qui se soit jamais vu à la Cour. La place disposée pour la danse étoit de 50 pieds de long sur 19 de large, dans le milieu de la galerie, avec double rang de sièges pour les seigneurs et les dames du bal. Les ftiuteuils dn Roi et ceux du roi et de la reine d'Angleterre étoient en ftice du salon qui regarde l'Orangerie, et vis-à-vis ces fauteuils Tenceinte du bal avoit une ouverture de 6 pieds, pour y entrer et pour ea sortir. On avoit élevé des gradins dans toutes les croisées de la galerie, et on les avoit couverts de tapis de la Savonnerie ; h galerie étoit éclairée par trois rangs de lustres d'un bout à Tautre. Celui du milieu était de huit, qui étoient les plus forts, et les deux autres de dix-sept chacun, mais plus petits. Il y avoit aussi de chaque côté trente-deux girandoles sur des guéridons dorés ; mais ce qui l'éclairoit bien davantage, c'étoit huit grandes pyramides rondes, de 10 pieds de haut, qui portoient chacune 150 bougies dans des flambeaux d'argent, posés sur huit degrés qui s*élevoient en pointe et qui étoient revêtus de gaze d'or. Ces pyramides étoicDt portées par des piédestaux carrés, de 4 pieds et 4 pouces de haut, et de quatre pieds de diamètre, revêtus de velours cramoisi avec des franges d'or. Quatre de ces pyramides étoient placées aux quatre coins de l'enceinte du bal et les quatre autres aux deux bouts de la galerie, à côté des portes des salons, lesquels étoient éclairés par cinq lustres chacun, et par quatre girandoles sur des guéridons dorés. On avoit élevé dans les trois portes du salon du petit appartement du Roi, qui donnent dans le milieu de la galerie, des échafauds pour les violons et les hautbois, et ces échafauds n'avoient point de saillie dans la galerie.
Avant quatre heures, tous les gradins des croisées furent remplis de monde, et entre six ou sept, tous Içs seigneurs et toutes les dames de la Cour se rendirent dans llàppartement de l^mo la duchesse do Bourgogne. Je n'entreprendrai point la description de la richesse et de la diversité des habits. Il suffit de vous dire que l'imagination ne peut aller plus loin, et que les yeux en étoient éblouis. L'habit de Monseigneur étoit d'une étoffe
On prononçait alors mécredi et non pas mercredi.
d*or, arec des agrémens en broderie d*argent. M'''* les ducs de Bourgogne, d* Anjou et de Berry étoient en habits de velours brodés d'or en plein. Celui de M*^ le duc de Bourgogne étoit noir, et les deux autres de couleur, arec beaucoup de diamants. Monsieur avoit le mdme habit qu'il avoit porté le jour du mariage, de velours noir, avec des boutonnières en broderie d'or et de gros boulons de diamants. Celui de M. le duc de Chartres étoit riche et galant. Il étoit d'une étoffe d'or relevée par des agrémens d'or. Une partie des seigneurs, qui étoient en grand nombre, avoit des habits de velours, ou brodés, ou couverts de boutonnières appliquées, et l'autre en avoit de riches brocarts d'or. Il y en ayoit quelques-uns de simples, mais la plupart étoient relevés de broderies ou d'agrémens d'or et d'argent appliqués. Us avoient toua des nœuds d'épaules fort riches, des bouquets de plumes à plusieurs étages, les manches du justaucorps chargées de dentelles d'or et d'argent et de rubans, et les gants pareillement garnis de dentelles, des bas de soie de diverses couleurs, brodés d'or et des mbans sur les souliers. Les dames étoient encore plus superbement Tdtues. L'habit de W^^ la duchesse de Bourgogne étoit d'une étofled'or avec une garniture de diamants, dans laquelle, ainsi que dans sa coiffure, entroient les plus beaux diamants de la Couronne. Madame, If"^ la duchesse de Chartres, Mademoiselle, M"** la Duchesse, M"^ la princesse de Conty et M'^* ae Condé, avoient toutes des habits qui se disputoieut do richesse et d'agrément. Ceux de M°^ de Chartres et de M"^ la Duchesse étoient d'étoffes d*or, rehaussés de boutonnières d'or, et les jupes chamarrées d'une ricbesse qu'on ne sauroit exprimer, les corps et les coiffures chargés de pierreries. Mademoiselle et M"*® la princesse de Conty avoient des habits de velours brodés d'or. Enfin, toutes les dames du bal étoient généralement habillées, ou d'étoffes d'or garnies d'agrémens d'or et d'argent, ou de velours de toutes couleurs brodés d*or, et elles étoient brillantes de pierreries sur leurs habits et dans leurs coiffures.
Le Roi se rendit sur les sept heures dans la chambre de Mi"* la duchesse de Bourgogne -, son habit étoit magnifique et majestueux. Il étoit de velours noir, couvert en plein d'une broderie d'or fine et délicate, et marqué sur les tailles d'une plus épaisse et plus riche, avec des boutons de diamants. Le Roi et la reine d'Angleterre arrivèrent peu de temps après. La reine étoit fort richement vôtuo d'une étoffe d'or avec des agrémens d'or. L'on passa dans la galerie, et le bal commença. M*' le duc do Bourgogne ouvrit la danse par le branle S menant M"^^ la duchesse do Bourgogne, et lorsque le branle fat fini, ils dansèrent ensemble la première cou-
' Danse très-sériente, dans laquelle les danseurs répètent ce qu'ont fait les dsaz presBiers qui conduisent le branle.
rante S et tout lo monde en fût charmé. M"'* la duchesse de Bourgogne prit M^ le duc d* Anjou, et il prit M"** la duchesse de Chartres, laquelle prit M<' le duc de Berry, qui prit Mademoiselle, et le reste se passa dans Tordre et selon le rang.
Comme le nombre des danseurs étoit fort grand, plusieurs de ceux qui avoient été nommés ne dansèrent point, faute de dames qui se trouvèrent en plus petit nombre. M"^" la duchesse de Bou> gogne se fit admirer dans le menuet et le passepied '. L'on dansa souvent le menuet à quatre, afin de faire danser plus de monde.
