PROPOS AMERS D*UN ANCIEN AU COURS D'UNE SOIRÉE INTIME
Ce soir j'étais invité à dîner en famille.
II y aurait une Galline, son homme, un vieil ami, la portière et moi.
La chose se passerait dans la casita.
J'attendais mon hôte, Idéal Bar.
C'était Lu -Lu, Lucien Carlet, le passager de Bilbao, l'une de mes plus anciennes relations. J'aurais pu tourner dix ans autour de l'Amérique du Sud, entrer par Panama, sortir par Magellan, je n'eusse rencontré plus sympathique compagnon.
Quand on a vécu quarante jours côte à côte, dont vingt-quatre de mer, on doit se connaître et l'on peut s'apprécier.
On était d'ailleurs devenus amis. J'espère qu'on le demeurera.
-Il arriva, ses yeux toujours aussi bleus que la
Méditerranée, ce qui me changea des eaux sales du Rio de la Plata.
Nous causâmes de nos petites affaires. Il n'avait pas encore « casé » la nouvelle, la passagère de Bilbao. Il ne lui trouvait que des places « indignes » . La mettre à la Boca ? jamais ! En faire une femme d'appartement ? Elle ne parlait pas encore l'espagnol . Aucune casita de libre dans un quartier convenable. L'employer « aux remplacements » ? Elle en avait déjà fait un avant-hier. Ce n'était que transitoire. Le mieux serait l'envoi au campo, à Rosario. Elle apprendrait la langue. On verrait après. Il me demanda mon avis.
— Que préfère-t-elle ?
— Ce que je déciderai.
Je fus sans avis.
Le cartel de l'Idéal Bar sonna huit heures.
— Il faut s'en aller ! La bourgeoise ne serait pas contente si nous laissions brûler son dîner. Elle doit vous avoir en sympathie, elle y travaille depuis hier soir.
— Alors, on va manger de la ratatouille ?
Taxi. Vitesse. Belgrano. Nous y sommes.
Dring ! La portière s'empresse. Le vieil ami est
là, dans le patio.
— Et Madame ?
— Occupée.
— J'avais dit de fermer à sept Heures. Qui surveille la cuisine ?
— Soyez tranquille, elle s'en occupe. Elle ne fait que courir, entre temps.
Ce dîner confectionné entre temps eût excité le plus lamentable appétit.
— Faites vider la maison !
— Il n'en reste plus qu'un 1 !
' Il dut sortir. J'en demande pardon à ce malheureux ! Le précédent était encore avec madame et le dîner brûlait peut-être ?
Je me mis à me promener avec autorité. Je n'étais pas fâché, pour une fois, de faire le propriétaire dans l'une de ces maisons où mes plus hautes espérances ne m'avaient jamais fait entrevoir qu'un rôle de locataire !
Madame sortit de la chambre en coup de vent et courut à son fourneau.
L'intrus apparut. Je le toisai comme s'il eût été chez moi. Il s'en alla rapidement.
— Mettez le verrou ! cria Lulu.
Je répétai à la portière : Mettez le verrou ! Enfin ! on était entre soi !
O métamorphose des maisons d'amour vues \ l'envers. Tout est ordre, santé et bourgeoisie. Le vieil ami scie du bois dans la cour» la portière lit
le feuilleton du Petit Provençal. Lulû débouche les bouteilles en chantant : Les Montagnards! Les Montagnards sont là l Madame saute d'une queue de casserole à une autre queue de casserole. Un chien policier va de l'un à l'autre, léchant ces mains qui sont bonnes pour lui. L'honnête vie d'intérieur ! Retraversant la cour, madame embrasse Lulu sur les deux joues. Deux bons baisers qui pourraient se donner devant des enfants.:
— Passe ta robe noire !
— Bien sûr ! Je ne vais pas me mettre à table avec mon peignoir de travail i !
lie dîner est bon.
