SANTA-CROCE
Le 27 décembre 1830, une calèche de voyage suivait la route qui conduit de Toulon k Hyères. Quoique cette route fût fort belle dans cette saison, les chevaux de poste ne marchaient qu'au pas le plus lenty et le postillon les modérait tout de suite dès qu'une velléité de trot se manifestait dans Tattelage. Les heureux paysans qui, dans ce paradis terrestre, laissent au ciel le soin de travailler pour eux, et qui surtout vivent d'air et de soleil, regardaient passer presque sans étonnement cette chaise de poste presque immobile, et secouaient la tête avec mélancolie, comme font ceux qui assistent au défilé d'un convoi funèbre. Au reste , ce triste spectacle est assez fréquent au cœur de l'hiver sur cette route. Le village d'Hyères est le dernier médecin que la maladie au désespoir va consulter, et souvent ce Midi embaumé, lumineux, tiède, accueille avec bonheur les agoni*
Al) LOCVAË. 61
sa&ts da Nord, et* leur accorde un sursis ou la santé. La calèche était ouverte, car Thiver n*était qu'au calendrier, et le soleil, en s'inclinant derrière les hautes collines de la mer/ laissait encore à la campagne une chaleur douce et une atmosphère tranquille, comme dans les plus beaux mois de l'été. Un voyageur d'un âge mûr occupait seul le fond de la voiture ; sa figure pâle, ses yeux éteints, sa pose im-' mobile ne laissaient aucun doute sur le degré alarmant de sa maladie. A l'autre ^iége on reitiarquait, avec un intérêt plein d'émotion, une jeune dame et un enfant de treize à quatorze ans. La dame paraissait absorbée dans une douleur profonde, et ses beaux yeux noirs, qui semblaient avoir versé leurs dernières larmes, n'avaient pas un regard à donner aux splendeurs sereines que la nature prodiguait sur cette terre aux miller jardins. L'enfant exprimait sur sa fi* gure nerveuse une intelligence au^essus de son âge ; il avait appuyé sa tête sur les genoux de la jeune femme, et il regardait tristement le ciel, comme pour l'accuser de lui faire commencer sa vie au milieu de ces grandes et muettes douleurs. Les armes de cette famille étaient peintes sur les panneaux de la voilure, une croix potencée sur un champ d/azur, avec celte devise : Morto vivo.
Au pied de la petite c6te que domine l'hôpital d'Hyères la voiture s'arrêta et le postillon descendit. Plusieurs domestiques ouvrirent un portail, et
les chevaux traversèrent une jolie* allée d*oraiigers, et ne s'arrêtèrent que sur le perron d^une petite maison qui était à louer présentement j ainsi que l'annonçait un écriteau de bois qu on avait oublié d'enlever.
— C'est Mv le comte et madame la comtesse de Santa-Croce, dit un domestique à un paysan con^ cierge qui tenait un trousseau de clefs.
Le paysan ouvrit la grande porte, et dit en provençal quelques mots qui signifiaient que tout était prêt pour recevoir les nouveaux locataires attendus.
La jeune dame et Tenfant descendirent et s'arrêtèrent sur le perron pour assister à un spectacle plos cruel que celui que le voyage avait éternisé 1 Deux domestiques soulevèrent avec efforts le noble malade, et, sans s arrêter aux salles basses de la maison, ils le déposèrent sur un lit. Tout cela fut fait dans un silence morne. La jeune femme ' et Tenfant suivirent cette espèce de convoi funèbre» et s'assirent à cêté du lit, en comprimant des sanglots.
Un observateur exercé aurait compris que cette sombre désolation domestique sortait du répertoire vulgaire des douleurs humaines, et qu'elle avait une cause mystérieuse en dehors de l'agonie d'un chef de maison. Mais comme ce dernier motif était suflSsant pour expliquer et justifier naturellement une désolation pareille, on ne chercha pas d'autres raisons parmi les voisins et les passants. Il fut donc admis
que le malade était un riche et noble voyageur, attaqué d'une phthisie pulmonaire à Textrême degré ; qu'il venait, comme tant d'autres, demander sa gaé« rison k ce doux climat ; qu'il avait loué pour l'hiver cette jolie maison, où le service était organisé déjà depuis longtemps, et que la jeune femme, dévorée par le long chagrin causé par les souffrances incurables de son mari, ne lui survivrait pas probablement. On plaignait le fils, à la veille d'être orphelin. Au reste, le public causeur se contente toujours des apparences, par vieille habitude, et par vieille habitude aussi il se trompe toujours. Cela devrait le décourager; mais que lui resterait-il à dire s'il ne se trompait pas ?
Le médecin en chef de Thôpital d'Hyères arriva bientôt, et, avant de voir le malade, il voulut connaître les antécédents de la maladie. On les lui donna dans les plus minutieux détails. Le comte Santa- Croce avait reçu, le 28 juillet 1830, une blessure grave à la tête, qui le privait par intervalles de Tusage de la raison, car la région cérébrale était lésée . An mois d'octobre il avait été frappé d'une, attaque d'apoplexie qui le paralysait complètement, et, depuis cette époque, sa maladie était devenue plus alarmante de jour en jour. Les premiers médecins de Paris consultés sur son état avaient conseillé au malade d'aller passer la mauvaise saison à Hyères. C'est le remède ordinaire quand il n'y en a plus.
On conduisit le médecin à la chambre du comte I Santa-Groce ; sa femme et son fils sortirent avec des visages inondés de pleurs.
— Vous êtes le docteur de Tendroit ? dit le comte au médecin d'une voix qui se traînait sur chaque syllabe. '
. — Oui, monsieur, répondit le docteur, et je viens vous faire une visite de voisin k votre arrivée ; ma maison est de l'autre côté de la route.
— Je ne vous la rendrai pas votre visite, dit le
comte avec un sourire affreux du moins en ce
monde.
-^ Monsieur le comte, avant tout il faut que le courage du malade vienne en aide à la science du médecin ; nous avons besoin...
' — Docteur, dit le malade en essayant de faire un mouvement de bras pour interrompre la phrase, doc» teur, rien d'inutile, je vous prie ; j/ai le courage de connaître mon état et de ne pas me faire illusion. J'ai réglé mon compte avec les hommes, et Dieu m'attend pour régler le mien.
— Vous me permettrez pourtant de faire mon d^* voir, monsieur le comte ?
— Faites.
* Le médecin ouvrit les fenêtres, souleva les per* siennes, et examina le malade avec une attention tranquille, comme il eût fut pour une indispaâ^ ion de petite-maltresse imaginaire ; puis, avec un
fioarire de bon espoir et un geste respectueux :
— Monsieur le comte, dit-il, serez-vous assez ami de vous-même pour suivre l'ordonnance que je vous prescrirai ?
.Un sourire étrange servit de réponse.
Le docteur, la tête inclinée sur le lit, attendit quelques minutes ; la réponse n'arrivant pas> il salua et sortit.
La comtesse Santa-Croce, assise dans le vestibule, leva la tête au bruit des pas du médecin et Tinterrogea par un silence expressif.
Le médecin demanda une plume et du papier, écrivit quelque temps, donna son ordonnance à un vieux domestique, qui se tenait debout à côté de sa maîtresse, et pour toute réponse à l'interrogation muette il regarda le ciel et fît un geste mêlé de consolation et de désespoir, ce geste suprême qui signifie : Dieu est grand !
Au ihilieu de la nuit, un domestique sortit de la chambre du malade et vint dire à Toreille de sa femme, assoupie sur un fauteuil, que M. le comte demandait son fils.
La jeune femme tressaillit, car il lui sembla que le père voulait voir une dernière fois son enfant, et elle ne se trompait pas.
Sur l'ordre du père l'enfant fut amené dans la chambre, où il resta seul.
— Mon fils, dit le comte de ^anta-Croce en se ré-
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chanfuit arec eint à o^te 8ii|iitee tbiuie de vie que k nature prtie aux agonisaiils ; mmi dier fils, ta es wi enfant par Tige, mais ta es d^ presque «a homme par ton énerve précoce et ta Tolonté. Ainsi ne pleore pas. On ne pleore pas dans notre Cainiille. Les lames ne vont qa'aox yaix des femmes. Je vais bientôt mourir, où pour mieux dire me continuer en toi, car les Santa-Croce ne meurent jamais, comnie dit la dcTise de leur maison : Le fils continue le père,
Morio vivo Écoute, mon fils, détache de ma cein*
tare une lettre que mon bras invalide ne peut te
donner Bien Garde cette lettre comme un
trésor sans prix. Elle contient le sang des veines de ton père. Tu porteras cette lettre sur ton corps jusqu'à rage de vingt et un ans. Lorsque l'heure de ta majorité sonnera, tu rompras le sceau de mes armes, et tu liras ce que le comte de Santa-Croce écrit à son fils unique et bien-aimé.
L'enfant baisa la lettre avec respect, fixa sur le lit ses grands yeux noirs illuminés d'un feu sombre, et, s'agenouillant, il cudllit avec ses lèvres, sur la main de son père, la bénédiction que l'agonisant paralytique ne pouvait lui donner.
Avant le lever du soleil le comte de Santa«Croce rendit le dernier soupir.
> ÀD LOUYRE.
eî
Arrivé à ce passage, le j^ne docteur eu médecine ferma lentement son manuscrit, et d'une voix grave il prononça la redoutable formule : La suite mi pro^ chain numéro.
Une sédition féminine éclata dans le salon. — Comment I la suite au prochain numéro ! s'écrièrent en choeur les plus fraîches voix du salon ; c'est déjà bien assez de lire cette ligne au bas de notre journal tous les matins, il faut encore l'entendre ici ! Ah I vous n'êtes pas un journal imprimé, vous, monsieur! Vous tirez votre nouvelle jusqu'à la fin.
H. Belliol calma d'un geste paternel la charmante colère des jeunes filles, et, s'avançant avec gravité vers Félix, il le pria de vouloir bien se rendre au vœa général et de continuer sa lecture, en suppri^ msuit cette odieuse ritournelle qui empoisonnait leur pain quotidien.