Sur les huit heures, le Roi demanda la collation, qui fut apportée sur douze tables de formes inégales, couvertes de mousse et' de verdure au lieu de nappes, et chargées par compartlmens de toutes sortes de fhiits de la saison et de confitures sèches entremêlées de fleurs. Elles furent portées dans Tenceinte du bal; alors qu'elles furent rassemblées elles formèrent une espèce de parterre très-agréable, où paroissoient quatre orangers portant des oranges confites. Ces tables furent ensuite séparées, et passèrent Tune après l'autre autour de l'enceinte, au moyen des roulettes qu'elles avoient sous les pieds. On apporta aussi à la main une quantité prodigieuse de corbeilles pleines de paquets de confitures et de massepains, et une infinité de soucoupes chargées de liqueur et de glaces. Après la collation, qui fût entièrement pillée ', l'on fit nettoyer la place et l'on continua le bal jusqu'à dix heures et demie. Lorsqu'il fut fini, le Roi et Leurs Majestés Britanniques entrèrent dans le petit appartement de Sa Ms^esté, où le sooper étoit servi dans l'antichambre. Tous les seigneurs et dames du bal sortirent par l'appartement de M*"* la duchesse de Bourgogne. La table du souper étoit en demi-cercle, ainsi que celle du jour du mariage. Elle étoit remplie par Sa Majesté, le roi et la reine d'Angleterre, Monseigneur, M**" le duc et M*"® la duchesse de Bour^ gogne, M*" les ducs d'Anjou et de Berry, Monsieur et Madame, M. et M™« de Chartres, Mademoiselle, M™® la Duchesse et M™» la princesse de Conty. Après le souper, le roi et la reine d'Angleterre retournèrent à Saint-Germain, et chacun se retira.
Le samedi suivant [14], il y eut encore un grand bal qui commença plus tard que le précédent, parce qu'on ne soupa qu'après le bal et qu'il y eut medianoche. La foule des spectateurs avoit été si grande au premier, qu'on trouva moyen d'accommoder le lieu où l'on dansa, de manière qu'il y eut encore plus de place pour les personnes de la première qualité. M'"" la duchesse de Bout-
^ Danse très- grave entremêlée de révérences. C'était plutôt une marche noble et môl^ de belles attitudes qu'une danse proprement dite.
' Le menuet est une danse grave, très-élégante et accompagnée de révérences. Le passe-pied est une danse d'un mouvement très- rapide.
' Piller une collation, se jeter sur une collation pour emporter les fruits, les couûtures, etc.
gogne mit ce Joar-là un habit de velours noir tout couvert de diamants. Ses cbevenx étoient nattés de perles, et tout le reste de sa ooifihre étoit si rempli de diamants, qu'on peut dire sans exagéralion qae la vue en pouvoit à peine supporter Téclat. La plupart des princesses de la Maison royale mirent ce jour-là des habits de Teloors noir. Madame en avoil un chamarré de rubis et de diamants; la jupe d'entre-deux étoit de brocart d'or rebrodé d'or. L*habit de M** la duchesse de Chartres étoit de velours noir, chamarré sur toutes les tailles de diamants brillants, et celui de Mademoiselle étoit aussi de velours noir chamarré de gros diamants et de perles sur toutes les tailles. La jupe d*entre-deux de cette princesse étoit du mdme velours chamarré en plein de point d*£spagne or et argent. Toutes les coiffures étoient couvertes de pierreries. Les princes étoient en habit de brocart d*or rebrodé. Les uns avoient des brandebourgs de pierreries, et les autres seulement de gros boulons. Monsieur avait des brandebourgs d'argent avec des boutons de rubis d*Orient et de diamants. L*habit de M. le duc de Chartres étoit de velours noir, les brandebourgs d*or nidlés de brandebourgs de cUamants doublés de velours couleur de rose. Ses mauches éloien garnies de dentelles d'argent. M. le duc du Maine et M. le comte de Toulouse se fàisoient distinguer et admirer tout ensemble, tant leurs habits étoient riches, brillants et bien entendus. Enfin, à voir chaque habit en particulier, il sembloit que rien ne se pouvoit ajouter à tous ceux des princes, princesses, seigneurs et dames qui dansoient à ce bal, tant ils étoient somptueux et brillants, en sorte que sans compter les pierreries, les habits seuls des deux bais revenoient à plusieurs millions. L'habit que la reine d'Angleterre avoit an second bai étoit de velours noir, avec une très-belle parure de diamants.
La collation ne fut pas servie sur des tables comme la première, mais elle fût portée dans un nombre infini de corbeilles. Jamais il ne s'est rien vu de si brillant que ce bal. Il y avoit, tant dans la galerie où l'on a dansé que dans les appartemcns des environs, quatre à cinq mille lumières, ce qui faisoit lieaucoup briller la richesse des habits et la magnificence des appurlemens.
Voici maintenant le récit de l'un des acteurs de ces fêtes splendides. La Palatine écrivait, le 8 décembre, une de ces lettres dans lesquelles les femmes excellent à d^^crire les détails de toilette :
Votre bonne lettre m'est arrivée hicîr bien à propos pour me réjouir le cœur et me consoler de tout l'ennui que m'a causé le mariage. La foule était tellement grande qu'il fallait attendre un quart d*heure à chaque porte avant de pouvoir entrer, et j*uvais une robe et une jupe de dessous si horriblemout lourdes que je ne pouvais presque pas me tenir debout. Mon costume étoit d'or T. I. 1-2
frisé avec des chenilles noires formant des fleurs, et ma parure de perles et de diamants. Monsieur avait un habit de velours noir brodé d*or et tous ses gros diamants ; mon fils, un habit brodé d*or et de diverses couleurs, et tout couvert de pierreries; ma fille portait une robe de velours vert brodé d*or, la robe et la jupe de dessous étant entièrement garnies de rubis et de diamants ainsi que le corsage; la broderie était si bien faite, que chaque roie semblait être piquée sur Tétoffe. Sa coifiîire consistait en plusieurs enseignes' de brillants et poinçons en rubis* avec du ruban d^or tout garni de diamants.
