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Le château vert

Mon cher Alexandre, vous avez oublié peut-être, sous les frais ombrages de Saint- Germain, les tamaris brûlants du Château- Vert. Cela se conçoit. Quand on redoute comme vous les excès ascendants de Réaumur, la lune fait oublier le soleil. Alors, je veux vous remettre en mémoire cetti^ plage de la Méditerranée , immense miroir des étoiles, où nous allions si souvent improviser des tragédies et des chansons, loin «lu public, loin des coulisses, loin des acteurs. Au moment où votre avenir commence , je tiens à vous taire enregistrer ,

clans les fraîches aichives de votre eerveau , les premières pages de votre passé qui s'éloigne, surtout parce que ce passé se lie à des rivages que vous avez chéris, et qui vous ont aimé.

Quand votre glorieux père, notre meilleur ami, faisait périodiquement, toutes les années, une halte dans notre Provence, nous ne manquions jamais de donner deux convives de plus aux hôtelleries maritimes et champêtres de Courty et du Château- Yerl. Nos repas s'élevaient souvent à la hauteur d'un festin que Balthazar aurait signé ; nous les prolongions jusqu'aux heures suspectes qui épuisent les bougies ; et nous nous racontions des histoires vraies comm<^ des romans, dont le succès ne dépassait pas la nappe du festin. Votre père, ce prince des historiens, peut employer mille et une nuits à se donner ces amusements, et après

ce nombre , il renouvellerai 1 son bail , au Lçrand désespoir de M. Galand qu'on trouverait tort stérile à Paris, comme à Bagdad. Puis, tout à coup, notre Dumas nous a été enlevé par le Génie royal de Saint-Germain ; les Néréides de la Méditerranée ont été vaincues par les Nymphes de la Seine, et nous avons attaché un crêpe de douleur aux tables de €ourty et du Château-Vert.

Enfin , vous êtes venu à votre tour vous asseoir à ces tables, tentes parfumées d'algue vive et de coquillages, et nous avons recommencé ensemble les mêmes causeries avec accompagnement de vagues marines et de mistral. Nous nous sommes dit cent fois, en guise de dessert, tout ce que nous savions , et surtout ce que nous ne savions pas , comme de A^éritables historiens. Nous n'avions d'autre sténographe que notre mémoire, laquelle pom lait épargner

à Clio l'achat d'une plume de fer. Aussi ne soyez pas étonné de me voir arriver un de ces matins chez vous avec des histoires que vous connaissez déjà, mais qui, cette fois, vous sont dédiées sous le titre de Château- Vert. Maintenant, vous n'aurez plus de prétexte pour oublier notre midi ; je vous impose le souvenir comme un devoir.

A vous de cœur ,

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