‹ Le chemin de paradis; contes philosophiquesChapitre 20 sur 33 · LETTRE D'UN AMI DE LA MORT · texte numérisé non relu

LETTRE D'UN AMI DE LA MORT

« Te ne suis pas un homme étrange, ni un ^ monstre, mon cher ami. Peut-être seulement fus-je plus homme et le fus-je de meilleure heure, et avec moins d'hypocrisie, qu'un grand nombre de mes pareils.

« Le premier mouvement de mon cœur a été de bondir à la volupté, et les remontrances de nos maîtres n'y firent rien. Je ne suivis de guide et de loi qu'elle-même. Car celle qu'ont nommée les poètes Reine des hommes et des dieux ne se contente point d'étendre partout son empire ; elle s'est réservé une troupe choisie de cœurs élus, ses oints fidèles, dès l'enfance formés à ne suivre que ses parfums.

« C'est un misérable cortège. En échange de quelques joies inimitables mais comptées, leur sort est formé de douleurs. Une clarté me rendait pâle, le moindre heurt m'ébranlait tout. Ces gantelets épais qui défendent les nerfs, d'ailleurs si lents, des autres hommes me manquaient et, la chair ainsi mise à vif, je m'ouvrais et m'ulcérais à tout contact. J'eus assez vite fait de voir que des contacts pareils sont liés à la vie, qui n'est que la puissance de les subir et de les donner.

Pour ma part, c'est ainsi que je sentis dès

le bas âge. Mais dès lors aspirai-je à la sérénité. J'appelai mon repos tant convoité la Mort, aussitôt que je pus savoir que d'abord cet état consiste en la conclusion de la vie.

« Pour atteindre jusqu'à ce terme, je travaillai à m'en procurer l'illusion. Je m'imposai avec rigueur d'observer dans mes émotions, qu'elles vinssent de moi ou du monde étranger, ces douces règles de cadence et de symétrie qui assignent à toutes choses des rimes, des retours et qui, réveil-

lant les apparences passées au long des minutes présentes, reliant ce qui fuit à ce qui demeure ou qui naît, établissent comme une ombre de fixité dans l'écoulement éternel et nous peignent l'image de la paix au branle de tout.

« Je ne permis pas plus à mes familiers qu'à moi-même des discours relâchés du nombre et de la mesure ; il n'était pas jusqu'à nos soupirs dans la volupté qui ne fussent unis d'un système d'accords qui se soutenaient et se répondaient dans la nuit. Toute faute de quantité fut sévèrement réprimée dans ma maison, tout inharmonie, tout désordre. Je n'eus pour me servir que des hommes et des femmes habiles à toutes sortes d'instruments, et ce monde d'une excellente et irréprochable beauté, car il fallait que les visages fissent écho à cet équilibre flatteur des gestes, des propos et du train de la vie que j'entretenais près de moi.

« Beaux soins qui, je le pense, ne furent point perdus. Il y eut, en échange, dans ces jardins, au bord de leurs eaux jaillissantes, des instants où nos compagnies d'êtres mélodieux et d'objets délicieux, mieux réglés que l'orbe des astres, me firent égaler, ou peu s'en faut, par la pensée l'immobile bonheur à qui se suspend mon désir.

« Ambroisie et Renée, que vous avez connues et

dont il me plairait de vous faire présent si elles étaient mes esclaves, ont été d'excellentes artisanes de ce bonheur le jour qu'il s'est agi d'en exécuter le travail. C'est qu'elles me sont toutes deux les meilleurs exemplaires de ce que j'entends par le charme et la Beauté en général. Déjà, dans notre enfance, j'aimais suivre leurs yeux : à leur lumière fixe et sombre, même chez Ambroisie dont l'iris a pourtant la nuance du lilas clair, j'arrivais à songer, par les chemins de secrètes analogies, aux molles douceurs de la Nuit. Quand, plus tard, je les retrouvai, mes sens mûris s'éprirent d'elles. Rappelez-vous leurs traits, dune harmonie si juste qu'ils excusent presque la vie ; et, pour leurs mouvements, vous avez remarqué déjà comme ils échappent aux vivacités du regard, tant leur ondulation glisse souple et subtile sous le voile léger que la grâce tisse dans l'air.