Le Roi avait un habit de drap d*or légèrement brodé sur les tailles en couleur cheveux ; Monseigneur en avait un tout pareil brodé or sur or. Le fiancé était en manteau noir brodé d'or, pourpoint blanc brodé d'or et à boutons de diamant ; le manteaa était doublé de satin rose avec des broderies d'or, d'argent et couleur cheveux. La fiancée avait une robe et une jupe de deasons en drap d'argent avec rubans du même et bordure de rubis et de diamants. Les diamants qu'elle portait dans sa coiffure et partout étaient ceux de la Couronne. M. le duc d'Anjou avait un babit de brocart d'or brodé d'argent. M. le duc de Berry, mon fkTori, as habit de velours noir semé de petites fleurs brodées en or. La robe de M"** de Chartres était comme l'habit de M. le duc d'Anjou ; sa parure était en diamants. M°** la Duchesse avait une robe en velours couleur de feu brodée d'argent et une parure en diamants. M<"^ la princesse de Conty avait, comme ma fille, une robe et une jupe de velours vert brodée d'or, parure de perles, diamants et rubis. M"'® la Princesse avait une robe de velours, une jupe garnie de galons d'or, une parure de diamants; la robe de M"* de Gondé élail en velours couleur de feu, sa jupe était brodée d'argent et sa parure en diamants. Voilà toutes les toilettes dont je me souviens.
Ne fuut-il pas à ce tableau en opposer un autre, et après ce conte des Mille ei une Nuits montrer quelle était Tintensite de la misère qui régnait au dehors de ce palais féerique? Ne faut-il pas rappeler ici ce que La Bruyère écrivait en 4689', en parlant des habitants des campagnes :
« L'on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils
^ Joyau, fort à la mode alors, qui était composé de pierres montées en forme de rose.
^ Grandes aiguilles de tête.
^ Quatrième édition.
remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une TOix articulée; et quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes. Ils se retirent la nuit dans des tanières, où ils vivent de pain noir, d*eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu*ils ont semé. >
Ajoutons encore une phrase de Vauban, que nous lisons dans son Fn^^t d'une dîme royale [h 698) : a II est certain que rénormité des impôts est poussée à Texcès et que, si on n*7 remédie, le menu peuple tombera dans une extrémité dont il ne se relèvera jamais; les grands chemins de la campagne et les rues des villes et des bourgs étant pleins de mendiants, que la faim et la nudité chassent de chez eux. »
Mais il faut revenir à notre sujet et terminer Thistoire de la galerie sous Louis XIV par le récit de la réception de Tambassadeur de Perse, le 49 février 47U.
Le Roi, dit Dangeau, se leva à son heure ordinaire. Il prit un habit d'une étoffe or et noir, brodé de diamants ; il y en avoit pour 12,500,000 livres, et Thabit étoit si pesant, que le Roi en changea aussitôt après son dîner. Outre les pierreries qu'il avoit sur lui, il avoit prêté une garniture de diamants et de perles à M. le duc du Haine et une garniture de pierres de couleur à M. le comte de Toulouse. M. le duc d'Orléans avoit un habit de ▼elonrs bleu brodé de perles et de diamants, et d'une broderie à la mosaïque, qui Ait fort louée. L'ambassadeur de Perse n'arriva que vers les onze heures, et un peu devant qu'il arrivât, le Roi parut sur le balcon de sa chambre, et le peuple, dont la cour étoit remplie, potissa les cris de Vive le Roi I Je crois n'en avoir jamais entendu qui partissent de meilleur cœur. La cour des Secrétaires d'État étoit aussi remplie de peuple que la première ; les cris de Joie s'y redoublèrent et passèrent môme dans l'avenue de Paris qui étoit remplie de monde jusqu'à la maison de Bontemps ^, où l'ambassadeur descendit de carrosse pour monter à cheval.
Ni lui ni sa suite ne méritolent pas grande attention * ; iU
' Aajoord'hiii n^ M (Lbroi).
* Duigeta eit évidemment de l'avis de Saint-Simon, qui regarde cette ambeseade eomme uie « duperie • organisée par Pontcbartrain, pour « lui feire aeeroire son apogée revenue par cette députation du Sophi, pénétré d'admfretion pour sa gloire *.
entrèrent dans la cour du château ; ils en firent le tour et descendirent à l'appartement du duc de Guiche. Dès qa^ûa furent entrés, le Roi passa dans la galerie, où il y avoit des gradins à quatre rangs, depuis un bout jusqu'à l'autre, mais d'un côté seulement. Ces gradins étoient remplis de plus de 400 dames, magnifiquement parées ; les dames de la Cour sur les gradins les plus près du trône, et les dames de Paris en continuant vers le bas de la galerie. Le Roi eut la politesse en entrant de passer fort près des dames qui avoient fort envie de le voir dans sa magnificence. Il monta sur son trône, où étoit à côté de lui, à droite, M^ le Dauphin S qui avoit un habit et un bonnet fort couverts de pierreries ; M™® la duchesse de Ventadour le tenoit par la lisière. A la gauche étoit M^*^ le duc d'Orléans, et tous les princes du sang, à droite et à gauche, selon leur rang. II y avoit deux manières de tambours aux deux côtés du trône, où étoient M*"* la duchesse de Berry, Madame et toutes les princesses du sang avec leurs dames ; et derrière les princes du sang, sur le trône, étoient les quatre premiers gentilshommes de la Chambre et les deux maîtres de la Garde-robe. Aucun des princes n'étoit couvert. La galerie étoit remplie de courtisans habillés trèsrichement et de beaucoup d'étrangers qu'on avoit fait entrer un peu avant l'audience, qui fut assez longue.... On avoit eu soin de faire mettre au bas du trône, Coypel, fameux peintre, pour en faire le tableau, et de Boze, secrétaire de l'Académie des inscriptions, pour faire une relation exacte de la cérémonie*.
