‹ Le chemin de traverse (volume 4)Chapitre 8 sur 34 · LETTRE IX · texte numérisé non relu

LETTRE IX

Cette lettre sera très-longue peut-être , si je puis dire tout ce qui se passe là ! Voici trois jours que je suis plongé dans la stupeur la plus profonde. Ce que j'ai vu et ce que j'ai entendu est en même temps si élrange et si simple que je ne sais plus que penser. Où suis-je ? où sommes-nous ? Vraiment, pourquoi donc le Ciel m'a-t-il laissé tomber ici, pauvre âme isolée , pour ne me donner ni appui, ni soutien , ni fortune , ni pouvoir , ni état, ni maison , pour faire de moi un paysan trop savant et trop faible pour être un paysan , pour me donner des habits qui me font rougir ? Pardonne-moi cet emportement, cher Christophe ; mais , hélas ! contre qui veux-tu que je m'emporte , si je ne m'emporte pas contre toi , mon ami?

Je t'ai raconté que madame la comtesse , ma prolec- Irice . revenait des bains de Dieppe. On m'avait averti de son retour. Elle arrivait le soir , le lendemain elle serait visible. J'avais hâte de la voir celle femme d'où dépendait ma destinée! non pas que j'eusse envie de la connaître; mais j'avais besoin qu'elle me connût. Ma prolectrice allait être ma seule ressource ; mes ressources s'en allaient chaque jour ; je n'avais plus le lin filé par ma mère ; les deux vaches de mon père étaient parties; le pourceau du bon curé me restait ; mais il était si petit et si faible! Hélas! pensai-je en moi-même, il faudra tout une année à ma bonne mère pour filer autant de chanvre, mon père n'a plus de vache à vendre, et les pauvres de M. le curé ne s'apercevront que trop l'hiver prochain qu'il n'a pas tué son porc de tous les ans.

Il fallait donc en finir et tenter cette grande dame. Je pris mon courage à deux mains pour la seconde fois ; je me fis aussi élégant que je pus ; puis je cherchai mes lettres de recommandation ! je ne trouvais pas mes deux lettres. Je m'inquiète , je me tourmente , où sont-elles ? Je suis perdu si mes lettres sont perdues ! Toute ma vie est dans ces lettres. C'est là qu'on dit ce que je suis ; sage et fort , et rangé , et savant , et honnête; c'est là qu'on me donne toutes les qualités de l'esprit et du cœur; ces lettres , mon espérance , où sont- elles ? où est-il mon brevet pour l'avenir? Là est mon nom , grand Dieu ! jusqu'à mon nom que j'ai perdu ! Si je l'ai perdu le nom de mon père , il me faudra huit jours pour l'envoyer chercher par la poste. J'ai passé ainsi une heure horrible à force d'angoisses, Je me suis jeté tout confondu sur mon lil défait; je prenais mille résolulions diverses tour à

tour ! Tout faire plutôt que d'attendre encore ! plutôt que de fatiguer mon père de nouveau , plutôt que d'inquiéter mes amis de là-bas ! Je pensais déjà à me faire soldat , si on voulait me recevoir et me donner trente francs d'avance ; quand tout à coup je retrouvai mes lettres de recommandation dans une des poches de mon habit.

Je sortis mal remis de cette secousse. Je traversai encore une fois la foule; toujours la même foule, oisive , en guenilles et à jeun , qui court et qui s'amuse , même à jeun , de tout ce qu'elle voit en courant , et je n'eus pas l'esprit de me demander :

— Comment vit-elle , celle-là ?

J'arrivai à l'hôtel de madame la comtesse. Une voilure m'avait éclaboussé en passant; je perdis beaucoup de temps à m'essuyer avec mon mouchoir. Oh ! qu'il en coûte pour être présentable à celui qui est pauvre ! quel gré on devrait lui savoir de l'éclat de ses souliers et de la propreté de ses habits ! Un peu restauré , j'entrai à l'hôtel par les cuisines en demandant mon ami et protecteur Gaspard Touzon.

Quand j'entrai , Gaspard était occupé à la cuisine ; le chef était revenu avec sa maîtresse. Gaspard avait repris son rôle de subalterne ; il était retourné à son poste d'esclave ; c'était bien le même bonnet , le même tablier , mais ce n'était plus le même visage radieux ; pauvre et humilié Gaspard !