Le jeune romancier en germe se leva nonchalamlûent, effleura un verre d'eau sucré avec une lèvre dédaigneuse, comme on fait aux Rostres du Palais- Bourbon, et dit avec un acc^t parlementaire : — Mon intention n'était pas de borner mon honorable tâche de ce soir à ce court prologue. Ma nouvelle de Sankir Croce étant d'une nature sérieuse, trop sérieusie -peut-être, je vwlais l'alterner avec une autre nou-
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velle d'un genre tout opposé, intitulée : la Piche eu Lion, etc...
(Interruption sur les divans des jeunes demoiselles. Quelques voix: Continuez Sânta-Crocs; nous eniefir drons la Pêche au Lion après.)
— Parle donc un peu pour moi, dit Arthur vivement à Toreille de Félix ; tu ne songes qu'à toi. Le succès t'enivre. Tu épouses Léonie demain.
^— Attends donc, dit Félix, ton tour viendra. * •*- Songe à mon Eugénie et à son païen de père.
— Attends donc, te dis-je, nous aurons un succès fou. Cela réussit trop. Belliol est aux anges.
Pendant ce court entretien, la sédition continuait sur tous les fauteuils et les divans. Les avis étaient partagés ; les hommes demandaient la Pêche au Lion, pour rire, un peu, disaient-ils ; toutes les femmes criaient: Santa-Croee. Belliol, plus triomphant que jamais, recueillait les voix.
Félix, pour ramener le silence, ouvrit le manuscrit, et, avant de continuer, il fit en ces termes une nouvelle annonce :
— Après Santa- Croce et la Pêche au Lion, mon ami, M. Arthur Greminy, aura l'honneur de vous lire une nouvelle antique, intitulée le Gladiateur,
M. Bonchatain, que le tumulte avait réveillé, inclina la tête en signe d'adhésion. M. Belliol, an comble de l'exaltation, se vit lancé dans un avenir exempt d'ennuis et rempli d'émotions intarissables.
Il avait réalisé au rêve ; il avait personnifié le journal du journal du soir ; il découvrait, S son insu, le feailleton vivant. — Et pourtant, disait-il avec une modestie touobante, je ne suis qu'un simple boutiquier de la rue Saint*-Denis.
Un tf Au/ / mélodieux comme une gamme 'soutenue, comme une gamme k l'unisson par un gosier d'or, retentit dans l'auditoire, et le jeune romancier con* tinua son récit de Santa-Croce,
Après la mort de son mari, la comtesse de Santa* Croce fui saisie d'un désespoir peu commun dans les veavages. Elle aurait voulu quitter sur-le-champ cette triste maison, qui avait été pour le noble voyageur Tétape de la mort ; mais une violente crise nerveuse ne lui permit pas de choisir une autre retraite* de deuil, même dans le voisinage. 11 fallut rester devant ce perron funèbre, inauguré par un cercueil.
Quand les femmes pleurent, il est souvent fort difficile de reconnaître l'origine de leurs larmes. C'est comme le fleuve d*Egypte : on le voit couler, mais personne ne connaît sa source. Dans cette occasion, cependant, il était impossible de se mé-
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prendre. Les beaux yeax de la comtesse, qae la douleur semblait avoir déjà taris avant la mort de son époux, retrouvèrent des larmes nouvelles pour arroser sa tombe ; et, le soir, ceux qui passaient sor cette terrasse, où la jeune veuve s'abîmait dans sa douleur, assise comme une statue de mausolée, levaient les mains au ciel et semblaient le supplier d'adoucir ce touchant et inconsolable désespoir.
Les étrangers ,de distinction qui séjournaient à Hyères s'empressèrent d'offrir leurs devoirs et leurs cartes à la veuve ; mais elle ne reçut personne et s'obstinà dans son isolement. Elle ne voulait d'antre consolateur que son fils, dont elle ne se séparait jamais pendant l'hivernage. La société convalescente et oisive de ce pays ne s'entretint que de la veuve invisible ; elle devint le texte de tous les entretiens ; on avait épuisé les formules d'admiration en toutes les langues de l'Europe , et lorsque la comtesse Santa- Groce, velue de noir et voilée avec transparence, se rendait le dimanche à l'église, toutes les têtes se découvraient par respect, et les femmes enthousiastes, n'osant s'élever jusqu'au visage de la mère pour le couvrir des caresses de l'admiration, embrassaient le bel enfant qu'elle tenait par la main.
AU LODTRE< 74
Ici mademoiselle Léonie Belliol se leva vivement et interrompit le lecteur.
— Pardon, monsieur, dit-elle avec une grâce adorable qui fit excuser Tinterruption , voilà déjà plusieurs fois que vous parlez de cet enfant et vous n'avez pas dit son nom. Tout les enfants ont un nom.,
— Mademoiselle, dit Félix , toujours avec un air grave , cet enfant porte le nom de son père ; il se nomme Santa-Croce.
— Oh ! nous le savons tous ; mais son nom de baptême?
— J*ai cru qu'il était inutile de lui en donner un. Si vous voulez être sa marraine, il ne tient qu'à vous, mademoiselle, de le baptiser.
— Très-volontiers , dit Léonie avec un éclat de rire qui fut contagieux parmi ses belles amies. C'est une &mille italienne, n'est-ce pas ?
— Une famille corse, mademoiselle.
— Eh bien ! je nomme mon filleul Léonie.
— Il est très-bien nommé. Le voilà donc, Léonio Santa-Croce, par la grftce de votre choix.
M. Belliol qui ne se possédait plus, promena un regard de satisfaction sur son peuple, et dit d une voix tremblante de bonheur :
— Remarquez donc, messieurs, l'énorme avantage
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de ces lectures, quand on a le bonheur d'écouter le romancier au lieu de le lire; on se lève, on Tinterrompt, on le fait explicpier ; on s'éclaircit d'un doute ; on le prie de continuer quand il s'arrête. C'est vraiment inappréciable tout cela.
La société fit un signe d'adhésion.
Félix reprit son manuscrit et continua, au milieu du plus profond silence.
Le printemps, selon son usage, avait passé l'hiver k Hyères ; mais, lorsque le calendrier l'annonça officiellementy la coiqtesse Santa Croce partit pour Paris avec son fits, et descendit à sa maison de la ru6 Castiglione. La vie qu'elle s'imposa dans cette grande ville ne différait pas trop de celle qu'elle avait subie à Hyères ; seulement, quand la pluie ne tombait pas, notre jeune et belle veuve allait s'asseoir au jardin des Tuileries, séparé de sa maison par cette moitié de rue qu'on appelle Rivoli^ elle lisait les journaux ou -regardait courir son enfant, et ne daignait jamais répondre par la plus innocente pose de coquetterie aux banales exclamations d'enthousiasme que poussent les jeunes promeneurs en passant devant une femme isolée et vêtue de noir.
Le désespoir inconsolable ne finit jamais dans les cœars élernellement sensibles, mais arrive un jour qui fait tomber le deuil de la robe de veuve et voit lever la blanche aurore des consolations. La noble dame signala celte ère nouvelle de sa vie par une bonne pensée bien maternelle. Son fils Léonio avait interrompu ses études depuis longtemps. En prenant sa première robe émaillée de fleurs, la comtesse lai dit:
Mon cher enfant, ton éducation n'est pas faite, et tu auras bientôt quatorze ans. On est déjà un homme à cet âge dans ton pays. Je te conduirai demain au collège Henri IV, où tu reprendras le cours de tes études, et tu travailleras bien, mon ami.
— Maman, dit Léonio, je ne demande pas mieux que de m'instruire. J'ai perdu beaucoup de temps, et je veux le reparer. Tu seras contente de moi; c'est mon devoir de donner des consolations à ta vie, et je ne manquerai pas à mon devoir.
Puis il ajouta en embrassant afi'ectueusement sa mère :
— Mais tu viendras me voir quelquefois?
— Oh I souvent, dit là mère en lui rendant ses caresses, très-souvent, tous les huit jours, et tu auras une sortie tous les mois.
— Et dans les vacances, maman, nous irons à
Hyères pour jeter des couronnes sur le tombeau de
papa?
La mère emlu^assa son fils une seeonde fois, et lui
permit d'aller jouer aux Tuileries avec sa goovernaute, en attendant la prison du collège qui devait a*ouvrir devant lui le lendemain.
Le comte de Santa-Croce était mort depuis deux ans» et la yie monotone de sa veuve n'avait subi aueuii changement; elle ne recevait que quelques parents et écartait les amis. Aux jours de sortie du collège elle conduisait son fils aux jardius publics, aux musées, aux théâtres, partout enfin où il ; avait à prendre un plaisir ou une instruction. Léonio se développait merveilleusement ; sa taille souple et nerveuse , sa figure longue et mobile, son front saillant couronné de cheveux noirs en broussailles, ses yeux de Corse montagnard, sa démarche fière, $on geste vif et dominateur, tout annonçait en lui des germes de passions inexorables que l'âge devait amener nécessairement à leur maturité, si l'éducation n'curganisait pas contre la nature primitive un heureur contrepoids de sagesse, de bon sens et de réflexion. Tel était l'espoir de la mère. Les mères espèrent toujours. L'Espérance est une femme qui tient une anere sous ses pieds. On a vu bien des ancres se briser ao vent.
Un jour de sortie, la gouvernante ramena du col" lége le jeune Léonio k sa maison de la rue Casti* glione. En entrant dans le salon pour embrasser sa mère, l'enfant trouva un visiteur inconnu, assis devant le feu, et qui voulut aussi l'embrasser.
*- Ta ne connais pas ce monsieur, dit la mère ; c'est le coiple Wilfrid de T..., un ancien ami de ta famille, et qui arrive de Londres,
Le comte Wilfrid paraissait avoir trente ans; sa mise, son visage et son maintien étaient fort distingués ; il avait surtout cette douceur de voix et de re-> gard qui attire les enfants et les attache. Léonio leva bien liaut sa main droite et la laissa brusquement, retomber sur la main du comte, qui le serra sur sa poitrine et Tembrassa.
— Quel beau garçon vous avez là, madame, dit le comte Wilfrid. On lui] donnerait dix-huit ans si on ne connaissait pas lage de sa jeune mère Ëh bien I
Léonio, qu'apprends-tu de beau, à Henri iV?
— J'apprends tout , monsieur , dit l'enfant en continuant de jouer avec la main de son interlocu teur.
— Tout I... mon ami, mais, c'est beaucoup, cela; tti en sauras trop. Quel auteur latin expliqnes-tu?
— Virgile, le second^ livre.
