LT JOUEUR D'ECHECS
Do rOiicai à Venise, il n'y a qu'un pas. Le sénateur Flamino Barberigo, riche Vcnilicn, jouait avec la belle Erminia^ sa pupille adorée, et ne lui donnait jamais d'autre distraction, car il était horriblemenl jaloux. Le palais Barberigo élait la prison d'Erminia. A celte époque, Boy, le Syracusain, qui courait le monde, battant les papes et les rois, arriva à Venise. La renommée du Syracusain était chère à Venise, comme partout. L'illustre joueur fut appelé au palais Grimani, au palais Manfrini, au palais Pisani-Moreta, où les nobles seigneurs de la république s'étaient si souvent entretenus de l'illustre maître de don Juan d'Autriche et de Charles-Quint, de ce grand Boy, auquel le pape Paul III avait offert le chapeau de cardinal, après avoir été glorieusement maté en plein Vatican. Le sénateur Barberigo, le plus fort amateur de Venise, ouvrit aussi son palais au la Bourdonnais de Syracuse. Boy ne fit défaut à aucun, mais il se complut surtout dans la résidence de Barberigo, à cause de la pupille Erminia. Celait une deuioiselle de haute intelligence qui ne s'était jamais promenée que sur les soixante-quatre cases de l'échiquier, et qui rêvait un avenir meilleur; elle prit d'excellentes leçons de Boy, et, à la dernière, elle disparut avec Boy le Syracusain. La maison Barberigo ne s'est pas relevée de cet échec.
Arrivons maintenant à la partie morale du jeu : il
serait à désirer que la science de l'échiquier fût cultivée dans les collèges, où nous apprenons tant de choses fastidieuses qui ennuient l'enfant et ne servent pas à rhomme. Il y a, au fond du jeu d'échecs, une philosophie pratique merveilleuse. Notre vie est un duel perpétuel entre nous et le sort. Le globe est un échiquier sur lequel nous poussons nos pièces, souvent au hasard, contre un destin plus intelligent que nous, qui nous mate à chaque pas. De là, tant de fautes, tant de gauches combinaisons, tant de coups faux! Celui qui, de bonne heure, a façonné son esprit aux calculs matériels de l'échiquier, a contracté, à son insu, les habitudes de prudence qui dépasseront l'horizon des cases. A force de se tenir en garde contre des pièges innocents, tendus par des simulacres de bois, on continue dans le monde cette tactique de bon sens et de perspicacité défensive. La vie devient alors une grande partie d'échecs, où l'on ne voit, à tous les lointains, que des fous qui méditent des pointes contre votre sécurité. Tout homme qui vous aborde est une pièce, ou un pion; alors, on le sonde, on le devine, et on manœuvre en conséquence. Il ne faut point craindre, toutefois, que cette tension continuelle d'esprit ne dégénère en manie et ne préoccupe les facultés au point d'altérer la sérénité de l'âme. Les joueurs d'échecs sont des gens fort aimables et fort sais; M. -ie la Bourdonnais, homme d'esprit
LE JOUKUR D'ÉCHECS. 49
charmant, fait sa partie en semant autour de lui les bons mots et les joyeuses saillies, ce qui ne le détourne jamais d'un coup de mat. Ainsi, grâce à l'habitude, l'homme se fait une seconde nature de la combinaison perpétuelle : il ne sent même pas fonctionner en lui ce mécanisme d'intelligence qui ne s'arrête jamais; les ressorts, mis en jeu par une première impulsion. le servent à son insu et sans l'ordre de sa volonté.
Combien de joueurs d'échecs se sont tirés, dans le monde, d'une mauvaise position, par d'habiles calculs, sans se douter qu'ils dussent leur science de conduite au culte de la combinaison ! Puissent nos réflexions augmenter la congrégation, déjà si nombreuse, des fidèles de l'échiquier! Il y aura moins d'ennui dans les cerles, et moins de fautes dans l'univers.
VARIATIOXS DE L'EGLISE FRAXCAISE
Bossuet a fait un livre que personne n'a lu, hormis les jeunes séminaristes de Sainl-Sulpice et d'issy; ce livre est intitulé : Variations de VEglise protestante. L'évêque de Meaux y a réfuté M. Mignet avec cette éloquente logique qui caractériôe le Déaiosthènes de Toraison funèbre. 11 y aurait aujourd'hui un nouveau livre à faire sur les variations d'une autre Église que nous avons vu poindre il y a bientôt dix ans. Ea attendant l'histoire, voici l'article.
