LE MÉTIER DE ÏVJAQUEREAU
Je gagnais Suipacha, septième rue parallèle.
J'avais subitement besoin de précision. C'était un impérieux besoin.
En effet, mon cerveau était transformé en machine à multiplier.
Mes multiplications devenaient vertigineuses. Je multipliais les pesos par des francs, les semaines par des mois, les mois par dès années.
J'obtenais un total, ce total ne constituait que le gain d'une femme. Je multipliais une femme par deux femmes, par trois femmes, par quatre femmes !
J'atteignais à des sommes qui étaient des sommets. J'étais ébloui.
Il est mauvais d'être ébloui. On ne voit pas devant soi. On en arrive fatalement à cogner son nez
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contre Tufl dé ces lampadaires qtle Ton éclaire au gaz*
Et piiis quand un cerveau se met à nîultiplier on ne sait jusqu'où le mènera l'art de la multiplication. Il faut l'arrêter dans sa marche' à îâ lune. C'est pourquoi je courais dlj côté dé Suipachà.
Làj j'y trouvai mes amis jouant aux catteé.
Il y en avait de nouveaux. On mé les présenta.
Victor était là. Cicéron aUssi. Un nommé Jean- Philippe qui, depuis deux jours, guide volontaire, me rendait d'incalculables services. Jeart le Barman avait fait un saut dé Montevideo, justement pouf me Voh\
Ah ! je n'avais plus à chercher mon pain au milieu du désert dé l'Indifférence ! J'étais dans le pétrin jusqu'aux épaules et je brassais là pâte avec passion !
J'enlevai Victor, Cicérôrt, le Bamiaà et Jèân- Philippe.
Plutôt c'est Victor qui nous enleva jusqu'à son appartement de Maïpu. ; ,
- — Attendez ! leur diâ-je, nous allons procéder avec ordre. Avant de m'avancer plus avant, je dois reconnaître ce qui m'entoure. Combien âVëz-vous de femmes, Victor ? — Trois ! — Trois aussi, fit Cicéron.
Là barman et Jean-Philippe n'en avaient chacun que deux.
— Tout à l'heure j'ai fait la connaissance cîe mademoiselle Opale. Elle m'a confié qu'elle avait allumé 402 fois la lampe, en une semaine, dans sa casita. ' *
— Opale ? fit Cicéron, à qui ce lot appartient-il ? •— Ah ! dis-je, pas à moi, hélas !
«— Je crois bien que c'est à Adrien, fit Victor.
— A cinq pesos l'allumette et à cinquantedeux semaines par an, Adrien n'eût-il que mademoiselle Opale, gagne donc 1.489.510 francs en douze mois ! v,
— Et après ? firent mes compagnons.
Je les regardai comme un lapin regarde un puissant phare d'automobile !
Ou comme une gazelle regarderait un tigre qui lui apporterait une tasse de lait.
Ou comme une colombe déjà plumée, lardée et salée regarderait de ses yeux vides les membres de la Société des Nations qui continueraient de l'appeler un bel oiseau !
Ils m'offrirent un verre de porto pour me remonter.
— Allez- vous mieux ? fit Jean-Philippe, qui était rempli de prévenances.
Je tendis mon verre une nouvelle fois. Ils l'honorèrent. Je bus. J'allai mieux.
— Je ne veux pas de mal à vos multiplications,
fit Victor. Elles doivent être justes, mais elles n'ont aucun rapport avec la réalité. Du train où vous allez, j'aurais sept ou huit millions. C'est une plaisanterie.
Nos affaires sont comme toutes les affaires : capricieuses.
Je viens de vous répondre : j*ai trois femmes. C'est exact pour le moment. Demain 'je n'en aurai peut-être que deux, peut-être plus qu'une.
Nous avons nos risques professionnels.
En dehors de la femme que nous appelons la femme de base... et que plus tard, la folle jeunesse passée, nous épouserons, le reste est un peu de l'équilibrisme.
Des clients nous les enlèvent. Parfois c'est la 1 maladie. Il y a les mois d'hôpital.
Quatre cent deux jetons en une semaine ! ce n'est matériellement pas impossible. Toutefois, c'est du travail exceptionnel !
C'est une vitesse de circuit.
Une femme peut-être qui s'est piquée d'honneur.
La moyenne commerciale est beaucoup moins brillante.
Je ne parle pas de la Boca, où certains jours de rush, le mercure fait éclater le thermomètre.
