‹ Le chemin de fer du Lac Saint Jean [microforme]Chapitre 13 sur 47 · COMMENT L'ENTREPRISE FUT CONDUITE · texte numérisé non relu

COMMENT L'ENTREPRISE FUT CONDUITE

Généralement, dans ce pays-ci, quand on construit un petit embranchement de dix à douze milles de longueur, il se fait un tapage infernal. Toute la députation est

assaillie à la fois et l’on met le couteau sur la gorge à chacun desministres. Les directeurs de la Compagnie du Lac Saint-Jean procédaient, eux, comme entourés d’une sorte de mystère. On eût dit des conspirateurs. Ils ne donnaient signe de vie que de loin en loin, quand la ligne avait franchi une étape nouvelle, et ces étapes n'étaient jamais moins de vingt-cinq à trente milles. Ils connaissaient l’espèce humaine ; ils savaient qu’il faut souvent encore bien plus se dissimuler pour faire le bien que pour faire le mal. Les hommes ne pardonnent pas en effet qu’on leur fasse du bien dont ils ont commencé par méd're, et, comme on l’a vu, la médisance et les fausses imputations avaient été distribuées à torrents par ce bon public que l’on dotait d’un chemin de fer malgré lui et presque à son insu,

On peut dire que la construction du chemin de fer de Québec au lac Saint-Jean a été une merveille de persévérance, de ténacité et de prévision. Les promoteurs de l’entreprise avaient vu clairement au fond des choses et devant eux, et pendant que tout le monde, ou À peu près, les accusait de vouloir uniquement atteindre, pour les exploiter, les riches forêts qui enveloppent chaque versant des Laurentides, eux, tranquillement, sourds aux commérages, avançaient toujours en tournant les montagnes, traversaient bientôt la chaîne entière, cette chaîne tumultueuse dont on peut contempler de la capitale l'énorme

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marée de monts et de caps s’échafauder et s’exhausser indéfiniment vers l’horizon lointain, Bientôt môme, et pour ainsi dire silencieusement, ilsavaient laissé loin, bien loin derrière eux, les derniers contreforts de la chaîne, et, toujours comme en se glissant, ils avaient atteint le lac Edouard, plus d’à moitié chemin entre Québec et le lac fameux qui, jusqu'alors, n’avait été qu’une légende. Un an plus tard, la ‘ légende ” elle-même était atteinte, et les rives silencieuses, les rives encore si sauvages, si désertes du lac Saint-Jean entendaient le cri triomphant de la locomotive.

Et maintenant, cette locomotive, avec les wagons qu’elle traîne à sa suite, cemme des captifs encheînés les uns aux autres, fait retentir ses bruyants appels jusqu’au port de Chicoutimi, à soixante milles à l’est du lac Saint-Jean, en attendant qu’elle les fasse entendre du côté ouest, jusqu’à la rivière Mistassini, et plus tard à la Péribonca, embrassant ainsi, dans un vaste circuit, toute la région du nord qui s'étend jusqu’à cent cinquante milles en arrière des Laurentides.

Il y a neufans exactement, alors que les travaux de construction avaient à peine atteint la rivière Batiscan, à 85 milles de Québec, alors que personne, à part quelques rares initiés,ne voulait encore rendre justice à la Compagnie

ni croire à la sincérité de ses motifs, je fis, dans une grande salle publique de la ville, À quelques mois d’intervalle, deux conférences, la première pour détruire les préjugés existants et montrer au public que la ligne se poursuivait toujours, encore bien plus rapidement qu’on ne l’eût pensé ; la seconde, lorsque la ligne, après une nouvelle saison d'ouvrage seulement, avait déjà franchi tout l’espace compris entre la Batiscan ct le lac Edouard, et donnait désormais des preuves non équivoques de ce qui allait suivre, d'autant plus que les travaux se poursuivaient avec

une ardeur ininterrompue.

Ce fut comme une révélation. Dès lors les langues commencèrent enfin à rentrer et les yeux à souvrir. On se demanda si, réellement, la Compagnie était sérieuse et il y en eut qui lui en voulurent d’être sérieuse, parce que cela démolissait leurs prédications et leur donnait un

démenti cruel.

Mais, désormais, le champ était ouvert largement devant soi et tous les yeux se tournèrent de ce côté. Des clubs de chasse et de pêche se formèrent aussitôt à l’envi les uns des autres, des terres se défrichèrent, des exploitations nouvelles s’établirent, dés endroits absolument inconnus devinrent familiers à tous les esprits, en même temps que s’y groupaient des centres naissants, enfin tout un monde allait surgir du sein de ce vaste espace désert qui allait enfin, d’inhabitable qu’il était encore quelques mois

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auparavant, devenir habité et fréquenté par un flot toujours grossissant de population et de voyageurs.

Sans doute, et nous sommes loin de vouloir contester ce fait, l'étendue de pays qui se déploie entre les Laurentides et le bassin du lac Saint-Jean n’est, au point de vue agricole, qu’une assez maigre et peu séduisante conquête. Mais quelle admirable région forestière et lacustre ! Quelles richesses industrielles sont encore enfouïes dans ce sol que lacère en vain le soc de la charrue ! On a estimé qu’il y avait là, encore debout, pour cinquante millions de dollars de bois de toutes les espèces'indigènes; et quant aux lacs, lorsqu'un jour ils seront convenablement exploités,nos gouvernements, quiont commencé seulement d’hierà en tirer un modeste prix de location, y trouveront des revenus suffisants pour faire face à bien des petits déficits habilement dissimulés et à de nombreuses néces-

sités de patronage.

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