« ...Près d'elles, je pris garde que les menaces de l'orage féminin semblent entièrement éclaircies ou neutralisées quand le désir de l'homme se peut également partager entre deux compagnes. On dirait que les fluides soient, de cette façon, repoussés par l'effet de leur identique vertu. Chez moi, du moins, dès que se montrent mes amies l'une près de l'autre, toute inquiétude se résout, et toute appréhension. Je ne reçois plus que leur charme, émané du double parfum. De ces regards croisés, de ces âmes pareilles et de ces communes passions se dégage aussitôt et s'éploie sur mon cœur une pure et limpide atmosphère de bien.

« Je ne crains pas d'attribuer un accord si précieux aux vertus de l'essence triple dont notre volupté se pénètre par là. Car si le nombre deux signifie l'horrible passage de l'être unique et bienheureux au néant agité et divers de la vie, s'il désigne un binaire aux communes erreurs de maternité et d'amour, s'il est enfin le germe des numérations infinies et comme l'œuf où dorment le monde, la nature et toute la sauvage dissension des vivants. Trois, moins parfait que l'Un, est aussi moins sinistre et moins pernicieux que la triste dualité. C'est la nativité de la loi dans les lieux confus et comme l'apparition de l'arbitre dans la bataille : de même que l'absurde mouvement s'y résout en un ordre qui donne quelque idée du repos, une passion se purifie quand elle se réclame de ce nombre pieux. Elle mesure, au moins, son vol et, au lieu de pousser à l'accablement de nos cœurs, elle leur fait goûter un répit délicieux dont j'aime d'égaler le rafraîchissement à ces coupes sacrées qui consolaient les dieux d'être descendus sur la terre.

« Mais ces molles poitrines qui m'efïleurent en palpitant ne sont que des emblèmes provisoires de mon vrai bien. Celui-ci, je l'ai contemplé et je le fixe encore au travers des fantômes où il me plaît

de l'incarner. Comme Andromaque s'était fait un Simoïs imaginaire, je peux bien proposer à mes sens, à l'aide des artifices de volupté, ce Styx menteur du repos dans le mouvement, de l'ordre et de la paix au courant troublé de la vie : mais je sais que ce ne sont là que des figures et elles ne font point que je perde de vue ce bonheur véritable, le thème essentiel de mon être, son principal, son but, son tout, la belle Mort qui me rendra la paix réelle avec l'idéale unité. Ambroisie et Renée ne sont que les reflets, sans doute consolants, de cette amie parfaite qu'il me fut échu d'approcher depuis mon enfance et dont les beaux yeux me sourirent comme je n'avais que sept ans.

« De tels mots paraîtront assez énigmatiques. J'avoue que, procédant par ordre, il eût convenu de vous peindre tout d'abord cette image, incomparablement la plus pure de celles que je garde dans ma pensée. Avant elle, comme le feu aux veines du sarment dont n'approche point le flambeau, tous mes instincts étaient assoupis dans mon cœur. Il est vrai que sans ces derniers jamais la rencontre que je vais peindre ne m'eût inspiré tant d'émoi, mais peut-être aussi que, sans elle, j'eusse pendant longtemps ignoré jusqu'à mes désirs.