Le lendemain du 29 juillet, de tricolore mémoire, beaucoup d'hommes oisifs songèrent à prendre un état : les uns se firent rois, d'autres présidents à vie; un de mes amis fonda une dynastie de son nom, un de mes ennemis se fit premier consul; ceux qui avaient une ambition un peu plus élevée se tirent dieux; dans
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ces derniers, nous devons donner la première place à l'abbé Chalel.
L'abbé Ghatel se proposa de continuer Jésus-Christ ; il prit l'Evangile, le traduisit en français et se lança parmi les scribes et les pharisiens de la rue de Cléry. Il prit à bail la salle des commissaires-priseurs et mit la religion au rabais; il fonda les messes économiques et les sermons à deux sous.
Il eut pour clientèle quelques soldats désœuvrés et les servantes de la rue Bourbon-Villeneuve et du Petit- Carreau. Comme il ne demandait d'argent à personne, personne ne lui en donna; la cire de l'autel et la lampe du sanctuaire ruinaient l'abbé Chatel à vue d'œil ; il fit des lettres de change tirées sur le Saint- Esprit; les huissiers entrèrent, le chapeau sur la tête, dans la maison de Dieu; on mit les scellés sur le tabernacle; le propriétaire, qui avait pris le bail au sérieux, confisqua les vases sacrés. Ghatel essaya, comme Jésus-Christ, de chasser les trafiquants du temple; ces choses-là ne réussissent pas deux fois : les trafiquants chassèrent l'abbé Chatel.
Chatel ne donna pas sa démission de dieu ; quand on a tâté des honneurs, on y tient : n'est pas dieu qui veut; il se mit à courir la bonne et vaste cité de Paris, demandant une localité convenable où sa divinité pût faire élection de domicile. Partout les propriétaires s'informaient gravement si M. le dieu avait assez de
meubles pour garantir le bail; Ghatel baissait la tête, et se contentait dédire anathème à chaque propriétaire; au bout d'un mois, il avait excommunié tous les électeurs parisiens, mais il était toujours sur le pavé.
Martin, le dompteur de bêles fauves, venait de quitter son hangar du boulevard Bonne-Nouvelle ; la place était encore toute chaude; il y restait bon nombre de cages vides pour cause de décès : c'était un hôtel garni sans locataires. L'abbé Ghatel s y installa fièrement; il prit texte de Tétable de Bethléem pour s'excuser à ses yeux de sa profanation. Il jeta des flots d'eau bénite dans la cuve du crocodile, bénit la cage du lion Néron décédé, et en fit un autel. On grava sur le fronton extérieur, entre deux têtes peintes de léopard : Eglise française, et les fidèles furent appelés.
Le décor intérieur subit quelques changements notables et de bon goût : l'abbé Ghatel excelle dans le décor; il mit une châsse de saintVincentdePaul dans une belle cage bien grillée; on lisait sur le haut de la châsse : Tigre du Sénégal, Il inaugura une petite statue de Fénelon dans la loge d'un mandrille mort poitrinaire et se fit enfin une belle chaire avec la plus grande des cages, soigneusement recouverte d'une tenture cramoisie.
Ge fut longtemps un étrange mystère pour les promeneurs du boulevard Bonne-Nouvelle; ils entendaient chanter en passant : Le Seigneur dit à mon Sei-
(jneur : Asseyez-vous à ma droite, et ils ne pouvaient se rendre compte de cette lubie de Martin, qui faisait chanter en chœur les psaumes de David à sa congrégation d'animaux. Il s'en trouvait qui disaient ingénument : « Ah ! je comprends; voilà comme il les apprivoise! » A l'heure des complies, lorsque le chœur entonnait le verset : Celui qui a confiance en Dieu marche sur le lion et le dragon, le saisissement était visible sur le boulevard, mais on s'expliquait toujours avec peine cette rage de piété qui, tout à coup, s'était emparée de Martin. Souvent un excellent rentier descendait du Marais par l'omnibus, avec toute sa famille, pour admirer le dompteur de monstres; il présentait sa pièce de six francs au bureau, et on lui rendait de l'eau bénite. Il entrait, rassurant sa femme qui entendait mugir le serpent, et, cette pauvre famille d'innocents rçstait clouée par les pieds sur la première planche en voyant l'abbé Chalel en chasuble, qui leur disait : Que le Seigneur soit avec tous! et leur donnait sa bénédiction.