Cependant, il me reconnut, mais en toute hâte, à la dérobée , en tournant la broche. Quant à sa protection , elle se bornait, ce jour-là j à ce simple signe de lêlc ; puis il me désigna la porte de l'antichambre, et il revint à son gibier qui tournait.

Voilà où était tombé mon protecteur , le protégé du général baron de Talont , aide-de-camp , officier de la Légion-d'Honneur et chevalier de Saint-Louis.

Et moi , j'étais bien plus tombé que lui encore , moi le protégé du curé de Saint-Nicolas , de Pierre Touzon et de frère Christophe l'ignorantin !

Et je serrais dans ma poche mes lettres de recommandation ; car je n'espérais plus qu'en elles depuis que je ne pouvais plus compter sur mon ami Touzon.

J'entre dans l'antichambre; à moins d'entrer à genoux , il est impossible d'entrer plus respectueusement quelque part , même à la chapelle ardente , le Vendredi- Saint.

Personne ne me regarda dans l'antichambre.

Il me semble que je demandai quelque chose , madame la comtesse , par exemple. — Personne ne me répondit. Cependant je tirai mes lettres de ma poche. Mes deux lettres sur du gros papier à compter les journées des ouvriers , que nous avions eu tant de peine à trouver à la ferme.— Je tendis une de mes lettres seulement, personne ne tendit la main pour la recevoir. — Alors ma pauvre lettre retomba dans mon chapeau j mon chapeau la reçut d'un air si timide que je me pris à prendre en pitié ma lettre de recommandation.

Quelle minute j'ai passée là ! quel horrible moment ! épuisé , haletant , honteux , muet , la bouche dévorée par la fièvre , le cœur palpitant , le sang soulevé , pâle , à demi mort , je m'assis sur une banquette qui était là pour le service des domestiques ; l'antichambre trouva que j'étais bien hardi!

On entrait chez madame , les deux portes s'ouvraient et les personnes qui étaient dans le salon voisin se levaient ; on annonçait le nouveau venu ; je penchais la tête, je voyais le coin d'un tableau, je voyais un fauteuil, je voyais une fleur du tapis; puis les deux battants se refermaient , tout était dit ; l'antichambre redevenait antichambre et les laquais redevenaient laquais.

Cependant ils me souffraient là avec eux : ils m'avaient vu quelquefois avec mon ami Touzon.

Combien cela eût-il duré ? je ne sais. J'étais là sans pouls , sans regard , sans âme ; là comme dans un rêve. Tout à coup, un grand bruit de carrosse se fait entendre ; deux chevaux fringants, traînant une petite voiture, entrent dans la cour ; un homme entre dans l'antichambre.

— Madame la comtesse est-elle visible ? dit-il. Le valet , avec le plus profond respect : — Oui , monsieur.

Ils se lèvent tous. Moi je ne me lève pas et je regarde.

Il faut que ma figure , à ce moment-là , ait eu une singulière expression de misère et d'accablement; il faut que mon œil ait révélé quelque peu les passions de mon àme ; car , tout à coup , ce monsieur qui allait entrer en toute hâte , cet homme élégant et riche , à qui les laquais eux-mêmes portaient tant de respect , il me regarde ! il s'arrête ! il s'approche de moi ! Jamais , non jamais , regard pareil n'a passé sur ma tête ! cet homme était là m'éludiant avec un regard fixe qui me faisait frémir. Il resta ainsi tout un siècle à me regarder. Moi , tout entier soumis à celle étrange fascination , j'y suc-

combais en silence : on eût dit un coupable qui attendait son arrêt de mort.

Oh ! c'est là une étrange position , à laquelle je ne voudrais pas revenir. C'est là un supplice que je ne voudrais pas éprouver deux fois ! moi , courbé en deux sous ce regard ! moi , qui souvent avec (oi ai regardé le soleil en face. Oh ! la misère ! la misère ! comme elle flétrit un homme , et les plus jeunes et lesmieux nés ! comme elle ploie leur âme ! comme j'ai tremblé , moi , devant cet homme que je ne connaissais pas , qui ne me connaissait pas. Pourquoi aussi, malheureux que je suis, rester dans l'antichambre ? pourquoi me flétrir là tout seul ? pourquoi ne pas oser frapper à cette porte qui s'ouvre toute seule pour tant de gens ? pourquoi me surprendre à être vil pendant deux heures ? vil tout seul ? Vois-tu ? Christophe , s'il fallait encore souffrir ce que j'ai souffert en cet instant , j'aimerais mieux mourir !