Ces appartements ont été successivement habités par la reine Marie-Thérèse, morte en 4683; la dauphine de Bavière, femme de Monseigneur, morte en 4690 ; la duchesse de Bourgogne, morte en 1712; l'infante d'EspagneJfiancée à Louis XV, de 1722 à 1725, date de la rupture du mariage projeté ; la reine
* Louis XV, alors âgé de cinq ans.
* L'ambassadeur do Perse eut son audience de congé le 13 août. Pendant tout le temps de son séjour, l'ambassade avait reçu de Louis XIV 500 livres par jour et, outre cela, le Roi avait payé beaucoup d'extraordinaire (Danobau).
Marie Leczinska, morte en 4768, et Marie-Antoinette, qui l'occupa comme dauphine, de 4770 à 4774, et comme reine jusq[u*au 6 octobre 4789.
Les grands appartements de la Reine comprenaient^ sous Louis Xrv, une salle des Gardes, une antichambre, un salon ou grand cabinet, et une chambre à coucher. Sous Louis XV, on 7 ajouta le salon de la Paix, qui fut affecté au jeu de la Reine.
Chambre de la Reine (115).
La décoration de la chambre de la Reine, telle qu^elle était sous Louis XIY , a été changée sous Louis XV en 1 734 et en 4770. Les anciennes peintures du plafond, œuvres de Gilbert de Sève S ont été remplacées par des camaïeux exécutés par Boucher; les sculptures des angles du plafond, avec leurs couronnes surmontées de dauphins et avec les aigles de la maison d'Autriche, sont de 4770 et datent de Marie-Antoinette. Les lamibris de marbre furent enlevés en 1734, et Ton mit à leur place des tapisseries et trois grands trumeaux de glaces, dont les cadres en bois sculpté-doré représentaient des palmiers mêlés de festons de fleurs. A leur tour, Louis-Philippe et son architecte M. Nepveu ont remanié la chambre de la Reine et ont presque complètement détruit sa décoration. Ils ont fait disparaître la cheminée et sa glace, et le trumeau qui était vis-à-vis. La beauté du trumeau de glaces qui existe encore entre les deux fenêtres permet de juger la gravité de cette barbare destruction, faite sans autre but que le placement de tableaux inutiles.
Au temps de Louis XIV, la chambre de la Reine avait une grande balustrade d*argent, qui fut fondue en 4689. Nous savons par Félibien que la duchesse de Bourgogne y avait fait placer de riches cabinets ornés de colonnes, de figures de vermeil, de peintures, d'émaux et de gemmes, dans lesquels elle serrait ses bijoux et les pierreries de la Ck>uronne.
La chambre de la Reine a été le théâtre de nombreux évé-
' On en voit 1m gravons dtof Toufrage de Monicart.
nements : deux reines et deux dauphines y sont mortes; dixneuf enfants de France y sont nés.
La reine Marie-Thérèse mourut dans cette chambre le 30 juillet 4683. La dauphine de Bavière, qui vint occuper cet appartement après la mort de la Reine, y donna le jour, le 49 décembre 4683, au duc d*ADjou, depuis roi d*Espagne, et, le 34 août 4686, au duc de Berry. Elle y mourut le 20 avril
La duchesse de Bourgogne y mit au monde trois princes : \m premier duc de Bretagne, qui naquit le 25 juin 4704 et mourut Tannée suivante; — im second duc de Bretagne, né le 8 janvier 4707, devenu Dauphin à la mort de son père le duc de Bourgogne (48 février 4742) et mort quelques jours après (8 mars 4742) ; — Louis XV, né le 45 février 4740. Elle y mourut le 42 février 4712.
La reine Marie Leczinska donna naissance dans cette ehambre à dix enfants : le 44 août 4727, à deux jumelles, Madame Elisabeth et Madame Henriette ; — le 28 juillet 4 728, à Madame Troisième*, morte jeime; — le 4 septembre 4729, au Dauphin ; — le 30 août 4730, à un duc d'Anjou, mort jeune ; — le 23 mars 4732, à Madame Adélaïde ou Madame Troisième;
— le 14 mai 4733, à Madame Victoire ou Madame Quatrième;
— le ^7 juillet 4734, à Madame Sophie ou Madame Cinquième; — le 46 mai 4736, à Madame Sixième, morte jeune;
— le 45 juillet 4737, à Madame Louise ou Madame Septième. Marie Leczinska mourut dans cette chambre le 24 juin 4768.
Marie-Antoinette y mit au monde : le 49 décembre 4778, Marie-Thérèse, devenue plus tard duchesse d'Angoulème ; — le 22 octobre 1784, le premier Dauphin, mort en 4789; — le 27 mars 4785, le second Dauphin, mort au Temple; — le 9 juillet 1786, Madame Sophie, morte Tannée suivante.
Les naissances des enfants de France devaient se faire publiquement, en présence des princes du sang et de nombreux spectateurs. Sous Louis XIV les choses se passaient avec une
^ L'usage sMtablit à la Cour de Louis XV de désigner par des noms de nombre ordinaux les filles du Roi non encore baptisées et par conséquent non encore nommées. On ondoyait les enfants à leur naissance, et on ne les baptisait que longtemps après, à l'âge de dix ou douze ans. C'est pourquoi plusieurs princes ont signé le registre à la cérémonie de leur baptême*
décence et un ordre parfaits ; sous Louis XVI le désordre et Tindécence arrivèrent aux dernières limites.
Nous empruntons au Mercure Galant le récit de la naissance du premier duc de Bretagne, en 1704.