Eh bien ! avec tous ces éléments de vogue, l'abbé Chatel ne faisait pas ses frais. Martin avait été plus heureux que Dieu. Le prix du bail était exorbitant; un adepte promenait un bassin qui s'en revenait vide à la cage des marguiliiers. La cire et l'huile étaient en souffrance. Le jour de Pâques, Chatel se vit forcé, pour acheter le cierge pascal, de mettre au Mont-de-
Piété un tigre empaillé oublié par Martin. Le boulevard Bonne-Nouvelle est fort impie de sa nature; les mauvais sujets du Gymnase Font perverti. Ce quartier philosophe ne versait pas une obole dans fe tronc de Chatel. Les lettres de change furent proteslées; les recors arrivèrent de rechef, Dieu fut déclaré en faillite par jugement du tribunal de première instance séant à Paris. La formidable contrainte par corps fut annoncée à Chatel; on allait l'écrouer à Sainte-Pélagie, sainte qui n'était pas dans ses litanies; il n'eut que le temps de se sauver vers une mansarde du Jardindes Plantes, déguisé sous une peau de lion qui servait de nappe d'autel.
Chatel se vit justement alors dans la position des évêques de la primitive église. Il avait trouvé des Domitien, des Festus, des Hiéroclés, des persécuteurs dans la personne des huissiers, des gardes du commerce, des recors. A l'exemple de Marcellin, il se retira dans le cimetière du Père- Lachaise, et pria pour lui en bénissant la ville et le monde. Il dormait sous la pyramide tumulaire de Masséna, buvait l'eau claire de la vallée Élyséenne, et, pour simplifier ses repas, il jeûnait. Des jours assez calmes lui étaient promis ; il entrevoyait même l'aurore libératrice de Constantin, et la chute du tyran Maxence, représenté par l'huissier Rigal, dûment assermenté; hélas! le feu de la persécution ne devait pas sitôt s'éteindre pour luî !
A l'exemple de Paul, il avait coutume, à minuit, de gravir la colline du cimetière, la colline qu'on appelle le mont Louis. Là il chantait des psaumes, non ceux de David, mais les siens, qu'il trouvait meilleurs, parce qu'il les avait faits. Le concierge qui garde les morts, et ne les perd pas de vue, avisa une nuit de sa croisée quelque chose qui ressemblait à un vivant. Il prit son fusil à deux coups, et, de tombe en tombe, arriva inaperçu sur le mont Louis, en poussant un Qui vive? qui fit tressaillir les morts. Chatel était leste: il bondit comme un chevreuil relancé, courut, au vol, dans le quartier aristocratique du cimetière, la Chaussée-d'Antin de la Nécropolis, et se réfugia au sein de la famille de marbre d'un boyard russe, entre la statue de son fils éploré et la statue de sa veuve inconsolable qui vient de se remarier à Moscou.
Malheureusement il avait affaire à un conciei'gequi connaît le personnel de sa funèbre galerie : ce terrible explorateur découvrit facilement sur le sarcophage une slatue de marbre noir qui n'appartenait pas à la famille blanche du boyard. D'ailleurs, cette statue portait un chapeau de castor; Chatel ne s'était pas découvert à cause de l'humidité.
— Que faites-vous là, monsieur? cria le concierge à la statue noire.
— Je prie Dieu sur la montagne, répondit la statue.
— Voulez-vous bien descendre, ou je vous tire un coup de fusil?
Chatel chanta le verset du pssiumc m: Retirez-vous de moi, vous tous qui commettez Viniquité.
— Veux-tu bien descendre, encore une fois, le dis-je?
— Je suis comme un sourd qui n'entend point, je suis comme unmuet qui n'ouvre point la bouche. (Psaume xxxvii.)
— Eh bien ! je vais te faire entendre, moi; à la troisième sommation, je fais feu.
— Je suis comme le pélican dans les déserts, je suis comme le hibou dans son domicile. (Psaume ci.)
— Veux-tu descendre, corbeau?
Et le concierge furieux coucha en joue Fabbé Chatel. L'abbé Chatel descendit, et dit avec beaucoup de douceur au portier des morts :
— Me prenez-vous pour un voleur, vous qui venez ainsi au milieu de la nuit avec des armes et des bâtons?
Le concierge le saisit au petit collet et le mit à la porte.
— Si vous rentrez une autre fois chez nous, lui dit-il d'un air menaçant, je vous envoie sous ce saule pleureur.
L'abbé Chatel traversa Paris et se dirigea vers les Catacombes, pour s'y ensevelir, à l'exemple de saint
Sébastien. Il a depuis été condamné trois fois par défaut par l'impie tribunal de commerce de Paris.