— Et cela t'intéresse beaucoup, sans doute?
— Oui, monsieur, parce qu'il y a des batailles.
— Et de fameuses batailles, mon ami : Fracti Mlo, fatiêqm répulsif etc.
— Tiens I vous vous souvenez de cela, vieux comme vous êtes !
-— Que parles-tu de vieux? dit la comtesse en riant; M. le comte est un jeune homme.
2S ne"^çîrs: :;c!iijs. ^ J"''wsmp^
— Ali. iu^> iTT^limî. ^ ^f^rsL 7:SiâDt: lie cteSTÎn
:Bft. 1101 nn Ji ^i 2in le 'JBifruis sa: caUnce?....
'^ ,a5 iilcr iiTTî ii.;». Tîonîîear le ^niuuie. ?2izT lai cl Jioj . imsnie "ins a itts: o^ mâiiê Tirak, tout •^eas: we --ans 4îE5.-. vljmimssit es^Lfi^aei-nMS Per
— fe L'^^niiiTie. 3iaa '««me 211B. coonne od d<Mt ri^p'iirier. Cest-i— iîr« .:{^ie fe Gcees ptofitèrent de Taosaia» iavonliLe de la lime poor cjaîu^ leur retraite de Tenetfos et aborder «b m2gt de Troie. P^ sa. beaa. ciaîr de IiEne ils ik'aanîent pas réussi, ott ks aarait decooT»ts.
L'cAÊu&t baltil des inanis, trépigna de joie, et sauta ao coo da comte Willrid, qu'il couvrit de caresses, le TÎsage de la belle Tea? e rayonna de bonheur.
— Vivat ! cria Tenfant ; vous méritez le prix d'excellence, monsieur le comte, et demain je vous prends par la chaîne de votre montre, et je vous traîne, malgré vous, au collège pour répéter votre explication à mon professeur. Il veut me soutenir, lui, que cela signifie : par un clair de lune favorable, et il m'a
menacé des arrêts si je soutenais le contraire. Toute la classe a crié : Sauta-Croce a raison , et il a puiii toute la classe. Mais il ne tous punira pas , vous, comte Wilfrid.
— J'irai, mon ami, j'irai avec toi.
— Et vous parlerez à mon professeur ?
— Eh! mon Dieu ! oui, je te le promets : tu verras si j'ai peur.
— ïdx dit à mon 'professeur : Comment voulezvous que les Çrecs qui veulent surprendre une ville soient assez bêtes pour choisir une-nuit de clair de lune? Moi, qui ne suis pas un Grec, j'ai retardé, pendant tout un dernier quartier, ma descente dans un jardin oii je voulais prendre des fruits; j'ai at-** tendu l'absence complète de la lune pour faire mon opération. Alors, savez-vous ce que m'a répondu le professeur ?
'--Non, mon ami.
•*- Il m*a puni pour avoir pris ces fruits.
— Certainement, mon ange, tu as eu toi^t de prendre ces fruits, mais ton professeur, avant de te punir, aurait dû te répondre. Il a plus de tort que toi.
— Oh! nonsicur le comte, dit Léonio exalté, comme vous êtes juste et bon, vous! et comme je TOUS aimerai I Savez-vous le grec comme le latin.
— Oui, mou enfant.
— Ah ! c'est juste, vqus êtes décoré ; eh bien I je vous avoue franchement que mon professeur m'en-
nuie, et qne le collège ne m'amuse pas. Voulez-Yoof être mon professeur, vous? Je ne quitte plçs ia mai* son, je ne quitte plus maman.
— Mais, mon petit Léonio, dit le comte en plaçait l'enfant sur ses genoux, tout cela pourrait bien se faire. Ce n*est peut-être pas une mauvaise idée. Voyons, que pense ta belle maman de ce projet?
— Oh ! maman fait tout ce que je veux.
— Que dites-vous là, monsieur? fit la comtesse en donnant un soufflet caressant h son fils.
— Ecoute, Léonio, dit le comte Wilfrid en faisant courir ses doigts dans la rebelle chevelure de Tenfant, écoute : tu t'ennuies beaucoup au collège, n'est*cQ pas?
-^ Oui, comte Wilfrid ; il me semble, dans la cour du collège, que j'ai pour casquette le dôme du Pan* théon; l'air m'étouffe : mon professeur ne sait pas le latin; hier j'ai touché trois fois mon mattre d'escrime par une feinte de bas en haut; mon maître d'équita-
tion a peur des chevaux crabes S'ils veulent tons
me prendre pour professeur , je reste ; comme élève je meurs d'ennui, et ma mère est orpheline. C'est décidè, je sors.
— Et si j'ordonnais à ta mère de me prendre pour professeur, que dirais-tu ?
-r- Ordonner ! murmura Léonio en regardant sa mère avec de grands yeux, ordonner... et ma mère ne répond pas.*.
— Ta m'aimes bien, n'est-ce pas, Léonio ? dit te comte avec une douceur inexprimable.
— Oh I oui, comte Wilfrid , dit Tenfant comme {asciné par le regard sympathique de son interlocu-teur.
— Tu m'acceptes pour professeur?... Oui, trèsbien Tu veux entrer à Saint-Cyr dans deux ansi
Oui... encore mieux. Je te promets de t'y faire entrer quand tu auras achevé de bonnes études avec moi.
L'enfant embrassait le comte k chaque phrase.
. — Tu vois que je veux faire beaucoup pour toi. Je vais gourmander ton professeur sur son contre-sens deper arnica ; je te fais sortir du collège, je t'apprends le grec, le latin , Tescrime et l'équitation ; je te fais entrer à Saint-Cyr, et, avant tout, j'épouse la comtesse ta mère, et je deviens ton bon papa.
L'enfant bondit sur les genoux du comte , et sa mère le couvrit de caresses,
— Vous épousez maman ! s'écria Léonio en battant des mains par-dessus sa tète... Et quand l'épousezvous?
— Demain, mon cher enfant.
— Voilà une nouvelle! s'écria Léonio. Moi qui n'ai jamais vu de mariage I en voilà un qui va m'amuser I... -Ah çàl dites-moi, est-ce que les veuves peuvent se remarier?
— Après le terme légal, mon ami ; quand elles
sont jeunes et belles, elles se remarient toutes, dans rintérêt de la société.
— Enfin, dit Tenfant, puisque vous le faites, cela doit être permis.
— Embrasse-moi, mon enfant, dit le comte en quittant son fauteuil ; la veille d'un mariage est un jour d'affaires pour le mari. Adieu; tu ne rentres pas au collège ce soir, et tues libre toujours... Je vais chez Morel, le bijoutier.
— Ecoutez-moi avant de sortir, dit Léonio ; il ne faut pas que cela vous fasse oublier noire vengeance.
— Quelle vengeance?
— Ne m'avez-vous pas promis de me venger du professeur?
— C'est juste, Léonio, je te vengerai.
Le lecteur s'arrêta un instant ; un frémissement de craintes agita le public du salon de M. Belliol; les hommes attendaient la formule : La suite au^ etc., pour se couvrir en signe de détresse. Mais on en fut quitte pour la peur. Félix reprenait haleine, et il ne ferma pas son manuscrit. Une seule voix se fit entendre, celle de mademoiselle Léonie, qui dit :
— Eh bieni je suis très-contente de mon filleul. Seulement je le verrais avec peine entrer à Técole de Saint-Cyr ; je l'aimerais mieux avec des goûts d'ar-
AU LOUVKE. 8*
tiste... Il n'y a pas moyen de corriger cela, monsieur le romancier ?
— Mademoiselle, dit Félix, vous demandez précisément ce genre d'impossible qui ne peut se faire! Hélas 1 je suis esclave de I histoire Votre filleul eulra à Saint-Cyr... Mais n'anticipons pas sur les événements y' comme dit Ducray-Duménil, le patron dès romanciers. ... Je continue mon récit.
Après avoir été le modèle des veuves, à Hyères, la comtesse Santa-Croce, devenue comtesse Wilfrid de T... fut le modèle des épouses, dans la rue Castiglione. Jamais on ne vit mariage plus fortuné ; le bonheur, si souvent exilé par les notaires, semblait avoir sigaé au contrat comme témoin à perpétuité. La lune de miel avait légué son influence nuptiale k la lune suivante, et celte transmission s'opérait encore a l'échéance de chaque nouveau mois. 11 est vrai 4}aetous les éléments de prospérité conjugale s'étaient réunis dans cette maison : le luxe y prenait des airs de paradis terrestre.
Les fleurs peintes et les fleurs naturelles charmaient les yeux et caressaient les mains. Des oiseaux d'émeraude, de saphir, d'écariate et d'or, chantaient dans les volières à treillis d argent. De merveilleux tableaux, remplis des scènes de la vie heureuse, couvraient les murs, et de larges miroirs, reproduisant à l'infini les figures pereines des deux épouA, leu, disaient ça mil^ reflets, courtisans véri-
ià u^3. ajif^vuiAnos
aoâoins. lians in royaaine sns iounuHs*
Un iioa^ ^ju aB»iinbnr c& bel ^ari— aBjigal. Lft bfliiiii^ir & âsâ malaifat» «afflioâ le icMps kmau. Lefimo Sonta-Cnct^. ^ce aox âAms patcrnds ^ 4fl3. Iet;aas du coaitjd W.iirid, était on adalcjccnt aecampil. L'thiac^ioa a^ait poti la nséisse sative de ^a (!anctâre« et L'e\prafiiQa saft^a^e de son icgud d'^aat pr^iiait ^iradaetleaie&t ur caractèfe de donceor qui ÊLJ^Ût La joie de sa suère. Lorsq«e Léoak) eat terrine ses etniUs spei!iâl€s, il quitta cette naisû!i loaie pleine de ses pi as ebers sooveiiirs peur étirer à l'École militaire. La séparatioD lot cruelle. Cette fête doioestiqoe de tous les jours, înT^Eitée par ledel en ÙL^toT de trois heoreox, fat interrompae toat à eoap. Ce triangle d'harmonie perdait un de ses cAlés. le comte Wiffirid conduisit loi-mèffie son fils d'adoption à Saint-Cyr, et Léonio, qui attendait ce danier moment poor exprimer toate sa reconnaissance mv&s ce second père, trouva de sublimes paroles de gratitude, qu'il mêla aux larmes de Tadieu.
