LA RIVIÈRE-À-PIERRE
Un soir de fin d'octobre 1887, je descendais À la “ Rivière-à-Pierre,” station de la ligue située à près de soxiante raies de Québec.
La ‘ Rivière-à-Pierre ?” n’existait absolument que de nom à cette époque. C’était une rivière baptisée par un Pierre quelconque et coulant dans la forêt, voilà tout. On voyait ça ct là, tristement, misérablement, percer à travers l’épais feuillage des boïs quelques cabanes de défricheurs, faites de trones d'arbres empilés les uns sur les autres et recouvertes d’un toit bas, écrasé, s'élevant très légèrement en pointe et troué au plafond, afin de donner passage au. tuyau de poële intérieur, lequel ne ressemble en rien aux fournaises À vapeur de nos maisons de ville.
Aussitôt arrivé, je me rendais chez un colon du nom de St. Onge, le premier qui ait construit à la “ Rivière-à-
Pierre ” ce qu’on appelle un ‘ chantier,” un log-house ? 1
sorte de hutte en troncs d’arbres bruts, de six à huit
pouces de diamètre, dans les intervalles desquels on met des bourrelets de paille, pour se garantir de la pluie, du vent ou du froid.
Quand $t. Onge arriva dans la région de la Rivière-à- Pierre, il n’y avait absolument qu’une seule hutte dans tout le pays, et cette hutte était la propriété d’un nommé Perrault, qui hébergeait chez lui trente à quarante travailleurs des chantiers de bois, probablement empilés les uns sur les autres comme les troncs d'arbres eux-mêmes. Il n’y
avait encore ni chemin de voiture ni chemin de piéton à l'endroit où nous sommes, et les chevaux w’allaient pas
plus loin qu’à la rivière Noire, six milles en deça de la rivière à Pierre, et les bœufs, faute de pouvoir se diriger, se perdaient dans les bois. Le Zog-house de Perrault n'avait pas mîme de plancher ; il avait été dressé sur la terre brute et couvert grossièrement de larges feuilles d’écorce. C’était dans cette hutte, déjà habitée par 80 à 40 hommes de chautier, que monsieur et madame St. Onge s'étaient rendus à pied, à travers le bois, et qu’ils avaient passé tout l’hiver de 1884. Quand, le matin, madame St. Onge se réveillait, ses cheveux étaient littéralement pris dans une masse de frimas et il lui était impossible de les démêler, avant que le feu du poêle eût attiédi le froid de ce misérable intérieur, Pour gagner sa pension, elle lavait les effets de tous les hôtes de la hutte, et
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souvent, raconte-t-elle, ‘ j’ai cru que j'allais mourir sur place ; le docteur était convaineu que je ne verrais pas la fin de l'hiver ; comment j'ai pu résister, c’est pour moi un miracle ; je n’en suis pas morte, mais j'ai pris là des rhumatismes dont je ne guérirai jamais.”
Tells est, vingt fois sur trente, la vie des défricheurs qui s’aventurent les premiers dans la forêt,
Pendant ce temps, St. Onge construisait seul, à deux milles plus loin, sur le bord même de la rivière à Pierre, le log-house qu’il habitait en 1887, mais, depuis lors, considérablement agrandi et amélioré. Quand il sy rendit au printemps avec sa femme, ils n'avaient à eux deux pour toute fortune qu’un dollar, et personne, pas une âme auprès d'eux pour les aider, les secourir, leur prêter le moindre appui. Mais le chemin de fer se construisait toujours, malgré les prédictions des incrédules, et la foule’ des travailleurs était arrivée à la Rivière-à-Pierre-
C’est alors que St-Onge eut l’idée et trouva les moyens de commencer un petit commerce de provisions, de tabac et de tous les objets de première nécessité pour ce noyau d'hommes isolés de toute communication extérieure. Il prit des pensionnaires, commença un défrichement autour de son habitation, sema du grain, des légumes et même du foin qui rendirent au delà de ses espérances et,
développant son commerce avec ses nouvelles ressources, il s'était procuré de la viande fraîche, régulièrement, d’un lieu voisin qui ne tarda pas à devenir une paroisse, connue sous le nom de Notre-Dame-des-Anges, et que devait bientôt traverser le chemin de fer des Basses-
Laurentides.
Dans l'intervalle, de nouvelles huttes, dressées ça et là aux environs, si grossièrement et si chétivement façonnées qu'on se sentait pris de pitié À leur aspect, allaient néanmoins abriter ‘quelques colons et les travailleurs qui avaient avec eux leurs femmes et leurs enfants, pendant que d’autres cabanes s’échelonnaient à divers intervalles
le long de deux routes ouvertes dans le bois pour communiquer avec les cantons voisins.
La Compagnie du chemin de fer avait construit des usines, ébauché les piles d’un pont sur la rivière-à-Pierre, et le sifflet de la locomotive, le roulement saccadé des train de construction, la gymnastique retentissante des machines sans cesse en mouvement et les battements répétés des lourds marteaux sur l’enclume allaient réveiller les profonds échos endormis jusque là dans la noire et muette solitude.
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