Je suis à la droite de madame. Madame est très gracieuse. Sur ses cartes de publicité son nom est Solange. Dans l'intimité : Marie.
Je ne l'avais revue depuis le soir du MihanôVitch, quand elle allait à Montevideo chercher l'autre femme de son « mari ».
— Je la trouve trop bien ! dit-elle.
— Madame Marie, fait l'ancien, vous savez que vous êtes la première.
— En tout cas, Lulu, je ne veux plus que tu lui prêtes mes affaires.
Pour le remplacement dont il fut question, Lulu avait emprunté du linge à sa femme.
LE CHEMIN DE BUENOS-ÀiRES 22 S
— Ma chemise, mon peignoir, ma même couleur de cheveux ! Tu n'as qu'à l'appeler Marie, aussi !
— Cela te prouverait, au contraire, dit Lulu >: que même dans une autre je ne veux voir que toi.
Elle lui piqua la main du bout de sa fourchette.
L'ancien souriait à ces galanteries.
Il avait cinquante- deux ans. La roue de la vie n'arrêtait plus devant lui que ses" mauvais numéros. C'est pourquoi le jeune « assistait » l'ancien. Son couvert était mis chaque jour à cette table.
— On me piquait aussi la main avec une fottf-' chetfe, autrefois ! dit-il.
— Il te reste dix mille pesos. Change-les. Cela te fait cent quarante mille francs, et rentre à Marseille. Voilà ton avenir maintenant. Tu ne veux pas m 'écouter.
— Il veut me mettre à la retraite ? celui-là ! Il soupira :
— Les femmes... les femmes ! Elles sont gentilles tant qu'elles n'ont rien à manger. Sitôt que leur Ventre est plein, elles deviennent méchantes*. Elles n'ont aucune reconnaissance ! Je ne dis pas cela pour vous, madame Marie,
— Ce n'est pas la fauté de la Berthe é\ elle eôî
morte f
— Je ne pense pas à la Berthe. Mais après ce
que j*ai fait pour tant d'autres ! Ces voyages ! Ces remontes ! j'ai risqué le bagne, moi, pour elles ! Il y a de ces traversées dont je me souviens comme d'un cauchemar. Je préférerais « tirer » un an de Santé que de les recommencer.
J'ai débuté au temps où nous, les anciens, nous les dirigions d'abord sur Ostende. Le bateau s'appelait le Lapin. On en a dépensé du courage et de l'héroïsme. On arrivait dans le port de Londres. On se défilait à travers les docks. On allait embarquer à Manchester sur des cargos de bananes. A ce moment c'était la Havane qui rendait bien. On les menait jusqu'à Kingston, à la Jamaïque. Peut-être ne suis-je pas né du côté de la chance, je tombais sur des « bêtes véreuses ». C'était pourtant moi qui les choisissais. Ah ! les paysannes ! Tiens ! je préférais une apache, c'était plus difficile à tenir en main, mais plus loyale ! Vous ne pouvez pas vous imaginer tout le vice qu'il y a dans la peau d'une femme mal affranchie, et même dans celle des autres ! J'ai failli en laisser deux à Colon, que j'amenais à Santiago. Mes premiers cheveux blancsi ces deux dames me les ont fait prendre. D'abord, sur le bateau : allez-y avec tout le monde ! Avec les officiers, avec les matelots, avec les passagers ! Ah le bateau était content, c'était moi qui régalais. Qu'est-ce qui fait donc les femmes aussi grues ?
— Dites, monsieur Antoine, vous oubliez que je suis là !