Je ne sais pas si l'étranger comprit ce qui se passait dans mon cœur , s'il eut pitié de mon violent et muet désespoir , ou bien s'il attendit pour me parler qu'il m'eût assez vu ; il s'approcha encore de moi , et avec une voix très-douce , le geste le plus poli et l'accent le plus affable : — Monsieur , me dit-il , vous attendez peut-être que votre tour soit venu pour entrer chez madame la comtesse ?

Ce ton poli , celte voix si douce , ce regard bienveillant, toute la grâce de sa personne, me calmèrent tout ù coup. Mon cœur , qui bondissait dans ma poitrine , devint plus calme ; je me sentis mieux, j'eus la force de me lever et de répondre , tremblant encore :

— Hélas ! monsieur, je n'ai pas de tour pour entrer ;

j'entrerai quand madame la comtesse le voudra. Cependant , monsieur , j'aurais grand besoin de lui parler.

Et je me remettais peu à peu en parlant. Pour lui , il me regardait toujours , mais déjà avec moins d'attention et d'un air plus amical.

— Eh bien ! me dit-il , puisque vous êtes ici avant moi , puisque c'est à vous à entrer , je vous demanderai la permission d'entrer avec vous , si vous le voulez bien ?

En même temps, il ouvrait la porte du premier salon. Le valet de chambre annonce : — M. le baron de la Bertenache !

M. le baron s'arrêta sur le seuil de la porte et se retournant vers moi : — Passez le premier , je vous prie , me dit-il.

Le premier salon n'était guère qu'une antichambre plus élégante que la première et mon conducteur ne s'y arrêta pas- Une porte s'ouvrit ; il me prit par la main en me disant : — Suivez-moi !

Je le suivis.

Je ne te décrirai pas ce que je vis alors. Tu as lu assez de poëtes pour avoir le droit de ne pas me croire ; ce qui nous gâtera toujours toutes les histoires du monde , a nous autres hommes simples et ignorants , ce sont les contes des Mille et une Nuits. Mets donc la bride sur le cou de ton imagination , et laisse-moi décrire ce que j'ai vu.

C'est une grande chambre , un grand lit qui ressemble à un autel recouvert du dais de la Fête-Dieu ; une femme , qui n'était ni vêtue , ni toute nue , était assise nonchalamment dans un ^rand fauteuil ; ses deux pieds

se croisaient l'un sur l'autre ; elle écoutait ; elle pareil, elle regardait , elle voyait tout ; elle ne me vit pas.

A la vue du baron , elle se leva ù demi de son siège en souriant; elle lendit sa main au baron en souriant.

— Eh ! bonjour ! Et comment allez-vous ? Et pourquoi ne vous a-t-on pas vu de toute la saison, méchant ?

Moi , je me retirai dans le coin de la cheminée et je me fis tout petit. J'étais tout entier à la scène qui se passait.

Outre la comtesse , il y avait encore là une dame d'un certain âge , en robe de satin noir ; un tout jeune homme en habit d'officier qui était penché sur le siège de la vieille dame ; un peu plus loin , dans un vaste fauteuil à ramages , un évoque , oui , un évêque , portant sa large croix d'or sur sa poitrine, lisait tranquillement son journal.

A proprement dire , madame la comtesse parlait seule , et M. le baron écoulait seul. Les aulres personnages étaient des personnages muets , qui se parlaient et qui s'écoutaient tout bas.

Moi , retiré dans mon coin , je voyais tout; je suivais le moindre mouvement de cetle femme de tant de pouvoir. Elle était blanche et vive , elle avait l'œil noir et net, les dents très-belles, le port très-haut, la voix d'un timbre éclatant. C'était une grande dame.

Après elle , ce qui m'occupait le plus , c'était monseigneur Pévèque, entends-lu , Christophe ! un évêque sans rochet, assis sur un fauleuil , dans une chambre , avec des femmes et lisant un journal ! Quel spectacle pour nous qui n'avons vu un évêque que le jour de notre con . firmalion , à genoux devant lui et recevait t le petit souf-

flet chrétien , et baisant sa bague verte ! — Moi , je ne pouvais me rassasier de la vue de cet évêque.

