‹ Le chemin de traverse (volume 3)Chapitre 31 sur 37 · LETTRE XXX · texte numérisé non relu

LETTRE XXX

Je t^annonce ayec joie et ayec crainte qu*eiifin je vais bientôt le voir de près , ce monde que je n*ai tu encore que de loin. Je !*ai dit à mon mailre liier : ~ A présent que j*ai passé par la salle d*annes et par Técurie, quand donc me f erei-yous entrer dans le monde , mon maître?

Il m*a répondu en souriant , et ra me prenant la main a?ec une galanterie des plus aimables :

— Nous entrerons dans le monde bientôt , mon cavalier. Il ne TOUS manque plus guère, pour élre du monde , que deux ou trois petites conditions essentielles à remplir. Vous avei déjà tué votre bomme, c^est bien ! vous montez un cbeval de deux cents louis , c*est bien ! A présent il tous reste quatre choses à trouver qui ne

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sont pas aussi communes que vous pourriez le penser au premier abord : un nom , un vice , une opinion , un état.

— Rien que cela , lui dis-je , Je nY avais pas ptfisë vraiment ! mais vous avez raison, mon oncle! Un nom et un état d*abord , un état d*abord ; une vie que je ga^e, une vie que j*exp1ique aux autres , que je m*expliqne à moi-même, car souvent j*ai peur delà vie que je mène. Donnez-moi donc un état, mon ami! donnez-moi une existence qui vienne de moi , de mes mafns ou de ma tète. Je veux gagner ma vie , J*ai jeté assez oisif comme cela. Oli ! vous avez de grandes idées quand vous voulez ! oli! vous êtes vraiment mon ami! Un état, un état à moi , Prosper , à Tenf^nt de votre sœur ; un état si vous voulez que je sois un homme , car vraiment c^estpitié que cette vie de hasard. G*est pitié ! c*est pitié ! c'est pitié !

Ainsi , je m*animais peu à peu. Ce seul mot , un étàij ce mot que j*ai entendu dire à mon père , m'avait mis hors de moi. Un état ! je me sentis un homme tout nouveau , et je me laissai aller à celte lueur tant que je pus aller. ....

Mais je le répète , c'est- un homme , tout bon qu'il est , qui est ennemi des illusions les plus innocentes. Il m*a laissé dire , et quand j'ai été fatigué il a pris la parole.

— Enfant que tu es ! te voilà devenu bourgeois tout d*un coup. Le bourgeois se sert de son cheval pour ses affaires , tu veux un état pour vivre ; c^est un nAétier que tu veux dire ! Enfant ! quand je te parle d^in étal , moi , ton ami , je né te parte ni de ton boucher ni de ton pro-

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priétaîre , ni cTaucuns de ces détails yiilgaires à Tusage du Tttlgaire. Je te pai4e d*uq titre qui explique toutd*un eoup (a position sociale. Autrefois , quand c*étail le règne des nobles ^ un titre honorifique suffisait ; on était vicomte ou baron , et la société n>n demandait pas davantage; elle savait que la noblesse donnait le privilège de vivre grandement et sans rien faire. Il n*en est pas ainsi aujourd'hui. Aujourd'hui , tous les eflbrts de la vieille cour pour réhabiliter la noblesse ne l'ont pas tellement réhabilitée qu'un gentilhomme puisse se contenter de dire : — Je suis marquis ! La société , qui est toute composée d'éléments plébéiens, dit à ce noble : Tous êtes marquis , et quoi encore ? C'est ce quoi encore que Je veux te donner ; c'est cette dlMculté vulgaire que je veux t'aplanir ; c'est cette explication à ton existence que je veux trouver. Qui se soustrait am'ourd'hui à celle loi générale de la société risque de passer pour un chevalier d'industrie , et c'est ce qu'il ne faut pas. Il faut marcher tout haut au soleil , tète levée; on peut avoir une maison murée aujourd'hui , il suffit que le coffre-fort soit ouvert. Voilà donc , mon ami , ce que j'entends par ce mot : un état. Un état , c'est la plus grande indépendance possible avec le moins de travail possible. Plus l'indépendance est grande , moins le travail est pénible , plus l'état est beau. 11 ne fout donc pas à ce mot un éiat, sauter de joie et faire de l'enthousiasme comme s'il s'agissait d'une action héroïque. •— Ce n'est rien moins qu'un sacrifice que je te demande , rien moins que de la résignation et du travail; en te donnant un état comme je l'entends ,' je t'applique une loi de la société oisive ; une loi comme celle qui t'impose d'avoir un habit propre et un beau cheval , et de

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bien tuer ton homme dao« Toceasioiié En mémo lenps , il me développa la grande théorie de Tétat » du nom , du ?ioe , et de Toplnion politlqiie. Sa ihéorie cil eurkuse et pleine d*Uitérét $ J*en ai perdu bien de« aperçus trop déliés pour moi; c*est une profoiion inouie d^idées et d*opinioDs ^e je n*ai lues ni entendues nulle part ; je Cen ai gardé ce que J'ai pu garder ; ce sera le sujet 4e trois ou qnatre lettres séperées que Je ferai aussi courtes que Je ponirai»

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