— Vous savez bien, madame Marie, que vous n'êtes pas de cette catégorie. Et moi ? Je ne pouvais rien dire, officiellement. J'étais censé ne pas les connaître. Elles allaient m'attraper des maladies I Et qu'est-ce que je ferais d'elles en arrivant ? Je n'avais pas encore tout vu ! Ne voilà-t-il pas qu'une cle mes pouliches se toque d'une passagère ! Et la" passagère, une Américaine, se toque de ma pouliche. Elle était plus riche que moi, cette vicieuselà ! Vous voyez d'ici la lutte. J'ai été forcé de me mettre au mieux avec une émigrante dans le but de m'en servir comme appât pour ramener la Saphoïî Voilà ce qu'elles vous obligent à faire, les femmes \t
Elles m'échappent encore à Kingston ! Je dois lâcher dessus deux beaux gosses chargés de leur prendre le porte-monnaie. Le lendemain de la nuit d'amour, je les ai retrouvées. Elles pleuraient le long d'une vitrine. Elles avaient le ventre vide et ne savaient pas parler la langue. Alors elles redevinrent maniables. Mais pensez ce que cela m'a coûté I Dites-moi, madame Marie ? N'aurais-je pas bien mérité de les tuer?
— Monsieur Antoine, dit la portière, moi j'ai été comme ça dans le temps, avec mon deuxième homme.
— Ce n'est pas beau, madame Lison, c'est tout ce que je peux dire ! C'est peut-être pourquoi vous voilà portière, au lieu d'être propriétaire d'un bar bien luisant et bien placé» à Marseille.
— Chacun, faut ses bêtise* irréparable», monsieur Antoine.
Royal repas. On traite bien ses invités dans le Milieu. Peut-être me demanderez-vous si je ne trouvais pas un certain goût à la cuisine ? Pas du tout. Je me souvenais même, incidemment, d'un autre dîner que j'avais fait naguère en Orient chez un persotmage considérable et qui poitait, large comme un pion» une rosette de la légion d'honneur. Cette aimable fripouille avait gagné ses millions de livres» son influence et» par la suite, sa décoration, en stockant le blé pendant la guerre, ce qui avait créé dans le pays l'une de ces famines que l'on qualifie iï'historiques. Il avait dépêché par la faim et le typhus des milliers et encore des milliers de pauvres serfs, de femmes de serfs et d'enfants de serfs. Le 3înei de monsieur et madame Lailu passait tout de même mieux.
Le timbre de l'entrée retentît. Instinctivement là portière se leva. Le maître de la maison la pria de *e rasseoir.
Oit âêùoupbit les poulets.
— Voyez- vous, reprit l'ancien, aller à New-
York ou au Canada, c'était un plaisir. Au moins elles étaient malades- pendant toute la traversée. Elles n'avaient pas le temps de vous déshonorer sur le bateau. Mais par ici, avec ces Espagnols qui sont terribles et parfumés, et cette mer qui est douce» c'est un calvaire.
— Rentre au pays'! "
— - C'est dur, après tout ce travail, de se trouver r a désaffecté ». J'étais pourtant bien capable. J'ai toujours eu le malheur de travailler pour les autres.: Quand je pense que c'est un préfet de police qui m'a enlevé le pain de mes vieux jours, tu vois...
Il en posa avec force son couteau sur la table.
Le timbre de l'entrée retentit de nouveau.
Personne ne broncha.
— Oui, monsieur, je n'ai pas l'honneur de vous connaître, mais, parole d'homme, c'était au Chili. Il avait connu ma femme lors d'une arrestation. Elle n'avait rien fait de mal, elle était dans une affaire d'ensemble. Il en tomba complètement amoureux. Il l'envoyait chercher tous les matins, à la prison, par son automobile, pour la conduire au bain sur la plage ! Vous croyez que l'on ne voit pas des choses dans ces pays ? Jusque-là tout allait bien. C'était même bon.
i — C'est encore pssez bon ! fis-je tout réjoui.
— Elle ne traîna pas dans les cellules ! Il la
prit* II l'installa provisoirement dans un grand hôtel. Je n'y voyais pas d'inconvénient, encore. Je m'aperçus bientôt que la môme changeait. Une femme, ça ne peut pas supporter une haute situation sans perdre la tête I
Le timbre de l'entrée retentit une troisième fois.