Le soir même de ce jour 'le comte et la comtesse Wilfrid partirent pour leur terre de Normandie, oii des affaires litigieuses les appelaient. Les procès ont une chose bonne en eux : ils font une amusante diversion aux ennuis de la richesse. Les avocats sont des philanthropes qui connaissent la maladie incarable qui ronge Thumanité opulente, et qui se dé*
vmiefit au papier timbré pour prolonger Texistence de tant de riches malheureux condamués à subir les heures lourdes que le sommeil n'adoucit pas. Le comte Wilfrid, dans Tantique patrie de la procédure, rencontra un de ces philanthropes qui, le croyant attaqué du spleemxx troisième degré, voulut le traiter généreusement et éternisa l'affaire normande. Les jours et les mois s'écoulèrent, emportant avec eux des tourbillons de dossiers et des flots de paroles perdues. Le comte n'était pas dans la catégorie de ceux qui usent d'un pareil remède; mais, comme on ne pouvait faire une exception en sa faveur, il fut obligé de subir des lenteurs interminables, comme le plus malade des clients du Calvados. Ayant mis le pied dans les broussailles de la procédure, il ne le dégagea qu'au bout de deux ans , et par un miracle fort coûteux.
Léonio, livré ^ lui-même, sortait tous les dimanches, selon l'usage de l'école de Saint-Cyr, et se donnait à Paris les distractions permises à son âge. .Un jour, comme il marchait à l'aventure sur le boulevard des Capucines, avec ce besoin de locomotion ardente qu'éprouvent les jeunes gens délivrés de prison, il vit luire dans une calèche un front d'ivoire, étoUé de deux yeux divins. Léonio, certainement, avait rencontré bien des fois de charmants visages et de beaux yeux dans ce Paris où on trouve tout, mais il ne leur avait accordé qu'un regard de curiosité vague^
comme doivent faire les jeuue§ gens graves et sttt* dieux, qui comprennent qu'une passion follement engagée peut les distraire de leurs devoirs et briser leur carrière à son début. S'il fut moins réservé cette fois, s'il oublia ses résolutions de sagesse» c est que la rencontre eut un caractère d'attraction irrésistible. Souvent il y a dans un double regard croisé au vol un mystérieux échange de rayons sympathiques qui, au même instant, enchaînent nos destinées et ne permettent plus au présent de choisir son avenir.
Léonio suivit facilement la calèche qui s'avançait d'un pas de promenade, et qui, après avoir côtoyé la Madeleine, s^arrèta devant la porte d'un hôtel, rueTronchet. Trois dames descendirent sur le trottoir et causèrent quelque temps, en dounaot des ordres, par intervalles, au domestique et au cocher, ce qui permit à Léonio de regarder en passant, et avec lenteur, la fugitive apparition du boulevard. C'était une jeane fille de seize ans au plus, et dont la distinction de
beauté ne s'arrêtait pas au-dessous de la tête et rayonnait partout.... Notre jeune homme ressentit une seconde fois l'étincelle magnétique d'un regard divin. Ce coupd'œil semblait lui dire : Ne cherche plus jeune homme. Dieu m'a créée pour loi.
Santa-Croce descendit jusqu'à l'angle de la rue Neuve-des-Mathurins^ et, quand il présuma que les trois dames étaient rentrées, il remonta la rue Tronchet pour prendre le numéro de l'hôtel, cai sea yeux
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éblouis et concentrés sar un seul objet merveilleux n'avaient rien vu autour. Le chiffre se grava dans sa mémoire, encore vierge de numéros, et mille ans après il s'en serait souvenu. Le soir il fallut prendre le chemin de fer de Versailles et rentrer k Saint-Cyr. Heureusement approchait Theureuse époque de sa délivrance : il était à la veille de sortir de TÉcole avec sa première épauletle d*ofticier.
Enfin voilà Léonio libre. Il s'habille au suprême goût de la mode d'Âubert : il est gracieux, svelte, distingué ; il a cette aisance et cette souplesse de mouvements de jeune homme qui a ployé son- corps à tous les exercices du gymnase ; il a un visage fier et pâle, des yeux d'un ëbène italien, une lèvre dédaigneuse et toujours convulsive sous Tarête noire de la moustache» un regard superbe d'ambition et d'avenir. «. Laissez passer le jeune Corse qui entre dans sa vie d'homme et ne l'arrêtez pas.
Léonio avisa dans la rue Tronchet un cabinet littéraire heureusement placé en face du numéro adoré. C'est là qu'il établit son quartier général d'observa-» tien. Son raisonnement était assez juste pour un débutant amoureux. Il y a trois dames dans cette maison, se dit-il à lui-même; uue des trois, à coup sûr, est abonnée à la lecture ; que feraient les dames riches si elles ne lisaient pas, aujourd'hui surtout que W le monde lit des rom'\ns?Or, en nà'établissanî ^^i en garnison sédentaire, je dois avoir des ren^H
rss cosspiftATios
ftim sm les hrUMes de l'hAtel ▼ohôi; je B^ai pas beucMp de tenps à perdre, car le coHrte WiUirîd et sa Mie m'ati^Mleat ^ Nor- ■laadie; il bot daae emporter la place d'assaut.
L'éTCMaeBt jastîia la iMéfisûm.
B s'assît defaat la laUe ^rerte, joadiée de joor- Baia hiteniÎBables, àoMé do boreao de la maltresse, et bénit la nooTelle dimoision des gaiettes qui per- Diettait à on ainoofeox.de passer dooze heures dans on cabinet de lectoie sans éreiller le moindre soopçon. Cet avantage do nooTeao format n'avait pis été prévo par le prospectas, et, depuis cette époqae, le format des joamaox s*est encore bien allongé.
Le premier jour les femmes et les valets de chambre se succédèrent devant le boreao poor demander des échanges de livres ; Léonio les suivit de Toeil à la sortie, mais aucun de ces messagers de romans n'mivrit la porte du numéro voisin. Le second jour vn groom, à gilet rouge et bottes à revers, entra et déposa deux volumes sur le comptoir.
— Quel nom? dit la dame du cabinet de lecture.
— Madame la marquise de Bléchamp.
— Ah! c'est juste.... de Thétel en face ... Vous rendez le Lys dans la Vallée, de M. de Balzac, c!est bien ; vous avez encore le Médecin du Pecq^ de Léon Gozlan, n'est-ce pas?
— Oui, je le rendrai lundi ; madame la marquise l'a prêté h mademoiselle Octavie, qui le gardera jus-
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^'à Botre départ pour la campagne. Nous partons mardi. Avez-vous , pour madaqie la marquise et sa mur, les itou9quûtmre$, d'Alexandre Dumas ?
— En lecture.
^ Le Ihcteur Berbeau, par Jules Sandeau ?
->- En lecture. . . En ce moment on lit beaucoup eheï les pratiques, et nous n'avons rien dans les bans; tout est en lecture...; mais en attendant je vous conseille de prendre Wromskiy ou le château de TMrElAeim qu'on vient de me rendre; on m'en fait beaucoup de compliments.
— Je ne crois pas que ça plaise à ces dames, dit le domestique , mais c'est égal , je le prends toujours. Quant à moi, je sais que je ne le lirai pas.
11 ramassa les deu?^ volumes d'w air dédaigneux et sortit. Léonio, vivement agité, le suivit du regard et le vit entrer dans le seul h<^tel qui était pour lui h rue Tronchet.
Quelques ii^stants après, il se leva noncbalamment, comme un lecteur courbé sous le poids des colonnes qu'il avait dévorées, et, jetant une pièce pour payer la séance, il dit :
— Madame, si je savais que mon domestique ôs^t vous parler insolemment comme celui qui vient de sortir, je le chasserais.
— Que voulez-vous , monsieur ? dit la dame en alignant la monnaie de la pièce, les domest^ues sont
fii mal élevés anjourd'hui ! Dans notre état il faut avoir da bon sens. ' .
— Ce ?alet appartient pourtant à des gens comme Ufaut?
— Oh ! très comme il Taut. Les dames viennent quelquefois ici et me traitent familièrement, en voisine. Le monsieur est plus fier; il est toujours en querelle avec ses voisins. L'autre jour il a voola fidre enlever, chez le marchand de tableaux son voisin, une gravure indécente qui était à Tétalage, le marchand a refusé. Croiriez-vous que le marquis lui a fait un procès t
— Le marquis de Bléchamp, le père de mademoiselle Octavie ?
— Lui-même, monsieur... C'est un homme d*uu caractère fort original. Le mois dernier il a gagné deux procès, Tun contre Tadministration du gaz, I autre contre M. Bénédic, marchand de chevaux, et il avait quatre fois tort dans ces deux affaires. Cela le met en goût. S'il savait que j*ai loué^cs Mousquôiairti, de Dunaas, à ces dames, il me ferait on procès. Heureusement il est à la campagne.
— Quel triste voisin vous avez là, madame 1 Et ce bel bétel lui appartient?
— Oui, monsieur; et il en a encore un rue de la
Ville-rÉvêque.
— ^î^rdon, m? 'ame, ie vous fais perdre votre i,emps; j'ai rhonneur de vous saluer. A demain.
Et Léonio sortit pour organiser de nouveaux plans. Il était doué de celte dure obstii^ation que tout insulaire emprunte au rocher natal, et, souriant aux obstacles de l'avenir, il se faisait une joie de les sur^ monter*
Le mardi suivant, k la pointe du jour, une berline attelée de deux chevaux stationnait à un angle de la rue Castellane. Léonio Santa-Croce s'était placé sous le cintre saillant d'une porte cochère, en habit de voyage, et, de ce poste favorable à ses observations, il épiait tous les mouvements extérieurs de l'hàtel de Blécbamp. A six heures un palefrenier ouvrit l'écurie, et deux domestiques à moitié endormis s'attelèrent nonchalamment à une calèche de voyage, et firent un semblant d'inspection sur les roues et les ressorts. Bientôt deux fenêtres s'ouvrirent sur la façade, comme deux yeux sur une figure qui se réveille. Des mains blanches étincelërent entre les lames des persiennes; une femme de chambre secdua sur la rue déserte* un léger manteau de satin noir, et le groom du cabinet de lecture déposa sur le seuil de la porte cochère pluisieurs "^aisses de chapeaux, avec leur enduit ciré.