a J'étais donc un enfant et de l'âge où selon les

prêtres commence à percer la raison. Une de mes parentes dont je ne dirai rien, si ce n'est que sa courte vie, qui me fut racontée depuis, ne fut qu'une suite de peines, venait de rendre l'âme, et il fut décidé que j'irais à ses funérailles. Après un long trajet qui se fit en voiture à travers des collines plantées de romarins et de genêts fleuris dont on ne voulut point me permettre d'aller cueillir, nous arrivâmes à la maison de campagne, et je vis dès la grille de flottantes tentures blanches, des draperies couleurs de crème et frangées d'or appeler doucement les j^eux et le cœur. On me conduisit par la main dans une chambre d'apparat ou était la dépouille, au milieu des flambeaux, de l'encens et des mêmes fleurs que j'avais souhaitées aux pentes des collines : mais ce spectacle ne tenait que le fond de l'appartement. L'espace libre était rempli d'une foule d'amis, de proches et d'une foule plus nombreuse d'indifférents qui s'entretenaient çà et là. Tout ce monde étranger se trouvait dispersé, allait, venait sans ordre, même sans gravité et quelquefois avec un air insoucieux qui m^afïligeait. Je n'avais jamais approché ma pauvre cou~ sine, j'ignorais l'étiquette que les hommes ont instituée près des morts. Etait-ce quelque sens secret qui m'enseignait l'indignité de toute vie ? Mais d'un moment à l'autre, l'encombrement croissait et le bruit des conversations. J'entends encore sonner les larges pieds sur le parquet, crier les bottines des femmes. Et je me vois tirant ma mère par ses gants afin qu'elle permît de me sauver enfin loin de là.

« Ma mère répondit en me menant auprès du lit où gisait ma cousine. C'était une enfant belle et pure. Un rayon de soleil glissait de la croisée, jouait sur les fumées de l'encens et des cierges et, ainsi voyageant sur de frêles nuées, caressait les pieds de la morte, que découvrait une chaussure de cygne et de pâle satin, remontait le long de ses voiles, pour expirer au bout des doigts dont la chair paraissait lumineuse et toute fleurie.

« A l'écart de la troupe de ces vivants épais, j'éprouvai là des sentiments de délices impérissables. Ils ne m'ont plus quitté. Le merveilleux albâtre de ce visage éteint, ces lumières du ciel, ces vases de fleurs désirées ne purent même reparaître isolément dans mon esprit et les trois visions accordées s'appelèrent à tout jamais. Je ne me souviens pas que ma pensée ait un seul jour manqué à cet ordre. En vérité, toutes les fois qu'un lambeau de ciel bleu m'a versé une tendre flamme ou que j'ai respiré une fleur, cette troisième volupté m'est venue d'un jeune visage immobile sur les draps blancs. Mais je ne suis pas loin d'estimer qu'il faut être, à l'image de celui-ci, immobile, insensible et orné d'une auguste expression de paix, pour mériter d'être baigné de ces ondes supérieures... 0 mon ami, s'il est donc vrai que toute joie, toute beauté ne soient ainsi que des larcins faits pour un moment à la mort, puissé-je avoir bientôt une conscience sereine au milieu des beautés et des joies dont je suis comblé !

« Ma parente fut inhumée le soir du même jour.

Je suivis le convoi avec une curiosité frémissante que le hasard récompensa. Gomme j'étais au premier rang, marchant près de ma mère, derrière le cercueil que l'on portait à découvert suivant un usage observé pour les jeunes filles consacrées à la Vierge, un choc se produisit, quelque porteur ayant butté contre une pierre, et la secousse se transmit jusqu'à la morte dont les lèvres laissèrent perler une goutte de sang, que suivit un long jet d'écume pareille. Le creux des joues, des yeux en était empourpré. Cette vue m arracha des cris ; mais, tandis que ma mère, qui m'avait saisi dans ses bras, essayait inutilement de tout me dérober, le frère puîné de la morte, mon cousin, s'avança et étancha paisiblement d'un carré de batiste cette vague de sang glacé. Le convoi poursuivit sa route, comme si rien n'était, au milieu des pierres, des ronces et des fleurs. Personne ne semblait avoir souci de l'accident et la défunte même avait gardé sa pure attitude éternelle, les mains unies, les yeux reclos, et néanmoins les joues de pâles roses et de lys laissant passer, par une foule d'interstices imperceptibles, un sourire si lumineux que je pouvais à peine en soutenir l'éclat.

« — Que tout cela est beau ! murmurais-je secrètement.

