‹ Le chemin de paradis; contes philosophiquesChapitre 16 sur 33 · A RAYMOND DE LA TAILHÈDE · texte numérisé non relu

A RAYMOND DE LA TAILHÈDE

DANS une grotte, à mi-chemin d'Héraclée et de Sybaris, habitait un vieillard qu'on renommait pour sa sagesse. Il avait reçu les paroles de Pythagore et plus d'une fois Empédocle l'Agrigentin avait passé la mer pour méditer auprès de lui. Il se nommait Euphorion et tout en cultivant les lis et les verveines de son petit jardin il s'appliquait à conformer ses mœurs à la nature.

Ses deux esclaves, un matin, lui demandèrent la faveur d'aller à Sybaris célébrer la fête des Grâces, dont le jour approchait.

— Je le veux, répondit le sage. Il ne nous faut point négliger les divinités du plaisir. La première

des trois Charités tient à la main un osselet ; et par là, elle nous fait signe de nous livrer de temps en temps aux jeux variés et aux danses. La seconde, parée du myrte, nous apprend que l'amour est Tornement de notre vie : malheur aux orgueilleux qui s'éloignent trop des baisers. Pour la troisième, la ceinture de roses fraîches qui entoure son col et ses flancs délicats nous avertit qu'elle préside aux banquets enjoués où circulent avec les viandes les caresses légères et les coupes de vin au miel.

« Qu'à toutes trois aillent vos vœux. Et abandonnez-leur l'apparence de vos pensées. Mais si vous tenez à vieillir, que leurs voluptés ne pénètrent point très avant dans vos cœurs. Craignez le sort d'Hylas qui connut pleinement la couche des nymphes ; il ne put supporter cette abondance de plaisir ; sa douce vie céda à l'embrassement des déesses. Ainsi l'avaient réglé les dieux. C'est pourquoi soyez sages et faites un heureux retour ; ni Pétilis, ni Métaponte, ni la vénérable Héraclée n'égalent Sybaris dans l'art d'accommoder toutes sortes de joies.

Les serviteurs promirent ce que voulut Euphorion. Au lever du soleil, ils prirent le chemin du sud qui, le long de la mer, parmi les lauriers et les menthes, menait aux murs de Sybaris. Le vieillard vaqua seul à ses travaux de chaque jour ; il les estimait des plaisirs. La serpe en main il émondait les jeunes figuiers, entait les oliviers sauvages, disposait les sarments fleuris autour du portail de sa grotte, afin que les regards fussent réjouis dès

le seuil. Quand il avait cueilli les grappes de muscats, il prenait les plus lourdes et il les consacrait au devant du buste de Pan. Le reste était foulé — car on approchait de 1 automne — et, sautillant dans le cuvier d'où ruisselait le moût vermeil, le vieillard composait des poèmes dorés à la guise de Pythagore, y célébrant par-dessus tout cette harmonie des choses qui renaît éternellement. Ensuite, d'un style d'argent, il creusait des planchettes afin d'y graver ces prières et de les suspendre en tableaux au tronc des jeunes pins.

Dans la nuit du cinquième jour, comme il admirait la lenteur des esclaves à lui revenir et qu'il se demandait si ces pauvres amis ne l'avaient oublié à la ville, il vit du côté du midi, sur la mer, et bien que le soleil se fût couché depuis longtemps, une faible lumière ; elle avait le teint de la rose et tranchait doucement sur les feux argentés qui descendaient du clair de lune. Las de la contempler, Euphorion ferma les yeux.

Il était adossé à la muraille du rocher, défendu par la treille contre l'intempérie, et les embûches des étoiles. On l'eût pris pour un homme assis qui regardait le ciel. Mais il dormait et ses fontaines murmuraient dans la demi-ombre.

La couleur blonde de la mer dura jusqu'au matin et, moins instruit des lois du monde le vieillard, au réveil, eût pu se demander si l'aube, ce jour-là, n'était point levée au midi. Il descendit parmi ses fleurs. Mais son inquiétude était telle qu'il ne voulut point les toucher. Il erra sous les arbres et craignit de flétrir les beaux fruits pendus à leurs branches. Puis il s'allongea sur la terre et, devant les concombres et les autres légumes, s'adonna aux œuvres plus viles qui, ne voulant aucun effort, le laissaient à sa rêverie.

Vers le milieu du jour, comme il achevait de tresser ensemble pour sa provision de l'hiver, une douzaine d'oignons roux, des pas pressés sonnèrent au bas de la montée.

Euphorion cria :

— Est-ce vous, Syron, Icétas ?

— C'est moi, dit une voix prochaine.

Et Sjron apparu. Icétas ne le suivait point. Le vieillard, effrayé, n'osait demander des nouvelles; car les mains, la poitrine, les cheveux de Syron étaient noirs de fumée ; mais une flamme singulière éclairait son regard.

— Maître, fit-il d'abord, vous lisez dans la destinée. Notre Icétas a eu le sort du jeune Hylas,

— Quoi ! Icétas a donc péri ?

— Si c'est périr que de se rompre sous l'effort de la volupté, tout Sybaris et tout son peuple ont péri de la main des Grâces.

— Vraiment, Syron, le peuple entier de Sybaris ? Le serviteur montra du doigt la tache pourpre

de la mer que le puissant soleil n'avait point effacée et qui s'accroissait au contraire. Les flots semblaient de sang.

— Regardez, maître, regardez le reflet de la flamme. Que de richesses dévorées ! Et dans peu d'heures l'eau du fleuve en aura couvert les débris !

Euphorion, versant des pleurs, offrit à son esclave le pain, les figues sèches et le fromage blanc qui rendent la vigueur après les dures traversées. Il y joignit (car il le traitait plutôt en disciple) quelques larmes d'un vin mûri sur le coteau et qui avait le goût des fleurs.

Quand il l'eut ainsi restauré, il le pressa d'âpres questions sur le genre de mort d'Icétas et des Sybarites.

— Vous le savez, Euphorion, reprit enfin ce serviteur, Sybaris depuis cinquante ans, est devenue l'admiration de la Grande Grèce et du monde. Ses murailles sont faites de marbres rares et incrustées de purs joyaux. La plupart de ses toits reluisent comme l'or, les plus pauvres sont argentés. Tous s'envolent près des étoiles. L'art de ses architectes passe ce que les Athéniens ont eux-mêmes trouvé de plus accompli. Heureux citoyens ! Ils parlaient une langue infiniment douce à l'entendre et d'année en année augmentaient leur trésor de délices et de beautés. Mais le plus merveilleux était bien leur religion. Ils ne prodiguaient à leurs dieux ni libations ni hécatombes. Vanités ! disaient-ils. Mais ils travaillaient de tout cœur à leur ressembler. Comme vous suivez la nature, ô religieux Euphorion, ils imitaient les Olympiens et principalement Jupiter et Vénus qui sont les plus heureux de tous. Une fête n'était qu'un prétexte public à l'usage des voluptés.