— Je sentis que le monsieur voulait se débarrasser de moi, me voler ma propriété, quoi ! Mais la petite s'opposa à mon expulsion. Le luxe ne lui avait pas encore fait perdre tous ses bons sentiments.
Il lui acheta une villa Sans l'avenue principale. Savez-vous ce qu'il inventa ? Il m'interdit de passer dans cette avenue. J'étais libre, je pouvais me promener dans tout Valparaiso, excepté dans cette avenue. Dès que les flics apercevaient ma silhouette du côté de l'avenue, ils me faisaient faire demi- tour. C'était une rue barrée uniquement pour moi. Connaissez-vous un autre homme qui ait eu une histoire pareille ? Comment trouvez-vous ça ?
— - Magnifique ! et digne d'être fêté.
Je tendis mon verre. On me le remplit.
Le timbre de la porte retentit une quatrième fois,
puis une cinquième.
Je bus. On but.
puis une sixième.
Bon Dieu ! fit Lulu, on n'a jamais vu defl
Cochons pareils ! Va leur dire qu'ils nous fichent la paix.
Noblement, la portière se leva et s'en fut transmettre aux Argentins impétueux Tordre catégorique du maître.
Cependant madame Lulu, plus sérieuse, regardait sa montre.
— Et je suis parti, fit l'ancien. La petite, qui sentait bien qu'elle me devait quelque chose, m'a donné ses bijoux. Je fus toujours le sacrifié !
«Et l'on mangeait !
Et le timbre retentissait.
Plus l'heure avançait plus il retentissait.
Et l'on buvait du bon champagne gagné par là courageuse Galline.
— Il serait peut-être sage, dis- je sur un nouveau coup de timbre, de laisser votre femme à ses devoirs.
-7— C'est une idée !
Et l'on ouvrit la porte. Et le flot contenu se précipita. Et nous, les trois hommes de l'autre côté de la barricade, nous les rois de la création, nous partîmes ailleurs continuer la fête, laissant notre belle hôtesse en tête à tête avec sa double vaisselle.
l'attente
Il était dix heures du soir.
Nous longions le jardin d'acclimatation, J'étaiî avec l'Ours.
Vous savez, l'Ours, à qui Bébetf avait envoyé un îoli$ / Il était descendu du Caropo pour en prendre livraison.
J'avais fait sa connaissance depuis une semaine.
Tout à l'heure nous avions quitté sa femme, sa première, la vraie, qui travaille dans le promenoir du Casino. Ce promenoir du troisième étage ! Il faut que je vous dise un mot, en passant. C'est quelque chose comme une fosse. Les dames n'ont le droit de se tenir que dans le fond, loin de la rampe. Il ne faut pas qu'on les voie de la salle. Si vous ne vous rendez pas compte du spectacle que cela corn-
pose, -c'est que vous n'avez jamais rencontré cinq cents moutons sur un petit cargo d'Algérie.
Il est vrai que l'Argentine est le pays de là laine ! *
Et clés peaux aussi*.
Et des cornes,
j'ai fendu des mers et des continents. Je n'ai pu fendre l'îlot des Gai Unes du Casino de Buenos* Aires. Elles sont comme les phoques de l'Isla de Lobos. Elles couvrent tout ce territoire du troisième étage. Encore ne sont-elles pas allongées, mais debout. Chacune ne l'occupe que de son volume vertical. On dirait une colossale botte d'asperges, maintenue comme par un cordon, par les hommes arrivés, le matin, de la pampa.
Je referais le voyage rien que pour voir ça,
L'Ours avait simplement dit à! sa femme : Cette , nuit je ne rentrerai pas. je vais « soigner » la nouvelle.