(( — Et, repassais-je avec des méditations infinies, l'enviable tranquillité ! Voici que ma cousine ne sent plus d'inquiétude, n'en inspire plus désormais. Son visage n'a point changé ni frémi à ce sang qui vient de le couvrir ; elle n'a point crié d'effroi ; personne n'a crié pour elle ni ne l'a ser-

rée dans ses bras. Qu'elle est paisible, qu'elle est libre ! Et comme on néglige de la fatiguer de vains soins...

« Je n'aurais pu dire ces choses, mais je les sentais fortement. Je comparais dans mon esprit ce qui se fût passé si le même accident, au lieu de survenir à ce froid visage, nous fût venu troubler, ma mère ou moi, pauvres vivants. Que l'on nous eût environnés ! Comme on eût supplié le ciel ! Et de quelles drogues amères il aurait fallu nous gorger ! Sans compter que ce sang n'eût point jailli sans entraîner quelque souffrance, puisqu'il m'avait suffi de le voir pour pousser des cris. Telle est la vie ! me répétais-je alors, en propres termes, dans ce soir mémorable de ma huitième année, et j enviai tout bas la pâle indifférente établie désormais à l'abri de toute douleur. La paix ! la paix ! Je découvris qu'il ne me fallait que cela.

« Sous les tilleuls et les lauriers-roses du cimetière, le soleil descendait à travers les nappes des feuilles et sa lumière divisée en mille gouttelettes, pourprée et verte, voltigeait sur la pierre des monuments en formant des bouquets de nuances de paradis. Et, comme je l'avais déjà observé dans la chambre, voici que l'une de ces limpides fleurs de clarté vint errer sur les doigts transparents de l'ensevelie : c'était au moment même où le couvercle de la bière allait retomber pour toujours. Je n'oublierai jamais le bouton de carmin que l'incertitude des branches et de l'air animait entre ces doigts glacés. Le mouvement, la vie faisaient ici le

dernier geste et rendaient le dernier soupir. Lorsque, le coffre descendu et la pierre scellée, les miens voulurent ni'entraîner hors de l'enceinte, je me cramponnai à la terre où je m'étais couché, aux herbes folles, aux barrières de fonte du tombeau, pleurant et trépignant, de sorte qu'il fallut que mon père et ma mère me prissent dans leurs bras pour me ramener.

« 0 mon ami, continuez cette scène du cimetière par où je sortis de l'enfance et vous verrez se succéder toute la suite de mes jours ; c'est là-dessus qu'ils ont roulé. Je n'eus d'attachement véritable qu'aux lieux où l'on songe en paix à la mort, les églises, les sépultures, les lits de sommeil et d'amour. Ma joie essentielle fut de me sentir qui mourais.

« Vous souvient-il, mon vieil ami, de quelle amertume me fut le régent de philosophie dont nous avons ensemble suivi les leçons. Cet homme ignorant mais cruel aimait de nous conter que la mort chez les animaux ne semblait point la conséquence intrinsè({ue de leur espèce ou de leur genre, mais résultait plutôt de quelque accident qui faisait succomber tour à tour chacun d'eux ; et il en concluait que, la qualité de mortelle, que l'on attribue d'ordinaire à l'espèce des hommes, n'étant point

dérivable par la simple analyse du concept de l'humanité et n'étant affirmée que d'après l'observation et la tradition concordantes, aucun de nous ne possédait une assurance bien absolue de mourir. Vous pûtes voir combien ce doute empoisonna longtemps mes jours et quelle peine j'eus à me persuader de la délivrance future.

« Je m'efforçai d'abord de tenir cette probabilité bienheureuse d'être un jour quitte et sauf pour le sensible équivalent d'une certitude mathématique. De longs jours, je notai dans un livre particulier, que j'avais appelé mon Livre des Morts, le décès des personnes avec qui j'avais eu commerce et de qui je tenais par quelque ressemblance ou quelque parenté. « Car, écrivais-je en tête de ces pages, « c'est à la destinée de nos pairs et de nos plus <( proches que les lois de l'analogie nous ordonnent « de référer la prévision de nos destins particu- « liers. Chaque trépas que je viendrai à enregis- « trer me sera un gage nouveau et comme un « augure de plus en plus précis que mon tom* vien- « dra à la fin. » Ce livre était sans cesse placé à mon chevet et je m'éveillais dans la nuit pour y relire avec piété la raison de tous mes espoirs.