« C'est ainsi qu'ils ont fait honneur aux trois Grâces divines de trois heureuses découvertes faites par leurs artistes pendant ces derniers temps. Un de leurs musiciens leur avait enseigné la nouvelle

fig'ure d'une danse qu'ils chérissaient ; c 'est pourquoi, tout hier, tant que le soleil a réjoui le ciel, nous avons, Icétas et moi, suivi les mouvements de la belle cité qui dansait sur les places, qui dansait dans les rues, sur les terrasses des maisons et jusque dans les chambres closes. Les chevaux qui passaient, attelés à des chars ou montés par des cavaliers, partageaient l'ivresse commune et célébraient par des gambades accordées selon la mesure la fragile divinité qui joue aux osselets dans la demeure de Vénus.

« Puis, à la flamme de Vesper, quand le soleil se fut couché, dix jeunes fdles délicates et dix jeunes garçons les mieux faits qu'on eût pu trouver apparurent sur le théâtre et révélèrent l'invention qu'une prêtresse de Vénus avait imaginée à la gloire de Sybaris. Euphorion, la bienséance me défend de te dire, car tes cheveux sont blancs, les divines folies qui suivirent cette leçon. La deuxième des Grâces veillait sur la cérémonie. Des bûchers de myrte brûlaient aux angles de la scène. Une seconde fois les dix couples charmants s'étreignirent d'un même cœur. Tout le théâtre en proie au délire sacré, les hommes s'élancèrent sur leurs compagnes qui, renversées, les yeux au ciel, et palpitantes sentaient couler des nues de pourpre une telle douceur qu'il sembla que les dieux précipitaient dans les artères une rivière de nectar.

« Et la nuit fut plus surprenante. La troisième Grâce y dressait çà et là ses touffes de rosiers fleuris. Un cuisinier de la cité avait mis au jour un chef-d'œuvre dont les hommes mortels n'avaient

jamais conçu l'idée. Autant que j'ai pu le comprendre aux paroles des serviteurs, c'est un simple mélange d'huile et des œufs du Garus, ce poisson si vulgaire ici. Le secret tient à la façon dont les Sybarites le font macérer dans le sel et à l'art dont ils versent goutte par goutte l'huile dans la saumure. Les dieux savent comment, il était né de là une ambroisie incomparable. On la servait brûlante, parfumée d'ail et relevée d'une bordure de miel.

« Dans le palais qui tenait lieu de salle de festin, les citoyens étaient rangés au nombre de dix mille ; et dix mille étrangers, reçus sans distinction de nation ni de qualité, hommes libres, esclaves, prenaient leurs places où ils voulaient. Les appétits étaient puissamment aiguisés par les danses du jour et les baisers du soir. Des désirs surhumains gonflaient les tempes couronnées. Un poète se poignarda afin de succomber à la fleur de cette espérance .

« Ce beau trépas fut acclamé comme d'heureux augure. Le vin de rose circula. Enfin les jattes désirées, apparaissant en longues files, répandirent le doux parfum. Un frémissement d'aise lit trembler tous les lits. Mais il est incertain que les lits n'aient point tressailli avant les convives. Arrivé le dernier, j'étais couché à terre et sentis la terre ébranlée. Mais je fis comme tous les autres. Je me jetai sur la merveille ambroisienne. Va, tu pourrais, Euphorion, rassembler tous tes souvenirs et mêler, dans la double coupe une goutte des meilleurs vins que les terrasses de Sicile, de Crète et de Chios

ont mûris depuis cent années, tu n'auras point l'idée de l'ivresse où je fus plongé. L'arôme des déesses m'entourait comme un vêtement. Des lyres immortelles soupirant au plus haut des airs, le souffle des neuf sphères emportait ma pensée comme le flot soulève les carènes sur l'Océan.

« Je finis toutefois par sortir de ce rêve : toutes les têtes, languissantes, pendaient sur le tapis. J'entendis près de moi comme un faible soupir de corde qui se brise ; c'était ton Icétas, il exhalait son âme. Ses joues très belles souriaient. Ses lèvres, refermées, ne demandaient plus de bonheur. Je tentai de le secouer. Il était mort, vraiment. Un silence profond s'était établi. Seulement, par instants, quelqu'un passait de volupté. Il s'éteignait aussi des torches ; et l'obscurité se faisait. N'ayant pas pris part au festin, les esclaves de Sybaris se jetaient sur les restes, se gorgeaint, aspiraient la minute éternelle enfermée dans chaque bouchée et, autour de la salle immense, le long des escaliers qui menaient aux cuisines, attendaient les lèvres ouvertes, que le bonheur touchât aux limites de la nature et qu'ils fussent mûrs pour mourir.

« Gomment fis-je pour me lever? Je sais que la terre grondait et mugissait sous moi d'une manière étrange. Embrassant du regard toute l'étendue du banquet, je vis que j'étais seul vivant. J'enjambai des cadavres et sortis dans la nuit. Il pleuvait des charbons ardents et de noires poussières. Tout le ciel s'embrasait d'un incendie mystérieux. Le front de ce palais, la plus grande beauté qui se pût admirer au monde, avait sans doute été frappé

du feu supérieur. Ce chef-d'œuvre se consumait justement par la pointe dont il menaçait l'empyrée. Et toutes les maisons, avec leurs pierreries et leurs métaux précieux, flamboyaient ainsi par la cime.

« Je me laissai couler le long des remparts ; car les portes étaient fermées et, bien que nul ne les gardât, un homme seul n'eût pu mouvoir les leviers monstrueux qui maintenaient chaque verrou. Je roulai au fond du fossé, heureusement à sec. Au bout de quelques pas, voilà que je heurtai une troupe d'hommes armés ; ils avaient un langage dur, des voix rauques, des poings grossiers qui me meurtrirent. J'en vis d'autres, un peu plus loin, qui en grande hâte creusaient sous le clair de lune une tranchée d'environ cent pieds de largeur. Auprès de ces ouvriers luisaient des glaives et des lances. J'osai leur demander ce qu'ils faisaient là à cette heure. Mais ils me saisirent et, plus cruellement que les premiers ne l'avaient fait, me rouèrent de coups. Ensuite ils me chassèrent violemment vers la campagne, m'interdisant avec de grands serments et des plaisanteries de rentrer jamais dans les murs.

« Un bouvier que je rencontrai non loin me demanda si je n'avais pas aperçu son troupeau qu'un parti de soldats venait de lui ravir. Et, comme je l'avais aperçu en effet, ces soldats, me dit-il arrivaient de Crotone sous la conduite de Milon le Pythagoricien. Ils venaient prendre Sybaris et, redoutant les inventions par lesquelles ce peuple défiait ses voisins dans l'art de la guerre, ils creusaient vers le nord un immense canal par où jeter l'eau

du Crathis sur la délicate cité. Je passai mon chemin, riant des hommes de Grotone qui pillaient et qui insultaient. S'ils se fussent montrés plus honnêtes, je serais revenu sur mes pas leur faire savoir qu'ils travaillaient en vain. Mais je continuai ma fuite. De temps en temps je me retournais pour les contempler qui s'épuisaient en mille efforts, défonçaient le sein de la terre, poussaient les eaux vers les palais déjà soumis au feu du ciel qu'ils n'apercevaient pas, étant trop voisin des remparts, et déployaient les précautions les plus fines de l'art des sièges contre une population de cent mille morts bienheureux.

