LETTRE XXIII
Mon oncle n'est pas le dernier à me complimenter sur ce grand succès que je viens de remporter sur là mort. C'est un homme très-compétent en ces sortes d'affaires, et dans le monde ses jugements sont sans appel. A le voir si doux, si calme, si poli, si réservé, qui le dirait ? c'est pourtant une des épées les plus redoutées de Paris. — Prosper, me disait-il, ne va pas raconter à ta mère que j'ai joué ta vie si vite; j'avais décidé en moi-même que tu ne te battrais qu'un mois plus tard ; la brutalité de cet homme a tout fait ; heureusement que lu n'es pas mort. Vois-tu, mon enfant, on ne meurt que lorsqu'on n'a plus rien à faire sur celte terre. Si tu avais été tué, je me serais dit : — Cet enfant-là ne devait pas aller bien loin puisque la mort l'arrête si vite ; je t'aurais donné une belle tombe en marbre, et je me serais paré de ta mort
comme je me pare de ta vie; j'aurais inscrit mon nom dans le cimetière du Père Lachaise sans avoir besoin de m'y faire porter moi-même ; et qui sait ? je me serais fait quelques amis de plus, avec un beau morceau de marbre noir orné de lettres d'or. Toutefois, je ne suis pas encore assez égoïste pour ne pas être fort heureux de te voir debout encore, et tout prêt à me faire honneur, toi vivant! Maintenant, te voilà en bon chemin dans le monde; rien ne vous annonce un homme comme un duel bien fini. Marche donc en avant ! ton premier duel t'en épargnera d'autres ; marche ! lu as parfaitement compris que le duel doit être un combat à mort! tu as parfaitement compris qu'il faut défendre sa vie à outrance ; qu'après l'opinion rien n'est cher autant que la vie. C'était, il est vrai, commencer bien vite à mettre brusquement mes enseignements en pratique, mais tu t'en es tiré comme un brave et digne jeune homme ! La société te doit tous ses respects, puisqu'elle a mis ses respects au bout d'un fleuret déboulonné ! Tu t'es montré homme de cœur, la société n'a plus qu'une chose à le demander à présent, c'est de te montrer homme d'esprit.
Mais, ajoulait-il, il faut que je te le dise tout de suite, lu as perdu ton admirable sang-froid dans ce duel! le sang t'a monté à la tête et aux yeux ; lu ne t'es pas possédé comme un homme se possède toujours ; lu as demandé vengeance , encore tout chargé de l'opprobre que cet homme t'avait fait ! C'était trop tôl ; une autre fois, mets vingt-quatre heures entre l'offense et la vengeance, entends-tu ! Il faut laisser refroidir son sang au moins toute une nuit quand on va se batlre : la main y gagne et le coup-d'œil aussi.
Mon Dieu ! que j'aurais été désolé, quand j'y pense, si lu avais été tué par cet homme ! J'aurais perdu à la fois mon neveu, l'enfant de ma sœur, et, qui plus est, j'aurais perdu mon paradoxe. Or, tu sauras plus tard qu'on s'attache autant aux paradoxes qu'on a faits soi-même qu'aux vérités qu'on a trouvées. Le paradoxe appartient en propre à celui qui l'invente ; la vérité est le domaine de tout le monde. Mon cher paradoxe Prosper, je vous répète que vous vous êtes bien battu !