« Mais j'ai conquis, depuis, mieux qu'une demicertitude. J'ai vu l'auguste nécessité de la mort. Toute chose, en effet, est destinée à prendre fin par ce fait qu'elle aspire à remplir son essence ; pour être entièrement, il faut qu'elle prenne figure ; mais qui saurait marquer aussi nettement que la mort le contour de la pâle figure de la vie ? Et n'est-ce uniquement sous cette forme de la mort que nous

pouvons juger, admirer ou sentir ! Citerai-je Amasis qui se défendait d'estimer aucune existence d'homme avant que la mort l'eût finie? ou tous les grands poètes dont aucun n'a imaginé d'écrire des tragédies sans catastrophe, ainsi que le font nos grimauds, car ils ont poursuivi le portrait de leurs personnages jusqu'à ce degré éminent où l'homme reçoit de la mort une figure et une attitude éternelles? Tout homme est une ébauche qui s'achève à mesure que se tient plus proche de lui cette mère de la Beauté et de la Vérité. Elle seule le finira.

« Je la conçois comme un bel ange qui vole à nous de l'Orient et traîne avec lui tout le ciel. Et ce n'est point ici une figure de rhéteur. Je n'eusse rien su endurer sans la lueur de cette espérance céleste. Elle est encore le rempart et le balancier de ma vie ; et que si ces images disparates vous surprenaient, n'en riez point trop vite, mais faites attention à leur exactitude. La douce idée que je mourrais m'empêcha de m'abandonner trop entièrement à mes peines et de les ressentir avec trop de vivacité, ainsi que j'y avais une extrême disposition. Elle me découvrit le peu qu'elles ont d'existence et, les adoucissant, les exténuant avec art, réussit maintes fois à les égaler au néant.

« Souffrir, mourir, que ces deux termes se balancent élégamment ! Ils se complètent et ainsi ils se font supporter. J'en sais deux autres, il est vrai, qui ne présentent pas une moindre harmonie : c'est jouir et mourir encore. De ce sein de la mort où j'envisageai toute chose, d'incolores instants me sont devenus des plaisirs, les plaisirs même du

bonheur, étant éprouvés plus à vif. Je les goûtai avec cette ivresse anxieuse qui a le poignant de la peine sans en donner l'accablement. Que de biens insignifiants j'ai aimés pour ce qu'ils avaient d'éphémère et en ce qu'ils étaient destinés à ne plus me faire retour ! Que de vaines affaires qui se traitaient devant mes yeux j'ai suivies avec intérêt ! Ces yeux, disais-je, se cloront ; ce qui les remplit doit mourir. Je m'élevai par là à aimer toute chose, puisqu'il n'est rien sur terre qui ne soit entraîné sur la même déclivité.

« Ainsi le prix du monde centupla devant moi quand il m'eût paru composé, comme il l'est en effet, d'exilés, de fugitifs et de moribonds. J'assemblai dans mon cœur cette troupe d'êtres caducs, je leur donnai toute la réalité que je pus et je les poursuivis d'une attention jalouse, pour que rien de leur charme essentiel ne me fût soustrait. Mais de telles images ne pouvaient non plus m'opprimer jusqu'à faire sentir une trop amère douleur : car de se déchirer pour quelqu'un qui s'éteint et par là achève ses peines en terminant sa destinée, cette commune erreur m'était devenue impossible, et, quant à m'affliger des biens qui m'étaient retirés, c'était là encore une peine dont je sus m'affranchir par la simple pensée que j'en verrais moimême la fin. Telle est la magie de la mort. Le mal y perd son aiguillon. Le plaisir y aiguise davantage le sien. Les choses me deviennent un inestimable trésor ou me sont résolues en un tas de feuilles séchées, selon ce qui paraît le plus nécessaire à ma paix. La mort m'attache ou me détache

en ôtant ou donnant de la solidité au songe confus

de mes biens. »

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