LETTRE XVIII
G*e8t vraiment un liomme plein de science et d^originalité. Il a sur tout ce qui existe des aperçus si neui^ et si fins , neufe du moins pour moi ignorant des choses de ce monde , que je ne puis assez te dire tout mon éton« nemçnt non plus que mon plaisir à Tentendre parler*. Aussi je récoute dé loule«mon âme; d'ailleurs , je suis fort louché de la peine qu'il se donne pour m'instruire. Il m'a déjà appris plus de choses que je n'aurais pu en deviner en toute ma vie. Quand il me voit , il fait tous sei effèrts pour être aimable et gai, et pour laisser de côté ce qu'il appelle son enseignement; mais son zèle l'emporte le plus souvent , et il se met à disserter tout à coup; il monte en chaire , et il me parle des heures entières sur |0 comme il faut, le quod decet , et en un mot, sur I 19
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toute cette science de la vie qu*il a poussée aux dernières limites.
Aigourd'hui , nous ayons parlé de détails de la toilette ; il a parlé sans façon , sans enthousiasme et sans colère, et il a été très-amusant, car son défaut , 8*11 en a un , c*e8t de s^emporter sans raison , et d*entrer dans de grandes ftireurs à propos de la moindre chose qui lui déplaît.
— La toilelle d*un homme, in*a-t-il dit , comme celle d^une femme au reste , vit surtout par ses détails. Je ne vous parle pas de la toilette des feonn^s que Je n*ai Jamais comprise. Ce que les femmes appelant leur toilette est une chose si bizarre qu*il n*y a rien à en dire : ce sont des couleurs tranchées , des morceaux de ruban et des morceaux de gaze ; ce sont des souliers bien faits pour un pied souvent mal fait , ce sont des gants collants sur une main très-maigre , ce sont de longs bras dont on voit le coude rouge, c^est une taille entassée dans un corset écourté; c*est une foule de colifichets sans goût et sans grâce et sans prix : ou. bien ce sont de. lourds diamants , plus habitués à être chez Tusurier que sur le col raboteux de leur maîtresse ;«e sont.des robes très-Ion^ gués pQur dissimuler des Jambes très-mal ftiites , cejont des oreities percées où pend de Por mat, ce sont des cheveux entassés en chignon , péle-roéle avec de faux cheveux dont la double eharge fatigue les yeux des plus prévenus^ c>8t du rougequ'ellesmetlentsiiriiuirs joues, du noir dont elles teignent leurs sourcils' , une large boude et une large ceinture ; tout cela est mesquin , d'ailleurs , el de valeur aucune. Prenez* dans un bek h I femme la phis élégante , déshabi^ez-la 9 ou philôt tûie^
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la déslialiiller par votne Tatel-de-^hambre , et faites vendre sa robe , son fichu, ses soulier» , toute sa gaze et tous ses rubans , tous ne trouverez pa9 de tout cela de quoi lui acheter un pot de fard : c^est misère et vanité* Frivolité est le nom de la femme , comme Shakespeare Ta très-bien dit.
Au contraire, un homme comme il faut peutfeire de chaque objet de sa toilette un très^and objet de luxe ; j'entends un luxe excellent et très-respectable , celui qui échappe à* la foule , qu'elle ne comprend pas , donteUe n'est aucunement jalouse et dont elle ne voudrait pas. L'homme de bon goût se dissimule toujours , tout au rebours de la fsmme qui tend toiiyours à se montrer , même quand elle est simple; Un homme sort de son hôtel, lia des chevaux noirs, un harnois noir, une voiture anglaise et d'une couleur terne , des gens en habit , en bas de soie et sans livrée. Dans la ville, il va doucement et sans bruit ; cela ménage ses chevaux et lui concilie la bienveillance des passants. On sait gré de tout à un homme riche ; surtout on lui sait gré de faire le moins de bruit possible. Ainsi , quand il s'arrête à la porte d*une maison , il descend tout de suite, et son laquais referme doucement la portière de la voiture , au lieu de la jeter avec fracas. Un pareil homme a toujours l'air d'arriver à pied : c'est une prévenance pour ceux qui ont des che^ vaux de louage. Il entre dans un salon , on TannoDce sans son titre , s'il a un litre ; chacun dans son âme , pour l'en récompenser , le fait comte s'il est baron : il salue tout le monde sans relever ses cheveux sur son front ; il va se placer à une bonne place peu apparente , et là , si vous le regardez , vous verrez tout de suite