Le 25 du mois de juin, M°*® la duchesse de Bourgogne commença à sentir quelques douleurs qui augmentèrent un pou sur le midi ; elles devinrent plus vives à une heure et demie, et depuis trois heures jusqu'à cinq et un peu plus d'une minute, que cette princesse accoucha, eUes furent trës-aiguês et très-fréquentes. EUe en eut une sur les trois heures qui lui fit faire d* assez grands dis pour faire croire qu*elle étoit accouchée. Un de ses valets de chambre ayant entendu M. Clément ' prononcer distinctement ces mots : « Je le tiens », crut qu'il parloit du prince dont il étoit persuadé qoe la princesse venoit d'accoucher ; cependant M. Clément ne parloit que d'un carreau qu'il a voit demandé. Ce valet de chambre, animé par l'ardeur de son zèle, courut dans le petit appartement de Ms** le duc de Bourgogne, où ce prince avoit résolu de demeurer pendant tout le temps que la princesse seroit en travail, et lui dit que M°^® la duchesse de Bourgogne étoit accouchée d'un prince. A l'instant, toutes les chambres de l'appartement de M"^® la duchesse de Bourgogne, qui étoicnt remplies de monde, retentirent de cette grande nouvelle, qui se répandit aussitôt dans tout Versailles, où on alluma quantité de feux ; on envoya promptement des ordres pour les faire éteindre, mais il n'étoit pins temps d*arrêter plusieurs courriers qu'on avoit dépêchés à Paris pour porter la nouvelle do cet heureux accouchement. Avant que M*' le duc de Bourgogne fût détrompé, M. le duc d'Albe * se jeta aux pieds de ce prince, pour qui il a une vénération particulière, et lui dit, en embrassant ses genoux, qu'après la joie qu'il ■▼oit de le voir père il ne manqueroit rien à sou bonheur s'il Toyoit que le Roi son maître ' le fût aussi. M^'^ le duc de Bourgogne répondit à ce duc : « Je sais. Monsieur, que votre joie répond bien à la nôtre ; c'est un jour bien heureux pour nous ; l'en souhaite un pareU au roi d'Espagne. »
On apprit dans ce moment-là que la joie que l'on sçntoit étoit prématurée, ce qui donna beaucoup de chagrin; mais enfin on roobila à cinq heures, que M"^ la duchesse de Bourgogne fût léliTrée après avoir souffert ses douleurs avec une constance oerreilleuse. Le Roi demeura toujours auprès do cette princesse, ainsi que Monseigneur, tous les princes et princesses. M. CIi5mont eut quelque inquiétude lorsque M°^® la duchesse de Bourgogne
' L'aecoochenr.
* Ambassadeur d'Espagne.
* Philippe V| f^ère du doc de Bourgogne.
fût accouchée, parce que Tcnfanl ne crioit point ; ce qui causa un silence qui dura quelques momens. Le Roi se baissa et demanda à Toreille de M. Clément ce que c*étoit que Tenfant ; il répondit Umt bas que c*étoit un garçon. S. M. lui demanda si elle pouvoit le déclarer. M°^® la duchesse de Bourgogne, qui .observoit le Roi, prit la parole et dit qu*ellc connoissoit bien aux mouvemens du visage de S. M. que c*étoit un garçon, et la vérité fût aussitôt déclarée tout haut dans la chambre. Le Roi dit alors : « Voilà le quatrième que Clément me donne » ; à quoi M. Clément répondit qu*il espéroit encore lui donner les enflans du prince qui venoit de naître.
Ce fut MSI* le duc de Berry qui annonça cette nouvelle à If le duc de Bourgogne en Tembrassant. M. le Nonce ftit le premier ministre étranger qui y fut introduit et qui par conséquent complimenta le premier S. M. sur cette heureuse naissance. M. le duc et M™® la duchesse d*Albe entrèrent ensuite ; M. le duc d'Albe dit au Roi que le bonheur de la France étoit une félicilé pour TBspagne, et qu'après la pari qu'il y prenoit à ce bonheur public, rien ne le touchoit davantage que de le voir bisaïeul, Monseigneur aïeul et M^^'' le duc de Bourgogne père. Le Roi lui répondit qu'il lui étoit obligé d'avoir de pareils sentimens, qu'il savoit qu*il8 étoicnt sincères et qu'il étoit persuadé que ce bonheur seroit bien célébré en Espagne.
Le Roi alla à la porte de la chambre et fit des honnêtetés aux dames qui étoicnt en grand nombre dans le grand cabinet, et reçut leurs complimens ; il y a voit une infinité de personnes de l'un et de l'autre sexe, et S. M. leur déclara qu'elle avoit donné au prince qui venoit de naître le nom de duc de Bretagne.
Cependant Ton mit le jeune prince dans un lange et on le remit entre les mains de M"'° la maréchale de la Mothe, qui le porta auprès du feu. Il fut ensuite ondoyé par M. le cardinal de Coislin en présence du curé de Versailles ; après quoi il fut emmailloté par la garde de M"*° la duchesse de Bourgogne. Ce prince se trouva si grand et si fort, qu'on fut obligé de lui mettre un bonnet du troisième âge et qu'on eut beaucoup de peine à lui enfermer les bras. M™® la maréchale de la Mothe prit ensuite ce prince et le porta à M^»" le duc de Bourgogne, qui le baisa ; puis elle le porta à la porte de la chambre, où l'on fit venir la chaise et les porteurs du Roi. Elle entra dedans, elle mit le prince sur ses genoux et le porta dans l'appartement qui lui étoit destiné. M. le maréchal de Noailles se chargea do l'y conduire, et M**" le duc de Bourgogne lui en marqua sa joie. On nomma alors un des exempts * qui servent auprès du Roi pour être auprès du prince et pour le seryir alternativement avec ses camarades. Peu de temps après, M. le marquis de la Vrillière, secrétairo-greflier de l'ordre du Saint-
* Olïciers des Gardes du corps.
USS GRANDS APPARTEBŒNTS DE LA REINE 185
Bsprit, lui porta de la part du Roi le cordon bleu et la croix de rOrdie, que W^ la maréchale de la Mothe lui mit.
Le Roi s*étaiit acquitté de toutes les choses que je viens de TOUS marquer, de la manière noble et aisée dont il remplit les plus péniblea devoirs de la royauté, dit qu*il dey oit aller remercier le Ciel de toutes les grftces qu*il répandoit sur lui tous les jours, et alla prier Dieu à la chapelle ^ M<^ le duc de Bourgogne s'y rendit aussi et y demeura en prière pendant trois quarts d*heurc. Ce prince y avoit été seul fort longtemps le jour précédent, et Ton avoit remarqué qu'il ne vouloit pas être connu.
