‹ Le chemin de Buenos-AiresChapitre 22 sur 25 · PROCÈS-VERBAUX · texte numérisé non relu

PROCÈS-VERBAUX

Bon ! Maïs on démasque messieurs les convoyeurs, on débusque les jeunes recluses au long cours qui vont, sans voir le jour, au pays des amours.

Hommes et femmes sont découverts par l'officier de service, pendant les préparatifs d'évasion. - On les retient à bord. Le lendemain on les conduit au Consulat. Enfin, les autorités vont tout savoir. Voire J

Interrogatoire d'un chauffeur.

■ — Comment avez-vous connu cette femme ?

— Le soir du départ de Marseille j'ai trouvS une femme brune à côté de la forge. Vous n'êtei

pas encore couchée ai-je demandé. — Non. Je n'ai pas mangé. Vous n'auriez pas un bout de pain ? Je lui ai apporté un morceau de fromage. Je l'ai fait descendre dans le poste. Les camarades lui ont donné de leur vin. Je suis allé à mon travail. Je ne l'ai plus revue qu'à Rio*

— Pourquoi tentiez-vous de la faire évader du bateau ?

— Pour rendre service à une malheureuse.

Ce furent les aveux complets du premier convoyeur.

Interrogatoire d'un deuxième chauffeur.:

— Où avez-vous connu cette femme ?

— Je l'ai découverte huit jours après le départ de Marseille, à l'arrivée à Dakar, étendue sur la grille du fourneau de la machine. Je me souviens que je lui ai dit : Un peu plus et l'on vous faisait rôtir. Elle m'a répondu : J'ai faim et je meurs, donnezmoi du secours. Je suis allé lui faire du thé. Elle m'a dît : Je voudrais bien sortir d'ici. Je l'ai amenée dans le poste. Je lui ai demandé : Etes-vous passagère ? — Non ! — Alors je lui ai dit : Il va falloir descendre,. On est justement à Dakar. Elle m'a demandé si Dakar était loin de Buenos- Aires. J'ai

bien ri. Elle m'a dit qu'elle allait retrouver son mari à Buenos- Air es.

■ — Pourquoi ne l'avez-vous pas signalée?

— Elle m'a tellement supplié, elle était sï dégourdie, que je l'ai gardée,

— Comment avait-elle trouvé cette cachette ?

— Elle m'a dit que c'est un pisteur de bateaux, à Marseille, qui la lui avait indiquée,* *

— Et pourquoi tentiez-vous de la faire débarquer à Buenos- Aires ?

— Je ne pouvais tout de même pas la garder pour le retour.

Ce furent le£ aveux complets du second convoyeur.

Déclaration H'un chef mécanïchn.

*-* N'avez- vous rien remarqué pendant le yoyage ?.

— A l'arrivée, après la découverte des clandestines, j'ai remarqué que les armoires du poste des chauffeurs étaient truquées. On avait enlevé les rayons du milieu. On pouvait rester debout dans ces placards. C'est là qu'elles devaient se tenir cachées toute la journée.

Interrogatoire de la clandestine blonde.

— * Comment vous appelez- vous ? Quel est votre âge ?

— Jeanne X..., vingt et un ans.

— Que faisiez- vous à Marseille ?

— J'étais vendeuse aux Galeries Lafayette, rayon de la parfumerie.

— Vous n'aviez jamais voyagé ?

— J'étais allée à Toulon.

— Qui vous a conseillé de venir à Buenos- Aires ?

— Personne.

— Comment êtes-vous montée à bord ?

— J'ai dit que je Venais embrasser mon père qui était garçon.

— Qui vous avait conseillé de dire cela 7,

— Une idée à moi.

— Où Vous êtes-vous cacHéé» en partant ?

— Dans le tunnel de la machine.

— Vous n'aviez jamais voyagé, comment connaissiez-vous si bien les bateaux ?

— C'est un pisteur du quai qui m'a guidée.

— Comment avez-vous connu ce pisteur }

— En lui donnant vingt francs.

— Qui vous l'avait indiqué ?>

— Il est venu me trouver quand j'étais le long du bateau.

— Qui vous a donné à manger ?

— Je suis restée deux jours sans manger. Le troisième jour on m'a trouvée.

— Qui ?

— Un inconnu.

— Comment vous êtes-vous nourrie après ?

— Les uns et les autres m'ont fait manger.

— - Qui veniez-vous retrouver à Buenos-Aires ?

— Personne.

— Dans quel but venez-vous ici ?

— Pour faire la danseuse.

— Vous croyez que madame Rasimi n'en a pas 'déjà suffisamment amené ?

— Je ne connais pas madame Rasimi.

— Alors, vous êtes venue toute seule, poussée par personne, attendue par personne ?

— Oui !

C'est tout ce que la clandestine blonde avait à déclarer.

Interrogatoire de la clandestine dégourdie.

— Jeanne X, modiste, à Marseille, vingt et un ans.

— Pourquoi êtes-vous venue à Buenos-Aires ?!

— Pour travailler.:

— A quoi ? .

* — Dans ce que je trouverai.

— Qui vous a embarquée à Marseille ?

— Personne.

— Vous avez dit au chauffeur que vous veniez retrouver votre mari.

— Oui.

— Où est-il ?

— Je ne suis pas mariée.

— Alors vous veniez retrouver un ami ?,

— Je ne connais personne.

— Que faisiez-vous dans le fourneau de laf machine ?

— Rien.

— Qui vous avait mise là ?

— Un inconnu.

— On a trouvé sur vous une adresse : 445 Cerrito (mon libraire !), qui vous l'a donnée?,

— Une bonne dame, à Marseille.