Gomme le vieil Euphorion restait muet à son histoire, Syron reprit :

— Maintenant, maître, me voici, car j'ai marché toute la nuit. Je veux vous consoler du trépas de notre Icétas.

— Moi, je voudrais, Syron, que tu me tires d'inquiétude. Comment peux-tu me faire un semblable récit, ayant participé à ces fêtes des Grâces? Tu honoras les deux premières des Gharites par des danses et des baisers. Et tu as savouré, jusqu'au fond, me dis-tu, la troisième des joies de Sybaris ?

— Gela est vrai, cher maître.

— Et la troisième Grâce qui voulait, en échange de tant de voluptés concédées, le don de votre vie, ne l'as-tu pas frustrée, Syron ? car tu déclares avoir goûté au mets qu'elle inspira. Mais peut-être auras-tu mêlé aux voluptés des Sybarites un peu de cette retenue que je t'enseignai au départ.

— Je suis bien sûr, Euphorion, d'avoir tout oublié de ce sage avertissement. Dès le seuil riant de la ville, mes résolutions s'envolaient. Seul, un hasard dut me sauver, ou peut-être Pallas, désireuse de vous apprendre la fin de Sybaris. Je suis sûr de m'être enivré de la nourriture divine. Ge fut une

heures! parfaite, je m'y sentis si clairement le semblable de Zeus, que tout mon sang eût pu couler sans que j'eusse à me plaindre, car la nature ne me réserve rien au delà.

Le malheureux Syron n'avait point discerné comme les sourcils de son maître se rapprochaient à chacune de ses paroles, ni quelle indignation lui gonflait les vaisseaux du front contre celui qui pouvait vivre après avoir été le semblable de Jupiter. Mais il continuait sa folle jactance :

— J'ai vu cela, Euphorion. Oui, je l'ai traversé ce délicieux moment, dont Ulysse lui-même eût refusé de revenir...

En même temps, dans son emphase, il tendait la poitrine, faite de muscles vigoureux où la jeunesse florissait.

— Ne m'abuses-tu point ? dit le sage avec ironie.

— Non, maître. J'ai connu cette mortelle volupté. Vous voyez pourtant que je vis...

— Tu as vécu, misérable ! cria Euphorion. Et il le traversa de son style d'argent poli. Par cette plaie, Syron versa tout son sang sur

les fleurs. Mais le pieux vieillard s'applaudissait de sa conduite.

— Il ne convenait pas, disait-il en lui-même, de laisser subsister un aussi parfait sacrilège. Ce Syron avait off'ensé la loi même de la nature. Rien d'entier ne demeure au monde, et la perfection entraîne la mort. Dès que l'homme confine à Dieu, il est juste qu'il n'ait plus que faire de vivre. Tous ceux de Sybaris ont obéi à ce décret. Une Parque

devait éclore de la félicité qu'ils allaient accomplir. Mon Icétas a pris toute sa part de leur fortune et Syron a reçu de moi le juste complément qui lui revenait.

Le vieillard vécut plusieurs jours dans de telles pensées. Il négligea ses fleurs qu'il avait la coutume de transporter, avant les pluies d'automne, à l'abri d'un rocher, sous un toit de roseaux. Elles dépérissaient. Et lui-même ne songeait plus à cueillir d'aucune herbe ni à rien préparer pour son aliment. A la fin, il comprit que tous ces signes étaient le langage de la nature. Sans doute, en châtiant Syron par une inspiration soudaine, s'était-il élevé au plus haut point de la sagesse ; la terre réclamait ses os. Il se résolut à mourir : ce qu'il fit un matin que le vent d'équinoxe soufflait, au pied de sou rocher et devant le buste de Pan.

Car Amour n'arrête point au corps ou en l'âme ou en quelque autre chose sans fleur et déjà défleurie ; mais où le lieu est bien fleuri, et bien sentant, il s'arrête et demeure.

Platon.

0, tout ço que soun iue tèn A bel èimé i" apartèn.

Mistral.

A GEORGES CROMBEZ

SI c'est un songe, ainsi que j'incline à le supposer, ou si c'est véritablement qu'il me fut dévolu de vivre cette étrange nuit, il me serait présomptueux d'entreprendre de le trancher. Mais je dirai les choses telles que je les vis et que je les souffris.

Je sommeillais près de l'étang où s'incline la ville morte et plusieurs livres de science et de conjecture formaient mon oreiller. J'avais laissé tomber la feuille où je transcrivais mes calculs, car les forces de l'âge mûr ont elles-mêmes des limites, et il y avait près de quatorze heures que je rédigeais sans repos les articles de ma pensée sur la nature

de l'amour et les ordres de la beauté. Le crépuscule vint, et le sommeil profond où j'étais descendu ne me préserva point de sentir au long de mes membres une intime fraîcheur qui venait des pentes du ciel. Je me levai et, comme la figure argentée de la lune était posée à l'horizon, sur le ras de l'eau frémissante, je fis vers elle quelques pas dans le sable mouillé. Je crois même que j'efileurai de l'orteil une frange humide. L'astre montait pourtant et, selon l'apparence qui est connue de tous, sa surface diminuait au fur et à mesure qu'il gagnait plus haut dans le firmament. Mais, son sourire étant propice, j'eus la folle pensée d'en attendre quelque faveur.

C'est pourquoi je me mis à l'invoquer des noms que les auteurs anciens lui ont prodigués. Ils sont nombreux. Et, soit que l'heure j inclinât, soit que, la torpeur du sommeil ayant réparé mes fatigues sans m'en ôter le souvenir, mon corps eût le désir d'une diversion un peu vive ou enfin que l'objet de mes soliloques habituels se fût imposé à mes sens, tous les noms dont je saluais cette Reine des nuits avaient trait à quelqu'un des arts de l'amour et des secrets de l'éternelle reviviscence dont il semble d'ailleurs que la lune soit la déesse.

En des discours empreints de passion et de piété, je la préférais hautement à l'éblouissante Vénus. Je vantais son règne tranquille dans le premier cercle de ciel, la paix de ses révolutions et sa virginité certaine. Pâle, discrète, solitaire, elle ne touche point nos pensées sans les émouvoir. Qui elle émeut, elle le trouble, mais il est délicieux de

se sentir dépondéré par elle. Elle gouverne l'eau des mers et dispose du sein des vierges. Elle est le bien parfait, et toute notre vie se dépense à la désirer. Les couples vont sous sa conduite à la lisière des forêts où elle fait gémir leurs poitrines unies. Heures divines de la terre, douces heures nocturnes, les seules qui comptiez au cœur qui doit mourir, laquelle d'entre vous échappe à l'influence qui mène le ciel?