Plus de doi te, on allait partir. Quatre chevaux de la poste royale débouchaient du boulevard, et le postillon cherchait un numéro dans la rue Trouchet.
Léonio monta dans sa berline, et fit la recommandaiion nécessaire à son cocher, qui avait déjà tout compris avant la recommandation,
La choie était toute simple pour le eodier de Léo- BÎo ; il s'agissait de snifre la Toiture des Toyageoses à train égal, josqa m premier relai, el de ramener les chevaox à Paris. Léonio oontinaait sa poorsinle avec an attelage de poste jusqu'à ta destination qu'il ignorait
Les deux voitures partirent à cinq cents pas de distance Tune de Tautre, et Léonio ménagea sa course de manière à laisser toujours le même intervalle entre les poursuivants et les poursuivis. Le soir du même jour, à onze lieures, la première voiture s'arrêta devant une grille de parc, au bas de la cAte qui voit bifurquer, après Bolbec, les chemins du Havre et de Dieppe. Léonio remarqua les localités en courant, et posant sur ce point on jalon idéal de reconnaissance, il continua sa route jusqu'au Havre.
A cet âge heureux où on ne doute de rien, excepté du possible, Léonio voulut tenter un coup décisif, et, ne comptant sur personne pour se faire présenter m château du marquis de Bléchamp, il décida qu'il se présenterait lui-même, armé de toutes les séductions de sa grâce et de son esprit.
Le lendemain, Léonio descendit de cheval devant la grille du parc de M. de Bléchamp, et se fit annoncer sous son nom de comte de Santa-Croce. L'heure avait élé convenablement choisie pour cette visite, ou mieux pour cette expédition. Les dames du château, assises sur la terrasse, un travail de broîderie à
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la OfiaiD, Mppliaieiit le hasard de leur envoyer quelque ifiddent agréable à cette heure du milieu du jour ok la campagne se pare de tous ses ennuis. Pour des lectrices de romans, l'annonce de la visite d'un comte Léonio de Santa*Croce fut déjà une bonne fortune, et Tincident attendu se revêtit d'un charme nouveau, lorsque, à la suite du nom, arriva le jeune homme qui le portait si bien. La marquise de Bléchamp se leva pour recevoir Léonio, et mademoiselle Octavie, après avoiualué le visiteur par un léger mouvement de tête, continua paresseusement son travail.
L'aisance de Léonio, dans ce moment terrible, était admirable de bon goût et de sang- froid.
^ Je croyais, madame, dit-il avec le plus doux des sourires, ne déranger que des fermiers, en arrivant ici : on m'avait dit que M. de Bléchamp n'était pas au château.
— On ne vous a pas trompé, monsieur, — dit la marquise, en montrant un siège à Léonio qui l'ac* cepta, -— mon mari est à Rouen, et nous Tattendons ki.
•^ En quelques mots, madame, — dit Léonio avec \m assurance de trente ans, — voici le sujet qui me procure l'honneur d'être reçu par vous. Tout le inonde est aux affaires aujourd'hui : gentilshommes et bourgeois, nous travaillons tous ; c'est le vice ou la vertu du siècle. En sortant des écoles spéciales, les jeunes gens eux-mêmes sont entraînés dans ce mou-
vement qui les honore et les vieillit. Malgré mes goûts pour l'oisiveté rêveuse, je suis envoyé en Normandie avec un but sérieux ; je viens faire des éludes sur un chemin de fer atmosphérique qui doit relier, par un embranchement, le railway de Rouen à Dieppe. Mille pardons, mesdames, d'entrer devant vous dans ces détails, plus ennuyeux encore à la campagne qoè partout ailleurs. J'aurais doublement remercié le hs^ sard s^l m*eûl amené ici sous de plus riants auspices, mais il faut toujours lui savoir gré dé ce qu'il fait à demi, pour nous donner un bonheur.
Léonio n'avait pas cessé, en parlant, de regarder en face la maltresse du château, sans avoir commis la moindre distraction du côté de son adorable fille, et cette tactique, en apparence insigniSante, lui gagna tout d'abord les bonnes grâces de madame de Bléchamp.
— Monsieur le comte, *— dit-elle avec des nuances imperceptibles de coquetterie, — ces visites ne noas étonnent pas : seulement elles sont plus ou moins agréables. Depuis dix ans la Normandie est assiégée par les ingénieurs civils : on démolit les remparts da Havre et on assiège la campagne C'est la guerre de la paix. On coupe les arbres et on plante des maisons. Il faut se résigner en riant, comme je bis. Nous n'habilons plus nos châteaux, nous y campons; l'ennemi est sans cesse à nos portes. Guerre aux châteaux comme aux chaumiére$ ; c'est le règne de
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régalité; personne au moins ne âe plaindra... Monsieur le comte, je livre mon parc à vos étoles, mais laissez-nous quelques arbrfis pour le mois de juillet!
— Oh l' madame, — dit Léonio en riant, — ou vous laissera tout votre parc... Comment donc! un si beau parc! et si bien habité!.. J'ai choisi ce point pour mes études, parce qu'il domine là campagne; m^is sa position au-dessus des niveaux le rend inviolable du côté des ravageurs autorisés par la loi.
— Vous me rendez toute joyeuse, monsieur le comte; je tiens à mes beaux arbres. Il y a sur leurs écorces des chiffres, des dates, des souvenirs : ce sont des archives de famille. Vraiment, il me serait bien cruel de me voir couper au pied l'histoire végétale de ma maison.
— Âh ! c'est que nous sommes impitoyables, nous, madame la marquise, — dit Léonio avec un sérieux comique; — nous sommes des Attila en frac. Quand nous lencontrons une vallée, nous la comblons avec une montagne; et quand une montagne nous gêne rorteil, nous l'extirpons. La Fiance a soif des nouveaux chemins ; c'est l'âge d'or du fer. Pour arriver au résultat nous ne respectons rien, nPla sainteté des édifices, ni l'âge ni le sexe des arbres. Nous sommes ingénieurs civils avant tout... Hier j'étais en train de ravager un quinconce de marronniers du côté dTvetot. Un jeune homme et une jeune dame, couple charmant, époux de la veille, vinrent me supplier, à
quatre mains jointes, d'épargner un arlnre sur leqnel était gravé : Oetavie pour toujours, et ces antres mots de Virgile : Crescent illœ, ereseetis amoral « Ces arbres croîtront, et nos atnonrs croîtront avec eux ! > Vraiment, madame, je fas attendri une minute. Le jeane époux regardait en pleurant Tarbre menacé; il y avait dans ses yeux et sa parole tant de désespoir et d'amour, que je formai un recours en grâce pour ce pauvre arbre auprès du directeur des dévastations générales. La réponse arriva courrier par courrier. Nos trois cœurs battaient à Tunisson. J'ouvris la ettre ; il n'y avait que ce mot : Coupez.
— Quelle borreur! murmura mademoiselle Oetavie, qui ouvrait la bouche pour la première fois. Et vous avez exécuté Tordre, monsieur?
— Ilélas 1 mademoiselle, il le fallait bien, sous peine d'être jugé par un conseil de paix et condamné au repos forcé à perpétuité. On est très-sévère chez nous.
-^ Cela m'afflige d'autant plus, dit Octâvie, que la jeune épouse porte mon nom.
— Vraiment , dit Léonio. Ah! mademoiselle , si j^avais conim cette circonstance atténuante, j'aurais couru la chance du jugement.
— Monsieur le comte, dit la marquise, je me réjouis d'échapper à toutes ces tribulations, surtout à cause de mon mari. Nous avons déjà sur les Inras assez de procès, M. de Bléchamp vous intente^
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lait UB procès pour chaque arbre. Ce serait une forêt de procès. Nous n'en sortirions plus. En ce moment, il est à la veille de perdre une cause qui lui emportera cent mille écus. ^
^ Cent mille écusl dit Léonio en affectant de prendre le plus vif intérêt k l'inquiétude de la marquise.
— Et cela ne nous arrangerait pas trop en ce momoment, poursuivit la ntarquise, car nous songeons à établir notre tille.
La cravache d'ébène qui tournoyait entre les doigts de Léonio tomba sur le gazon, et la main oublia un iastant de la ramasser.
— Cent mille écusl dit Léonio, comme un tardif écho de lui-même.
Et il se raffermit sur son torse et sur ses pieds.
•—Oh! dit la marquise, ce n'est pas la perte de la somme qui irrite M. de Biéchamp, c'est la honte de perdre un jurocës ; il n'en a jamais perdu un seul. Son amour-propre, en ce genre, est excessif : il se ngarde, es perdant, comme déshonoré. Comprenez- Tous cela, monsieur le comte?
-^ Je comprends cela, monsieur le madame la
marquise, répondit Léonio au hasard.
*-Son adversaire est un homme tenace et fort <idroit; c'est notre voisin d'une lieue, et nous vous s^ons fort reconnaîwmts» touj»^ si vous pouviea me*
nacer son parc d'une dévastation Une petite vengeance innocente.
— Comment ! s'écria Léonio. Ordonnez, madame, ordonnez!... Je ne m*arrèterai pas à la menacent je ravagerai tout, j'incendierai ses arbres et je planterai da sel dans ses jardins I... Son nom! son nom, madame; le nom de ce plaideur ennemi!
— Monsieur le comte» dit la marquise, vous avez une exaltation superbe et que j'admire. Il parait qu'à voire âge on improvise l'amitié et le dévouement.
— Excusez-moi, madame, je suis ainsi fait, moi, dit Léonio avec un trouble délateur. J'aime tout de suite ou je n'aime jamais. Une première rencontre me subjugue. . . Je sens que je vous suis déjà tout dévoué comme à une ancienne connaissance... Le nom, le nom, madame, de votre ennemi 1
— C'est le comte Wilfrid de T...
Cette fois, le chapeau suivit la ctavache dans sa chute, et une pâleur verdâtre couvrit le visage de Léonio. Cependant il fit un effort héroïque, et dit d'une voix sourde :
— C'est bien , madame, je vous remercie, et je crois que nous nous reverrons bientôt.
Il salua les dames et remonta précipitamment à cheval.
— Ce jeune homme est fort distingué, dit la marquise; seulement je n'ai pas compris sa conduite quelques minutes avant son départ.
Oclavie baissa les yeux et reprit son travail.