Le reste de la société ne prenait pas plus garde à lui qu'il ne fallait , on le traitait comme un autre homme. C'était étrange !

La conversation allait toujours. — Et ce qui bétonnera , c'est que tout en ne perdant aucun geste des interlocuteurs , je ne perdis aucune de leurs paroles. J'étais double ! Te rappelles-tu un jour que j'étais malade que le médecin prétendait que nous avions six sens ! J'avais retrouvé mon sixième sens , en vérité !

Mais , comment te donner une idée de ce jargon , de ce murmure , de ce badinage , de ce bruit , de ce silence ? On croirait d'abord, à les entendre, que ces gens-là parlent français , et qu'ils parlent le français de tout le monde ; mais on voit bientôt que c'est un langage audessus de la portée de tous les hommes. L'idée, la pensée , le mouvement , la forme de cette parole , tout cela est inexplicable. Les mots n'ont plus le même sens', et puis c'est une parole coupée , entrecoupée , allant ça et là par sauts et par bonds , se repliant sur elle-même sans fin et sans âme , et revenant à chaque instant à son point de départ par un détour. Te rappelles-tu ce jour où lu voulus apprendre l'hébreu , mon ambitieux Christophe ? Déjà tu lisais le livre saint dans son magnifique alphabet , mais c'était tout. Tu n'avais pas l'intelligence de ces nobles sons que lu venais de découvrir. Ainsi étais-je moi, entendant tout ce monde parler de politique , de royauté , de religion , de poésie , d'amour , de mille passions élranges et brûlantef dont le nom m'était à peine connu ; et cependant personne n'avait encore

daigné me jeter un regard , personne ne savait encore que j'étais là ; quand tout à coup , madame la comtesse , tournant par hasard ses yeux à demi fermés vers le coin où j'étais assis , laissa tomber ces mots avec une négligence et un mépris que nulle parole humaine ne saurait expliquer :

— Que nous veut ce monsieur ? En même temps elle était sur le point de faire un geste comme pour me montrer du doigt.

Tu me croiras si tu veux , Christophe , je n'ai jamais senti plus complètement le mépris humain, le mépris dans toute sa lourdeur , le mépris aigu , incisif , pénétrant , aiguisé , trempé dans le venin , d'une grande dame , qu'en entendant ce : Que nous veut ce monsieur ?

Elle avait , en disant cela , les lèvres rapprochées, les yeux écartés , les dents serrées, l'œil à ses pieds ou aux miens; j'entends encore et j'entendrai siffler longtemps à mes oreilles ce : Que nous veut ce monsieur ?

J'étais bien bas dans l'antichambre , j'étais encore plus bas dans le salon. La société , en entendant : Que nous veut ce monsieur ? me jeta un demi-regard ; le colonel m'aperçut à travers les cheveux bouffants de la vieille dame ; la vieille dame me regarda dans les yeux du colonel ; l'évêque lui-même ne me vit qu'à travers son journal ; j'étais muet , accablé , perdu !

Le baron de la Bertenache , tout seul, me regarda avec compassion , avec bonté, et , qui plus est, avec politesse ; car il est certaines positions dans la vie où la politesse soulage plus que la pitié ; je l'éprouvai pour la seconde fois ) et , soit instinct , soit teneur , je laissai le baron

répondre pour moi à celte question : Que nous veut ce monsieur?

— J'ai trouvé monsieur dans l'antichambre , assis à côté de vos gens , madame , répliqua-t-il ; certainement ce n'était pas là sa place, et j'ai cru servir vos intentions bienveillantes en l'introduisant avec moi. De grâce , madame , faites que je n'aie pas trop présumé de mon crédit auprès de vous ; regardez mon protégé d'un œil plus favorable ; voici bien longtemps qu'il attend une audience ! soyez bonne pour lui comme vous Têtes pour tant de gens qui ne le valent pas. Regardez-le , de grâce, c'est un beau jeune homme de vingt ans à peine , un enfant encore , plein d'ingénuité et de tendresse , timide , mais homme de cœur , j'en suis sûr... Regardez comme il tremble, madame, et que sa pâleur est belle, cette pâleur de l'innocence ! c'est absolument le teint que vous avez vous-même après une pénible nuit de sommeil !