Je la louais ainsi conformément à mes doctrines avec le chaste élan d'un cœur qui n'a exercé de l'amour que de rares figures au milieu d'une vie adonnée à mille travaux. Il ne paraissait pas que cette clarté immortelle se montrât offensée du tour de mes paroles ni qu'elle y trouvât rien qui fût téméraire ou licencieux. Et peut-être qu'à écouter cet humble sage la haranguer près des eaux lentes, son rayon se fondait avec une grâce meilleure dans le libre espace du ciel.

Elevant, abaissant les bras comme je l'ai vu faire aux sacrificateurs sur le théâtre des poètes, j'étais possédé du désir de marcher au devant de sa pâle course. C'est pourquoi, prenant à ma gauche, j'osai mener mes pas sur la langue de terre qui s'avançait en pointe vers le milieu du marécage. Une végétation de plantes salées, de joncs piquants la recouvrait et l'on voyait aussi le long des plaques d'argent clair un bourrelet d'algue confuse. Je parvins de la sorte jusqu'au milieu de cet étang, en un point où je distinguai, peint nettement sur l'onde noire, le reflet de la lune qui me considérait.

Il m'appelait aussi. La terre était fangeuse ; tou-

tefois, je m'y allongeai : le menton dans mes mains, j'abandonnai mes yeux au prestige brillant de l'eau. Le céleste reflet y prenait peu à peu la douceur d'un regard qui me pénétrait jusqu'aux moelles. Ensuite les eaux bouillonnèrent, comme elles avaient fait^tout à l'heure au toucher de l'astre ; le globe humide fut soulevé lentement et voilà qu'il se tint si près de mes lèvres que l'appréhension de ce baiser liquide fit chanceler ma vue et se fermer mes deux paupières.

Ayant rouvert les yeux j'aperçus, qui sortait des cercles de l'eau jusqu'à la moitié de la taille, une forme légère. Ses flancs bleuâtres ruisselaient de tous les joyaux de la mer. Ses yeux, ses bras ouverts, ses seins mal déguisés sous une ceinture d'écaillé me disaient clairement en se dressant vers moi qu'il fallait que je la suivisse et je n'hésitai point à lui prendre la main sans savoir où j'allais ni qui elle était.

Je fendais l'épaisseur des eaux, où nous descendions tous les deux, aussi aisément que les hommes traversent leur air diaphane. Des troupes de dauphins s'envolaient sur nos têtes comme des compapagnies doiseaux. Sur des pentes lunaires limitées sans précision et qui tremblaient d une incertitude perpétuelle, se voyaient des tortues informes et rampantes, des poulpes aux bras onctueux et des crabes agiles comme nos araignées ; mon cœur n'en avait point d'alarme, la sagesse trouvant dans toutes les merveilles comme un élément naturel.

Mais tout d'un coup notre descente s'arrêta et je me sentis élevé dans l'espace supérieur. Il était

vrai ; nous remontions. Le ciel des eaux fut déchiré. Nous reparûmes comme un couple d'oiseaux aquatiques et de là, par de grandes routes aériennes, notre course continua. Nous étions élancés au-dessus de contrées qui m'étaient inconnues, mais dont les teintes, la lumière souriaient, telle une patrie. Le céleste fantôme qui me servait de guide se taisait comme s'il se fût fait un scrupule de me distraire ; mais ses bras m'entouraient et ses ailes silencieuses ne cessaient de me rapprocher de ma destination.

Notre planète s'amoindrit dans l'éloignement, le monde voisin approchait. Degrés par degrés, une telle quiétude me combla qu'il m'est impossible de dire ce que fut l'arrivée, mes sens étant plong-és dans la perfection du sommeil.

Je m'éveillai dans une enceinte circulaire faite d'une substance douce, polie, qui rayonnait d'un pâle éclat de perle grise. Les parois semblaient transparentes, les colonnes presque animées, la limpide lumière qu'elles tenaient captive errant et soupirant avec une passion qui ressemblait trop à la vie. Je reconnus ce lieu de l'active méditation où tant de fois m'avaient ravi en esprit mes calculs. Je me félicitais du goût de la sagesse qui m'avait introduit, âme et corps, jusque-là et, comme pour m'y assurer, il se leva sous un portique un être surhumain de qui le premier mouvement fut de me faire de la tête un signe de claire approbation, le second, il est vrai, de s'enfuir avec un sourire.

Je me hâtai de le poursuivre à travers les salles brillantes disposées en rotondes et en enfilades auprès de la première : mais je le faisais mollement ou plutôt, quand l'ardeur me précipitait en avant, un respect soudain me glaçait. La forme fugitive évoquait, en effet, par l'éclat argenté et la douce langueur de toute sa personne, la face incomparable que j'avais saluée et priée au bord des étangs. Si elle rappelait, de plus, la messagère qui, m'ayant conduit en ces lieux, avait disparu sans retour,

c'était comme un bel astre, de son trône des cieux, ressemble au reflet pâle qu'il verse de loin sur les eaux. Cette première conductrice ne m'avait donné aucun trouble ; mais celle-ci, pour peu que l'approchât ma course, je sentais le cœur me manquer 1

Jamais je n'aurais su aborder l'aug^uste présence. Mais, voyant mes frayeurs, ce fut elle qui attendit Son visage d'or embrasé se retourna vers moi. J'en vis reluire le beau front couronné d'une épaisse chevelure cendrée et surmontée, comme il convient à la Reine des nuits, d'un croissant de lumière fine.

L'enthousiasme qui m'avait possédé sur la terre me revint aussitôt. Le fer n'est pas plus prompt aux branches de laimant que je ne fus aux genoux de cette déesse. Mais, tandis que je les baisais, voici qu'il s'accomplit une étrange métamorphose qui n'était que le seuil des longs travaux qui m'attendaient. Comment vous exprimer le prodige qui s'opéra ? Il sembla que Phœbé s'échappait d'ellemême et disparaissait de son corps : au lieu des célestes caractères qui s'enfuyaient, je voyais naître le semblant d'une amie mortelle, belle sans doute, aimée hélas ! que les sèches rigueurs de ma vie et de mon étude ni les félicités qui m'étaient promises au ciel n'avaient pu éloigner, après quinze ans, de ma mémoire.

Je ne demandais pas quel mélancolique destin ramenait en mes bras, dans ces sphères de la lumière, ce signe ancien et toujours cher d'un égarement de mon cœur. Parce qu'elles sont rares, les passions des sages ont d'irrésistibles élans.

— 0 Hélène ! criai-je en la voyant qui s'avançait de l'extrémité de mes jours.

Elle venait d'un temps où j'avais quinze ans, elle seize et que, le soir, elle menait les chèvres de sa mère tondre la berge des chemins. Son grave visage, son teint en harmonie parfaite avec le pâle éclat de l'air, son front toujours orné du pli de l'attention et comme infléchi sur les yeux, dont les chastes paupières scellaient fermement le secret, la faisaient ressembler à quelque statuette de la pure pensée. Il n'était point d'objet qui me sût arracher à l'ardeur de connaître, qui, dès cet âge, m'embrasait : la seule Hélène exerça de telles puissances, je dédaignai pour elle les plus enivrantes leçons. Je la suivais, je me cachais dans un bouquet de joncs, en demandant si le grand art et la science véritable n'eussent été de réussir à me déplier ces beaux yeux. Mais, non plus qu'au ciel les étoiles n'ont de souci du Chaldéen qui s'enflamme pour elles, elle n'occupa de ma vue son regard baissé et craintif.