Dans le monde ordinaire l'homme quitte aussi sa femme pour aller en voir une autre. Mais il ne le lui dit pas. Il invente de folles histoires. Pourquoi ? L'adultère ne vou6 suffit donc pas, il faut que vous y ajoutiez le mensonge ? Et peut-être même le faux serment 7 Vous voulez donc vous charger de tous les péchés à la fois, ô mes semblables à moi !
Cet ours était assez convenablement léché. Il avait déjà conquis tous les droits sur le petit gâteau de miel, importé de France.
Il se déclarait satisfait. Le collègue ne s'était pas moqué de lui. Nous allions voir la clandestine de VAlsina. Elle était « en attente ».
C'est-à-dire qu'elle ignorait encore à quelle sauce elle serait mangée : sauce Boca, sauce casita, sauce appartement, sauce campo.
Elle attendait bien sagement son destin comme un petit poulet déjà tout prêt, dans un garde-manger.
Ce « garde-manger » était une chambre. Nous y arrivions.
— Ecoutez ! me dit le caftane.
La rue était vide et sans lumière et le quartier lointain. s
Le bruit d'une machine à coudre parvenait d'un rez-de-chaussée.
— Elle travaille £!
L'Ours retira trois clefs de sa poche.
— Les clefs de mes trésors ! fit-il. Avec trois clefs on commence à gagner sa vie !
Il choisit la bonne. On entra. On traversa une cour. Nous voici dans la chambre. ^
Le dos tourné, courbée sur sa machine, piquant avec application, la petite ne nous avait pas entendus.
C était une grande pièce, peu meublée. La lampe du plafond, descendue au-dessus de la machine, n'éclairait bien que la jeune travailleuse.
— C'est moi ! fit-il.
Elle sursauta.
— Voyez ! elle prépare sagement son petit linge. On ne se présenta pas davantage, n'étions-nous
pas de vieilles connaissances ?
— J'ai fait quatre chemises, déjà.
— - Tu n'en as jamais eu autant ?
— Non !
Il lui donna un paquet de bonbons anglais.
— Eh bien ! embrasse-moi !
Elle avait dix-neuf ans. C'est tout ce qu'elle avait... avec sa grand'mère !
Je lui demandai si .elle était contente.
— Il faut bien ! dit-elle.
^— Vous n'avez pas envie de repartir ?
— Oh ! je suis bien raisonnable !
L'Ours :
— Elle n'ignore pas que je vais faire d'elle une grande fille. Que je l'ai déjà prise en amitié.
— Il m'emmène au cinéma toutes les après-midi.
— C'est pour l'apprendre la langue.
— Mais c'est pas défendu. Si ça m'amuse aussi ? Le chapeau était sur le lit et le point d'interrogation toujours sur le chapeau..*,
*— Si elle veut, dans deux ou trois an», elle pourra retourner en Fiance. Je lui mettrai de côté |a part d'argent,
— On en enverra S toa grand'mère avant \ \
— Avant et après, tous les mois» J'aime les filles comme toi qui ont du cœur. Je lui ai acheté jdeux belles robes, hier*
Elle alla les chercher pour me les montrer.
— Elle n'en voulait qu'une ! Il fallait envoyer l'argent de l'autre à la grand'mère. Elle ne mourra plus de faim ta grand'mère, je te le dis.
Elle l'embrassa.
— Travaille bien jj Je reviendrai cette nuit avec toi.
Nous sortîmes.
La rue était vide et sans lumière et le quartier lointain.
Le bruit de la machine à coudre recommençait.
LE CRÉOLO
. Le Créolo ! C'est le caftane argentin.
Les Français du Milieu, eux, te baptisent : ruffian de café ton lèche.
Cela parce qu'il passe ses journées à la teirasse d'un bar, devant un café crème. Un seul.
On l'appelle aussi Canfinflero. Canfinflero ? homme qui n'exploite qu'une femme. C'est le cas du Créolo. Cela lui suffit. Il craint la fatigue.