Léonio Santa-Croce courut de toute la vitesse de son cheval au château du comte Wilfrid, et les premiers moments furent donnés k la tendresse; les amertumes d'une longue séparation furent oubliées. La comtesse versa des larmes de joie en revoyant son fils grandi, et toujours charmant. Le bonheur domestique, à demi exilé, rentrait au château avec toutes les douceurs de la belle saison.
Le tempérament de Léonio ne s'accommodait pas du plus coujt des retards ; une phrase d'ailleurs vi-
Entre autres lettres très-obligeantes que d'honorables correspondants me font Tbonneur de m*adresser, j'en reçois une fort spirituelle qui me reproche d'avoir fait commencer la semaine par le lundi, dans le troisième chapitre de ce roman. Les raisons objectées contre mon assertion sont ingénieuses, mais ne me paraissent pas justes. Nous savons que le jour du sabbat est le joiir du repos dans l'ancienne loi ; mais lorsque la loi nouvelle eut remplacé la loi antique, lorsque l'Église eut porté ce décret :
Antiquum documentum Novo cedat ritui ,
le samedi perdit son ordre chronologique hébreu, et devînt, pour l'Église, le dimanche; tous les autres jours de la semaine furent intervertis : le jour hébreu du repos devint le jour chrétien du Seigneur, le jour où le Seigneur se reposa. Au reste, je ne donne pas cette réponse comme une raison décisive, mais comme une opinion.
vait encore dans son sonveDir comme un (ocsin d'alarme amoureuse : on songe à établir OctavieîQn^l mot désolant !... ÉUblir! c'esl-à-dire la livrer à un autre, la vendre comme nae esclave, la dépayser probablement sur une terre où nul homme ne pourrait désormais la voir, eiceplé sou maître léga^ stupide et jaloux ! Oh ! sous l'obsession d*une pensée pareille une minute perdue était un siècle de bonheur anéanti. Dans le dernier entretien, sur*la terrasse du château, Tamour de Léonio s'était élevé à la hauteur d une passion dévorante. Que de regards furtifs, m^me dérobés à Toeil d'une mère, il avait lancés sur Octavie! et chacun de ses regards lui révélait une grâce nouvelle, un adorable détail de perfections! La jeune demoiselle, assise sous les arbres de son parc. les pieds sur les fleurs, la tête dans une auréole de feuilles vives, aurait pu ressembler à VAntiope que Corrége endormit avec son pinceau.
Agité par une impatience fiévreuse, Léonio attira le comte Wilfrid dans une allée du parc, et là, sans préambule oiseux, il lui avoua tout, ne pouvant, lui dit-il, choisir un meilleur confident. Le comte ne répondit que par des sourires de bienveillance paternelle, ce qui encouragea Léonio à poursuivre en ces termes :
— Mon cher père, car il m'est permis de vous donner ce nom, croyez que j'ai au cœur un amour sérieux., Ne m'objectez pas mon âge ; je suis d'un pays oà les
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hommes se marient à dix-huit ans et j'en ai bientôt vingt. Vous pouvez d'un seul mot faire le bonheur de votre fils ou le tuer. Si je perds Octavie, je meurs, parole de Corse , et, si je retarde ma demande , un autre réponse avant moi. Mon père, vous ne me lais-» serez pas mourir?
Le comte Wilfrid prit affectueusement la main de Léonio et dégagea bientôt sa main droite pour essuyer une larme. Le jeune homme exploita cette émotion à son profit, et fit, avec une pantomine expressive , une dernière prière qui fut couronnée d'un plein succès.
— Eblïien I voyons, mon enfant, dit le comte, que faut-il faire? Parle, parle, et je le ferai.
— Votre procès avec IVL de Bléchamp est en voie de réussite, n'est-ce pas ?
— Il sera gagné à Rouen après-demain ; Tavocat même de M. de Bléchamp regarde son affaire comme perdue et me propose un arrangement. 11 m'offre l'abandon du tiers de la somme en litige, cent mille francs. J*ai répondu que je serais absurde de perdre ,
^ mie partie d'un tout qui est gagné.
— Et si je vouô priais de répondre autre chose, mon père?...
—Voyons, Léonio, dit le comte en souriant, voyons l'autre chose.
— Que vous regarderez votre procès comme perdu et que vous vous laisserez condamner par défaut, sans
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opposition ultérieure, à condition que votre <iils épousera mademoiselle de Bléchamp.
— Réfléchis bien, mon enfant, dit le comte en prenant le menton de Léonio ; si Taffaire s'arrangeait
^ ainsi, la bague de noce me coûterait cent mille écos, toute ma fortune, qui, à la vérité, est indépendante de celle de ta mère.
— Oui, mon père; mais un refus vous coûtera plus cher : ma vie le payera.
— Eh bien I mon enfant, dit le comte avec émotion, ta vie est sans prix à mes yeux ; je ferai tout selon tes vœux. ^
Léonio s'élainça au cou du comte Wilfrid et couvrit son visage de larmes et de caresses.
— Demain, poursuivit le comte, demain.j*irai faire ma demande et porter mes conditions de paix au château de Bléchamp.
— Comment 1 demain? s'écria Léonio; aujourd'hui! aujourd'hui!...
— Àh ! Léonio, tu mets du luxe dans ta pétition !... Enfin , il faut en mettre aussi dans la complaisance.
— Mon bon père! ma vie est à vousl j'en fais le serment k vos pieds. Vous êtes un ange descendu des cieux pour me sauver. Vous êtes ma seconde
mère
— Mais il me semble , Léonio, que tu m'as parlé de l'absence de M. de Bléchamp ?... S'il est à Rouen...
^i^ S'il est k Rouen, interrompit vivement Léonio»
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on lui dépêchera une estaffette; on crèvera, six chevaux. Quand on gagne cent mille écus on peut payer six chevaux crevés pour les gagrier.
— Bon! tu n'as pas oublié les malhémaliques, Léonio... Allons, mon amî, calme-loi, lu as la fièvre. Je vais causer de tout cela un instant avec ta mère et je pars.
Léonio regarda le paradis et crut le loucher avec la main.
Il est inutile de mentionner ici toutes les visites, les paroles et les notes diplomatiques qui furent échangées entre les deux famjlles pour conduire à bien cette grande affaire. Il suffira d'indiquer le résultat. Léonio ayant trouvé, dès le premier moment, une complice fort intelligente et fort dissimulée dans mademoiselle Octavie de Bléchamp, il ne pouvait plus y avoir d'obstacle sérieux. Ce que deux jeunes cœurs veulent, Dieu le veut. M. de Bléchamp, échappé par iniracle au déshonneur d'un procès perdu, consentit à tout; seulement il demanda un délai, à cause de l'âge de Léonio. Engagées par leur parole mutuelle, les deux familles fixèrent le terme de ce délai à la majorité du jeune homme. — Comme c'est malheureux I avait dit 'Léonio, car je me regarde comme ayant vingt-trois rus. A la veille d'épouser ma mère, le comte Santa-Croce, mon père, fut obligé de faire uûvoy^je de quare ans, ce qui r'^^larda mu * dissanco. Voyez le tort que cela me porte aujo» rd'uai I
r« BfceiéMit fcMreCT, êTraué da oimîslre de la ritm. *!ft!ta scÎHtmcat k Uoêm k coarapc de sutir «M é^^tin. H hri était ordonné de rejoindre, k Ptrt-T«i.in!S. le 23» réziinenl de ligne, qni se prépare! a partir pcor lAfriq^e. Ken pins , l'espoir de Mi^liTt à^ns sa corbeille de noces nne seconde épaulette et n-e décoralion . donna lont k coup à son dérart un caractère ical'endo de ?atlé.
Pendant la longue absence de Léonio, les familles des deux fiancés vécurent dans la meilleure inlelligecce. Le jeane officier envoyait avec exactitndeses bulletins de campagne et les ordres du jour où son nom éUil cité. L'éducation forte qu'il avait reçue lui fut d'on merveilleux secours dans cette guerre où l'agilité, l'adresse, la vigueur sont les auxiliaires indispensables de cette qualité vulgaire qu'on appelle courage.*Aussi le brave Lamoricière, qui avait été vingt fois témoin des traits d'audace heureuse du lieutenant Santa-Croce, lui dit un jour : Jeune homme vous serez général à trente ans.
Il faut que l'auteur de cette histoire se souvienne que Léonio et Octavie sont fiancés, que leur mariage est fixé k la majorité de Tépoux, et les campagnes d'Afrique sont des hors-d'œuvre, de longs détails intermédiaires qui font languir la narration. Aussi nous prendrons Léonio k l'heure où il débarque à Port- Vendres, muni d'un congé matrimonial, orné des épaulelles de capitaine et de la croix d'honneur.
Âi; LODVHE. 403
Toat avait été combiné pour arriver au jour promis. Une chaise de poste, rivale d'un chemin de fer, enleva Léonio sur le môle de Port-Vendres, et le transporta au château du comte Wilfrid, où rayonnaient déjà les apprêts d'une fête comme ce coin de Normandie n'en vil jamais.
Le château avait pris un air triomphal. Les deux familles, en revoyant Léonio, étaient arrivées à ce degré redoutable de bonheur qui déplattau ciel. Quand la jeune épouse parut avec sa robe blanche et son houqnet virginal, dans le grand salon du château, oh se pressait un monde d'invités, il y eut un frémissement d'admiration qui fut un épithalame et une hymne à sa beauté. Léonio avait oublié la terre, sa famille, son état, sa jeune gloire ; il s'oubliait lui-même ; il vi« vait dans Octavie ; il lui donnait son âme ; il flottait comme un ange dans l'atmosphère des élus. Le délire du bal était au comble ; tous les visages étince* laient de joie comme s'ils eussent reflété celle des époux ; la musique donnait la fièvre aux pieds et Vi^ vresse aux fronts ; des paroles de tendresse éclataient sur toutes les lèvres; on eût dit.que tout ce monde de jeunes gens et de jeunes femmes se mariait par imitation.
On a beau s'oublier, même avec des pensées d'amour, dans l'étoordissement d'une fêle, il y a toujours,, à défaut d'une main qui écrit trois mots sur le mur, quelque souvenir fatal qui traverse le front et
Un incident heureux , émané du ministre de la guerre, donna subitement k Léonio le courafce de subir son destin. Il lui était ordonné de rejoindre, à Port-Vendres, le 23« régiment de ligne, qui se préparait à partir pour rAfirique. Bien plus , Tespoîr de mettre dans sa corbeille de noces une seconde épaulette et une décoration , donna tout k coup à son départ un caractère inattendu de gaîté.