Et maintenant que tant d'années nouvelles révolues, tant de lauriers conquis dans tous les ordres des sciences et jusqu'à ce prodigieux espace interplanétaire nous devaient rendre à tout jamaisétrangers à tous deux, après que l'âge et le savoir m'eussent de concert dévoré, voici que mon Hélène m'était restituée dans cette fraîche fleur où je l'avais connue, avec l'unique différence qu'elle paraissait moins insensible qu'au temps passé. Ses yeux qu'elle entr'ouvrait étaient pleins de consentement.

J'avais baissé les miens afin de méditer conve-

nablement le mystère et pour résoudre en réflexions la surprise de mon bonheur. Mais quand ces yeux se relevèrent en la redemandant ils furent déçus de nouveau. Une forme nouvelle se trouvait devant moi : ce n'était plus Hélène ni la Reine des nuits, mais l'intime mélange de ces hautes beautés. Néanmoins, j'y voyais pâlir de plus en plus la petite tête pensive et reparaître lentement les traits de la dame des cieux. J'en connus un vague regret. Alors, comme si l'univers eût obéi aux balancecéments de mon cœur, le front d'Hélène se remontra de nouveau, l'apparence de la déesse s'éclipsa, pour revenir et s'éclipser, et revenir encore par des modes alternatifs. Ainsi peu à peu j'aperçus que rien n'était si proche ni si pareil ni si étroitement uni que ces deux visages. J'eus enfin tant de peine à les tenir distincts sous l'œil de mon esprit que j'aimai l'hôtesse divine comme j'avais aimé Hélène et je vénérai celle-ci à l'égal de la reine qui me faisait accueil.

Je me fusse longtemps réjoui de la confusion. Un personnage inattendu, qui survint à ce même endroit, ne m'en laissa pas le loisir : je dois dire, pour être ouï, qu'il parut s'élancer des profondeurs de la pensée de ma compagne et, lui recouvrant le visage d'une sorte de masque de charnelle vapeur, me peignait lentement un nouveau sujet de plaisir. Car ces traits que Phœbé revêtait de la sorte ne m'avaient pas été indifférents, non plus, du temps de ma vie sur la terre : c'était le front, c'étaient les yeux, c'étaient tous les charmes savants pour qui s'étaient perdue la plus triste de mes années.

Elle faisait métier d'aimer et j'aurais dû goûter près d'elle la même volupté qu'elle donna instinctivement à mes compagnons. Mais comment la serrer si paisiblement dans mes bras ! Ses caresses piquantes m'enseignèrent la chasteté. A boire après tant d'autres l'écume argentée de ses dents, je formai aussitôt le souhait de descendre dans l'obscurité de son cœur, d'y être le maître et le seul. Insensé que j'étais ! je souffrais de la voir ; mais je ne pouvais la rêver sans languir vers cette présence. Rêvant d'elle sans cesse, j'entrai en agonie à l'image de ses amants. Je l'aurais voulue innocente. Il me plaisait aussi qu'elle fût disputée et la proie de tant de rivaux. En combien de détresses cette imagination incertaine me fit rouler ?

Or, je la revoyais. Elle était devant moi, les joues brillantes des couleurs réservées aux filles très pures, mais l'œil toujours mouillé de sa flamme de volupté.

— Mon âme, dis-je en l'embrassant, vous voici enfin telle que là-bas je vous modelai.

Mais l'embrassai-je, seulement ? Je n'apercevais plus cette nouvelle vierge : et la Reine des nuits qui me considérait avec un air si grave que tous les traits d'Hélène lui étaient revenus. Puis, comme je pleurais ma seconde compagne en l'appelant tout haut, de son nom, Sylvia, celle-ci reparut, mais elle disparut encore : par les oscillations graduelles que j'ai marquées, elle se fondit dans l'image de Phœbé et d'Hélène déjà enveloppées des substance du même fluide ; enfin ces trois beautés furent unies en un seul être et brillèrent fondues dans le même rayon du jour.

Je conviens que j'étais heureux : tant de rencontres douces m'en faisaient d'ailleurs pressentir une dernière, plus précieuse s'il se pouvait. Car de quelles tristesses ne se fût pas gonflé mon cœur si, après Sylvie et Hélène, ne s'était montrée à son tour la clarté même de ce cœur, ma Lucie bien-aimée, le troisième de mes amours, le plus vif, de qui nulle étude ne m'avait jamais éloigné ? Mon esprit attendait cette pure Lucie comme mon désir l'appelait. Tous deux l'eussent créée ensemble si elle n'eût paru enfin. Je la vis se former, la plus chère des créatures. Gomme la fleur d'une tige deux fois fleurie, son fragile portrait naquit du visage divin et je me crus au soir d'été où sa grâce m'avait touché.

Mon souvenir était fidèle à redire le beau moment. De clairs feuillages se mouvaient au-dessus de nos tètes et au-dessus des feuilles toutes les étoiles du ciel. Nous lisions. Aux lumières des flambeaux tournant sur les pages, ses joues, pourprées, devenaient pâles ou se couvraient de quelque soudaine rougeur. Ce fut le lendemain qu'elle franchit l'arcade basse de la bibliothèque où je coulais ma vie et dans ce vieux musée encombré d'alambics, de livres et de sphères, mon amour prit sa place sur la haute chaire sculptée devant laquelle un mécanisme dont je suis l'inventeur lui déroulait les pages des poètes de tous les temps. Elle les lisait près de moi dans leurs idiomes divers pendant que de plus hautes inventions me sollicitaient ; mais le chant de sa voix, habile à suivre les mesures, ne m'arrêtait pas plus que le chant des cercles du ciel. J'y sentais.

loin de là ! un appui et un réconfort, et mon échelle de beaux sons par où m'élever peu à peu jusqu'aux vérités surhumaines.

Ne me demandez pas comment ces joies avaient pris fin. Rien ne serait si triste... Et, du reste, cette tristesse attachée au nom de Lucie, je l'oubliais en revoyant mon amie au lieu digne d'elle. Les joies interrompues reprenaient maintenant leur course. J'étais à ses genoux et je pliais sa taille en lui demandant des baisers, lorsque je vins à remarquer que la seule Phœbé et nullement Lucie était renversée dans mes bras ; puis, une fois de plus, le visage de la déesse où demeurait inscrit le double souvenir de Sylvie et d'Hélène acquit et réfléchit la clarté de Lucie dans sa forme définitive si bien que je connus d'une certitude complète à quel point s'unissaient dans la Reine des nuits, mes amours de la terre, de l'enfer et du ciel. Unique et triple essence habitante du même corps ! Nos anciens prévoyaient assurément cette fortune, qui joignaient au nom de Phœbé celui d'Hécate souterraine et celui de Diane, pour une seule et même divinité.