En même temps , il se levait , et , me prenant par la main , il me plaçait justement devant la comtesse : j'étais ébloui.

A la voix de mon introducteur, l'attention de la société me devint , sinon plus favorable , du moins plus honorable et plus directe ; on me regarda en face , et , qui plus est, la comtesse, toujours hautaine cependant, m'adressa directement la parole. — Que voulez-vous, monsieur? — et qui êtes-vous , monsieur?

Je sentis qu'il fallait faire un effort pour répondre , ou mourir ; je tendis mon âme de toutes mes forces, et d'une voix ferme , et qui peu à peu me rassurait moi-même , à mesure que je m'entendais parler, je répondis :

— Madame, je suis le fils d'un fermier, dont le père

était le fermier de votre père. Mon père , me trouvant trop faible pour travailler a la terre, m'a envoyé a Paris pour choisir un état. Le frère ignoranlin Christophe , mon mentor et mon ami , m'a appris à lire et ù écrire , et le grec et le latin ; il dit que je suis bon à quelque chose, et , comme vous avez été bonne pour lui , il a osé me donner une lettre pour vous , madame.

En même temps, je cherchais mes deux lettres dans ma poche ; elles étaient restées dans mon chapeau , mon chapeau était par terre , au coin de la cheminée ; j'allai prendre une de mes lettres et je la présentai à la comtesse.

La comtesse hésitait à la prendre. — Le baron la prit à sa place :

— Permettez-moi, madame, d'être votre lecteur ce matin ; je m'intéresse à ce jeune homme , et je ne veux pas que vous laissiez sans la lire la lettre de son protecteur Christophe.

Alors il ouvrit la lettre , et cette lettre , que j'avais lue à peine et dont je ne t'avais pas remercié , mon ami , si tu savais comme elle est belle , et bonne , et simple ! tu aurais pleuré toi-même , si tu avais pu l'entendre lire ainsi ; pour ma part, j'ai cru tout d'abord que la cause était gagnée , et que l'on ne pouvait rien refuser à une prière ainsi faite ; toute la compagnie paraissait émue en l'écoulant , et moi-même , moi , ton Prosper, j'en avais les larmes dans les yeux î

Quand la lettre fut achevée , il y eut un moment de silence , pendant lequel je me grandis de dix coudées , la taille des héros d'Homère , me sentant aimé et protégé par un homme tel que loi !

Après quoi , madame la comtesse , me parlant avec une plus douce voix :

— Et que voulez-vous faire à Paris , mon enfant ?

— - Madame , lui dis-je , tout encouragé , c'est à vous que je demande conseil.

— Puisque vous êtes si savant, reprit-elle, puisque M. Christophe vous a si bien élevé , puisque vous savez le latin aussi bien que M. le curé d'Ampuy , ne voulezvous pas entrer au séminaire ? en ce cas , je vous recommanderai à notre saint oncle que voici.

En même temps , elle regardait son oncle à qui la proposition parut fort peu agréable.

— Madame ma nièce , dit monseigneur , en se relevant à demi sur son fauteuil , croyez-vous donc que le séminaire soit ouvert ainsi au premier venu , sans nom , sans patrimoine , sans famille , parce qu'il a été élevé par le frère Christophe ? Le séminaire ! le séminaire ! ne dirait-on pas qu'il n'y a qu'à frapper à cette porte pour que la porte s'ouvre ? Prenez-vous le séminaire pour une caserne , je vous prie ? Et encore , quel moment choisiton pour recommander ce nouveau venu on ne sait d'où ? Le moment où la religion se relève de toutes parts, à l'ombre de tout bon chrétien ; le moment où les séminaires se remplissent de jeunes gens de grand nom et de vastes espérances ; — croyez-vous donc qu'il en soit aujourd'hui du clergé de France comme sous l'empire , ma nièce ? Sous l'empire, le dernier goujat qui avait peur d'aller à l'armée était bon pour le sacerdoce ; aujourd'hui l'autel se peuple dans ce que la France a de plus noble et de plus grand. Cherchez donc une autre place pour monsieur , s'il vous plaît. Au lieu de me l'adresser, pourquoi ne le

recommandez- vous pas à voire cousine que voilà , ou .1 M. le colonel ? — Et monseigneur se promenait de long en large , tout ému , et sans me regarder. Moi j'étais confondu de donner tant d'embarras à un évêque.