Le Roi tint conseil de ministres au sortir de la chapelle, rien ne pooTant déranger ce prince, qui ne remet jamais au lendemain les affiidres qui regardent son Etat et auxquelles le jour est marqué ponry travailler, n change seulement les heures lorsqu'il s'y trouve obligé par des affidres très^-pressantcs et qui ne peuvent être remises. Je ne puis m'empôcher de vous faire remarquer une chose qui n'est pas ordinaire à tous les souverains, qui fuient avec soin tous les spectacles douloureux et qui peuvent leur donner des idées de la mort et même la leur représenter. Le Roi n'en a jamais usé de même, eionl'a vu en plusieurs occasions passer des journées et des nuits entières auprès des personnes mourantes qui le touchoient, et donner tons ses soins à ce qui pou voit contribuer au rétablissement de leur santé et au salut de leurs âmes, donnant ses ordres ponr toutes ces choses et fedsant lui-même une partie de ce qui anroit pu être fait par d'autres. Ce prince a demeuré auprès de la Reine sa mère, de la Reine son épouse et de U^^ la Dauphine presque jusqu'au moment qu'elles ont rendu l'ême, et lorsque les deux dernières ont été sur le point de mettre des princes ou des princesses au monde, il ne les a point quittées pendant leurs plus vives douleurs, et l'on peut dire qu'il a toujours beaucoup contribué, par ses soins et sa présence, au soulagement de ces mêmes douleurs.
Bcoutons maintenant M"*^ Campan, nous racontant la naissance de Marie-Thérèse, depuis duchesse d'Angoulème, pour juger la différence des temps.
Madame, fille du Roi, vint au monde avant midi, le 19 décembre 1T78. L'étiquette de laisser entrer indistinctement tout ce qui se présentait au moment de l'accouchement des reines, fut observée avec une telle exagération, qu'à l'instant où l'accoucheur Vermond dit à haute voix : la Reine va accoucher, les flots de curieux qui se précipitèrent dans la chambre furent si nombreux et si tumultueux, que ce mouvement pensa faire périr la Reine. Le Roi avait eu, dans
* La chapellA dont il est question ici est celle qui occupait remplace ment dn vestikrala actuel de la cour de la Chapelle et le salon d'Hercule.
186 LE CHATEAU DE VEJaSAILLES
la nuit, la précaulion de faire attacher avec des cordes les immenses paravents de tapisserie qui environnaient le lit de Sa Mijeské ; sans cette précaution ils auraient à coup sûr été renversés sur elle. Il ne fût plus possible de remuer dans la chambre, qui se trouva remplie d'une foule si mélangée, qu'on pouvait se croire dans une place publique. Deux Savoyards montèrent sur des meubles pour voir plus à leur aise la Reine placée en face de la cheminée, sur un lit dressé pour le moment de ses couches. Ce bruit, le sexe de Tenfant que la Reine avait eu le temps de connaître par un signe convenu, diUon, avec la princesse de Lamballe, ou une faute de l'accoucheur, supprimèrent à l'instant les suites naturelles de l'accouchement. Le sang se porta à la tête, la bouche se tourna, l'accoucheur cria : De Vair, de Veau chaude, il faut une saiçnée 4m pied 1 Les fenêtres avaient été calfeutrées ; le Roi les ouvrit avec une force que sa tendresse pour la Reine pouvait seule lui donner, ces fenêtres étant d'une très-grande hauteur et collées avec des bandes de papier dans toute leur étendue. Le bassin d*eau chaude n'arrivant pas assez vite, l'aceoucheur dit au premier chirurgien de la Reine de piquer à sec ; U le fît, le sang jaillit avec force, la Reine ouvrit les yeux. On eut peine à retenir la joie qui succéda ai rapidement aux plus vives alarmes. On avait emporté la princesse de Lamballe sans connaissance. Les valets de chambre, les hussiers prenaient au collet les curieux indiscrets qui ne s'empressaient pas de sortir pour dégager la chambre.
Cette cruelle étiquette fut pour toujours abolie. Les princes de la famille, les princes du sang, le chancelier, les ministres suffisent bien pour attester la légitimité d*un priuce héréditaire. La Reine revint des portes de la mort : elle ne s'était point senti saigner, et demanda, après avoir été replacée dans sou lit, pourquoi elle avait une baude de lingo à la jambe. Le bonheur qui succéda à ce moment d'alarmes fut aussi excessif que sincère. On s'embrassait, on pleurait de joie *.
Le 6 octobre 1789, Marie-Antoinette entendant, vers six heures du malin, un grand bruit sous les fenêtres de sa chambre, appela les deux femmes de chambre de service, qui lui dirent que c'étaient les femmes venues de Paris qui passaient sur la terrasse. Un <{uart d'heure après, le bruit augmenta, mais cette fois, il partait de la salle des Gardes, où, en effet, les Gardes du corps luttaient contre les bandes qui avaient envahi le château et voulaient tuer la Reine. Les deux femmes de chambre, M™o« Thibault et Augué, allèrent à Tantichambre et ouvrirent la porte de la salle des Gardes, que
* M"** Campan, I, 202.
le garde Miomandre de Sainte-Marie barrait avec son mousqueton, pour empdcher la foule de passer : a Sauvez la Reine, eria-Ml aux femmes de chambre ; ses jours sont en danger. » Aussitôt M*** Thibault et Augué ferment la porte au verrou, reviennent dans la chambre de la Reine qui était encore eouchée, lui mettent ses bas et un jupon, et la mènent chez le Roi par une suite de petites antichambres S rCEil-de- Bœuf, la chambre de Louis XIV et la salle du Conseil, communication ordinaire entre les deux appartements du Roi et de la Reine« Pendant que la Reine prenait ce chemin pour se saurer chez le Roi, Louis XVI arrivait chez elle par un paaaage particulier, appelé le Passage du Roi^ et, ne la* trouvant plus dans sa chambre, il revenait chez lui, où toute la famille n^yale se trouva bientôt rassemblée.
Le Pûuais du Bai * avait été établi en 4775, par Louis XVI, ix>ur pouvoir se rendre chez la Reine librement et sans être vu des courtisans.