— Tu penses juste, me dit-elle avec un sourire trop clair. Il est vrai que je suis ces figures que tu aimas. Je suis les trois âmes élues et toutes celles qu'il te plairait de choisir encore. Sache que je remplis la face entière de tes rêves, je règne sur toutes tes nuits. Va, c'est moi que tu cours à travers tes pâles systèmes. Ils te souriront dans mes bras. Je connais tes désirs, tes souhaits, tes pensées, et j'en saurai vêtir si souplement toutes les formes qu'en un mot je serai tout ce qui te manque à toi-

même. Que sont les autres près de moi ! Que sont tes anciennes amantes ! Conviens comme auprès d'elles tes plaisirs furent imparfaits !

Elle ajoutait d'autres discours qui semblaient destinés à me faire entrevoir qu'elle n'avait pris tant de masques que pour me lever de scrupule à l'égard des liens de la terre et encore pour affranchir mes vœux, s'ils tardaient à renaître, de tout le vain respect où sa divinité aurait pu les embarrasser.

Je n'osai témoigner à la secourable déesse que c'était bien moins le respect qui gênait les élans auxquels l'apparition de Lucie avait mis le comble, ({ue cette espèce de réserve où il me semblait qu'elle-même se fût contrainte toutes les fois qu'elle avait repris son aspect divin. Mais, comme si elle eût ouï ces réflexions, elle me pria instamment de ne la point juger d'abord.

Pour assurer ma patience ou l'exaspérer, je ne sais, elle me montra son empire. Aux murailles faites de perle succédèrent des galeries d'une fine améthyste. 11 régnait, au delà, des péristyles de porphyre dont les fûts supportaient des globes de rubis ; puis, des salles d'azur vaguement baignées de ténèbres, saphirs bleus rehaussés de turquoises impénétrables, et enfin un séjour de délices d'où la couleur et la forme semblaient exclues, tant je discernais mal leurs subtiles frontières. Me promenant d'un lieu à l'autre elle me confiait les charmes, le secret, l'emploi de chacun.

J'appris ainsi combien les espaces de perle disposaient les esprits, ainsi que l'avait éprouvé le mien, aux plus tendres réminiscences. Je sus que l'améthyste convient à nourrir les douleurs dont

ma divine conductrice avouait en pleurant qu'elle était aussi la sujette, les hauts lieux, disait-elle, se trouvant les plus désolés, les plus grandes déesses les moins épargnées du destin. Elle ajouta que les salles peintes de flamme où mes yeux et mon cœur avaient bu leur vin généreux marquaient le séjour de la consomption immortelle au fond duquel l'amour fait et défait toutes les choses qu'il recompose sans merci ; clair ou foncé, l'azur signifie cette douce nuit ou toute douleur se résout dans une paisible ignorance et, quant aux lieux qui n'offrent point de teinte ni figure, on ne saurait leur imposer davantage aucun nom de nos langues qui les désigne et l'on n'en peut que mentionner l'indescriptible volupté.

J'écoutais patiemment ces interprétations, ne m'occupant d'ailleurs que de la déesse elle-même qui développait une beauté plus magnifique à chaque sanctuaire où pénétraient nos pas. Sa perfection semblait croître avec ces splendeurs. Les épaules sous le manteau, les seins dorés sous la tunique traversaient les tissus comme l'éclat doux d'une lampe. Je ne regardais qu'elle. En vain une lucarne qui fendit tout à coup la voûte des salles lunaires me montra dans le ciel le visage de notre terre d'où j'arrivais et, par delà, l'espace merveilleusement étoile. L'amie céleste me rendait ingrat pour ma patrie et même oublieux des étoiles. Les vraies étoiles, elles souriaient dans sa chevelure. Ses parfums, le son de sa voix achevaient d'ébranler le sens.

Néanmoins, au-dessus de cette surprise où étaient

retenues plusieurs parts de moi-même, commençait de gronder la raisonnable Intelligence, pareille à un esprit inquiet exigeant qu'on le satisfît.

— Que veut dire ceci ? me chantait cette voix austère. Et que te veulent ces faveurs? Ou qu'estil de commun de cette belle reine à toi ? N'est-il plus un Endymion sur la courbure des montagnes que la souveraine de la nuit ait eu souci du riverain vieil et laid d'un triste marais ? 0 savant, que tu es peu sage et combien tu te connais mal ! Car, s'il te plaît, quels sont tes titres à une pareille élection ? La piété, l'éloquence, la connaissance exacte des mouvements de l'univers, ce sont des arts qu'on ne voit guère récompensés par le baiser. En aurais-tu d'autres vraiment? Mais plutôt l'Immortelle a-t-elle dans l'esprit de se jouer de toi, car que font les dieux que jouer ? et d'abuser des prétentions si communes aux hommes doctes.

Ainsi résonnait-il en moi. Mais,

— Que crains-tu? dit la déesse.

Et ses sourires, rassemblant les forces de mon corps, auxquelles se joignirent toutes les puissances imaginatives de l'âme, firent redire plusieurs fois partout où errait ma pensée :

— Que crains-tu ? Que crains-tu ?

« Va, je t'aime, rien n'est plus vrai, poursuivit la Reine des nuits. Tu n'as à redouter de moi que les caresses et les autres plaisirs où sont inclinées les amantes. Je suis à toi et je me donne. Que je sois ton fruit et ton bien.

« Il est douteux que j'eusse agi semblablement aux nuits d' Endymion, quand sa poitrine blanche

me faisait descendre des cieux. Mais il n'est plus et les prestiges dont il se servait ont décru, tandis que j'ai crû et mûri parmi ma jeunesse immortelle et c'est des esprits maintenant que je souffre l'unique attrait. »

Ces confessions laissaient trembler en moi plus d'une inquiétude nouvelle, mais j'y prenais peu garde dans la joie dont je frémissais. Car il était donc vrai î L'heure savante cessait d'être une hostie vaine offerte à d'éternels et indifférents spectateurs ! Sur le déclin peut-être de cette vie terrestre et assurément de ma propre vie, il m'était donné d'embrasser, pour me'Jaayer de mes travaux, comme afin d'en vérifier l'extrême justesse, l'essence féminine dont mes veilles austères m'avaient défini le concept. L'excellente déesse qui gouverne le monde, puisqu'elle préside à la nuit où le monde se perpétue, en désirant m'a voir à elle, loin d'arrêter le cours de ma méditation et les phases de mon étude, en voulait devenir seulement le plus haut sommet ; car voilà qu'elle se confondait ellemême avec le but de mes pensées. Elle, Nature, elle, Amour, me confiait son vœu d'être aussi Connaissance. Ne cherchant plus ailleurs la raison ni la fin des étreintes les plus aveugles, elle tirait uniquement de la sagesse (et comme si elle eût compté de les y ramener) les plaisirs, les désirs et toutes les douces folies dont jusqu'ici les êtres ont fait un usage si vain !