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quelle supériorité 11 a rar ses rivain. Au premier abord ^ ii n*a rien qui se fiasse trop remarquer ; mais si tous Tapprochei de plus près , vous allei de découvertes en découvertes ; sa montre est en argent , il est vrai , mais c*est une montre de Bréguet qui n*en ftiit plus ; sa chaîne est très-petite , c*est une chaîne vénitienne du bon temps; remarquez son cachet , Je vous prie : c*est un camée du temps d*Auguste , un Alcibiade, s*il vous plaît, et il a élé monté par Ben-Yenuto-Cellini , le grand orfèvre de Médids. Il porte à ses doigts des bagues d*un vieux siècle, des bagues florentines , la gloire de ritalie ; sa tabatière n*est pas en or , mais elle est surmontée d^un camée qu*il a porté , d*abord malgré la mode , et qu*il porte encore à présent que la mode en est venue , parce qu*il en a le droit. Il en est de même de tous les détails de celte personne i au jeu, il a de Tor tout neuf, frappé d*hier , et s*il laisse tomber une pièce d*or , il ne la ramasse pas : il ne dispute jamais au jeu , il ne donne jamais de conseil et il n*en demande jamais. Il rit peu , 11 écoute peu , il est plutôt froid qu*affable ; il ne cherche nullement à être plaisant ni à amuser ; il laisse ce soin-là aux plus pressés ; il sait fort bien que ce n*est jamais impunément qu*on amuse une assemblée. Du reste , poli avec tout le monde, très-empressé auprès des femmes sur le retour, auprès des hommes puissants ; indifférent aux célébrités sans fonds, estimant la science autant que le pouvoir , tâchant de faire son profit de Tune et de Tautre , et les flattant toutes les deux tant quMI peut , parce qu*il y a toujours , dans cette flatterie , quelque chose à gagner pour lui.
Un pareil homme ne sait jamais une seule anecdote ;
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il ne connaît ni U, un tel pair de France , ni M. le duc un tel , dont on parle devant lui avec éloges ; il n'avoue jamais avoir vu la pièce noîivelle , et surtout il ne se permet pas de dissertation littéraire , la plus insipide des vanités.
Il ne parle jamais ni des nouvelles du soir , ni du cours de la rente , mais de la maladie régnante quand il y a une maladie régnante; il parie quelquefois du roi , du dauphin , de la dauphine , de Farcbevéque ; et toujours avec le plus grand respect et la j^us grande réserve , il dit: ~ Le roi, madame la dauphine , monseigneur Tarcbevêque de Paris.
Les autres parleront de leurs terres , de leurs chevaux, de leurs alliances , de leur fortune , de leur vieux père ou de leur jeune sœur ; lui ne parle jamais ni de ses terres , ni de sa fortune , ni de ses chevaux , ni des cheveux blancs de son père , ni de sa jeune sœur à marier. 11 sait trop bien qu'on ne doit jamais importuner personne ni de sa fortune , ni de son esprit, ni de ses belles actions , ni de ses nobles sentiments.
Il n'affectera ni vice , ni vertu ; il ne parlera ni des nuits qu'il a passées à table, ni du service funèbre qu'il a entendu à Saint-Germain-VAuxerrois ; quand on lui parle d'une femme suspecte , il répond : — Je ne la connais pas ! Gela fait plaisir à toutes les femmes , et cela ne coûte rien.
Quand une femme laisse tomber son mouchoir de poche , il ne se précipite pas pour le ramasser.
Mais il écoute parfois ce quelle dit , ou il fait semblant d'écouter avec un geste imperceptible d'approbation , cela suffit.
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Il ne porte Jamais une seule croix à sa boutonnière , excepté quand il a un habit noir ; dans ce cas seulement, il laisse passer un bout imperceptible de ruban rouge ; ce qui feit que tout le monde se souvient qu^l est offlder de la Légion-d^Honneur et chevalier de cinq ou six ordres étrangers avec Tapprobation de sa nujesté.
Il s^n va comme il est venu , sans édat et sans bruit,; il a peu parlé , il a peu souri, il a été très-peu galant , il n^ déployé aucun faste , et quand il est parti « tout le monde s*accorde à penser qu*il est rbomme le plus aimable , le plus galant , le mieux élevé et le plus riche de la société.