La vieille dame en robe noire répondit à monseigneur :

— Ce que vous nous demandez , monseigneur , est bien difficile, pour ne pas dire impossible. Nos bureaux sont remplis de solliciteurs recommandés de si haut ! il n'y a pas une place vacante qui ne soit demandée pour leurs protégés , même par des princes du sang ! Songez donc , monseigneur, à toute la misère qui entoure la vieille noblesse ! elle a tant souffert , elle aussi ! elle a tant d'enfants à pourvoir , tant de vieux serviteurs à nourrir , tant de besoins ! Tout ce que je puis faire pour M. Prosper , c'est de le recommander de toutes mes forces à monsieur le colonel.

En même temps la vieille dame faisait un horrible sourire à M. le colonel.

Le colonel , qui pensait a tout autre chose , improvisa tout à coup un brusque sourire , pour répondre à celui de la dame. L'effet de ces deux sourires , l'un jeté avec tant d'art , ridé jusqu'aux oreilles , l'autre brusque et subit , et qui se balance à peine au bout des lèvres , ces deux sourires me firent horreur , surtout en pensant que ma destinée était placée entre ces deux sourires.

Après quoi , le colonel répondit nonchalamment ;

— Pour moi, je suis bien disposé à signer un engagement à M. Prosper , mais je ne lui conseille pas la carrière militaire : c'était bon il y a dix ans ; il y a dix ans

on pouvait fort bien avoir été soldat et devenir général '

I Çl

c'était la mode j il y a dix ans , quand un conscrit faisait son sac en parlant , il y laissait toujours une place vide pour y chercher le bâton de maréchal , c'était l'usage ; aujourd'hui tout cela est changé : vous parlez de réformer le sanctuaire, monseigneur ! et l'armée , donc • à qui est-elle livrée encore, l'armée ? quels hommes la commandent ? si l'autel a besoin de grands noms , nous aussi nous en avons grand besoin ! l'armée et l'église, ce sont les domaines de la noblesse. Je ne conseille donc pas à monsieur de se faire soldat ; cependant, s'il le veut à toute force, je le recommanderai puissamment à mon sergent-major.

Je voyais bien que la conversation languissait. — Je n'eus pas le courage d'y mettre fin , en me retirant. C'était une vengeance bien innocente de tant de mortifications , n'est-ce pas ?

Alors madame la comtesse revint à son oncle : — Monseigneur mon oncle , ce jeune homme ne convient qu'à vous : il est trop faible pour faire un soldat; il est trop innocent pour faire un commis ; il sait le lai in ; il explique Cicércm , mon oncle , Cicéron que vous aimez tant ! donnez-lui une petite place dans votre séminaire , cela fera un beau diacre ! un diacre tout blond , comme vous les aimez ! Aidez-nous un peu, mon oncle ; ce jeune homme va se perdre , si vous ne lui tendez pas la main , monseigneur ! donnez-lui seulement une bourse , — "nous nous chargeons du reste , nous autres ; — nous ferons une quête , nous ferons une loterie, nous jouerons son trousseau à l'écarté, nous ferons tout ce que nous pourrons pour ce jeune homme; nVsl-il pas vrai , ma cousine et messieurs ?

El chacun , par un signe de tèle , de donner son consentement à cette bonne œuvre.

A ce mol de quête , à l'idée de celle aumône qu'on voulait me faire en jouant , je ne me contins plus j je relevai la tête enfin ! je retrouvai un peu d'orgueil enfin ! je me rappelai enfin que j'étais venu à Paris pour être un homme ! j'étais si hors de moi que je parlai avec le plus grand sang-froid ; la sueur coule de mon front quand j'y songe à présent.