Cette aride science la touchait donc vraiment? Que ses 3'eux étaient beaux, plies vers moi comme

des fleurs ! Et sa gorge qui se gonflait, et ses lèvres brillantes où des couronnes de baisers s'assemblaient lumineusement ! J'étais bien sûr, du moins, que ma personne extérieure n'avait aucune part à ces éloquentes ardeurs. Car, on a vu peut-être, à certains lieux de ce récit, que je ne suis plus tel que j'apparus à la Sylvie ni même à ma Lucie aimée. Les soirées usées sous la lampe ont raréfié mes cheveux, et rayé mes tempes. Je suis maigre et cassé comme un de ces vieux amandiers dont les bras implorent le vent. C'était à moi pourtant, comment en eussè-je douté ! que Diane offrait ainsi une double coupe immortelle. Ce flambeau dévorait l'enveloppe du vêtement et, comme son rayon, pour les habitants de la terre, entr'ouvre les nuées du ciel, tous voiles se fondaient et se dispersaient à flocons.

Il n'était pas besoin d'arguments si nombreux. Quand elle me tendit la main, en me montrant au fond de l'espace nacré l'angle délicieux que fermait un rideau de soie, je la suivis d'un pas allègre et du cœur d'un jeune immortel.

La soie soulevée découvrit le lit de plume et de byssus où je me promettais une volupté infinie, mais d'où allait jaillir une égale fontaine de larmes et de vertu. La déesse y avait pris place et je l'avais rejointe. Nos bouches échangeaient les prémices de l'abandon. Une douce mort commençant à noyer les regards de cette immortelle, quelle providence sévère obtint que la sagesse rentrât dans moi en ce moment et choisit pour cela le canal impur de mes sens ? Qui obligea mes yeux, déjà ivres et presque aveuglés de délices, auxquels tout, hormis la déesse, composait une épaisse nuit, à se conduire une seconde au delà du sein bienaimé ? Qui les lit divaguer vers le miroir immense épanoui dans les hauteurs ?

Un dieu sans doute avait placé au-dessus de nous ce bouclier contre nos communes faiblesses : mon regard eut à peine le temps de l'effleurer, mais cette table de lumière qui n'admettait pas de mensonge me saisit aussitôt du couple disparate et honteux que formaient nos corps ; et j'en eus fait en un clin d'oeil la mortifiante analyse.

Elle, si accomplie, telle que j'ai tenté plusieurs fois de la peindre, pressée de mes indignités !

Image lamentable à qui s'offraient les lèvres et les yeux humectés du plus doux des rires ! Ces lèvres mêmes me touchèrent, et j'en connus le souffle : surtout j'y assistai avec une pudeur qui se mélangea de mépris, car les atomes gracieux dont se trouvait pétri tout le bel ensemble divin palpitaient, je le voyais bien, de la même souffrance et je les sentais s'indigner du parti odieux de les profaner près de moi. Comme je me sentais l'allié de leur résistance ! Comme je gémissais avec eux qu'ils fussent flétris !

Un deuxième regard vers le miroir magique me fit mieux distinguer le courroux de ce juste juge. Nobles têtes de sages, beaux fronts mathématiques modelés et brûlés du feu intérieur, vous qui veilliez parmi mes livres et de qui mes traits ont reçu la disgrâce et les crispations pendant que mon esprit parcourait vos carrières, je vous déshonorais tous ensemble au creux de ce lit. Avec quelle amertume je comptais sur mon front et autour de mes yeux les rides, j'examinais les côtes aux saillies excessives, les épaules pliées en voûte formant sur la poitrine une sorte de gouffre noir ! L'addition de tous ces opprobres fit qu'à la fin je m'échappai et roulai plein de larmes au pied de la couche que j'avais gravie triomphant.

Là je suppliai ma déesse de ne plus tolérer d'être humiliée dans mes bras. Ensuite, j'élevai les esprits de ma vue au limpide et froid spectateur qui dominait la scène et d'où m'était venu l'avis douloureux. Il me réfléchissait avec plus d'indulgence, mes paroles et mes actes s'étant remis d'accord avec mon aspect et ma vie.

II est vrai qu'en échange une amère douleur occupait la face divine. J'avais beau lui montrer du doigt le reflet qui nous condamnait. Je crois qu'elle n'y voyait rien que des raisons nouvelles de signifier sa tendresse. Un feu perçant et doux s'élevait de sa bouche et, je l'avoue, me pénétrait de tels regrets que l'aiguillon manqua de me tirer des larmes.

Les substances muettes semblaient entre elles conférer.

— Ah ! plaignez-moi, disait le soupir de ma propre chair, victime de mon maître et de la discipline qu'il a imposée à son cœur.

Je crus voir qu'on lui répondait :

— Sotte maîtrise ! car ne suis-je le plus beau des astres du ciel ? Moi qui emplis la nuit, je t'ai appelée de la terre. J'ai comblé les distances infinies qui nous séparaient. Et je sens un amour que tu ne contenterais point !

L'orgueil eût empêché de prononcer rien de semblable. Mais ces paroles éclataient en lettres de feu sur le front où brillait, plus puissante que la volupté, la douleur.

— Je me meurs, ô désir, répondait de même ma chair. Mais comment n'en mourrais-je si mon maître a jugé que son vœu contenté finirait de le rendre plus indigne de vous.

Dès qu'elle eût discerné en quelle exacte obéissance j'avais réduit mon corps, cette amante céleste vit que c'était moi-même qu'il fallait d'abord conquérir. Mais elle n'abandonna point la portion inférieure et vile de mon être dont elle s'assurait

la connivence obscure. Ses cheveux, l'inondant, la faisaient ressembler à une néréide. Elle les réunit, les tordit et les secoua en désordre, comme afin de me les faire mieux aspirer. Ces boucles de bel or ont couru sur mes joues comme un flot de feu.

Elle me relevait, cependant, pour nouer ses mains autour de mes épaules ; me faisant asseoir malgré moi au bord de la couche, elle me traversa du regard qui m'eût fait mollir si j'eusse hésité, cette fois, à traduire à voix haute les reproches nouveaux de l'incorruptible cristal.

— Ah ! dis-je en essayant de me découvrir dans ma vérité, considérez ce que m'ont fait ces quinze ans d'intègres travaux. Voyez, voyez l'usure de cet assemblage d'horreurs ! Partout où ne vit pas mon rêve la caducité est venue. Souffrez que je m'éloigne sans abaisser mon rêve, qui me consolera, étant seul libre, par essence, de la chaîne de mon malheur !

Mais, d'une voix éteinte, pleine des soupirs du désir, ébranlant ma sagesse qu'elle enivra pour la consumer :

— Et c'est cela, ami, c'est ce rêve que je voulais ! c'est ton beau et ton savant rêve. Mais tu ne perçois pas toi-même ton propre vouloir. Connaisle qui s'élève à travers toutes tes épaisses raisons. C'est lui, plus que moi-même, qui t'a fait grandir jusqu'ici ; c'est la force de ta sagesse. Oui, cependant que pour en décorer mon corps je suis enflammée de ton âme, ton rêve veut ma beauté pure, la seule un peu digne de lui.

