‹ Le chef des Hurons [microforme]Chapitre 3 sur 22 · UNE VENGEANCE INDIENNE · texte numérisé non relu

UNE VENGEANCE INDIENNE

un de Vorcef avait quarante ans à peine. C’était un

NE gentilhomme de haute mine, issu d’une famille

originaire du Beaujolais. Deux ans avant l’époque où

commence cette histoire, le roi J’avait envoyé au Canada, pour

remplacer le colonel du régiment de Royal-Marine, tué dans un combat.

A peine débarqué à Québec, il avait fait construire, à cinq

. lieues de la ville, une charmante villa pour la comtesse, sa fille

Marthe, âgée de seize ans, et son fils Louis, de deux ans plus

jeune que sa sœur.

Marthe de Vorcel était bien la plus ravissante enfant que l’on pôt voir: blonde comme les blés ; son visage, d’un ovale parfait, était d’une blancheur nacrée légèrement rosée, et éclairé par des yeux d’un bleu de saphir d’une douceur angélique.

Quand à Louis, c'était un jeune espiègle, grand, brun, dont la turbulence n’était pas toujours très agréable au colonel, lorsque les exigences de son service lui permettaient de venir passer deux ou trois jours à la villa, au milieu de sa famille. Mais si les espiègleries de son fils le lassaient parfois, il n’en n’était pas de meme de la grâce ingénue de sa fille, pour laquelle il éprouvait une véritable adoration. Aussi, on comprendra facilement la

‘douleur qu’il avait ressentie en apprenant que cette douce et

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mignonne enfant avait disparu, enlevée probablement par les Iroquois, peuplade féroce pour qui rien n’était sacré.

Cette disparition et la mort affreuse de la comtesse lui avalent tordu le cœur en une souffrance inexprimable.

Tout en galopant dans la nuit, il évoquait en son esprit l’image de ces deux êtres si chers, dont l’un était couché sanglant, et l’autre parti pour toujours peut-être.

A cette pensée, un flot de sang lui montait au cerveau comme une bouffée de folie et il se tournait du côté de Sans-Peur pour lui parler, mais les paroles se figeaient sur ses lèvres.

L'aube commençait à paraître quand les deux cavaliers arrivérent en vue de la villa, autour de laquelle étaient campés les Hurons.

D'un bond, le colonel sauta a terre; mais l'énergie farouche qui l’avait soutenu jusque-là sembla tout à coup l’abandonner, et ce fut d’un pas chancelant qu'il pénétra dans la maison.

Après avoir gravi péniblement l’escalier, il se dirigea vers la chambre de la comtesse. Arrivé sur le seuil de la porte, il s'arrêta et les larmes jaillirent enfin de ses yeux.

Le jeune Louis était agenouillé devant le lit et pleurait en tenant dans ses mains une des mains de la morte.

A ce spectacle navrant, le colonel cacha son visage dans ses mains en sanglotant douloureusement :

— Oh! mon Dieu! mon Dieu l.

I resta plusieurs minutes ainsi, la poitrine soulevée par des hoquets convulsifs; puis, par un effort de volonté surhumain, il marcha vers le lit et déposa un long baiser sur le front glacé de la comtesse, qu’il contempla ensuite longuement, pendant que des larmes coulaient silencirusement sur ses joues pâles.

— Louis, dit-il enfin, embrasse-moi, mon enfant.

Le jeune homme se releva et se jeta dans les bras de son père, qui le serra nerveusement contre sa poitrine.

Sans-Peur et Taréas qui, par discrétion, s’étaient tenus en dehors de la chambre, entrèrent, graves et recueillis.

— Mon colonel, dit le chasseur, pardonnes-mel de venir troubler votre douleur, mais il faut songer à votre fille.

— Vous avez raison, mon ami, dit M. de Vorcel en se dégageant des bras de son fils; peut-êtra pourrons-nous la sauver.

— J'en ai la certitude, dit Sans-Peur d’une voix ferme.

— Oh! si vous faisiez cela l.

— Je le ferai, mon colonel, n’en doutez pas. Mais il faut d’abord que vous interrogiez le domestique que les Iroquois ont, je ne sais pourquoi, consenti à épargner.

— Ne l’avez-vous point interrogé?

— Si fait, mais ses réponses sont pour moi une énigme.

— Où est-il?

— Dans le jardin, où il aide les Indiens à enterrer ses camarades.

— Allons l’interroger ; peut-être nous apprendra-t-il quelque chose qui nous permette de voir clair dans cette sanglante tragédie. f f

Les trois hommes sortirent de la chambre mortuaire et descendirent rapidement l’escalier, se rendant au jardin. 5

Ala vue de son maître, le domestique s’approcha en s’incli-

nant respectueusement.

— Pierre, lui dit M. de Vorcel, raconte-moi ce qui s’est passé.

— Ce ne sera pas long.

— Parle, et n’omets aucun détail.

— U était environ sept heures du soir; M. la comtesse . venait de se mettre à table, quand une nuée de Peaux-Rouges a bondi par-dessus la haie du jardin en poussant des hurlements épouvantables et brandissant des couteaux. Comme mes camarades et moi étions dispersés dans la maison, il nous fut impossible d’organiser la moindre défense. Les sauvages se répandirent dans les appartements en tirant des coups de feu et vociférant comme des démons. A leur apparition, j'avais couru au salon et je m’étais armé d’un des sabres de votre panoplie, décidé à vendre chère—<"t ma vie, mais au moment où, adossé au

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