— Madame... mesdames... monseigneur... monsieur le colonel... dis-je lentement, je n'acceple ni votre aumône, ni votre pitié! Je suis un homme de cœur, qui aime mieux mourir de faim que de vous voir jouer entre vous à qui me donnera ma première soutane ! La nécessité m'a jeté à Paris ; mais c'est une nécessité honorable dont vous voulez faire une honte ; mes amis m'y ont envoyé , croyant avoir assez de crédit pour demander votre protection pour moi , et non pas votre aumône ; donc , je vous remercie de votre pitié , monseigneur , mesdames et messieurs, gardez-la pour d'autres ! Je sors.

Je ne le dis pas là tout mon discours ; j'ai mieux parlé encore que cela ; et puis , il fallait voir loul ce monde d'égoïstes dérangés dans leur oisiveté du malin ! Il fallait voir le mécontentement de tous ces visages ! Moi , infime, qui déconcertais tout d'un coup leur vaniteuse charité , moi qui dérangeais leur partie de cartes projetée pour le soir ! j'ai eu là un moment de triomphe complet sur l'égoïsme de ces gens- là !

Ces gens-là , surpris un instant par Jraa colère et honteux de leur surprise , reprirent leur facile et commode attitude de mépris.

— Mais vraiment , vous èles fou , monsieur Prosper ! me dit la comtesse.

Ta lettre , qu'elle tenait encore , lui échappa de la main.

Je ne répondis pas ; je ramassai la lettre par terre , et je la baisai. — En relevant la tête, je vis le regard du baron qui ne m'avait pas quitté. — Mais , disait-il à la comtesse, mais voyez donc , madame , comme il est beau , cet enfant !

J'allais sortir ; le baron se leva , et, se mettant devant la porte , il m'arrêta.

— Monseigneur, dit-il , il est bien convenu que vous ne voulez pas de ce jeune homme ?

— Madame la baronne , dit-il , il est bien convenu que vous ne voulez pas de ce jeune homme ?

— Monsieur le colonel , dit- il , il est bien convenu que vous ne voulez pas de ce jeune homme ?

Et vous, madame la comtesse, il est bien convenu que vous ne voulez pas de ce jeune homme ?

Disant cela , il jeta sur moi un regard inexprimable de bienveillance et de pitié , un regard plein de regret et de douleur.

— Vous ne voulez pas, reprenait-il, de ce jeune homme ! de cet enfant de vos domaines ; de ce peiit Prosper si bien élevé par le frère Christophe , et qui a mangé le blé de votre grange ?

— Vous n'en voulez pas : vous ne voulez pas donner une mère à l'orphelin , un appui au jeune homme isolé ; vous ne voulez pas ? Vous ne voulez pas faire droit a la prière du vieux curé qui vous prie à genoux , à la prière de ce bon Christophe qui vous prie à genoux ? Vous vou-

lez à toute force le laisser a lui-même dans tous les vices de celte infâme ville , le pauvre enfant si blond , si innocent , si naïf ? Cela est dit entre nous , n'est-ce pas , que vous abandonnez cet enfaut, et que vous me le laissez cet enfant à moi , madame ?

— A vous ! à vous ! s'écria la comtesse d'un air effrayé.

— El pourquoi pas à monsieur le baron, reprit l'évêque. Oui , monsieur , ajouta monseigneur , cet enfant si plein d'orgueil , nous vous le donnons , à vous , en toute propriété. Vous êtes riche et puissant , nous vous confions son avenir. Nous avons bien assez de pauvres , nous autres, pour ne pas en refuser à ceux qui nous en demandent. Et maintenant, ma nièce, donnez-moi la main ; vous, monsieur le colonel , donnez la main à votre cousine, il est temps d'aller déjeuner.

Et ils sont tous partis pour aller déjeuner , sans me demander si j'avais faim ?

Tout cela te semble étrange , n'est-ce pas ? et à moi donc ! quand je songe que tout cela m'est arrivé en un jour! quand je songe que moi j'ai heurté à mon premier pas dans le monde une comtesse, une baronne, un évèque et un colonel ! et quelle comtesse , et quelle baroune , grand Dieu ! et quel évêque , et quel colonel ! Les plus grands noms de la vieille France , car la France se divise aujourd'hui en deux Frances : la France noble et la France roturière , la cour et la ville. La première France est tout , la cour est tout , le reste n'est rien. La toutepuissance royale et divine s'éparpille dans la nation tant qu'elle peut, tendant ses filets et son joug de toutes parts; rela est bien extraordinaire et bien incompréhensible pour loi, Christophe !

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