Pendant la longue absence de Léonio, les familles des deux fiancés vécurent dans la meilleure intelligence. Le jeune officier envoyait avec exactitudeses bulletins de campagne et les ordres du jour où son nom était cité. L'éducation forte qu'il avait reçue lui fut d'un merveilleux secours dans cette guerre où l'agilité, l'adresse, la vigueur sont les auxiliaires indispensables de cette qualité vulgaire qu'on appelle «)u* rage. Aussi le brave Lamoricière, qui avait été vingt fois témoin des traits d'audace heureuse du lieutenant Santa-Croce, lui dit un jour : Jeune homme vous serez général à trente ans.
Il faut que l'auteur de cette histoire se souvienne que Léonio et Octavie sont fiancés, que leur mariage est fixé à la majorité de l'époux, et les campagnes d'Afrique sont des hors-d'œuvre, de longs détails intermédiaires qui font languir la narration. Aussi nous prendrons Léonio à l'heure où il débarque à Porl- Vendres, muni d'un congé matrimonial, orné des épaulettes de capitaine el de la croix d'honneur.
Ai; LOUVKE. 403
Tout avait été combiné poar arriver au jour promis. Une chaise de poste, rivale d*uii chemin de fer, enleva Léonio sur le môle de Port-Vendres, et le transporta aa château du comte Wilfrid, où rayonnaient déjà les apprêts d'une fête comme ce coin de Normandie n'en vit jamais.
Le château avait pris un air triomphai. Les deux familles, en revoyant Léonio, étaient arrivées à ce degré redoutable de bonheur qui déplaît au ciel. Quand la jeune épouse parut avec sa robe blanche et son bon-* quet virginal, dans le grand salon du château, où se pressait un monde d'invités, il y eut un frémissement d'admiration qui fut un épithalame et une hymne à sa beauté. Léonio avait oublié la terre, sa famille, son état, sa jeune gloire ; il s'oubliait lui-même ; il vi« vait dans Octavie ; il lui donnait son âme ; il flottait comme un ange dans Tatmosphère des élus. Le délire du bal était au comble ; tous les visages étince* laient de joie comme s'ils eussent reflété celle des époux ; la musique donnait la fièvre aux pieds et l'i-* vresse aux fronts ; des paroles de tendresse éclataient sur toutes les lèvres; on eût ditque tout ce monde de jeunes gens et de jeunes femmes se mariait par imitation.
On a beau s'oublier, même avec des pensées d'amour, dans l'étourdissement d'une fêle, il y a toujours,, k défaut d'une main qui écrit trois mots sur le mur, quelque souvenir fatal qui traverse le front et
Un incident heureux , émané du ministre de la guerre, donna subitement k Léonio le courage de subir son destin. Il lui était ordonné de rejoindre, à Port-Vendres, le 23« régiment de ligne, qui se préparait k partir pour T Afrique. Bien plus , l'espoir de mettre dans sa corbeille de noces une seconde épaulette et une décoration, donna tout k coup k son départ un caractère inattendu de gaîté.
Pendant la longue absence de Léonio, les familles des deux fiancés vécurent dans la meilleure intelligence. Le jeune officier envoyait avec exactitudeses bulletins de campagne et les ordres du jour où son nom était cité. L'éducation forte qu'il avait reçue lui fut d*un merveilleux secours dans cette guerre où l'agilité, l'adresse, la vigueur sont les auxiliaires indispensables de cette qualité vulgaire qu'on appelle courage. Aussi le brave Lamoricière, qui avait été vingt fois témoin des traits d'audace heureuse du lieutenant Santa-Croce, lui dit un jour : Jeune homme vous serez général k trente ans.
II faut que l'auteur de cette histoire se souvienne que Léonio et Octavie sont fiancés, que leur mariage est fixé k la majorité de l'époux, et les campagnes d'Afrique sont des hors-d'œuvre, de longs détails intermédiaires qui font languir la narration. Aussi nous prendrons Léonio k l'heure où il débarque k Porl- Vendres, muni d'un congé matrimonial, orné des épaulettes de capitaine el de la croix d'honneur.
Ai; LOUVKE. 403
Tout avait été combiné poar arriver au jour promis. Une chaise de poste, rivale d*uii chemin de fer, enleva Léonio sur le môle de Port-Vendres, et le transporta au château du comte Wilfrid, où rayonnaient déjà les apprêts d'une fête comme ce coin de Normandie n'en vit jamais.
Le château avait pris un air triomphal. Les deux familles, en revoyant Léonio, étaient arrivées à ce degré redoutable de bonheur qui déplaltau ciel. Quand la jeune épouse parut avec sa robe blanche et son bou* quet virginal, dans le grand salon du château, où se pressait un monde d'invités, il y eut un frémissement d'admiration qui fut un épithalame et une hymne à sa beauté. Léonio avait oublié la terre, sa famille, son état, sa jeune gloire ; il s'oubliait lui-même ; il vi« vait dans Octavie ; il lui donnait son âme ; il flottait comme un ange dans l'atmosphère des élus. Le délire du bal était au comble ; tous les visages étince^ Uient de joie comme s'ils eussent reflété celle des époux ; la musique donnait la fièvre aux pieds et l'i^ vresse aux fronts ; des paroles de tendresse éclataient sur toutes les lèvres; on eût dlt.que tout ce monde de jeunes gens et de jeunes femmes se mariait par imitation.
On a beau s'oublier, même avec des pensées d'àffiour, dans Tétourdissement d'une fêle, il y a toujours, k défaut d'une main qui écrit trois mots sur le , inur, quelque souvenir fatal qui traverse le front et
fait descendre rhomme heureux des hauteurs du ciel sur la fange de la terre. La devise de la famille des Sauta-Croce luisait sur un transparent, à la porte du château Un vieux domestique corse l'y avait placée, et avec inteution peut-être. Léonio, en traversant le vestibule, tourna machinalement sa tête vers la porte, comme pour demander à Tair extérieur le baume de la brise du soir, et la devise de la famille éblouit ses yeux : Morto vivo.
Tout le passé afQua dans le souvenir de Léonio, car, dans ses moments de délire où chaque libre est en jeu, le cerveau semble s agrandir et refléter à la fois comme dans un immense miroir tout une existence passée. — Mon père , mon père I le noble comte de Santa* Croce, manque à cette fête , se dit Léonio en se frappant le front ; il faut au moins qu'il y assiste par une pensée qui vient de lui .. C'est aujourd'hui que cette lettre paternelle, funèbre et mystérieux testament, doit être lue. C'est aujoutd hui que je dois, à l'exemple des anciens, promener un cercueil à travers la joie d'une fête. Ombre de mon noble père, vous ne serez pas exilée ce soir de votre noble maison.
Léonio jeta un regard rapide dans le salon des quadrilles. Oclavie dansait avec un bonheur qui éclatait en rayons sur sa figure : — les femmes dansent toujours. — Il monta l'escalier de son appartement ti ouvrit avec précaution la chambre prépar^*^ pour réponse. La vue i^e cette lettre qui • i l'avait jamais
quitté lui donna deè frissons, et il eut besoin de toute sa force pour rompre le fragile cachet. Voici ce que le défunt comte Santa-Croce écrivait à son fils.
€ Mon cher fils,
« A l'époque sanglante de la Terreur, Babœuf fat dénoncé par un traître et périt sur Téchafaud. Son fils était fort jeune alors ; il avait ton âge, mon enfant.
< Mais Tenfant devint un homme, et il se mit à chercher le dénonciateur de son père. On lui dit qu'il était à Madrid. Le renseignement était bon, cette fois. Le jeune Babœuf rencontra au théâtre, k Madrid, ce misérable ; il le frappa sur la joue devant deux mille témoins, et il le tua, en brave, devant quatre témoins. Que dis-tu de ce trait, mon petit Corse, Santa-Croce?
c Écoute bien, mon fils :
€ Tu venais d'entrer au collège; un jeune homme, qui était mon ami, arriva d'JEspagne, où il s'essayait à la diplomatie, chez notre ambassadeur, et je lui offris che^ moi un appartement qu'il accepta.
« J'étais bien malade, bien faible, bien souffrant; il me fallait cet ami dans ma misère domestique, et je m'applaudissais de ses soins et de ^es consolations. Ma blessure à la tête, que rien ne pouvait cicatriser, me donnait des accès de délire, et quand je reprenais
1Û6 i.N£ C05SPIAAT10X
■es seas, je tronTais on charme inexpriinable à roa- Tiir mes tcox entre ma femme et mon ami.
€ Mon eniant! mon enfiint!... cet ami m'a déshonore!
€ J'ai profilé d'un instant de force pour écrire ces lignes, et la plnme m'échappe....
c Hélas! le doute ne m'était pas permis. Les yeux ne trompent pas... Je tenais Tinfàme, mon poignard
était levé sor son cœur, j*allais tuer une attaque
d apoplexie me foudroya et sauva le misérable ! — T a-t-il une Providence, monen&tnt?.... Oui, puisque tu existes.
c Après cette attaque, une paralysie générale me cloua sur un lit de douleurs. L'inianie a vécu, et je conGai ma vengeance au tonnerre, qui Ta laissé vi- Tant.
c J*ai pardonné à ta mère.... Il £aot toujours pardonner aux femmes; aux hommes coupables, jamais. Le pardon est une prime d'eucouragement donnée k la perfidie ; elle serait trop à Taise si on l'excusait à chacun de ses crimes. Après la vengeance, le pardon ; jamais avant.
c Quand tu tiras cette lettre, mon enfant, le déshonneur de ton père va se rajeunir et tomber sur ton front. Tu seras déshonoré à ton tour. Tu ne pourras plus montrer ton visage aux hommes purs ; tu sentiras une flétrissure à ta joue, et chaque minute
perdue avant la vengeance est un siècle de plus de déshonneur qui pèse sur toi.
f Si tu étais dans nos montagnes de la vieille Corse, mon enfant, je te dirais : Prends ton poignard! Tu es en France, et je dis ; Prends ton épée!
