LETTRE XII
Comme cet argent m'a changé toute la ville !... La ville était si hargneuse et si revêche hier , quand je n'avais rien ; elle est si obéissante et si souple aujourd'hui que je suis riche! Hier je passais timidement contre la muraille ; je rasais la muraille , et j'aurais volontiers essuyé , avec le pan de mon habit , le pavé boueux que j'avais touché du pied... Aujourd'hui , depuis deux heures, c'est moi qui insulte la muraille; je marche aux plus beaux endroits de la rue , je foule le pavé tant qu'il me plaît; je m'appuie sur le pavé de toutes mes forces ; je lui brise le crâne avec le talon de mes souliers ; le pavé courbe la tête. La ville prend son chapeau ù deux mains pour me saluer la première ; la ville est mon esclave , soumise , patiente , obéissante , résignée. La ville va me
1 80 LE CHEMlIf DE TRAVERSE.
donner tout ce que je lui demanderai. A genoux devant moi ! elle est à genoux : arrache de ta bouche la première pêche , ton meilleur morceau de bœuf ! elle me donne son bœuf et sa pêche. Vive l'hospitalité de l'or! je demande à la ville tout ce qu'elle a , elle me le donne ; ce qu'elle a de plus cher , elle me le livre pour les usages les plus abjects. La ville me livre son fils aîné pour en faire un crocheleur ; son vieux père pour en faire un portier j elle me vend son frère cadet pour qu'il aille se faire tuer à ma place ; elle me prostitue sa petite fille qui a seize ans ! 0 la bonne ville ! Que disais-je donc ? Que c'était un gouffre sans issue... je mentais... c'est un lieu de délices dont on ne peut sortir ! Je mentais , j'ai calomnié cet honnête Paris. Voyez comme il court sur mes pas , la main à ses lèvres et le sourire sur les lèvres; voyez comme il se range pour me faire place j voyez comme il enlumine chaque soir ses comédiens pour moi ! comme il raccourcit la robe de ses danseuses pour moi ! comme il charge ses tables de vins et de viandes pour moi ! comme il prodigue le rouge à ses courtisanes pour moi ! l'or à ses maisons de jeu pour moi ! le vice partout pour moi ! Tout cela est à moi , heureux ! Tout cela est à toi , Prosper , Edouard , Georges , Chavigni de Chavigny ! A moi la ville ! Paris est bien plus facile à acheter que l'empire romain , et s'achète bien plus vite, et se paie à bien meilleur prix. Viens donc dans ma capitale , mon Christophe , viens-y demain , viens-y après-demain. Tant que j'en serai le roi, grâce à mon or , viens ! et, quand lu seras arrivé , nous irons bras dessus , bras dessous dans la ville , comme deux bons frères , et nous irons nous asseoir à quelque balcon doré , qu'on nous louera comme
on loue une fenêtre à la Grève , un jour d'exécution , mais moins cher. Nous irons nous asseoir à ce balcon, et de là nous verrons passer toute ma ville , tous mes sujets . tout mon harem, mes sultanes favorites , mes houris échevelées, mon paradis sur la terre; — et , du haut de mon balcon , si tu vois passer un beau cheval , tu me diras : — Je veux ce cheval ! lu l'auras ! De même, si lu vois passer une femme , n'importe laquelle , tu me diras : — Je veux cette femme ! — et lu auras la femme comme tu auras le cheval. — Viens donc , mon ami , viens donc dans mon royaume , que je te fasse le maître de tout ce monde comme j'en suis le maître ; après nous, ce sera à d'autres à régner tout un jour.
Te rappelles tu le saint-Évangile où il est raconté que Notre Seigneur Jésus-Christ fut transporté par le diable au sommet d'une haute montagne ? Le diable dit à Noire- Seigneur '.—Tu vois tous les royaumes de ce monde? adore-moi , ils sont à toi !
Il y a des philosophes qui ont prétendu qu'il n'y a pas de montagnes assez hautes pour qu'on puisse voir de leur sommet tous les royaumes de l'univers !
Les imbécilles ! à l'heure qu'il est , je vois tous les royaumes du monde renfermés dans ma bourse: - il y a deux cents louis au moins !