La religion allait périr sous cette procédure athée, lorsqu'un vengeur fut suscité. L'abbé Lejeune acquit le fonds de Chatel ; il fallait du courage pour recommencer une nouvelle exploitation de l'église française ; l'abbé Lejeune est entreprenant, il trouva d'abord un local: c'était un hangar, au-dessous du niveau du pavé de Paris, boulevard Beaumarchais, n*» 25. Pour économiser les tentures, l'abbé Lejeune tapissa son église avec des versets de psaumes, traduction Chatel. Le commerce parut marcher assez bien ; le faubourg Saint-Antoine ne donnait pas trop, mais il se manifestait quelque mouvement pieux sur le boulevard des Filles-du-Calvaire. Un jeune ébéniste de la rue de Charonne, qui avait lu le Citateur, de Pigault-Lebrun, et qui passait pour un philosophe accompli, vint contracter l'union sacramentelle du mariage dans le hangar de l'abbé Lejeune. Ce fut une véritable fête; le hangar s'illumina de quatre cierges; on le farcit de drapeaux, on emprunta au voisin, le marchand d'occasion, deux antiques tapis des Gobelins, représentant Télémaque, Cahjpso et ses Nymphes nues, sur lesquels l'abbé Lejeune installa ingénieusement le buste de Fénelon. L'époux ébéniste et philosophe engagea une thèse avec l'officiant à VOraîe, fraires, sur le mystère de l'incarnation ; l'abbé Lejeune fit servir des
rafraîchissements après le Credo. Un yénérable monsieur, qui a vu passer Voltaire sur le quai Voltaire en 4778, s'attendrissait de joie à cette touchante cérémonie.
— Ça fera bien du mal aux curés et aux jésuites I disait-il tout ému ; voilà la religion qu'il faut à l'homme aujourd'hui ! C'est pourtatit à M. de Voltaire que nous devons cela !
Et il déposa un sou dans le bassin pour l'entretien du culte de l'abbé Lejeune.
L'abbé Lejeune triomphait ; la place de la Bastille se faisait sensiblement dévote ; on apercevait quelques symptômes de conversion dans la rue Contrescarpe , et sur la rive droite du canal de l'Ourcq. L'église orthodoxe de Saint-Louis-des-Marais commençait à redouter une concurrence. Le hangar se meublait pièce à pièce; la générosité des fidèles envoyait à l'abbé Lejeune, tantôt une fleur artificielle flétrie sur un chapeau de dame au dernier carnaval, tantôt un verre de cristal, à pied boiteux, pour doubler le calice, tantôt une nappe jaune qui avait fait son temps au Cadran-Bleu. L'abbé Lejeune disait avec componction :
— Ça marche I ça marche !
Et il regardait les tours de Notre-Dame et le Panthéon, comme Bonaparte, lieutenant d'artillerie, regardait le Château royal.
Le 26 avril dernier, le propriétaire du hangar- Lejeune, qui n'était pas payé au terme, comme tous les capitalistes qui ont le malheur d'avoir Dieu pour locataire, arriva, le marteau en main, pour démolir le hangar. L'abbé Lejeune lui fit une allocution, où il le comparait à Nabuchodonosor, à Antiochus, à Sennachérib, à Sardanapale, à tous les rois sacrilèges qui avaient porté l'abomination de la désolation dans le parvis de l'arche sainte ; il lui prédit m.ême que s'il portait un seul coup de marteau sur la charpente de cèdres du Liban, deux anges descendraient sur deux chevaux blancs pour battre de verges le nouvel Héliodore du boulevard Beaumarchais. Le propriétaire du hangar plongea ses deux mains dans les poches de sa redingote de castorine, et dit à l'abbé Lejeune qu'il se moquait des anges et de leurs chevaux ; qu'il avait des contributions à payer au percepteur de la rue Saint- Louis, et qu'il exigeait son terme, échu deux fois, et jamais payé ! L'abbé Lejeune proposa au propriétaire défaire donner, le soir même, une représentation à son bénéfice; le propriétaire refusa; l'abbé Lejeune olfrit un tronc; le tronc ouvert, il n'y avait rien. Un maçon fut incontinent mandé, la charpente s'écroula, les murs se lézardèrent, les anges d'Héliodore ne parurent pas.