€ Prends ton épée, fils des Sanla-Croce, famille dont rhonneur fut une longue virginité jusqu'à ce jour, et souffleté rinfâme avec cette lettre; après, Dieu est juste, tu le tueras.
c Au moment où tu lis, mes bras de squelette se dressent vers toi du fond de ma tombe, et se tordent pour t'exciter.
€ Tu trouveras facilement Tinfâme; son nom est
célèbre : il est attaché à l'ambassade de Londres
Que Dieu me donne la force d'écrire son nom.... c'est.... le comte Wilfrid de T***...
« Quand tu fermeras cette lettre, il faut que tu ouvres la tombe de l'infâme comte Wilfrid.
< Morto vivo I
€ Ton père,
€ Comte Santa- Croce. >
Il n'y a que la figure de SaUl évoquant le fantôme de Samuel, sous le pinceau de Salvator Rosa, qui puiàse donner une idée du jeune Santa-Croce, après la lecture de cette lettre foudroyante. Cependant, comme un sang vulgaire ne coulait pas dans ses veines, il supporta le coup avec courage, et mit le
408 UNK CONSPIRATION
testament de son père sur son ccbot coimiie un boa*
clier.
Mille pensées jaillissaient à la fois dans son cerveau, mais aucune ne pouvait changer sa position; Tinexorable lettre le poignardait. Ses yeux fixes ne se détachaient plus d'un trophée d'armes suspendu à Talcôvetie son lit nuptial, et sa figure avait un sourire de damné ou de fou.
Ud bruit de pas se fit entendre dans Tescalier, et le comte WilCrid parut tout-k-coup dans la chambre.
— Enfin le voilà trouvé ! — dit le comte en embrassant la statue de Léonio pétritié; — on te cherche partout, mon enfant; le quadrille est fini; tu es engagé avec ta belle-mère qui cherche son beau danseur. Ta femme est inquiète; on lui affirme que tn
lui fais une infidélité Mais que regardes-tu avec
cette figure? — ajouta le comte, en quittant le ton de la plaisanterie pour le ton de l'effroi. — Quel air étrange! quelle pàleurl quels yeux!... Mon fils, mon cher fils!. ... je vais appeler du monde.... tu te trouves mal!... Mon Dieu! mon Dieu! que nous arrivet-il?
— Rien, rien, — dit Léonio d'une voix sourde et sans regarder le comte; — point de bruit, point de scandale. Monsieur, laissez-moi!.... laissez-moi!.... laissez-moi I
— Que je te laisse dans^un pareil moment! Y penses-tu ?
AU LODVJIE. <09
—Je VOUS dis de sortir, monsieur. le comte, murmura Léonio d'une voix sourde et stridente, et les ^ yeux fixés au plafond.
Il détacha de sa bouton^'ère sa croix d'honneur et la laissa tomber.
— C'est Texcès du bonheur qui te trouble la tête, dit le comte; réponds-moi, mon entant, répondsmoil
Santa-Croce tressaillit convulsivement de la tête aux pieds, et repoussa les bras caressants du comte Wilfrid.
— Au nom de Dieu I regarde-moi, mon fils, face à face; mon cœur se déchire; prends pitié de ton pèrel
Un hurlement de bête fauve résonna dans la poitrine de Léonio.
— Enfant! dit le comte avec un accent inouï; tu restes donc sourd à la voix de ton père, de ton père cpii te tend les bras?
— Malédiction sur nous ! dit Santa-Croce.
Et, sans regarder le comte, il parut saisi d une inspiration soudaine, et ajouta d'un ton effrayant de calme :
— Je ferai plus que mon devoir I
Disant ce dernier mot, il prit la lettre de son père, et, la donnant au comte Wilfrid, il prononça d'une voix ferme ces mots :
— Lisez cela, monsieur !
Le comte Wilfrid prit la lettre; et, reconnaissant
la main du défunt comte Santa-Croce, il se laissa tomber sur un fauteuil.
Il avait déjà tout deviné.
Le jeune époux avait disparu, et ceux qui montèrent aux appartements supérieurs et cpii trouvèrent le comte Wilfrid seul et sombre de désespoir, poussèrent des cris lugubres. Les femmes répondirent à ces cris. Les lustres s'éteignirent sous des lèvres invisibles. Aux dernières lueurs du bal, on voyait errer çk et là. des figures pâles avec des chevelures en désordre. Cette fête splendide s'écroulait.
Deux cavaliers couraient au galop sur la route de Paris : Lépnio Santa-Croce et Monti, son vieux domestique corse. Ils changèrent de chevaux à tous les relais. A Rouen ils prirent une chaise de poste, el marchèrent nuit et jour avec des figures sombres et des lèvres muettes jusqu'à Hyères. Le domestique savait tout et ne comprenait pas Léonio ; vingt fois il avait ouvert la bouche pour lui dire :
— Fils des Santa-Croce, je ne suis pas content de vous!
A Hyères Léonio descendit à l'hôtel des Ambassadeurs, et se fit servir à dîner dans sa -chambre; il ne permit pas k son domestique d'entrer.
Yers le milieu de la nuit, après avoir réglé toutes ses aiïaires, il fit signe à Monti de le suivre. La petite ville était déserte ; tout dormait.
Léonio et Monti escaladèrent les murs du cime-
tière, et on cberchu la tombe da comte Santa-Groce ; elle était couverte de hautes herbes et de fleurs sans * nombre, comme si la nature avait pris soin de Thonorer en l'absence de ceux qui l'oublièrent; cette réflexion mentale contracta d'un sourire affreux la figure de Léonio .
— Aide-moi, dit le jeune homme au Corse Monti; un dernier service, mon vieux serviteur, car je sens, dans mes entrailles, que je suis prêt pour Texpiation.
Us ôtèrent la pierre du tombeau, et se découvrirent respectueusement devant le squelette de Santa-Croce. Puis le jeune homme prononça ces paroles :
— 0 mon noble père! il m'a été impossible de porter des mains violentes sur le comte Wilfrid; je t*ai
désobéi I Aussi je meurs à vingt ans, sans avoir
souillé de mon déshonneur une épouse adorée : je meurs pour te revoir, 6 mon père, et me justifier devant toi.
Ayant dit cela, il serra lés mains du vieux Corse, et il ajouta :
— Fais ton devoir, mon brave Monti.... Adieu!
Monti ne versa pas une larme ; il attendait toujours, et se retournait souvent pour voir si le comte Wilfrid n'arrivait pas à ce sanglant rendez-vous du tombeau.
Léonio descendit dans le tombeau, et se coucha auprès du squelette de son père.
Ses dernières paroles furent celles-ci :
— Menti, mes entrailles brûlent; avant le lever da soleil, je ne vivrai plus. Console ma pauvre mère.... Et maintenant replace la pierre du tombeau. Tout est dit.
— C'est bien, mon jeune maître, dit Monti ; je vous comprends, et je suis content de vous... Adieu.
Et avec un sang-froid héroïque, le vieux Corse exécuta le dernier ordre de Sauta-Croce. Pas une larme ne mouilla ses yeux.
Le lendemain Monti voyageait seul sur la route de Paris.
Un attendrissement général accueillit la fin de cette lecture dans le salon de M. Belliol. Le maître de la maison, plus ému que les autres, s'avança vers le jeune romancier et lui serra la main à plusieurs reprises. Mademoiselle Léonie, sa fille, interrompit, la première, le silence religieux qut régnait encore, et, se levant au milieu de ses amies :
— Voilà une histoire bien triste, dit-elle, et je regrette bien d'y voir mourir mon pauvre filleuL Je ne m'attendais pas à ce dénoùment... Mais le domestique Monti est un monstre...
AU LOUVRE. i\i
— Non, mademoiselle, dit Félix; c'est un vieux montagnard corse, un honnête homme qui obéit à un sentiment d'honneur exagéré, mais dont le principe est bon.
— Au reste, monsieur , dit Léonie , vous faites bien de défendre vos personnages. Quant à moi, si j'avais un domestique comme ça, je ne le garderais pas une minute dans ma maison. Je craindrais que, avec son sentiment d'honneur exagéré, il ne me jouât quelque vilain tour.
— Vous avez raison , mademoiselle, dit Félix en roulant son manuscrit, mais lui n'a pas tort.
Pendant ce dialogue, plusieurs groupes des deux sexes s'étaient formés dans le salon, et on analysait vivement la nouvelle de Santa-Croce. M. Belliol répondait avec feu aux critiques, comme s'il en eût été l'auteur. M. Bonchatain dormait.
M. Belliol imposa silence à son monde par un battement de mains, et dit avec un organe de proclamation :
— La société remercie, par ma bouche, l'ingénieux auteur de Santa-Croce; nous avons tous écouté sa lecture avec le plus vif intérêt. Mais, après une histoire qui a fait couler des larmes, on entendrait maintenant avec un extrême bonheur une histoire comique. Ces dames demandent La Pêche au Lion.
Félix s'appuya du bout des mains sur le bord de sa table de lecture, inclina son torse, et dit :
— J'ai eu le malheur de laisser le manuscrit de la Piche au Lùm chez moi. Je demeure rue Contrescarpe , derrière le Panthéon ; si ces dames Teulent me donner une heure de congé, je pars et je reviens avec mon manuscrit.
— Non y non , s'écria M. Belliol , il est déjà fort tard ; ce sera pour une autre soirée ; d'ailleurs la lecture de Santa^Croce doit avoir fatigué le docteur, et il a sans doute besoin de repos.
— Monsieur le docteur, dit Léonie en riant, nous sommes insatiables. Moi, j'écouterais des histoires jusqu'à sept heures'du matin.
Un chœur général de mot aussîretentit dans lesalon.
Félix et Arthur prirent congé de la famille Belliol» et ils furent conduits triomphalement jusque sur le pavé de la rue Saint-Denis.
Les deux amis, délivrés de toute contrainte, s'abandonnèrent aux excès d'une joie enfantine. Mille projets superbes éclatèrent aux lueurs du gaz , et les derniers mots échangés sur le pont des Arts furent ceux-ci :
— A demain, au Louvre !
Un passant fort suspect les avait suivis, et, à la clarté des candélabres du gaz, il vit les quatre mains des deux jeunes gens s'agiter vers le Louvre et le menacer, comme s'ils avaient mis en duo le trio conspirateur de Guillaume Tell.
— C'est bon 1 dit le passant.