Depuis très-longtemps, dit M. de Mercy ', j*avais représenté à la Reine qu'il (allait absolument songer à établir une communication ilkcile de son appartement à celui du Roi. Le local présentait d'assez grandes difacullés, mais je n*ai jamais cessé d'insister sur ce point, qui est de la dernière importance. Le Roi et la Reine sont logés de fkçon qu'ils ne peuvent aller l'un chez l'autre que par une antichambre publique * et toujours remplie de monde, ou bien en faisant dans l'intérieur un grand détour qui les oblige à passer par un des cabinets de l'appartement de Madame Sophie. Il est aisé de se figurer tous les inconvénients d'une pareille communication ; mais j'ai enfin obtenu qu'il s'en établira incessamment une autre trës-commode, au moyen d'un corridor qui enlèvera à Mesdames une pièce de leurs appartements, et qui formera un passage entièrement isolé et dont personne ne pourra faire usage. Le plan en a été arrôté la semaine passée, et on ne tardera pas à l'exécuter.
' N^ II9 13, M et 15 du plan des petits appartements de la Reine.
* Voir lé plan vf^ 12. — Le plan représente en blanc les parties qui intéressent le Pauage du Boi et notre description. Les parties hachées indiquant les parties da palais qui étaient alors en eutre-sols. Les parties tnîntéft sont tontes les pièces du rez-de-chaussée qui n'avaient pas d'eotre- •oln en 1815, car notre plan a été fait d'après un plan manuscrit de 1813 appartenant à M. Fayier père, inspecteur du château.
' Corrupondâmeê êêcritê entré Mariê-TKérèit et le conUê de Mercy- Ar€imimu, — Lettre du 20 avril 1775.
^ L*Œil-d*-BflMf.
.Il •
A Taide de ce passage, le Roi sortant de sa chambre (IK6), traversait la salle du Conseil (4 25), la petite salle de bains située à côté, et arrivait à l'escalier de la Forge. Après avoir descendu dix-sept marches, il trouvait une porte (A)^ qui donnait accès dans un petit cabinet (B), situé à Tentre-sol du rex-dechaussée*. Après avoir traversé un autre cabinet noir (G), le Roi trouvait quelques marches [D) pratiquées dans Tépaisseur du mur à arcades qui, au premier étage, forme le fond de la galerie des Glaces ; il arrivait dans le corridor (E), qui existe au fond de la galerie de Louis XIII, entre le gros mur à arcades et la cloison construite en avant et qui forme le fond de la galerie de Louis XIII. — Dans ce corridor, le Passage du Roi, pratiqué à hauteur d*entre-soI, n'a pas la largeur du corridor luimême ; il est plus étroit. — Au bout du corridor, à l'extrémité méridionale de la galerie de Louis XIII, le Passage faisait un coude et débouchait dans un autre corridor (F}, pratiqué aussi à hauteur d'entre-sol, dont l'extrémité méridionale passait devant l'escalier de la journée des Dupes (6). — Le Roi entrait alors dans un petit cabinet (H), où se trouve encore un escalier qui conduit à l'antichambre 44 des petits appartements de la Reine, au premier étage, et il arrivait
enfin chez la Reine.
Celte communicalion avec la chambre de la Reine n'était pas la seule. Le Roi pouvait encore sortir du cabinet H, entrer dans le cabinet I, où il trouvait un autre escalier qui le conduisait à la porte de la chambre de la Reine.
Comme on le voit, le Passage du Roi était établi, en grande partie, sous la galerie des Glaces et aussi sous TCEil-de- Bœuf.
Ce Passage n'existe plus aujourd'hui à partir du cabinet B jusqu'au cabinet H ; il a été détruit sous Louis-Philippe, quand on a supprimé toutes les petites pièces du rez-dechaussée et tout l'entre-sol du rez-de-chaussée pour établir les salles 30 et 33, et rétablir le vestibule n« 32.
^ Aujourd'hui fermée par une cloison en planches, avec une barre de fer en avant de la baie. — Elle est marquée A sur le plan du Passage du Roi.
* L'entre-sol n'existe plus ; aussi voit-on dans le haut du petit cabinet, qui existe toujours, le derrière de la cloison qui ferme la porte A dont nous parlions tout à l'heure, et qui indique la hauteur de l'ancien entre-sol.
Les salles n^* 30, 32 et 33 n*étaient pas dans l'état où nous les voyons aujourd'hui. La salle u? 30 formait alors deux pièees, avec des entre-sols ^ L*une, au nord, faisait partie de rappartement du capitaine des Gardes ; Tautre, au sud, dépendait de rappartement des bains de Marie-Antoinette. — La salle n* 32, ou vestibule de Louis XIII, n'était plus alors un vestibule; elle était entre-solée et faisait aussi partie de rappartement des bains de la Reine. — La salle n* 33 était aussi divisée en plusieurs pièces entre-solées, dont l'une était la salle de bains de Marie-Antoinette. Ainsi, le Passage du Roi, dans presque toute son étendue, était pratiqué dans les entre-sols de ses appartements ou de ceux de la Reine.
Salon ou yrand cabinet de la Reine (116).
C'est là où se tenait le cercle, et où se faisaient les réceptions et présentations. Le siège de la Reine était placé au fond de la salle, sur une estrade couverte d'un dais. Nous savons par les Comptes des Bâtiments de 4673, que l'estrade < en bois de rapport » était Tœuvre de Macé.
La décoration de ce salon est actuellement un mélange d*omements du temps de Louis XIV et du temps de Louis XV. Par exemple, à l'une des portes, le chambranle est du XVII* siècle, mais les boiseries de l'ébrasement sont du xvin* siècle. Le plafond, peint par Michel Corneille, représente Mercure répandant son influence sur les arts et les sciences. Les peintures des voussures ont pour sujets : Sapho jouant de la lyre ; Pénélope faisant] de la tapisserie ; Aspasie au milieu des philosophes : Césisène faisant de la peinture*.