L'abbé Lejeune s'ouvrit une souscription au pied de la colonne de juillet, figurée en échafaudage: la
variatiolxs de L'église française, ccf place de la Bastille s'émut de compassion tendre ; la souscription eut un grand succès de plaintes et de gémissements; l'aumône fut plus rcfractaire; l'abbé Lejeune se recommanda au génie de Chatel, et demanda l'hospitalité, pour le compte de Dieu, à la porte d'un autre hangar situé rue de la Roquette, n° 18. Il fallut se faire là une nouvelle clientèle ; les dévots du boulevard Beaumarchais retombèrent dans l'impénitence finale, et prêtèrent même secours aux démolisseurs du temple de Dieu, n° 25. L'abbé Lejeune prit un cilice, se macéra, jeûna surtout, se retira en contemplation sur la butte Montmartre. Sa voix criait dans le désert comme celle de saint Jean ; aucun diable de l'Opéra ne vint pour le tenter, ni pour l'emporter sur le pinacle du temple, ni pour changer les pierres en pain. Un autre malheur vint accabler le successeur de Chatel.
Cet autre malheur se nommait l'abbé Auzou, un de ces prêtres toujours prêts au schisme, et ne pouvant pardonner au pape le crime de ne les avoir pas faits archevêques. Auzou voulut exploiter la petite et expirante clientèle que Chatel avait ébauchée dans la fosse aux lions d'Habacuc, la ménagerie de Martin, Auzou fit faire à Dieu élection de domicile boulevard Saint-Denis, n° 10.
Cette fois, le hangar prit une physionomie de chapelle : c'était beaucoup plus décent que les cages
bénites, et la crèche de Chatel et Lejeune. Auzou tenait surtout à l'honneur de prouver au peuple qu'il ne faisait pas spéculation de prières, qu'il ne tenait pas bureau de messes, comptoir de sermons; que son seul désir était de ramener au culte du vrai Dieu les Madeleines de la rue Beauregard et de détruire le culte des marchands devin. A cet effet, il lit imprimer le placard suivant, que vous pouvez lire en vous promenant sur le boulevard Saint-Denis :
Chaises. ..... 1 sou.
Mariages 2 sous.
Décès. ..... i 2 sous.
Naissances. . . * 2 sous.
Sacrements. , . , . Idem.
Il faut convenir qu'on n'est pas plus modeste que cela. Quelle formidable concurrence avec la paroisse de Bonne-Nouvelle ! Qu'on s'avise de se marier sur cette paroisse , on ne se tire pas de l'hy menée à carreaux de crépines d'or à moins de cent écus. Il y a de quoi dégoûter de l'hymen ; aussi voyons-nous tant de bons catholiques qui toute leur vie lui préfèreiil son frère, le fol amour. Qu'on s'avise de naître ou de mourir sur ladite paroisse : on est ruiné au berceau ou à la tombe; mieux vaut rentrer dans le néant ou se faire empailler sous cloche dans son cabinet. L'abbé Auzou a reconcilié les fidèles avec la vie et avec la mort. Il fait naître et mourir ses paroissiens avec
économie : vous naissez pour deux sous; vous mourez pour le même prix; il ne faul pas avoir deux sous dans sa bourse pour se refuser le plaisir d'un berceau et d'une inhumation. Les sacrements sont tous sur un pied raisonnable; un bourgeois économe, qui a fantaisie d'une extrême-onction, peut se passer ce petit caprice au meilleur marché. Le mariage de M. Auzou est aujourd'hui une chose tellement à la portée de toutes les fortunes, que le concubinage n'a plus d'excuse. C'est un grand pas de fait vers la moralisation. Il y aura beaucoup moins d'enfants-trouvés perdus.
L'abbé Auzou a un joli autel à six flambeaux, une chaire de bois blanc, une tribune, un crucifix sortable, et, aux deux côtés de son autel, il a placé saint Vincent de Paul et Fénelon. Si le pape savait cela, il tomberait le front contre terre, comme le grand prêtre Héli. L'abbé Auzou a marché sur les brisées du Vatican ; il a canonisé l'auteur de Télérnaque, Le buste du saint est représenté au moment où il dit : Calypso ne pouvait se consoler du départ d'Ulysse, L'abbé Auzou, sans mettre aux prises l'avocat du ciel el l'avocat du diable, a inscrit Fénelon sur la légende. L abbé Auzou sera excommunié de fait, puisqu'il l'est déjà de droit, jure et facto, comme disent les sacres canons.
En cinq ans, l'Église française a donc essaye
Îtî4 LE CHATEAU VERT.
d'élever autel contre autel. Les siens s'écroulent déjà; les autres sont encore debout. La religion n'a rien à démêler avec ces variations ; la religion peut braver impunément les folies des Ghatel, comme les cérémonies libertines du curé de Saint-Roch,