‹ Le chemin de fer du Lac Saint Jean [microforme]Chapitre 23 sur 47 · ONE OS · texte numérisé non relu

ONE OS

Il était environ quatre heures et quart quand je montai dans le seul et unique wagon que l’on attache aux trains de construction, pour l’usage des ingénieurs du chemin, des arpenteurs, des entrepreneurs de sections, de leurs femmes et de quelques rares voyageurs. C'était l'heure

où, à cette époque de larinée, les premières voiles du

crépuscule, encore indécises, descendent sur la terre, l’une après l’autre, toujours de plus en plus épaisses, comme pou: l’endormir doucement et graduellement. Un ciel sans couleur et sans chaleur jetait sur la terre dénudée des torrents de mélancolie et l’inondait de reflets ternes et mats, comme l’atmosphère d’un astre mourant. Seuls, dans les bois dépouillés, les sapins et les épinettes dressaient leurs silhouettes raides et droites, comme des flèches que le sol eût lancées vers la nue; seuls ils donnaient à la forêt ce qui lui restait d’ombre, et cette ombre était silencieuse et noire comme la nuit sur les tombeaux. Les précipices, d’où parfois, quand les orages sy engouffrent, s'élèvent comme des soupirs arrachés aux entrailles de la terre, étaient étouffés sous l’épais entassement des feuilles mortes, que le vent d’automne leur avait jetées par tourbillons ; les lacs, arrondis et creusés au pied des montagnes, semblaient comme de grands réservoirs, pleins des larmes de la nature agonisante ; les petites rivières, çà et là, tiraient péniblement leurs-eaux déjà pesantes et engourdies; partout le silence, une atmosphère regorgeant de tristesse, une sorte de saisissement de la nature entière, dans lequel toute vie s’était arrêtée soudain, et le crépuscule épaissi donnant à tous les objets d’alentour des formes de spectres et de fantômes, qui fuyaient épouvantés devant le souflle brûlant ct les jets de feux de la locomotive.

du Lac Saint-Fean 49

Nous allons, nous avalons l’espace, aussi vite qu’on peut le faire dans un train de construction, là où le ballastage n’est pas encore assez ferme pour permettre à la locomotive de se lancer dans la plénitude de sa force, comme le discours d’un député convaincu. Il s’agit d'arriver pour le souper de six heures, au bout de l’île du lac Edouard, à la première traversée de la Batiscan, endroit décoré aujourd’hui du nom de station Beaudet, où s’élève un log-house aristocratique, le Windsor, quartier général et pension des entrepreneurs, des ingénieurs et des arpenteurs.

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