SCÈNE V Les Mêmes, M. DE SAINVAL, DELPHINE
DELPHINE
Ce boudoir est charmant!... d^honneur! c'est un bijou De palissandre, d'or, d'ébène, d'acajou!...
Les spectres de minuit, dans le siècle où nous sommes. Font des progrès^ ils sont galants comme des hommes.
H. DE SAINYAL, & Delphine*
Oui... voilà le pâté que je t'avais promis.
C'est le premier service. Après vient le salmis.
Deux plats réels... tu vois, ce n'est point un mensonge.
DELPHINE
C'est merveilleux vraiment I...rien ne manque à mon songe.
H. DE SAINVAL
Mettons notre couvert ; aidez-moi , Casimir.
Ferdinand, soupons vite, et puis allons dormir.
CASIMIR
J'ai découvert aussi, dans le fond d'une armoire. Deux flacons d'alicante, et nous allons les boire.
(n ooort les chercher sa fond et rentre antsitAt.) M. DE SAINVAL.
Asseyons-nous; je meurs de faim, de soif...
(Apercevant Casimir, qui s'assoit cavalièrement à son c6té.)
Eh bien !...
CASIMIR
Chacun a son couvert ici; j'ai pris le mien.
11 faut savoir^ monsieur, céder aux circonstances ; Le malheur a toujours rapproché les distances.
M. DE SÂINVAL.
Et qui nous servira?
CASIMIR
Nous nous servirons tous :
Le service sera plus rapide et plus doux.
FERDINAND
Laissez faire, cousin, laissez...
H. DE SAINVAL , un verre à la main.
A la bonne heure!...
Je bois au châtelain, roi de cette demeure I...
(On entend un accord de harpe et de cor.)
Si j'étais un peureux, j'aurais quelques frissons... Dans l'autre appartement, qu'ai-je entendu?...
DELPHINE, ëmne.
Des sonst...
CASIMIR
Erreur!... c'est un écho de la voix de madame.
FERDINAND
Je n'ai rien entendu, quant à moi...
M. DE SAINVAL
Sur mon âme!...
Je ne me trompe point...
(silence. On écoute.)
Cela revient encor; C'est le duo lointain d'une harpe et d'un cor.
FERDINAND
C'est une illusion...
H. DE SAINVÂL.
Rassure-toi, Delphine !...
CASIMIB.
Je n'entends rien; pourtant, j'ai l'oreille bien fine!
(Les ions se npprochenu) M. DE SAINVAL.
Pour le coup, cette fois...
Ferdinand.
Ohl cette fois, j'entends, Je connais même l'air... oui...
DELPHINE
Mesure à trois temps.
H. DE SAINVAL
Une valse l...
CASIMIR
Valsons!...
H. de SAINVAL.
C'est là, dans la muraille.
CASIMIR
Permettez que je prenne une aile de volaille; Car ceci devient grave, et je veux être fort Pour écouter^ sans peur, la valse de la mort.
M. DE SAINVAL
Je n'ai plus faim!...
DELPHINE
J'ai peur... Traiment... oui, je frifsonne.
11 faut partir!...
M. DE SAINYÂL.
Partons!... Moi qui ne crains personne^ Je crains les revenants ; c'est un faible...
(n MOit à 1» porte du fond.) FEBDINAND.
Partons!...
(Tous M lèvent, eieeplé Casimir.) M. DE SA IN VAL, trouvant U porie fermëc.
Ciel!... la porte est fermée à quatre (ours...
CASIMIR
Restons!...
DELPHINE
Il faut se résigner...
H. DE SAINYALy à Delphine.
Tu resteras 7...
DELPHINE
Sans doute!...
C'est le premier moment de peur que je redoute. Ce moment est passé, mon oncle ; maintenant.
Voyons ce que de nous fera le revenant.
Si la fuite est fermée, et s'il n'est point de porte Pour sortir, le meilleur est d'avoir l'âme forte, De manger ce repas qu'un fantôme me sert, Et, s'il n'est pas mauvais, d'applaudir son concert.
M. DE SAINYAL.
C'est yrail... montrons du cœur...
(On entend nne harpe; c'est le préInde de la romance de GuiUaume Tell : Sombre forêt, etc.)
DELPHINE
La barpe recommence...
C'est du Guillaume Tell!
CASIMIR
Bon goûtl...
DKI.PHINE.
C'est la romance.
(Une Toiz chante dans la eonlisse : Sombre forêt, etc. Les personnages de la scène écoutent en silence. Casimir continue son repas et marque la mesue atec son couteau.)
FERDINAND, après le denier eooplet et avec exaltation.
Je pairais mille francs ma stalle à ce balcon... Elle cbante aussi bien que Dorus ou Falcon.
DELPHINE
Chut, monsieur I...
CASIMIR, & Ferdinand.
Chut, monsieurl...
M. DE SAINYAL, lançant on regard aévère & Gadmir.
Voyez quelle insolence l
CASIMIR
Voici l'autre couplet. Chut, au balcon! Silence!
(La Toiz chante le deuxlime couplet, après lequel Casimir applaudit)
Brava! bravai... bis! bîsl...
FERDINAND
Quelle divine voix!...
LE CHATEÀtJ EN ESPAGNE. 21
CASIMIR
Qu'elle doit être belle aussi, car je la vois 1
FERDINAND
Ayez-vous entendu?... Que de chaleur! que d'ftme!
M. DE SAINYAU
Étonnante^ vraiment!
FERDINAND
Qu'en dites-vous^ madame?...
DELPHINE, «l'on air piqné.
Elle chante assez bien pour une ombre...
FERDINAND, courant en délire vert la porte du pavilk»! de droite.
Merci!...
Prima donna charmante, ensevelie ici I...
DELPHINE
Allons!... voilà le fou qui part...
FERDINAND
J'irai sous terre Pour sonder jusqu'au bout cet étrange mystère.
H. DE SÂINVAL.
Gahne-toi, mon cousin...
CASIMIR
Oui, monsieur, calmez-vous, Et venez achever le festin avec nous!...
FERDINAND
Je n'ai plus faim : brisez mon assiette et mon verre! Je suis au ciel, mon âme abandonne la terre!
(secouant la porte de droite.)
Ouverte I...
as THÉÂTRE DE SALON.
CASIMIR
Venez donc, ô monsieur Ferdinand L.« Attendez, avec nous, le matin, en dînant !.••
FERDINAND
Oui, voilà de ces voix que je cherche en Europe ; Je connais le talent, je veux voir Tenveloppel...
DELPHINE, à Sainval, qui feint de fuoloir arrêter Ferdiond.
Laissez ce jeune fou!...
FEKMNÂND.
l4iUn délicieux!...
Je te suis dans Tenfer, si tu n'es pas aux cieux!
(n le précipite dans le parillon de droite.