En argot, Canfinflero fait Cafishio,
On dit encore : Le compadre. Si jamais il se perdait, convenez avec moi que ce ne serait pas faute d'état civil.
Le canfinflero demeurera l'un des plaisirs de mon esprit.
Si par impossible ou pal efreuc du sort, je côfïnaissais des jours amers, je rappellerais devant mes yeux l'image d'un cawfinEezo* Aussitôt l'éclatant
soleil de la joie redorerait mes pensées grises.
Ah ! le bel enfant !
Pour l'admirer j'avais pris un abonnement chez un coiffeur d'Esmeralda.
Quand le canfinflero n'est pas devant son café crème, il est chez le coiffeur.
Il ne demande pas à manger. Il ne demande pas à boire. S'il pouvait se faire servir le même café crème pendant une semaine, il n'y manquerait pas. Il n'a besoin de rien que beaux dessus et beaux dessous. Par exemple, il ne saurait sentir remuer ses doigts de pieds que dans la soie. Il n'est toujours posé que légèrement sur les chaises, pour ne pas rider son pantalon. Il arrive qu'un jour le pli de ce pantalon soit mieux fait que le pli de la veille, alors, mon créolo ne s'assoit pas de toute la journée t Quand sa femme veut l'embrasser : Attention, dit-il f ; tu vas me chiffonner !
Une cigarette, un peigne, un peu de noir aux yeux, et la vie vous a tout donne !
J'avais donc pris un abonnement chez leur coiffeur.
Le spectacle était si merveilleux que je refusais* ma toilette faite, de quitter mon fauteuil.
— Monsieur, me disait la manucure, c'est fini I
— Recommencez, mademoiselle.
Mes canfinfleros arrivaient. Parles ailes, entre
pouce et index ils soulevaient lentement leur chapeau. De leurs deux mains, ils allaient le pendre à 1 un clou non sans avoir auparavant chassé d'un souffle léger, une poussière toujours possible sur uri tel instrument. Cela fait, de deux doigts délicats ils replaçaient leur cravate qui n'était pas déplacée. Une pichenette sur l* avant-bras où peut-être une petite puce osait s'ébrouer.
Les voilà devant le siège. Ils le regardent. Eclairé par ce regard l'artiste essuie le rond de cuir. Mes hommes s'assoient comme sur des œufs.
Alors on leur fiche des huiles, des graisses et des pommades sur la tignasse. Poil par poil on les rase. La figure dans un linge chaud d'où ne sort plus que leur museau, on les évente. On leur récure l'entrée du canal de la trompe d'Eustache, et peut-être bien la sortie ! Poudre, miroir, retouche. Re-poudre f remiroir ! Un nouveau petit coup du menton dans là glace. Fini !
Ils sont debout. Et les voici qui s'immobilisent,les bras horizontaux et repliés en ailerons.
Fermez la fenêtre, ils vont s'envoler et je ne les reverrai plus l S'ils se tiennent dans cette position ce a 'est pas pour prendre leur vol, c'est pour recevoir le coup de brosse. Ils tournent lentement sous la brosse. De leurs deux mains ils repincent leur chapeau par les ailes. Au-dessus de leur chef ils élèvent
ce couvre-chef. Et, de nouveau, devant ta glace, ils visent au moin^ cinq minutes rentrée du galurin!
Lear travail consiste à « lever » les femmes des Français et des Polak*.
IU laissent les autres aller en remonte, courir la France et la Pologne, fouiller Marseille et Craco* vie, dénicher la senora. L'habiller. La former. Payer le voyage, risquer la prison, composer avec la police. Manœuvrer, dépenser. Peiner.
Pendant ce temps, eux, se font lustrer le poil dan* Esmeralda.
Le eanfirtflero date pour le moin* de l'âge du plésiosaure. De tout temps et sous tous les cieux, on vit de jeunes garçons fumer leurs première* cigarettes aux frais de dames énamourées. Ainsi faisait le créolo.