*— Comment s*appelle-t-elle ?

— Je ne la connais pas. Je l'ai rencontrée dans un café cours Belsunce. On a parlé. J'ai, dit que j'allais partir pour Buenos-Aires. Elle m'a dit : Si vous êtes ennuyée voilà une adresse où vous pourrez vous faire comprendre.

*~* Pourquoi avez-vous voyagé sans billet 9i

■ — Pour garder mon argent !

— Vous ne connaissiez pas le chauffeur qui vous a nourrie et qui essaya de vous faire quittée le bord ?

— • Je ne l'avais jamais vu. :

C'est tout.

C'est tout ce que Ton tire, officiellement, des convoyeurs et des convoyées.

La Compagnie de navigation les ramènera à Marseille.

A l'arrivée la police enquêtera. On débarquera un chauffeur, un garçon, un officier.

Les <( courageuses » repartiront par Bilbao.

n'y en aurait-iu qu'une

Vous sentez bien que je vous conduis par de$ fchemins de labyrinthe ?

A chaque pas nous nous cassons le nez.

Ah A s'il s'agissait d'avancer par une large trouée, de regarder à droite, de dire : là, je vois ceci, de regarder à gauche, de dire : ici, je vois cela, la vie serait belle et la promenade aussi.

Ce ne sont que ruelles, culs de sac, crevasses» coupe-gorge, escaliers borgnes, couloirs en sifflet, tunnels, soupiraux, impasses et autres passes !

Le pied glisse, le talon tourne, les grandes enjambées sont défendues. On avance à pas de vieillard.

La vérité ici n'est: pas une vérité d'ensemble. Il ne suffit pas de tirer un rideau et de dire : regardez

là : il faut la reconstituer sans énervement comme Ton fait des images d'un puzzle.

Il y a les femmes qui ne demandent qu'à venir.

Il y a les femmes qui viennent parce qu'un homme a su le leur demander.

Il y a les femmes qui viennent avec la seule idée de manger tous les jours et de faire manger les leurs, quitte à faire n'importe quoi.

Ce sont celles qui savent.

Il y a les hésitantes, celles qui ne veulent pas « y aller toutes seules » mais qui restent quand même sur le bord, sachant bien qu'elles sont en grand danger d'être poussées. Celles qui n'ignorent pas qu'en mettant le nez à la fenêtre elles risquent de se le faire pincer, mais qui préfèrent mettre ce nez à cette fenêtre.

Il y a celles qui ne savent pas.

Tous ceux qui voyagent en rencontrent.

Elles ne forment pas un régiment. Pour mon compte, un caporal suffirait pour commander les « miennes » . Elles ne sont que quatre.

N'y en aurait-il qu'une !

Ma première, ce fut sur le chemin d'Athènes, ma deuxième sur le chemin de Beyrouth, ma troisième *ur le chemin de Shanghaï, la quatrième, la voici :

Vingt et rai an», pâsseporï en règle, un charme

qui vaut une beauté, caissière clans un bazar de Marseille. Un vrai bazar !

Elle est sur le chemin de Buenos-Aires. C'est son premier voyage. A bord, elle confie ses espérances aux passagers ':

— Je gagnerai quatre fois plus comme caissière en Argentine...

Les passagers, vieux rouliers de la ligne, sourient.

— Dans un an je pourrai faire venir ma mère, avec ma sœur...

— Voyons, lui dit dit une dame, vous semblez être une honnête fille. Qui vous a procuré cette place ?

— Un monsieur et une dame. De braves personnes. Je les ai connus au restaurant où je mangeais, à midi. Ils m'ont prise en amitié. Ils me raccompagnaient souvent jusqu'à mon bazar. Ils m'ont dit qu'ils avaient habité Buenos-Aires, qu'ils y avaient des amis et qu'ils pouvaient m'y trouver une belle situation. Ils ont écrit. J'ai lu la lettre et la réponse. Leurs amis m'ont acceptée tout de suite. Ils ont même envoyé l'argent pour le voyage.

— Comment s'appellent-ils ces amis ?

— Monsieur et madame Majou.

— Que font-ils ?

— Ils ont deux grands bazars. Ils viendront me

chercher, à -l'arrivée. Je dois tenir un mouchoir bleu à la main.

«*— Ma petite, cela s'appelle la traite lies Blanches. Vous savez ce que c'est ?

On le lui expliqua. Elle pleura. Des passagers la conduisirent chez le commandant :

— Mademoiselle, les bazars de monsieur et madame Majou ne sont pas des maisons où l'on vend des jouets pour enfants. Ma longue expérience peut vous l'assurer. Ne pleurez paô. -

— Pourtant le monsieur du restaurant était conseiller municipal en Corse et directeur d'un journal au Maroc !

— Qui vous l'a dit ?

— Lui, quand il est venu chez maman.,.- Elle donna le nom de l'élu de la Corse, et dans

son innocence elle ajouta ( : Ses amis l'appelaient parfois : le giron !

Madame Majou était sur le quai quand le bateau accosta .

La police argentine, prévenue par le Consulat, n'y était pas.

La patronne de bazars monta à bord et se dirigea vers le mouchoir bleu.

— Madame Majou ? fit un officier du bord.

L'instinct est un sentiment très développé dans le Milieu.

Madame Majou disparut.

Le Consulat rapatria la brebis avec toute sa laine.

Puisqu'il est encore tant He candeur par le pauvre monde, je voudrais que cette simple histoire fût imprimée au dos des menus, dans les restaurants où vont* déjeuner les petites caissières dont les mamans n'ont jamais entendu parler d'un giron.

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