Après la mort de Marie-Thérèse (30 juillet 4683) le cori^s de la Reine fut déposé dans ce salon, où eurent lieu les cérémonies officielles, dont nous trouvons le détail dans la Oazetie :
* Voir diDS VAtlaê da plan» de Dufour (au bureau de Tarchilecte du m de VerMilles) le plan de rentre-sol du rez-de-chaassée. Ces difmee peintures sont gravées dans Monicart.
Le 31 juillet, le corps de la Reine fut ouvert et embaumé, et on en sépara le cœur et les entrailles. Le cœur fut embaumé et enfermé dans une boîte d*argent, sur laquelle étoit cette inscription : (Teà le cœur de Marie-Thérèse, infante d'Espagne, épouse de Louis le Grand XIV du nom, décédée le SO Juillet 4683, Les entrailles furent aussi embaumées et mises dans une urne.
Le corps, après avoir été embaumé et revêtu d'un habit de saint François par les femmes de chambre de la Reine, fût enfermé dans un cercueil de plomb, sur lequel on mit cette inscription : (Test le corps de très-haute très-excellente et très-puissante princesse Marie- Thérèse, infante d*Sspaçne, épouse du roi Louis le Grand IIVéM nom; laquelle est décédée au château de Versailles, le venireii 30 Juillet 4683, âgée de 45 ans.
On le porta dans le grand cabinet, qui étoit tendu de deuil depuis le haut jusqu'en bas, avec trois bandes de velous et quantité d'écussons aux armes de la Reine : et tandis que les prêtres de la Mission établis dans la paroisse de Versailles, les FeuiUans et les Récollets chantèrent le De profundis et les autres prières, on le posa sur une estrade élevée de deux pieds, sous un dais de vêlons noir à grandes crépines d'argent, et garni d'écussons aux armes de la Reine. Le cercueil étoit couvert du drap mortuaire de la Gooronne, d'or frisé et bordé d'hermines, avec des écussons aux aimes de la princesse défunte, et ime couronne d'or pardessus, couverte de crêpe.
Le cœur fût posé dans le même cabinet, sur un des deux autels qu'on y avoit dressés pour célébrer des messes : et il y avoit autour de l'estrade et sur les autels un très-grand nombre de chandeliers d'argent chargés de cierges.
La chambre de la Reine, l'antichambre, la salle, les portes et l'escalier étoient pareillement tendus do deuil, avec deux lès de velous chargés d'écussons aux armes de cette princesse.
Quatre évoques venoient tous les jours assister aux prières, étant placés à la droite du corps : et au-dessous d'eux il y avoit quatre aumôniers de la Reine. La marquise de Montespan, surint^ndante de la Maison de cette princesse, la duchesse de Créqui, dame d'honneur, la comtesse de Béthune, dame d'atours, et les dames du palais étoient placées à la gauche : et elles étoient relevées de deux heures en deux heures par des duchesses et par d'autres dames qu'on avoit invitées.
Deux hérauts d'armes en robes de deuil, avec leurs cottes et leurs caducées, étoient au pied de l'estrade. Ils présentoient l'aspersoir aux princes, aux princesses, aux ducs, aux duchesses, aux maréchaux de France, aux officiers de la Couronne, aux dames du palais et aux autres dames qui alloient jeter de l'eau bénite aux heures qui leur étoient données.
Le P"* du mois d'août, Monsieur, Madame, Mademoiselle, le prince de Gondé, le duc d'Enghien, le prince de la Roche-sui^Yon
et le comte de Vermandois *■ allèrent le matin jeter de Teau bénite; et Taprès-dlnée, la grande duchesse de Toscane, la duchesse d'Bnghien, la princesse de Gonty et M"® de Bourbon s^acquittèrenl de ce devoir. Ils furent tous reçus par les officiers et par les dames ayant charge dans la Maison de la Reine, et conduits par le marquis de Rhodes, grand maître des cérémonies, et par le sieur de Sainctot, maître des cérémonies, qui faisoient faire les pas aux o£Qciers et aux officiëres selon le rang des princes et des princesses qu'ils recevoient.
Le 2 août, sur le soir, le cœur fut porté au Val-de-Grftce. Le cardinal de Bouillon, grand aumônier de France, fit la cérémonie de le lerer et de le mettre sur un carreau de velous noir, couvert d*une couronne avec un crêpe. 11 le tint ainsi sur ses genoux dans le carrosse du corps de la Reine, où étoient Mademoiselle, la grandeduchesse de Toscane, la duchesse d'Enghien, M"^ de Bourbon et la princesse de Carignan, toutes en mantes. La marquise de Montespan, la duchesse de Créqui et la comtesse de Béthune accompagnoient aussi le coeur dans le môme carrosse.
Il étoit environné par les pages et par les valets de pied de la Reine, par des Cent-Suisses, qui avoient la pointe de leurs hallebardes en bas; et il étoit suivi par les gardes du Roi, tous portant des flambeaux de cire blanche.
Il y avoit un grand nombre d'autres carrosses drapés de noir et à six chevaux, de Monsieur, de Madame, des princes et des princesses du sang, des seigneurs et des dames de la Cour, qui devançoient et suivoient le carrosse du corps de la Reine, étant environnés de valets de pied qui portoient des flambeaux de cire blanche. On arriva en cet ordre au Val-de-Grâce.
Le 10, le corps fut conduit en Téglise de Saint-Denis avec toute la pompe due à une si grande princesse.
Après la mort de la duchesse de Bourgogne (4 2 février 1712), on plaça son corps sur un lit de parade dans ce même salon ; et quand le duc de Bourgogne mourut quelques jours après (18 février), on fit faire un lit plus grand pour y déposer les deux corps*, c Les deux grilles de Versailles étoient tendues de noir sans écussons. Toutes les marches du vestibule, le grand escalieFt la première salle des Gardes et tout l'appartement de M"* la Dauphine étoient tendus jusqu'au plafond. Deux bandes d'écussons régnoient depuis les dehors do la cour jusqu'à la chambre oii le prince et la princesse étoient exposés.
* La présence du comte de VermaDdois^ fils légitimé de M"® de la Vallière, deoe uae pareille cérémonie, me paraît Cire uu scaudale.