Quand le Français arriva.
Ces élèves allaient voir travailler des professeurs.
Tout le monde sait que la France est une nation de cadres!
îls comprirent alors ce que pouvait donner le métier de ruffian lorsqu'on savait le porter à la hauteur d'une institution.
Ayant reçu la lumière, Ms mardïèrent droit devant eux. La femme qui représentait la plus grande valeur
marchande était la Française. Ensuite la Polak. Après la Créola : la leur. Donc, délaisser. la Créola, se faire les ongles sur la Polak, atteindre la Franchucha. En avant !
Poudrés, fardés, parfumés, repasses, biseautés pour mieux briller, ils allaient prendre leur tour dans l'antichambre des casitas. Comme clients. Là, ils commençaient à~ travailler le mieux possible, L'art, en amour, est un vain mot seulement pour les ignorants. Je me demande ce que Ton attend pour décréter que si l'amour est parfois un sentiment, il est bien plus souvent un art !
Ils revenaient. *
Ils apportaient des gâteaux !
On a toujours pris un peu les femmes avec du sucre.
C'est bien ce que les marchands de bonbons, ces grands psychologues, ont compris !
Ils l'enlevaient.
Homère! Prince des reporters, où es-tu ? J'aurais besoin de toi. Il s'agirait de chanter les combats des maquereaux de France contre les maquexeaux d'Argentine. Ce sont de beaux combats. Je ne t'embarque pas là dans une mauvaise affaire. Il y a des tas de morts !
Alors les Français descendaient sur les Créolos,
L'honneur du drapeau était en jeu. ;
A dix contre trente, les nôtres, bravement, entraient dans la principauté ennemie.
Et je vous prie de croire que la furia francesa en décousait !
Une bonne leçon est toujours comprise.
En dehors de ceux qui mouraient en la recevant, les autres en profitaient.
Ils s'informaient avant de retourner faire le toréador dans une casita.
Ils ne s'attaquaient plus à la femme d'un puissant.
Mais à celle d'un petit, d'un inconnu, d'un nouveau débarqué, d'un va-nu-pieds, d'un sans défense.
Les Humbles ont toujours payé pour les seigneurs.
Comme il ignore l'art de bien manger, qu'il n'a pas besoin de thésauriser pour partir en remonte, que l'avenir de la femme ne le préoccupe pas, qu'il vit seulement de pommades et de fumées, que son rêve n'est d'acheter ni un bar, ni une maison sur la Marne, mais une pochette de soie, il fait une superbe vie à la Franchucha. Les lundis on boucle la casita et, à nous les autos et les opéras, le champagne et les danseuses en pagne. On dépense ensemble, ce jour-là, tout ce qu'elle a gagné teule, dans la semaine.
Trouvez-vous, pour parler comme mes nouveaux compagnons, que ce soit là une bonne mentalité ?
Franchuchas !
Allez voir vos aînées qui ont suivi 1* Arlequin, Elles sont fraîches! Dédaignées par les Français, abandonnées par les Créolos, elles n'ont été recueillies que par la cocaïne.
Elles composent un beau tableau dans ce café de plein air, où, si elles se parlaient, on croirait qu'elles se donnent rendez-vous.
Est-ce pour cela que vous avez fait la traversée dans le tunnel de la machine ou dans le placard du poste des chauffeurs ?
Regardez ce qu'il en coûte de suivre l'enchanteur qui vous conduit au bal avec votre argent, plutôt que de travailler sérieusement avec l'homme rangé qui vous mène durement et vous prend un compte en banque !
Regardez : elles sont là, maintenant, maigres, sans avenir, détraquées et beaucoup soûles !
Méfiez-vous du joli son que rend la flûte du canfinflero.
Le Plaisir ? quel plaisir?
Franchuchas ! vous croyez que l'on vous amène à Buenos-Aires pour prendre du plaisir ?
Voyons !