Mais, en général, quand une femme de casita délace de trente à trente-cinq fois sa sandale dans
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une journée, on peut lui rendre hommage, t'est unt bonne ttavailleuse.
Voilà la recette. Maintenant et les dépensée ?
L œil de Victor s'éclaira d'une lueu* goguenarde £t Victor £ë frotta lés ïftaiîis coifliriè lorsqu'on aiguise un couteau contre un autre couteau* prêt à nie découper* pBttf me friâïigef ênstiité.
— - Et les dépenses ? Â pied d'œuvre, une femme revient à trente mille fraitcs^ soit que vous alliez la chercher en France -, soit fcjile vôUs là fassiez veîiiî, soit que Vous Tachetiez stir place. Ceci rï'ësf rien. La location de la câsita ! dé sept à huit céiits pesos par mois. L'entretien de la maîtresse et de la bonne. L'argent envoyé chaque inois à sa famille. Les tmilia (lés amendes). Lés gâteries ! Le coulage ! Supposie^-votis que nbuâ ti'âvionS qu'à téridre la main ?
Le métier de maquereau é monsieur Albert, n'est pas un métier de père de famille ! Il noiis fàtit être administrateur,. éducatétif * coîisolateiit, hygiéniste, Du sàhg-froid, de la psychologie* du coup d'oeil, de la douceur, de la fermeté, de l'abriêgàtiôfi ! De la persévérance ! Savez- vous quels sont, plutôt quels étaient nos principes dans lé teiups où le Milieu n'était pas contaminé ? Nous devions être Correcte partout, aussi bien dans les mauvais ehdroïté que dans un salori.
Nourrir notre famille et la famille de notre femme.
Aider toutes les misères selon nou moyens.
Donner tin habit, même s'il était encore bon, à un déguenillé.
Faire le bien à bon escient et la charité au hasard.
Ne pas voir battre un plus faible.
Se laisser aîracher les ongles un pa r * un plutôt que de livrer un camarade, même s'il étai r . coupable»
Déjouer les perfidies de la femme, c'est-à-dire la dénoncer à son « mari » si l'inconsciente vous faisait des avances.
.— Eh bien ! vous feriez du bec.u travail dans la société ordinaire, avec votre dernier principe !
— Aussi, voyez où cela vous a conduit.!
Hélas* notre milieu aujourd'hui r'est plus auêsi propre. Chez nous, comme' chez les eutres, la guerre a fait son œuvre démoralisatrice. Les jeunes s'appellent maintenant des « vrais de vru9 ». Vrais de vrais ! laissez-nous rire, nous les anciens. De notre temps ïï n'y avait que des hommes* Quand" on est un vrai de vrai on ne le dit pas. On le cache ! Moi je suis venu en Argentine comme marchsnd de chevaux. Un monde qui n'a plus ni pudeu;: ni discrétion, voilà bien le spectacle donné par noire époque !
Nous avons honte de notre nouvelle génération.
Pas de tenue, de l'arrogance. Rien à l'actif de tous ces débutants, sinon une malheureuse qui leur rapporte juste de quoi manger un bifteck dans les bas morceaux, et ça crâne, ça fait le victorieux, la casquette « à la sportive », la cigarette dédaigneuse. De l'estomac, mais rien dans le ventre. En revanche, mettez-les devant un policier et vous les verrez à table ! Ce sont des escargots, ils dégorgent tout ce qu'ils ont sur le cœur dès qu'on les fait jeûner.
Nous, nous ne nous vantons pas de notre profession, mais nous en avons le respect.
— Et comment la respectez-vous ?
— Comment ? En lui consacrant tous nos instants. En l'élevant le plus possible. J'irai jusqu'à dire : en la moralisant.
L'homme du milieu, le vrai et non pas le vrai de vrai, maintient la femme en dehors de tous les vices.
Sans nous que font les femmes T elles fument, elles boivent, elles dansent, elles prisent de la coco, elles s'offrent des béguins, elles découchent, elles se marient entre elles !
Les trois, autres, à ces derniers mots, furent soulevés par une profonde indignation :
— Oui, dit Cicéron, voilà jusqu'où elles poussent la dépravation II
— Sitôt qu'elles ont gagné quatre sous, elles ne travaillent plus. Elles restent couchées dans la crasse ou bien font la noce. Elles ont vingt ans et on les ramasse soûles sur le trottoir ! Au lieu d'acheter du' linge, elles boivent des petits bordeaux blancs. Elles sont sales, les ongles noirs, les cheveux gras. Vite, elles perdent toute dignité. Vous en voyez qui se battent. Elles ont de gros mots dans la bouche. Nous remplaçons tout ça.