A la fureur de ce sophisme se joignait effectivement, pendant que Phœbé me nommait à plusieurs reprises son âme, une alliée soudaine qui lui répondait « ô ma chair ! » ; et cet être inconnu sortait du plus secret labyrinthe de ma souffrance et déjà parlait en mon nom. Il ne répugnait point à commettre le sacrilèg-e. Intrus et étranger (comme l'eût nommé Démocrite) il prenait ses mesures pour le consommer malgré moi. Il appelait tous les rêves de ma jeunesse. Il les invoquait par leurs noms. Hélène ! Sylvie ! criait-il. Et encore : Lucie ! Dans le tumulte et le désarroi de mon cœur, il ne cessait de ramasser une force nouvelle et son pouvoir m'allait renverser d'un instant à l'autre de l'élévation à laquelle m'avait fait monter la sagesse ; car on avait bien soin de l'irriter encore en lui prodiguant des baisers, de sorte que j'étais trahi de toutes parts. Mais je ne m'abandonnai point.

Je réunis l'effort de ma nature entière pour invoquer à mon secours cette raison, cette justice à qui l'univers est soumis. Je rappelai ce que j'avais pu recueillir, par les nuits scintillantes, de réelles lumières sur l'essence de la Beauté, de respect et d'amour pour elle. Je revis à la fois les modèles des statuaires, des peintres, des poètes et, me représentant la règle de vie dont je suis l'auteur, je me remplis les yeux de ces nobles types sacrés ; quand je me jugeai suffisamment muni de tant de visions magnifiques, je puisai le courage de lancer mes regards au devant du reflet suprême dont la sage clarté s'accroissait au centre du ciel : et là

d'un trait certain tout désir fut brisé par l'effet du contraste, car je n'oublierai plus quelle obscène horreur y brillait.

L'ascension de nos condamnables fureurs nous ayant empourprés, de quelles pourpres dissemblables ! j'en apparaissais presque noir et souillé de basses écumes. Elle, brillait comme une rose dans l'air délicat du matin. Mais, spectacle levant le cœur, loin quelle fût choquée de la figure infâme, cette beauté y venait tendre l'arc de sa bouche en fleur. 11 est vrai que ses lèvres, en elles-mêmes, frémissaient d'ime fîère pudeur : je les voyais distinctement se contracter et trembler d'un effroi divin.

Je ne pus que rompre l'étreinte, repousser les bras enlaçants. Pour n'être plus sujet à me remontrer un impie, je me mis ensuite en devoir de fuir, en détournant les yeux ; mais, s'il faut l'avouer, l'assurance où j'étais de ne plus la revoir attardait tous les mouvements et m'enflait, m'ébranlait de mille sortes de sanglots. S'ils étaient de regret, de dépit ou de compassion, si même je pleurais de cette déesse ou de moi, je ne l'ai jamais su.

Tout, depuis ce moment, disparut dans une âpre angoisse jusqu'à l'heure incertaine où je me retrouvai suffoquant à demi noyé dans l'eau morte du marécage et bondis en criant comme l'homme éveillé des prodiges d'un cauchemar.

J'ai dit, en effet, que ces choses avaient chance de n'être que de simples mirages de quelques furies du sommeil, l'imagination me peignant un emblème de la Vie exemplaire, c'est-à-dire sou-

LA REINE DES NUITS 5d

mise à l'empire d'une irréprochable unité, et coniirmant l'opinion, que j'ai autrefois démontrée, qu'il y a dans l'Amour un élément de répugnance à toute Sagesse et qu'il peut aller jusqu'au bout de lui-même sans s'opposer exactement à celle-ci : d'où, pour mon compte, j'ai déduit que, ayant adopté ma carrière et choisi pour objet la figure abstraite du vrai, je me dois montrer scrupuleux d'accueillir la moindre occupation amoureuse, vîntelle du plus haut des cieux, et fuir même les souvenirs de temps anciens qui ne donnèrent que trop d'échappées ! Pareillement Alcibiade eût bien agi, puisqu'il se donnait à l'amour, de prendre congé de Socrate. Je dois ajouter qu'il se peut que dans ces derniers mois je me sois relâché de cette soigneuse abstinence, et mes pensées, envolées au printemps nouveau vers les images de lointaines amies, la Sylvie, Lucie et Hélène, m'auront su tourmenter et distraire sans y avoir pris garde. C'est un remords secret qui m'a pu apporter ce songe, pour me rappeler mieux au juste sentiment que les chaînes mortelles ne me doivent plus retenir.

Mais cette explication, qui me semblait fort juste quand je commençai cette histoire, a perdu de sa force dans mon esprit depuis que j'ai noté un très grand nombre de détails étrangement précis. Quoi ! sous ces traits seraient la pure invention de mes rêves ! Je ne suis pas né si habile. Comment d'ailleurs eussé-je feint les douleurs que j'ai ressenties ? Il est certain qu'en reprenant la terrestre existence j'éprouvai entre les épaules la sensation fort nette

d'un coup brusque soudain ; et il me souvient à propos que la Reine des nuits, courroucée de ma résistance, peut-être humiliée d'une si solide vertu, coupa, en effet, mes sanglots en me repoussant dans l'abîme quand je descendais de son lit.

Argument qui, ce semble, me prouva sa réalité : mais quel tort n'a-t-elle pas fait à sa gloire sur cette terre par un procédé si violent ! Elle, qui m'avait fait quérir par ambassadrice et conduire à ses pieds par des détours mystérieux, me jeter sans nuances dans une chute verticale au plus vaste gouffre du ciel ! A cette inconvenance et à cette vivacité j'ai moi-même senti combien mon essence demeure préférable à la sienne. Car, si je ne peux contester qu'elle m'aimât, en vérité, du meilleur de son cœur et de ce désir vertueux de progresser dans la sagesse après tant de nuits de folies, je lui ai tenu tête avec ce que j'avais d'auguste. Mais la profonde et religieuse connaissance de sa nature l'a choquée comme du dédain !

Cependant, tout aveugle et colère que je la sais, je ne puis la revoir encore chaque soir sans en éprouver de tendresse. Elle glisse sur mes vitraux, triste, blanche, baignée des pleurs qu'il m'appartiendrait de tarir. Des milliers de lieues nous séparent. Je crois l'entendre qui soupire comme elle soupirait dans le lit des cieux :

— 0 mon âme ! mon âme !

Et je la considère avec une mélancolie égale sans doute à la sienne. Je sens qu'ayant peiné ma vie durant à concevoir l'idée juste de la Beauté, tous mes efforts ne m'ont servi qu'à me rendre moins

proche d'Elle et à le reconnaître quand je l'eus rencontrée.

— 0 mon âme, mon âme ! redit sa voix dans l'air lointain.

Et quelque chose en moi osant lui répondre en secret :

— Hélas ! amie et tendre chair,

cette erreur me remplit aussitôt d'un si vif scrupule que la sueur m'inonde ; j'aperçois les neuf cieux qui se cabrent de mon forfait. Louange à ceux qui me conservent la naturelle intégrité de ce sentiment ! Je les supplie qu'ils veuillent l'abriter contre les surprises et me sauver moi-même de rien dénaturer de beau, car, après de nombreux circuits, j'ai senti que mon bien serait de vivre comme un dieu, en accord avec moi et avec ma pure pensée

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