On la prend, on la lave, on la récure. On l'habille décemment. On lui donne le goût du linge propre. On l'arrache à ses basses fréquentations.
— Tenez, fait Jean-Philippe, moi j'ai payé un professeur à la mienne. Elle ne savait ni lire, ni écrire. Son père et sa mère ne l'avaient pas fait !
— On lui apprend l'économie et le devoir envers la famille. Sans nous vanter nous pouvons affirmer que quatre-vingt-dix pour cent de ces femmes n'avaient jamais soutenu leurs parents. Depuis qu'elles ont un homme, elles envoient régulièrement à la vieille grand'mère, au père malade, aux petites soeurs. Plutôt, c'est nous qui envoyons pour elles. Voulez-vous voir les talons des mandats ?
Victor ouvrit son secrétaire. Les talons étaient là. Il y en avait deux paquets. Le premier paquet concernait la famille de sa « femme » t le deuxième celle de sa « môme »' 4
— Cela leur apprend le plaisir de faire le bien. Quand arrivent les lettres de remerciements* les {femmes sont heureuses.. Elles ont plus de cœur au travail .. !
Il continua g
On la débarrasse de tous ses vices : tabac, pattiîè, goût irraisonné de l'amusement.
Nous lui apprenons à s 'habiller. Au début nous sommes forcés de nous fâcher pour leur faire acheter une paire de souliers convenables. Elles disent que deè chaussures de trente francs feront aussi bien ! Mais là, nous obtenons des résultats rapides. Bientôt rien n'est trop beau. Quand on arrive au diaîftant, il n'est jamais assez pur. Il ne faut pas cju'il ait un crapaud !
— Tenez, dit Jean le Barman, je vais encore vt)Us montrer ce que nous sommes, Moi j'ai eu u un maximum de jeunesse et de beauté ». M&Jo, prix dé beauté d'une province de France en 1921. Elle s'est amourachée d'un natif de par là. L'ai-je contrariée ? J'avais fait de grosses dépenses sur elle. Le natif me les a remboursées. Et j'ai laissé partir cet oiseau d'or vers son bonheur. — - Tiens, m'at-ellé dit, je t'abandonne tout, mes fourrures^ mon linge, mes bijoux. Je vais faire venir ma sœur, tu l'habilleras. J'ai été heureuse avec toi, sois heureux avec elle. Elle a non seulement fait venir la
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cadette, mais. ^345sï Ja plus jeune. Une mineure ; je ne savais qu'en faire sur le moment. J'ai partage les vêtements et les bijoux. Mado avait fait son chemin. La plus jeune a suivi ses traces. Je m'occupe encore cle la seconde. , Le Barmarj sourit :
— Cette petite histoire semble finie, cîït-3. Elle ne l'est pas. Voici la fin. Deux rns plus tard, je vois arriver mon prix de beauté, ten^z ! dans le café de Suipacha où vous m'avez trouvé, tout à l'heure.- Elle était repentante. — Reprends-moi, dit-elle.
Le natif s'était fatigué, comme de coutume !
— Tu sais bien, lui dis-je, que je suis avec ta 6œur. — Je ne veux pas faire de tort à ma soeur, dit-elle, garde-la comme femme puisqu'elle vaut mieux que moi, et prends-moi à conditions comme fille d'amour. Tu me mettras tant ce côté par mois !
*On n'est pas insensible ! Elle était d'ailleurs assez punie d'avoir perdu son grade. Je consentis.- N'ai-je pas été le bienfaiteur de cette famille ?
— C'est pour vous montrer qie le métier n'est pas sans comporter des charges et des devoirs, fit Victor.
— Et vos bénéfices ?
— Des hommes comme nous, honnêtes, rangés, après. cinq ou six ans de ce dur trevail, s'ils rentrent en France avec quinze cent mille francs, peuvent
se dire contents. Vous voyez que nous sommes loin de vos multiplications. !
C'esf une rude affaire, vous savez, que de con- Suire ce petit monde.
— En somme, leur dis-je, je vois ce qu'il en est : vous êtes les jockeys de la femme I
L'expression leur parut heureuse.
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